‹ Le Jésuite (volume 3)Chapitre 27 sur 47 · LAMBRUSCHINI CHEZ VENTURA · texte numérisé non relu

LAMBRUSCHINI CHEZ VENTURA

buns qui ont entraîné la foule. C^était bie» l'homme du moment, tout prêt à dire aux masses : Suivez-moi! Gardez la religion, je vous apporte la» liberté f

II me fit l'accueil le plus chaleureux, et quand nous fûmes seuls :

— Ah! Père de Sainte-Maure, que vous m'avez fait de plaisir! Je vous ai vu au comité. Vous êtes des nôtres. Que Dieu en soit donc béni! Ah ! si vos^ Jésuites comprenaient, ils seraient les bienfaiteurs de l'humanité ! Pendant qu'en se faisant les paîtrons aveugles de cette vieille femme de Lambruschini {qvssta veœhia) ils s'attirent l'exécration générale et se préparent de grands malheurs.

— Père, lui dis-je, je le sais; mais vous connaissez notre Général.

— Ah! d'abord, je dois ici m'excuser auprès de vous d* avoir pris la liberté de yous mander chez moi. Mais je suis mal noté au Gesùy et j'aurais peur de vous compromettre. Sans cela je serais allé le premier vous serrer la main et vous féliciter de vous unir aux libérateurs de Rome. Racontez* moi comment ces sages idées vous sont venues. Un ancien proverbe, chez les Juifs, disait que rien de bon n'était jamais sorti de Nazareth. Et cependant le bon Jésus en est sorti. Je ne croyais pas que jamais un libéral pût être couvé au Gesù.

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Et il se mit à rire avec cette grosse bonhomie du moine populaire» qui est un grand moyen de persuasion sur les esprits.

— J'ai cependant été couvé pendant dix-sept années au Gesù, lui dis-je, et je suis arrivé à ces idées libérales, que je crois comme vous le salut du catholicisme.

— Miracle! cher Père, grand miracle! Je crois maintenant tout possible.

— Et j'ajouterai que nous travaillons le Gesùf et que déjà quelques-uns des nôtres sont ébranlés/

— Nunc dimittis 1 mon Dieu ! Nunc dimittis !

Je lui fis brièvement l'historique des transformations qui s'étaient opérées dans mon esprit, depuis que je m'étais mis à réfléchir et que j'avais atteint ma virilité.

— Vous êtes arrivé au port là où les autres font naufrage. Vous devez, ajouta-t-il en riant, un beau cierge à la madone ! Eh bien ! Père, oausons maintenant.

Nous sommes en pleine révolution. Vous avez vu de quelle manière elles commencent. C'est quand le vase déborde, que la lassitude d'un peuple est à bout et que le besoin d'en finir gagne jusqu'aux patriciens, comme ïommaseo Corsini, jusqu'aux moines, comme ce gros Père Ventura, jusqu'aux fins Jésuites, comme ce gracieux Père de Sainte-Maure.

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Et je reçus une seconde bordée du gros rire de mon brave Théatin.

— Or, continua-t*il, les révolutions ne peuvent 36 faire que de deux manières, ou par en haut ou par en bas. Par en haut, quand les grands, les chefs, les rois, les papes, quel que soit leur titre, se mettent franchement à la tète des idées nouvelles, qui sont dans les convictions de tous et les réalisent magistralement, légalement. C'est bon alors. C'est la révolution intelligente, la transformation pacifique. Le peuple reçoit le bienfait. S'il rie peut pas soupçonner d'arrière-pensée dans le pouvoir, il prend patience pour en obtenir d'autres.

Père de Sainte-Maure, c'est de cette façon que le démagogue Ventura, comme on le nomme chez vous, est révolutionnaire. Ce n'est pas trop dangereux, n'est-ce pas?

Les révolutions se font du bas, quand ceux qui devraient les accomplir, comme une fonction intelligente, les abandonnent' aux instincts fougueux des masses, qu'ils réagissent contre l'entraînement général, qu'ils créent un antagonisme implacable et qu'ils se font traiter en ennemis. Les révolutions alors ou échouent contre le mauvais vouloir des grands, ou triomphent par ces furieux désespoirs qui écrasent tout sous la terreur, et traînent la réaction, dressée un moment contre elles, dans le sang.

Je n'ai pas envie, pour notre cbère Rome, de révolutions de ce genre.

Tout dépendra donc de la sagesse d'en haut, et vous pensez comme moi que notre avenir est dans l'élection de notre futur Pape.

Le Père Ventura achevait ces mots, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du cardinal Mastaï.

— Restez, me dit le Théatin ; vous allez voir un beau cardinal.

Il était beau, en effet; c'était un homme de haute taille, admirablement bien pris, encore svelte pour son âge de cinquante-quatre ans, de manières distinguées, parlant sa langue avec charme et sachant allier la douceur et la grâce à une certaine majesté.

En entrant il tendit amicalement la main au Père Général, m'adressa un salut avec un sourire, mais de ces sourires qui ne s'oublient paj, tant ils indiquent de bonté.

. Je fus séduit par ce sourire* Le Père me présenta à l'Éminence.

Hélas ! elle venait elle-même, comme le firent du reste tous ceux du Sacré Collège qui avaient quelque espérance d'être portés dans les suffrages, se rendre favorable le moine dont le nom avait retenti dans l'Italie entière, depuis les grandes affaires de Lamennais et de Gioberli, et qui mainte*

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nant se trouvait à la tète de Técole religieuse

libérale.

Le cardinal conserva une aimable gravité devant la jovialité respectueuse du Théatin. Ce dernier rappela d'une manière tout à fait heureuse Taven^ ture de Fossopibrone , petite ville où , pendant qu'on changeait les chevaux du cardinal Mastaï, qui se rendait à Rome, une colombe s'était arrêtée sur sa voiture, aux applaudissements du peuple, qui avait vu là un présage.

— Je suis, dit-il à Mastaï, pour les papes de la colombe. Nous avons assez des papes qui remplissent le château Saint-Ange, comme les aigles et les vautours remplissent leur aire. Leur règne est désormais fini ; ils sont impossibles. Rome a soif de pardon, de bonté, de mansuétude; nous espérons que TEsprit-Saint y pourvoira.

Mastaï fut modeste, réservé, mais infiniment gracieux. 11 y avait en lui de l'homme du monde. Son langage était vrai, simple et quelquefois légèment malicieux.

Je vis avec quelle adresse le Théatin, qui cachait toutes ses ruses sous sa bonhomie apparente, insinua au cardinal que son influence était assurée au candidat qui aurait le courage de se dire prêt à marcher avec son temps.

— Je pense qu'il se trouvera au Sacré Collège, dit le cardinal.

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— Oh! certainement^ Émineace. La colombe de Fossombrone ne se sera pas trompée.

Mastaï comprit Fapologue, et je sus le lendemaia que le Père Ventura, ayant rendu sa visite à FÉminence dès le jour même, elle avait tenu devant iaî le langage le plus favorable aux idées de réforme; et sans prendre explicitement des engagements avec le Père, lui avait parlé comme prêt à diangar radicalement le systèn^ de Gré^ire XYI, si elle arrivait à la papauté.

Ce fut la première fois que je vis l'homme providentiel qui devait être Pie ÏX.

La négociation se fit ensuite, en termes trèsclairs, avec le conclaviste que le cardinal Mastaï avait amené dlmola. Ce personnage s'engagea formellement, de la part du nouveau Pape, à ac- ' corder une amnistie aux détenus politiques , à rappeler les exilés et à inaugurer un système de gouvemetnent libéral. Le Père Ventura promit de tout faire pour influencer; à l'aide des hommea du parti du mouvement, les membres du Sacré Collège ; et il fut convenu que, pour le désirer déjà aux suffrages, on le nommerait scrutateur du conclave. Dès ce jour, Mastaï fut le candidat libéral qu'on opposa hautement à l'absolutiste Lambruschini.

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Si le monde libéral s'agitait dans Rome pour obtenir un nouveau régime politique, les partisans des idées absolues faisaient tout pour contre*-ba^ lancer Tinfluence des hommes à idées avancées.

On croira certainement que j'exagère, et cependant il n'y aura pas un fait de ceux que je vais relater ici qui ne soit historique. On peut les trouver dans un mémoire de l'ancien dictateur de Parme et de Modène, Farini, qui, étafit sur les lieux, a pu les vérifier lui-même.

Il s'était formé dans les États romains, sous le règne de Grégoire XVI, une secte ténébreuse qui avait pour but apparent la chasse aux libéraux. Elle devait être bien vue d'un Pontife ultra-absolutiste; et, en effet, elle fut favorisée sous son gouvernement. Elle avait poui*. principaux chefs un

monsignor du nom de Morini, un célèbre bandit Virginie Alpi, et le centurion Biscini. Voici l'histoire de ces illustrations : Morini était un ambitieux à qui tous les métiers étaient bons, et que le prince de Metternich avait gagné à prix d'or, afin qu'au moyen des désordres, de§ assassinats, des rapines exercées dans les Légations, il y eût un prétexte honnête aux troupes autrichiennes d'y pénétrer, pour protéger le Pape et combattre les révolutionnaires.

Virginio Alpi était un Romagnol originaire de Faënza, qui avait longtemps fait trembler, par ses féroces^ exploits, les bomiétês geos. desr Légations, n était fils de Jeaa Alpi, adsoiiûstr^teqr du mont-de-piété de Forli, auquel il fiit intenté un procès, pour vol et concussions montant 4 k somme de 13,972 écus* Comnae Virginio était affilié à la police pontificale, il eut assez de crédit à Rome pour faire arrêter le procès; mieux <Jue cela, il obtînt pour son père une pension de Grégoire XVL Tout cela se passait au mcds d'août 1836. Plus tard, ce Jean Alpi ayant fait une immense succession, son fdâ Virginio, tou^rs par ses accointances avec la police, le fit interdire par Grégoire XVI, et s'empara ainsi de cette grande fortune.

Tel était Virginio Alpi.

Biscini était un de œs fameux eerUarùms qu'on

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avait armés et choisis pour la défense du trône et de l'autel, et qui, sous le règne de Gr^oire XVI, pendant des années, b&tonnèrent, blessèrent et. tuèrent impunément. En 1838, plus de mille individus, dans la seule ville de Faenza, avaient été les victimes de ces centurions. Un prélat de la ville et plusieurs curés excitaient ces scélérats (1). Nous Tavons dit , c^était la chasse aui libéraux organisée.

Je viens de nommer les principaux chefs de la Sodélé ferâinandéerme ; quant aux membres, c'étaient les sanfédistes les plus violents, des bandits souillés de méfaits de toute sorte, des pensionnés autrichiens, des prêtres qui faisaient la cour au gouvernement papal afin de par* venir.

Grégoire XVI n'avait jamais su le but secret de cette secte soudoyée par Metternich et menée^ par les agents du duc de Modène. Ce but était de préparer les esprits dans les Légations et dans les Romagnes, pour qu'elles se donnassent à Feropereur d'Autridie. La secte manqua de réussir ; il y eût un moment où l'exaspération fut telle dans ces malheureuses provinces, que de paisibles habitants en vinrent à dire : « Eh hiea ! finissons-

(1) Après rélection de Pic IX, il y eut r^ction contre ces centurions papalins, qui, à leur tour^ devinrent Tobjct de yengeances loîpîacables. -

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en I Mieux vaudrait encore appartenir aux Au* triehiens !»

La aecte était en |rfeine activité de service, quand mourut Grégoire XVI. Le parti Lambru^ehini, à la tète duquel était mon révérend Géoérai Roôthaan, sachant que les libéraux se remuaient dans leurs conciliabules, n'imagina rien de im&a que de se servir de ce* farnnm^ pour j^er partout la terreur.

Le jH^cédé ftit très-simplj?; ils reçurent Tordre de prendre le masque libéral, de se noMmtrer par*^ tout, et, pour Tendre odieuses les idées de liberté, de répandre le bruit qu'Us allaient, au premier jour, &ire un pillage général. Leurs cris forcenés» leurs menacest jetaient partout Fépouvante^ au grand désespoir des hommes du parti du mouvement qui s'étaient imposé la loi d'une eitpâme réserve pendant rintarrè^e. On es|)ér9it qu^t de la sorte, les lH>nftéte» gens indigné» réclameraient hautement un Pape énergique qui continuerait le système de compression de Gré^ire XYL

Presque tous les sbires du gouvernement faisaient partie de la Société ferdinandémf^* Bon nombre de prêtres en dirigeaient les exploits*

Lancé dans le niouvement politique, je tenais à voir les choses de près.

J'avais su que notre Général, s'était dépuis longtemps affilié à cette société secrète. Il entrait

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dans la politique de TAutriche d'avoir toujours pour elle des Jésuites. On est maître d'une place quand on a de nombreuses intelligences avec ceux qui sont chargés de la défendre. Un heureux hasard fit que je me trouvai avec le Père Roothaan, un soir qu'il se préparait à se rendre à l'une des séances de la société. Nous avions parlé de la situation critique de Rome, de l'exaltation des esprits, du mouvement que se donnaient les sociétés secrètes.

— Mais s'il y en a pour le mal, m'avait-il dit, il y en a pour le bien.

— Votre Révérence m'étonne. Est-ce qu'on ne fait pas le bien au grand jour?

— Oui, l'enseignement de la vérité doit être fait par-dessus les toits ; il se fait avec la simplicité de la colombe. La conduite des hommes exige le secret des ténèbres ; elle se fait avec la prudence du serpent.

On sait que je m'étais imposé pour règle, dans mes relations avec l'Ordre, de rester dans l'esprit de la Compagnie, la dissimulation, de faire le Jésuite.

— Je comprends, mon Père, lui répondis-je. Il faut de l'habileté dans la direction des choses humaines. C'est pour cela qu'à côté des traités ostensibles et publics, il y a les clauses secrètes,

et que la diplomatie écrit « oui » officiellement, et confidentiellement a non. »

— C'est cela : la science de guider le monde demande le mystère, et les chrétiens n'ont tant attiré à eux les intelligences, dans la société païenne, que par leur précaution de tenir leurs dogmes cachés et de ne les révéler pas même aux catéchumènes. Il fallait d'abord rinitiation préalable, le baptême. Mais ensuite quels hommes, et quelle force !

Un sourire de joie intime erra sur les lèvres du vieillard. 11 était là dans les idées qui ont fait si longtemps la puissance du Gesù.

— Oui, ajouta-t-il, on règne mieux par le mystère. Frapper l'imagination des hommes de Tidée d'une puissance occulte, qui ne se voit pas, mais qui se sent partout, c'est les tenir par des rênes invisibles : on est leur maître.

— Je n'avais jamais assez réfléchi à ces choses, mon Père; je vois bien maintenant la puissance d'énergie des institutions basées sur le secret. C'est le calorique latent dans les corps, c'est l'électricité qui les pénètre»

Ma comparaison sembla lui plaire.

— Père, me dit-il, je vais à une société destinée à combattre, dans Rome, l'influence néfaste des éternels ennemis de la papauté et de l'Église. Venez voir quels hommes énergiques compte la

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cause du bien, et vous comprendrez si nous som** mesibrts.

— Révérence, j'accepte avec bonheur.

Nous sortîmes du Gesù par la petite place. De là nous débouchâmes bientôt sur la rue qui conduit au Capitole. Nous tournâmes à gauche et nous passâmes sous la roche Tarpéienne.

— Elle a bien moins de hauteur qu'autrefois,. me dit en causant Sa Révérence.

— Je ne crois pas qu'elle ait perdu un pouce de sa hauteur, lui dis-je ; mais les siècles ont passé et ont entassé autour d'elle des débris. Le nivellement se fait toujours par en bas.

— Oh ! Père, voilà une maxime révolutionnaire, me dit en riant le Général. N'êtes-vous pas un peulibéral, Père de Sainte- Maure? On vous soupçonne à cet endroit.

— Moi, Révérence! je suis un observateur, voilà tout.

— Soyez quelque chose ; mais ne soyez pas sceptique. Qui n'est pas pour nous est contre nous.

Je jugeai prudent de ne pas continua* l'entretien' sur ce sujet difficile.

Nous marchions depuis plus de trois quarts d'heure, et nous avions pris la direction de la voie solitaire qui conduit à la porte Saint-Paul. Rome-

était là encore, mais sans édifices, sans population. De vastes vergers entourés de murailles solides et bien entretenues nous entouraient adroite et à gauche. C'était une solitude profonde. De loin en loin quelques hommes nous dépassaient silencieux ou s'entretenaient à voix basse. Je savais ce côté de Rome mal famé, comme toutes les parties qui s'éloignent du centre seul habité. Je n'étais pas trèstranquille. Mais le Père Roothaan était impassible, et il semblait qu'il se promenât dans notre petite cour du Gesù. Des groupes plus nombreux parurent ensuite et nous atteignirent. Je vis alors que ces hommes allaient, comme nous, à un rendezvous mystérieux. Tout à coup, à gauche de la voie antique dont nous suivions la direction et dont quelques dalles de basalte, poli par les siècles, se voyaient encore, nous aperçûmes un homme du peuple debout, immobile, près d'une porte basse à demi enlr'ouverte. Le Père Roothaan s'arrêta ; il prononça quelques mots en langue inconnue, qui me rappelèrent l'abracadabra ou le turc du Bourgeois genlilhomme.

— Vous n'oublierez pas, m'avait dit le Père avant d'arriver à cette porte, de porter votre main gauche à votre front tout le temps que nous mettrons à pénétrer dansl'intérieurde l'enclos où nous allons être reçus. Ceci est grave, je vous en préviens. Un coup de poignard serait ni plus ni moins

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la peine de votre imprudence. Malgré votre habit, vous seriez pris pour un profane ou pour un espion déguisé.

Je me gardai bien d'oublier la recommandation de Sa Révérence.

Quand nous eûmes franchi cette porte, nous nous trouvâmes dans un vaste enclos planté d'arbres et de magnifiques vignobles. Çà et là s'devaient des ruines qui, à la lueur naissante de la lune, étaient imposantes, mais parmi lesquelles je ne vis pas de traces d'une habitation humaine. Des hommes, drapés dans leurs manteaux et immobiles, se trouvaient comme autant de sentinelles dans les divers angles que formaient les petits chemins sinueux que nous parcourions. Je tenais ma main gauche sur mon front avec Fimpassibilité d'un stylite sur sa colonne; je ne voulais pas laisser mes os à Rome ; d'ailleurs tout ce que je voyais piquait outre mesure ma curiosité. Enfin le sol s'abaissa tout à coup. Nous passâmes sous une arcade antique qui m'indiqua l'entrée d'un palais de l'époque du haut empire.

Nous nous glissâmes sous d'énormes débris qui me parurent des assises renversées d'un temple antique ; enfin s'ouvrit un long et étroit corridor, que je crus d'abord être un conduit souterrain menant à l'arène d'un amphithéâtre. Je me trompais; c'était un ancien aqueduc qu'on avait

utilisé pour conduire à la crypte d'une ancienne basilique du sixième siècle, de nos jours complètement abandonnée.

Nous fûmes regardés au front par les sentinelles 'espacées, tous les dix pas, dans ce long corridor. Enfin nous entrâmes dans la vaste crypte formée par une seule voûte en berceau et éclairée par de peûtes lampes romaines placées de loin en loin dans les parois verticales comme on le faisait dans les sépulcres.

L'assemblée commençait à être nombreuse, et je vis que nous étions suivis de groupes qui avaient pénétré après nous dans le solitaire enclos.

Le père Roothaan s'avança jusqu'au fond de la salle. II eut comme une place d'honneur auprès de ceux qui me parurent être le président et les membres du bureau, car tout se faisait là en imitation des autres sociétés. Je fus placé près de lui. -Les ferdinandéens arrivèrent successivement, affectant un air grave de conspirateurs : c'était plaisant, puisque les trois quarts étaient ou des jiommes de l'administration dans les rangs inférieurs, ou, moins que cela, bon nombre de ces hommes delà police qu'on appelle sbires en Italie. Et ils n'avaient rien à redouter du gouvernement.

Du reste, on s'appelait frères. Les trois chefs principaux, monsignor Morini, le bandit Virginio Alpi, le centurion Briscini étaient là. J'eus honte

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pour notre Général quand je le vis senrer la main de ces hommes, dont je lui demandai le nom. .

J'allais donc assister à une société secrète travestie.

11 faut plaindre les peuples de recourir aux sociétés secrètes pour arracher quelques lambeaux de hberté, au lieu de faire librement la conspiration au grand jour, celle qui demande et qui se plaint au pouvoir lui-même. Ajoutons que cette conspiration finit toujours par arriver. Elle se nomme Topinion publique, et les gouvernements sages n'ignorent pas qu'il est de leur intérêt de ne pas lutter contre elle.

Mais, sous les gouvernements absolys, les sociétés secrètes deviennent la seule ressource des peuples écrasés sous le joug, et si j'avais été effrayé des violences des carbonari, j'en avais compris la raison. Mais la conspiration au sein du pouvoir luimême, c'est ignoble. Opposer société secrète à société secrète, des ferdinandéens, des centurions, des sanfédistes aux carbonari, ce n'est rien moins qu'organiser en grand la guerre civile. Il faut être descendu au dernier degré de Tignorance, en matière gouvernementale, pour recourir à ces vils procédés.

L'un des triumvirs prit la parole et exposa dans un discours très-long, très-emphatique, la situation nouvelle qui était faite à Rome « par la perte irré-

parable de la Santita di nostro Signore, rimmortel Grégoire XVI.

C'était la première fois que j'entendais décerner ainsi à un Pape cette apothéose d'immortalité qu'on a prodiguée depuis, à tort et à travers, au digne Pie IX. Cette fois, au moins, c'était accordé à un homme mort.

L'jDrateur arriva ensuite à l'illustre cardinal Lambruschini, Thomme à la main de fer qui avait été si longtemps le ministre de Sa Sainteté et qui avait assuré la paix des bons Romains, « en expurgeant vigoureusement TÉtat des herbes maur vaises dont il était infecté. »

Le château Saint -Ange en savait quelque chose.

Je m'attendais à l'éloge des Jésuites, cela ne manqua pas. Le Père Roothaan eut son complir ment le plus chaleureux, et l'on prodigua à l'Ordre ces qualifications banales qui se trouvent dans toutes les apologies des Jésuites, et que les Crétitineau-Joly, les Yeuillot, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui ne sont pas tombés dans le grotesque, ont vainement essayé de rajeunir. Je dus donc être plus convaincu que jamais que nous étions l'avant-garde du catholicisme, le marteau de l'hérésie, malleus hœreticorum, les colonnes de bronze de la papauté, et autres gentillesses de ce style que j'ai eu le bonheur d'oublier.

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On arriva enfin au but, celui de patronner la candidature de cet illustre Lambruschini, qui devait continuer, « pour la plus grande paix des bons Romains » et pour la plus grande gloire de notre ordre, les sages errements de cet immortel Grégoire XVI.

Si le discours n'eût pas eu ces effrayants déve-^ loppements de la réthorique italienne , il m'eût amusé par ses étranges saillies, ses hyperf)oles incroyables. Quand la péroraison arriva, elle fut accueillie par les acclamations de l'honorable assistance.

Aux applaudissements réitérés succéda ce brouhaha élogieux que tous les clubs possibles croient, en conscience, devoir à leurs orateurs favoris. Seulement nous étions dans un club honnête, dans un club d'hommes bien pensants, partisans chaleureux de Tordre et du silence, et, pour cela, ayant, autant que le fameux comte deMaistre, le culte du carabinier pontifical et du bourreau, ce « premier ministre d'un bon prince.» Les exclamations étaient donc là un peu moins bruyantes qu'ailleurs. Les copistes manquaient de hardiesse, les chefs restaient calmes. Dans un club pieux le vivat de l'élément populaire n*a pas toute sa chaleur, il se sent de la commande, et l'on courrait dire à chaque criard : Combien auras-tu pour ce coup de gosier ?

A part cette nuance, qui me frappa de prime abord, c'était la même ritournelle que partout ailleurs. Il y eut des : Evviva la sim Eminenza I Evmva Lambrusckini I Je crois bien que mon très-révérend Père s'attendait à un : Evviva Roa* thaan ! Son regard inquiet sembla se promener un instant sur ces fidèles adorateurs de la force et du Gesùf mais on craignit sans doute de blesser la modestie du chef des Jésuites.

Le second discours fut bref, incisif^ populaire. Le Gracchus que j'entendais n'était point un esprit cultivé. Au ton, aux allures, au faire général, au manque à peu près complet d'ordre et de méthode, je voyais bien que l'homme n'avait pour inspiration que le génie instinctif des Romains qui fait de chacun d'eux un véritable imprésario. Celui-ci donc n'était ni un monsignor mxmabbaie, ni un avocat, ni un professeur, mais bien un Transtevérin grand ami des Jésuites. J'ai su depuis qu'il était un de leurs pensionnés secrets.

L'esprit de chentèle s'est conservé à Rome. Vous êtes là nourrissant les autres ou nourris par eux. Le mot de « ville vénale, » prononcé par Jugurtha, est encore vrai dans ce sens. A Rome, on ne sait pas s'appartenir, et le même homme qui vous paye est payé par d* autres. C'est toute une hiérarchie d'influences que nous comprenons mal chez nous, mais qui n'en existe pas moins. La Compagnie

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'de Jésus, depuis le seizième siècle, a été trop habile pour ne pas deviner ce qu'elle pouvait retirer d'un patriciat intelligent : elle s'est donc fait, à prix d'argent et de services, bien entendu, toute une clientèle dont elle dispose, dont elle fait au besoin sa garde prétorienne. Naturellement, elle s'est adressée aux plus pauvres, aux plus ignorants, aux plus vigoureux. C'est donc dans le Transtevère, parmi les plus habiles manieurs de couteaux, qu'elle a recruté ses amis, et il faut dire à leur éloge qu'ils sont fidèles..

Notre Transtevérin s'escrima donc assez bien, et nous. Jésuites, nous eûmes les trois quarts de son speech. Il profita de la présence du Père Roothaan pour se féliciter de voir un personnage de cette importance dans la Société ferdinandéenne. Il exalta notre générosité, notre dévouement pour les pauvres, notre amour pour Sa Sainteté, notre fermeté dans les bons principes. Il savait le Sint sicut sunt. Mais comme les compliments sont toujours un peu fades et mettent peu en verve, notre homme, que j'aurais pu prendre pour un Gascon des bords du Tibre, tomba sur les libéraux romains et sur les révolutionnaires de tous les temps et de tous les pays. Je ne croyais pas qu'on pût être fort spirituel en soutenant les théories qui sont en contre-sens avec la raison et la justice. Cependant mon Transtevérin trouva des malices si

piquantes, fit des allusions si risibles, copia Pasquin, Pantalon, Arlequin avec une verve si originale qu'il me mit pour le quart d'heure de son côté, et que j'aurais presque crié, avec l'honorable assistance : Mort aux carbonari! si je né m'étais souvenu que ces carbonari étaient des hbérateurs et des martyrs, et les autres des satellites de la force brutale et des ennemis de toute lumière et de toute liberté.

Le Père Roothaan se dérida pendant toute l'allocution du Transtevérin. Ce n'était dans la salle qu'explosions de rires, que trépignements de joie. La haine a dans le cœur des hommes des fibres qu'il suffit de toucher, et pour peu qu'on débite ses attaques avec chaleur ou avec malice, on est sûr d'enlever les suffrages.

Hélas! tout se résumait dans ce mot cruel : « Mort ! » Partout des passions, partout des antipathies Coupables excitées et caressées! Partout le sombre génie du mal secouant sa torche !

Après ce coup de fouet donné à l'assemblée, devait venir la parole grave et pratique de quelque roué du sanfédisme ; cela ne manqua pas. Celui-ci prêcha la résistance, et la résistance la plus implacable. Selon lui la Révolution, toujours la Révolution, cet efi*rayant croquemitaine des gouvernements traditionnels, menaçait de dévorer les gens paisibles et honnêtes. C'était aux gens paisibles et

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honnêtes à bâtonner, sans pitié, quiconque s'aviserait de penser à un Pape libéral.

Telle était la morale de la fable ; heureux que le digne homme ne demandât pas de bâtonner le nouvel élu, s'il s'avisait d'être libéral lui-même.

L'assemblée nocturne se trouva dans son paroxysme de bonheur après l'allocution violente du sanfédiste. L'explosion des vœux commença.

— Vivent à jamais les Papes-rois ! A bas les libéraux ! Mort aux libéraux !

— Mort aux ennemis du Gesû !

— Sauvons la sainte Foi!

— Vivent à jamais les très-révérends Pères! Le Général, ici- s'inclina; je fis comme mon

chef.

— Vive Roothaan ! Vivent les Jésuites. Ce sont les plus fermes appuis de la sainte religion!

— Que Dieu confonde tous les révolutionnaires !

— Bravo ! bravo !

— Nous^ voulons toujours nos cardinaux, nos prélats, nos Jésuites, nos moines!

— Oui! oui!

— Pas de liberté ! Pas de réformes !

— Vive l'Autriche !

— Non, pas de liberté !

— A bas à jamais la liberté ! A bas la réforme !

— La liberté, c'est l'enfer !

— Vive la très-sainte Madone !

— Vivent les saintes Congrégations romaines ! Vive l'Inquisition ! Mort aux hérétiques !

— Vive le bourreau !

Les populationîs italiennes ont besoin de ce» explosions, comme le Vésuve ou l'Etna, trop chargés de vapeurs dans le fond de leurs cratères, ont besoin de vomir leur lave et de se dédkiarger par de terribles détonations.

Le calme se rétablit. Après les vœux arrivèrent les résolutions. Les vœux sont laissés à l'élément hainetix et populaire ; les résolutions résument la pensée dirigeante des assemblées.

Tout faire pour aspirer l'élection de l'Émiaentissime Cardinal Lambruschini ; agir secrètement sur l'esprit de la population romaine, afin qu'elle se manifestât pour le système du gouvernrniant absolu; gagner autant que possible ceux qui approchaient les cardinaux conclavistes : telles furent les principales idées émises dans ces résolutions. Car , à cÀté de cette exubérance de ^ sentiments passionnés, l'homme de race italienne ne parie pas, comme nous, pour le seul plaisir de parler.

J'en avais asset; le speetacleque m'avait donné là le Père Roothaan portait son enseignement dans mon esprit. On est allé bien loin en peu d'heures, quand on a abouti au dégoût.

Nous partîmes par un autre chemin que celui

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qui nous avait amenés à la crypte profonde où nous étions entassés. Une porte basse de l'enclos s'ouvrit devant nous, et la rue déserte que nous suivîmes nous fit déboucher au pied des ruines du palais des Césars. De là nous rejoignîmes l'ancien Forum. Je me reconnus alors. Et bientôt, après avoir salué la prison Mamertine, nous nous trouvâmes à notre Gesù.

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