‹ Le Jésuite (volume 3)Chapitre 39 sur 47 · VVNIVERS ET LES JÉSUITES · texte numérisé non relu

VVNIVERS ET LES JÉSUITES

sur elle avec assez d'entrain, pour que ses ennemis vainqueurs ne nous fassent pas un bien gros crime de quelques compliments échappés à la plume.

Nous flattons Rome pour le moment, et c'est beaucoup. Or Rome, pour nous, je vous l'ai dit cent fois, ce n'est pas le Pape, c'est le Général des Jésuites. D'ailleurs le Pape a eu la fantaisie de faire le libéral. U ne peut pas se contredire en nous blâmant. Quand il repoussera le libéralisme, ce qui peut bien ne pas tarder, nous repousserons le libéralisme nous-mêmes , plus haut qu'il ne le fera. Le grand art, par rapport à Rome, c'est d'être toujours avec elle, dans sa politique du quart d'heure.

Je fus heiH'eui dans ma grande négociation en France. L'année 1848 ne s'était pas écoulée qu& nous étions forts sur toute la ligne, et que, sous la loi protectrice de la liberté^ les Jésuites pouvaient s'installer en France au grand jour , sans qu'il vînt à l'esprit de personne de leur dire : « Hommes noirs y d'où sortez-vous ? »

Il est vrai que, dans mes espérances de réussir auprès de notre Compagnie, pour l'amener à une indispensable réforme, j'avais fait aux hommes de la République beaucoup de prornesses, toutes renfermées dans cette grandç idée, « que, bien loin d'être des ennemis de l'ordre nouveau, nous en aiderions le développement. »

Notre parti était donc devenu puissant et du côté de la démocratie, qui, voyant ma loyauté, ne

pouvait soupçonner d'une ingratitude l'Ordre dont j'étais auprès d'elle le représentant reconnu, et du eôlé des hommes de la réaction , conune on les appelait alors, qui comptaient beaucoup sur nous par notre double action dans l'enseignement et dans la propagande religieuse , convaincus qu'à un changement de régime, l'Ordre ne se ferait pas le défenseur des idées démocratiques et retournerail à ses chères théories absolues.

J'en fais aujourd'hui l'aveu, j'aidai, involontairement, les hommes de la démocratie à se faire illusion sur l'Ordre, et j'ai contribué puissamment à le faire revenir en France, triomphant et honoré, organisant de magnifiques collèges et ayant repris dans les provinces une influence morale qu'il eut à peine dans ses plus beaux jours, sous l'ancienne monarchie. Si ceux qui furent mes frères m'en gardent une parfaite ingratitude, je n'en ai pas moins la conviction de l'éminent service que j'ai rendu à l'Ordre. Est Deus quijudicet. Que Dieu prononce entre eux et moi !

Les seuls habiles, dans tout cela, avaient été les^ hommes de la réaction et le Père Roothaan, qui, je l'ai su depuis, traitait avec eux par un autre émissaire. Ils se trouvèrent avoir calculéjusle. Les démocrates avaient été des crédules; moi, un enfant.

Cependant la correspondance de mon bon

Père G,., me tenait au courant des événements de Rome. Un cri unanime, en Italie, demandait la guerre contre rAutriche pour conquérir Tindé* pendance nationale. Pie IX essaya de comprimer ce mouvement, et refusa de s'associer à l'élan général. Dans son double rôle de roi et de Pontife, il déclara que le Pontife devait primer, et qu'en qualité de père de tous les chrétiens il ne pouvait pas autoriser une guerre. Il écrivit à l'empereur d'Autriche une lettre naïve, qui restera un curieux monument de la contradiction absolue de la royauté et du pontificat dans le même homme, par laquelle il conseillait à l'empereur allemand de se retirer de l'Italie du Nord, parce que les Italiens ne voulaient plus de sa souveraineté. Délicieuse plaisanterie faite sérieusement, en plein dix-neuvième siècle, par le chef de la cathoUcité, ayant l'honneur d'être le roi de ces beUes provinces appelées les États de l'Église, qui furent autrefois, le centre de la grandeur romaine.

Qu'après cet échantillon de science gouvernementale, les hommes sérieux de l'Italie n'aient plus regardé Pie IX que comme un souverain complètement au-dessous de sa tâche, pis que cela, comme un transfuge, je me l'explique parfaitement aujourd'hui. L'heure vint où elle se pro-^ nonça, à Rome, cette parole qui était le Deknda Carthago : « Plus de gouvernement des prêtres ! »

Le parti démocratique déborda en quelques mois ces libéraux timides qui attendaient, comme le Père Ventura, tout le développement de la liberté des concessions généreuses de Pie IX. Celui-ci ne fut bientôt qu'un réactionnaire auquel on imposa un gouvernement représentatif, et qui, amoncelant les fautes, alla déclarer en plein consistoire, devant le Sacré Collège, qu'il tenait comme non avenu tout ce qui se ferait dorénavant dans le gouvernement temporel à Rome. Singulière abdication! Révolution proclamée par le souverain contre lui-même! Abandon à ses sujets du mouvement des affaires, c'est-à-dire crise terrible qui devait finir comme elle finit, par le départ du Pontife-roi et par l'appel de l'intervention étrangère, afin de mettre de nouveau sous le joug de l'absolutisme restauré des peuples devant lesquels la papauté la première avait fait luire des espérances de liberté !

Tels furent le grand malheur et l'inconséquence visible de Pie IX.

On comprend que les premières menaces de la démocratie irritée durent tomber, à Rome, sur le Gesù. Le cauteleux Roothaan vit venir l'orage avec un admirable sang-froid. Devenu l'ami de la réaction , sûr maintenant des haines implacables de la démocratie romaine, il ne pouvait espérer quç dans un bouleversement général.

38â LE JÉSUITE

A peine il sut qu'on avait demandé l'expulsion des Jésuites, qu'il alla trouver Pie IX.

— Très-Saint Père, on nous menace. Nous ne voulons pas ajouter ici aux douleurs de Votre Sainteté, et nous partons.

— Mais, mon très-révérend Père, la détermination est bien grave ; on ne se décide pas de la sorte sur quelques cris proférés.

— Très-Saint Père, notre parti est pris, et en cela nous servons les intérêts de Votre Sainteté. Lorsqu'on verra que la Compagnie a été obligée de quitter Rome, l'Europe comprendra que votre position n'est plus tenable, que vous êtes prisonnier de ces misérables révolutionnaires, et elle viendra vous délivrer.

— Non, non, de grâce! ne faites pas cela! je vous le demande ! Vous hâtez la catastrophe. Que vont devenir les autres ordres? Mon Dieu! que je suis à plaindre!

Roothaan, qui savait comment prendre le Pape, avait parlé d'abord en homme résolu. Venaient les lamentations ; il n'était pas de trempe à s'en effrayer beaucoup.

— Très-Saint Père, croyez-en vos amis, sinon les plus intelligents, du moins les plus sincères, nous vous sauvons! Oui, Saint-Père, il faut hâter la catastrophe ! Sans cela vous languirez dans des luttes impossibles, où vous perdrez tout : la paix

<le votre conscience^ l'honneur de votre dignité royale, votre vie probablement, car de quoi ne sont pas capables ces infâmes !

L'argument était direct.

— Partez donc! Mais, mon Dieu! que vais-je d^evenir ?

— Oum aulem persequentur vos in civitate tstô, fugite in aliam.

— Vous en parlez à Taise ! Vous trouverez un asile sur tout le globe ; mais les rois ne partent pas impunément de leurs royaumes,

— Sauvez d'abord l'Église ! La royauté sera sauvée en même temps, L'Église, c'est vous, Très- Saint Père. Secouez la poussière de vos souliers 5ur ces méchants! Vous reviendrez triomphant, comme Pie VII, aux acclamations de deux cent millions de catholiques. Songez donc combien vous êtes fort! Les politiques eux-mêmes vous restaureront. Ils ont peur, allez ! de l'opinion de ces deux cent millionë de catholiques. Nous nous chargerons, dans toute l'Europe , de faire valoir l'argument.

Il en fallait moins pour convaincre Pie IX. Il fat sur le point de répondre à Roothaan : Vous êtes un grand homme !

Les Jésuites se disposèrent à quitter le Gesù. Leurs clients du Transtevere vinrent offrir à la Révérence leurs cœurs et leurs bras.

Elle répondit à ces braves :

— Nous reviendrons avec la papauté, qui ne tardera pas à s'exiler elle-même.

Les jésuites donnèrent à leur départ tout le caractère d'un triomphe.

Toutes ces nouvelles, avec des détails minutieux qu'il serait trop long de rapporter ici, m'arrivèrent à Paris et me causèrent un vif chagrin. Je n'avaia plus à compter sur le Pape, devenu aussi Jésuite que Roothaan. C^était bien peu le moment de prêcher au Jésuites un revirement complet de politique. Il paraissait bizarre de songer à donner le conseil d'une semblable stratégie.

Je m'y déterminai pourtant.

MEMOBANDUM

Je ne pensais pas que le Général pût me soup-* çonner, le moins du monde, dans Fentreprise hardie que j'exécutai à l'instant même. Je crus Theure venue de frapper fort, d'étonner cet homme implacable qu'une révolution n'effrayait pas, et qui se retirait le front calme devant la tempête. J'osai penser que, si cet homme était invulnérable aux coups du dehors, il ne le serait pas à cette arme nouvelle, qu'il ne soupçonnait pas pouvoir partir du sein même du Gesù.

Je rédigeai, sous la forme la plus simple d'un Mémorandum, mes raisons pour la Société de Jésus, dans la situation présente des affaires européennes, d'adopter une ligne de conduite morale, politique et disciplinaire, différente de celle qu'on suivait depuis sa restauration.

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