‹ Le Jésuite (volume 3)Chapitre 20 sur 47 · PREMIÈRE NÉGOCIATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE NÉGOCIATION

historiques qu'un singulier hasard m'avait permis de faire sur l'époque capitale de la vie de TOrdre au milieu des grandes monarchies de TEurope, pour me faire plus longtemps une misérable illusion, et croire retrouver sa puissance d'avenir dans une institution dont toute la gloire était dans le passé, mais qui ne pouvait être quelque chose maintenant qu'à la condition de renoncer aux visées prétentieuses de pouvoir politique et social qui avaient déjà fait sa perte.

Dans ces heures monotones de voyage, en traversant les plaines de la Lombardie, je me rappelais la belle théorie de domination théocratique sur le monde caressée toujours par les Jésuites, et qui est bien en réalité le grand secret, mieux peutêtre la grande chimère que les généraux de l'Ordre se transmettent depuis le seizième siècle, dépouillée maintenant de tout le prestige de langage qui ne manquait pas de force, de persuasion ni de charme dans la bouche du Père Roolhaan. Avec le peu que je savais des aspirations énergiques du monde moderne, cette théorie me paraissait d*une impossibilité effrayante.

Je dois cependant l'avouer dans ces pages, elle m'avait un moment séduit. La monarchie sacerdotale sur la terre, le regale sacerdotium des livres saints allait à ces aspirations mystiques dont nous sommes imprégnés, à notre insu, dans notre édu-

eation cléricale. Le prêtre, même celui du dixneuvième siècle^ n'est que trop porté à se croire, par son ordination , élwé au-dessus de toute race royale, de toute puissance démocratique. Cet ado- ^soeiit, sorti de la cabane de chaume, ou de l'échoppe du pauvre ouvrier, n'a pas endossé la toque noire que, dans cette atmosphère nouvelle, sous les voûtes des longs corridors des séminaires, il lui monte d'inCToyables bouffées de domination. Plus il avance, en élargissant sa tonsure, dans les ordres inférieurs, jusqu'au grade suprême du sacerdoce, dont il partage le caractère avec l'épiscopat et la papauté, plus il aime à se représenter orné de cette couronne à laquelle est inférieure la couronne des rois. S'il en^est ainsi du prêtre séculier, que doit-il en être des Jésuites, habitués à se croire les premiers dans le sacerdoce? Comme tous les autres, je m'étais follement enivré de cette suprématie de la royauté sacerdotale sur le monde; et quand le, Père Roothaan me fit ses confidences intimes, il y eut quelque chose de mystérieux et de divin qui m'apparut dans le plan de l'Ordre de réaliser la théocratie universelle a son profit.

Les paroles si graves et si sensées que j'avais entendues à Venise étaient tombées, comme un souffle de glace, sur ces projets d'incroyable ambition. Nous étions plus que des hommes dérai-

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sonnables à nous bercer dans de pareils rêves, nous étions des illuminés ou des fous.

Arrivé logiquement à cette dernière conclusion, il y eut un moment où ma dignité d'homme s*insurgea en moi, où je me demandai si je pouvais, en conscience, servir des projets absurdes, peutêtre coupables ; s'il convenait à un Français, à un Sainte-Maure, d'user une existence reçue de Dieu pour qu'elle se dévouât au bien et au vrai, dans la poursuite des chimères théocratiques de quelques vieillards qui en étaient encore aux extravagances de Grégoire VII?

Cependant j'étais lié par ce serrement de main du Général, auquel j'avais répondu. Je ne m'appartenais plus à moi-même ; des vœux solennels m'enchaînaient à un ordre que j'aimais, tout en voyant, avec une netteté parfaite, que ses chefs poursuivaient un idéal impossible. Je me décidai à continuer ma mission avec courage et persévérance.

Tout à coup, au milieu de mes agitations d'esprit, je devrais dire de mes tortures, il me vint une grande idée. '

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