‹ Le Jésuite (volume 3)Chapitre 28 sur 47 · LA PEUR · texte numérisé non relu

LA PEUR

Le lendemain du pacte entre le conclaviste de Mastaï et le Père Ventura, Rome tout entière sut que le cardinal Mastaï était le candidat libéral pour la papauté. Le cardinal Gizzi, sympathique aux idées de réforme, pouvait compter sur quelques voix ; mais le mauvais état de sa santé ne lui permettait pas d'accepter le fardeau du pontificat suprême. Les voix allaient donc se diviser entre Mastaï et Lambruschini.

Voici ce qui s'était passé.

Le jour même que je m'enfonçais dans la profonde crypte où les Ferdinandéens se donnaient des airs de conspirateurs, le Père Ventura s'était transporté au comité de Saint-Jean-de-Latran et il avait, aux applaudissements de tous, exposé le résultat de sa négociation. De là on avait envoyé

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un membre qui correspondait avec le comité carbonaro pour lui faire part du choix du cardinal Mastaï et savoir si ce comité consentait à patronner ce cardinal. La réponse avait été favorable.

Maintenant il s'agissait de trouver un moyen de peser sur les votes des cardinaux. Les comités s'entendirent pour cela et organisèrent la peur.

On eut des émissaires secrets qui pénétrèrent dans toutes lesmàisons cardinalices, dans tous les palazzi, dans tous les couvents, pour répandre lanouvelle qu'il existait une effrayante conjuration ayant pour but de faire un mauvais parti aux cardinaux, s'il ne sortait pas du conclave un Pape ami des réformes.

La nouvelle fut répandue dans Rome avec la rapidité de l'éclair. Cela commença par les plus simples serviteurs, par conséquent par les plus crédules^ de chaque grande famille princière ou cardinalice. On donnait cette nouvelle dans le plus grand secret ; on affirmait qu'on connaissait le nom de tous les conjurés : que le coup était monté très-habilement ; que des jeunes gens des familles princières étaient du complot; que des hommes embrigadés, cachés avec soin dans la campagne romaine^ paraîtraient tout à coup; qu'il y aurait une horrible boucherie au Quirinal ; qu'au contraire, si un nom favorable aux idées libérales, tel par exemple que l'on jugeait celui du cardinal

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Mastaï, venait à sortir du scrutin, les mêmes mains m qui devaient manier le poignard tresseraient des guirlandes de fleurs, qu'on acclamerait Tauguste Sénat comme le sauveur de la patrie, et que le nouveau règne commencerait par l'union de toutes les âmes ; qu'on avait à choisir entre une scène de carnage, telle qu'on n'en avait jamais vu, ou les plus bruyantes ovations.

Le stratagème réussit admirablement.- Presque au même instant, un serviteur, stylé pour ce rôle, ou dupe lui-même du bruit déjà mis en circulation, entrait dans la chambre de son maître le visage abattu, l'œil inquiet, les lèvres tremblantes :

— Mauvaise nouvelle , Eminence ! ( ou bien Excellence ! ) mauvaise nouvelle !

— Quoi donc?

— Ah ! quelle horreur !

— Eh bien?

— Ah ! ces infâmes révolutionnaires ! ces damnés de carbonari !

— Qu'y a-t-il donc enfin ?

Et l'interlocuteur, sortant un peu dé son étourdissèment soit réel, soit calculé, apprenait ou à TEminentissime, ou à l'Excellentissime ou à la Seigneurissime ou à la Révérence, que ces pauvres cardinaux seraient mis menus comme chair à pâté, s'ils s'avisaient de donner à feu Grégoire XVI un sue-

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