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nération; mais, déterminée à ne rien tenter en dehors de la volonté nationale pour monter sur le trône de France, regardant tout autre moyen comme dangereux ou inutile, en dehors de la manifestation libre de cette volonté de la grande nation qui avait porté ses ancêtres sur le pavois, il lui était impossible de prendre aucun engagement en vue d'une restauration, qu'elle ne voulait devoir d'abord qu'à la Providence, suprême dispensatrice des choses d'ici-bas, et à l'appel sincère et cordial de la France,
C'était là la réponse officielle.
Elle ne me surprit pas.
Le comte me donna ensuite des explications confidentielles. Le comte de Chambord était fait à l'exil. Doué d'un grand sens, mais ne se sentant aucun attrait à courir des aventures, n'importe de quel genre, trouvant un trône trop cher que de l'acheter par le tourment de toute une vie, il attendait patienmient l'avenir. Il pensait bien, comme le Père Roothaan, qu'une révolution ne tarderait pas à éclater en France ; mais il croyait qu'avec le caractère français, se mêler le moins possible de l'insurrection future contre la royauté bourgeoise, dont le pays était las, c'était en définitive la meilleure politique.
J'avais donc complètement échoué dans ma pre-
mière négociation diplomatique- Le comte nait unehabilelé et une grâce parfaites à atténuer, pour moi, la petite humiliation d'un premier éehec. Puis il me trouva si simple, de si bonne composition , il vit si peu en moi le Jésuite représentant de la grande Société, traitant avec les puissants de la terre, qu'il s'ouvrit à moi avec une franchise qui me gagna tout entier.
— ^^Mon Dieu ! mon Père, me dit-il, je crois que votre ordre fait complètement fausse route, et qu'il ne connaît pas son temps. Vous vous êtes acquitté, avec un tact parfait et une véritable distinction, de la mission délicate qui vous était confiée par votre Général. Je me plais à vous rendre cette justice, et, ici, je vous sépare entièrement de votre ordre. Je vous dirai simplement toute mon opinion, qui est celle de Monseigneur. Permettezmoi de sortir delà diplomatie et de ne plus Fapp^ 1er Majesté. Votre ordre a été une puissance sur la terre, quand toute corporation était une puissance, quand elle était organisée au milieu du désordre du vieux monde, avec des privilèges, une force extérieure, la puissance de l'or qui affluait à elle par les dons des souverains et des peuples. Franchement, mon Père, tout cela est passé, pour jamais passé. De même que les conditions pour les rois ne sont plus celles du vieux régime, que le .temps, cet impitoyable ravageur de choses, a passé
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sur ces antiques institutions qui avaient revêtu un caractère divin aux yeux des peuples, de même . les conditions des ordres religieux ont changé complètement, et rien, malgré leur habileté, leurs efforts, l'appui des gouvernements, np peut les faire accepter des peuples, tant qu'ils resteront dans la vieille donnée de leur institution au moyen âge.
Les royautés se transforment fatalement ; et si elles gardent encore quelque temps leur prestige extérieur, il n'en est pas moins vrai que les peuples ne les acceptent, même modifiées par les conditions des gouvernements représentatifs, qu'en raison de l'utilité qu'ils en retirent pour l'ordre, la stabilité, leurs intérêts enfin de toute sorte, qui ont besoin de longue paix pour prospérer et s'étendre. Les rois sont possibles encore, comme chefs intelligents des peuples et tuteurs progressifs de leurs intérêts; rien de plus.
Tant qu'un ordre religieux, de Timportance du vôtre, s'obstinera à se poser, au milieu d'une grande nation telle que la France, comme voulant ramener a lui tous les fils du mouvement poUtique et religieux , ce que nous l'avons vu faire pendant deux grands siècles et sous les plus grands rois, Henri IV et Louis XIV, tant qu'il sera une machine de guerre, qu'il se posera en rival menaçant des universités laïques, en dominateur dans la chaire.
en contradicteur dans l'histoire, tant qu'il se dira un corps d'élite, une avant-garde, le bataillon sacré du Pape et de l'Église, et se donnera toute autre dénomination exclusive, méprisante par là même pour le reste du clergé, il est immanquable qu'après un demi-siècle de ce régime, dont l'énoncé seul fait sentir l'outrecuidance, l'Ordre ne soulève tellement de haines, qu'on se trouve réduit au procédé dangereux des expulsions, pour ramener la paix dans les esprits.
Je vois avec peine que votre Père Roothaan et beaucoup de notables de votre ordre, avec lesquels j'ai eu l'occasion de parler ici et en Autriche, de^puis la fatale catastrophe de 1830, ne compren* nent pas ceci et ne veulent pas le comprendre.
Pourquoi s'obstiner à des impossibilités ? Que
dirait-on d'un roi de France qui voudrait aller
. juger les procès de son peuplé sous les arbres de
' Vincennes? On le mettrait en caricature et on le
renverrait avec le bon Sancho à l'île de Bara-
taria.
— Vous avez raison, répondis-je, il faut tenir compte des temps et des lieux. Mais vous nous reprochez de vouloir tenir entre nos mains tous les fils du mouvement politique et religieux ; en cela vous n'êtes pas tout à fait dans le vrai. J'aurais mauvaise grâce de vous dire que nous ne nous occupons pas d'intérêts politiques; vçus me
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demanderiez avec raison ce que je suis venu foire ici. Mais il me serait facile de vous prouver que les supérieurs interdisent toute inunixtion dans les affaires politiques^ toutes les fois que les intérêts du Souverain Pontife, de la religion et de FOrdre- . n'y sont pas engagés.
— Oui, mais de près ou de loin ces intérêts-là sont engagés au fond de toute question politique et sociale, et les défenses faites en différentes circonstances ne changent pas Tesprit général de l'Ordre.
Je sentis qu'il disait vrai, et je ne répondis rien.
— Vous me paraissez, continua-t-il, si droit, si honorable de tout point; par votre éducation, par votre rang dans le monde , vous êtes si bien appelé à exercer une influence sur les destinées de votre ordre, que cela m'a encouragé à vous dire que les conditions d'existence sont changées pour les Jésuites. Que vous vous transformiez, que vous soyez de simples et pacifiques maîtres, en dehors de toute lutte de corps ; que vous preniez, comme tous les autres, votre place dans l'enseignement, que vous entriez loyalement dans le progrès qui s'est accompli en toutes choses, que vous enseigniez l'histoire comme elle s'enseigne, sans dégui-
I sèment, sans parti arrêté d'avance d'en faire un
I T. It u
tlO LE JÉSUITE
engm de politique et d'influence (1); qoe vous soyez de bons et utiles prédicateurs, de courageux missionnaires dans les {mys lointains, vous trouverez tout le inonde pour vous, parce que vous voudrez seulement ce qui pourra vous être accordé dans ce sièclQ, siècle éminemment positiviste, qui voit les choses telles qu'elles sont, qui ne se paye pas de grandes paroles, et qui a soif du vrai en tout, pour arriver enfin à ce repos/ source pour Lui de toutes les solides amâioratioiis.
J'espère bien ne vous avoir pas affligé en vous disant, avec toute franchise, mon opinion ; mais nous sommes Français, et nous ne savons guère bien, parler qu'à la française, c'est-à-dire carrément et clairement. Vous èles digne de faire pénétrer ces idées salutaires dans rotre respectable Compagnie; mais c'est là, pmir elle, une question de vie ou de mort* Monseigneur a beaucoup réfléchi à la situation de votre ordre en France ; il l'aime beaucoup, il le connatt ; il a eu, peu de temps il est vrai, pour précepteurs deux de vos Pères ; mais il m'a dit cent fois : — Sans un change- Ci) Le comte deM"*"** faisait ici évidemment alLusioa aux célèbres cahiers autographiés qui renferment tout le système de renseignement historique de la Compagnie sous ce titre : « Vhistoire sdm les vrm» prinei^es, par le P. Franz Rotiïenfiue. » Ces fameuses leçons d'histoire à l'usage de la Compagnie n'ont jamais été imprimées et ne le seront probablement jamais. Elles sont un chefd'œuvre de Fart, dans la falsification historiqBe.
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ment radical, les Jésuites sont à jamais impossibles en France.
Seulement j'ajouterai à ces paroles, en apparence sévères, que vous êtes très-possibles, du jour où vous comprenez votre temps, où vous faites alliance avec les forces vives de votre pays ; et ces forces vives sont les conquêtes longues et douloureuses de la civilisation. Amis de votre temps et de votre pays, vous y trouverez Thospitalité la plus bienveillante, au moins vous y serez tolérés; tandis qu'avec les prétentions du vieux temps, vous y serez traités en ennemis.
Je remerciai beaucoup le comte de ***. Je lui avouai que ce qu'il venait de me dire faisait une vive impression sur moi^ qu'il confirmait par l'autorité de sa parole et de son expérience ce qui m'avait préoccupé longtemps moi-même, dans les longues et stériles années de mes probations.
Nous nous quittâmes excdlents amis, moi avec des illusions de moins sur mon ordre, lui satisfait, comme il me dit en souriant, d'avoir trouvé dans le Père de Sainte-Maure le premier Jésuite qui ne prétendît pas avoir toujours raison.
Je n'avais pas été heureux à Venise auprès du représentant de la légitimité; le serais-je davantage^ à Paris, auprès de Tagent des républicains? Je commençais à en douter fortement. Si l'ancienne
royauté, que nous avions servie depuis près de deux siècles, me délivrait l'extrait mortuaire de rOrdre, et me signifiait poliment que, pour être quelque chose dans le monde nouveau, il fallait nous coucher comme le phénix sur notre bûcher, afin de renaître, s'il était possible, de notre cendre, que ne me dirait pas le farouche démocrate, quand je viendrais lui offrir l'alliance de ce débris de vieille armée appelé la Société de Jésus?
Cette réflexion se présenta souvent à mon esprit sur la longue route de Venise à la frontière de France. Elle me jeta dans une espèce de découragement que je ne saurais décrire. J'étais trop jeune, trop ardent, j'aimais trop la Société, dont je me trouvais à cette heure l'un des principaux dignitaires, pour tout abandonner au premier obstacle et croire que tout fût perdu pour nous. Cependant j'avais été extraordinairement frappé de ce que m'avait dit le comte de ***. Vainement je m'insurgeais contre cet arrêt dicté par la raison et par l'expérience ; vainement les plans enthousiastes d^ la domination du monde par la théocratie, qui m'avaient séduit un moment, dans la bouche du Père Roothaan, me revenaient avec une certaine force, pour combattre la douloureuse vérité ; elle se trouvait trop conforme aux longues impressions que j'avais éprouvées moi-même pendant dix-sept ans au sein de la Société, aux récentes études