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Je démontrai avec force, en quelques pages, que tout avait changé dans le monde depuis le siècle dernier; que les révolutions auxquelles nous assistions en étaient la preuve; que l'organisation sociale se formait sur d'autres bases ; qu'il y avait donc intérêt, pour l'Ordre, à se naettre au niveau de ces transformations profondes de la société nouvelle, pour y prendre une influence puissante et y faire le bien que l'antagonisme des vieilles idées devait logiquement arrêter^ en continuant des résistances séculaires et d'implacables haines.
Je pris une à une toutes les parties de notre institution qui n'allaient plus au monde nouveau : — notre espionnage intérieur^ si peu digne de l'idée que l'on se fait d'hommes honjorables vivant en commun ; — notre espionnage de la vie intime des familles, espionnage par lequel, à l'aide du eonfessionjial, nous savons tout ce qui se passe daas ces familles, les relations des époux et des épouses, leurs affaires temporelles, jusqu'aux jcaarnaux qu elles reçoivent; — notre système de mensonge dans renseignement historique, système qui nous rend odieux dans le monde intelligent et qui nous prépare^ dans Tesprit de nos adolescents devenus hommes, un sentiment de répulsion légitime, l'homme ne pouvant aimer ceux qui le trompent; — notre haine mal déguisée des institutions libérales, qui sont pourtant la tendance des nations
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civilisées de ce siècle; — notre accaparement odieux des fortunes, qui porte fréquemment le nom de notre Société devant les tribunaux des con* trées où la justice surveille la libre disposition des héritages, et protège les ayants droit contre la captation organisée en grand par tous les ordres religieux.
Je présentai le contraste d'une congrégation intelligente et dégagée de toutes ces misères du vieux régime, sympathique à un monde loyal et ardent qui veut le bien, mais qui redoute les filets de la théocratie. Je montrai une congrégation réformée dans son esprit, dans ses moyens, dans ses tendances, occupant un rang nouveau dans l'Église, et l'aidant puissamment à reconquérir ce que lui ont fait perdre les théories surannées dans lesquelles se traînent les ordres religi^ix depuis plusieurs siècles.
Je cherchai à faire comprendre que l'heure était favorable ; que la France, ce peuple sans lequel rien ne se fait dans le mouvement général de la civilisation, était toute disposée à acclamer un pareil changement dans la Compagnie de Jésus ; que nous serions accueillis avec des sympathies ardentes de ce monde nouveau, qui a besoin de direction intelligente dans sa vie de relation avec le monde surnaturel.
J'expliquai enfin que , dans l'une de ses Con-
grégatîons générales, l'Ordre, après avoir pesé mûrement ces idées, pouvait les mettre en délibération, et arriver enfin à un esprit nouveau, dont il tirerait des avantages incalculables, et pour son influence comme société religieuse, et pour l'avancement de la foi chrétienne dans le monde.
Pour que le Général ne soupçonnât pas de quelle source venait l'écrit qui allait bouleverser étrangement toutes ses idées, je le fis imprimer en Angleterre, à l'aide de quelques amis de la discrétion desquels j'étais sûr.
L'écrit fut exactement distribué à tous les membres de la Compagnie, jusque dans nos missions étrangères. J'appris bientôt qu'il avait fait une grande sensation. On ne parle pas en vain raison à des hommes dont l'esprit a été longuement cultivé, malgré les préjugés, les intérêts de corporation, les obstinations personnelles. Beaucoup de lettres secrètes me disaient ce mol, qui redoublait mon courage : « Nous marchons! »
11 me serait bien difficile de dire ici en détail à mon lecteur ce que je dépensai, pendant plus de deux années, d'activité, de prudence, de rusés même, pour mener à bien cette grande œuvre de la réforme du Gesù.
Je me savais entouré d'ennemis et d'espions. Par là même qu'on voyait clairement de quelle confiance je jouissais auprès du Général, j'avais
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des jaloux. Ceci est dans la nature humaine» mais surtout dans la nature du Jésuite français, le plus ambitieux de tous. Nous avons, dans d'autres pays, des Pères qui s'oocupent paisiblement de leur xm* nistère. Le Jésuite français n'a pas assez, pour son activité dévorante, de son emploi, de ses études; il faut qu'il intrigue, qu'il se remue, jusqu'à se mettre en loterie. Aussi hait-il par instinct tout ceux qui avancent aytour de lui.
11 me fallut donc lutter beaucoup, user de mille moyens, pour mes correspondances. Un mot, un rien, l'adresse d'une lettre, un brouillon jeté au panier, car chez nous tout est examiné, pouvaient me perdre. Roolhaan, le plus inflexible des hommes, m'eût brisé sans pitié.
Il était pourtant jeté au sein de cette terrible Compagnie, le cri de réforme. Il s'était trouvé un esprit assez énergique pour mettre sous les yeux de chacun de ses membres le bilan de la direction tortueuse, des fautes, de l'inintelligence des besoins modernes et de toutes les tendances dangereuses qui faisaient de l'Ordre une institution vieillie et impuissante. De plus, le Memwandum était rédigé de manière à bien faire comprendre, par le moyen de certaines petites révélations, que celui qui avait conçu la pensée de renouveler rOr-» dre n'était pas l'un de ces esprits aventureux, comme toute corporation en compte aux rangs in-
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férieurs, où rien à peu {M'es de ce qui se passe dans^ la région goQvernemeiitale n'est connu, mais bien Tun des dignitaires, mêlé depuis longtemps à Fadministration et en possédant tons les secrets.
Je sus par le Père G.-, que le Général avait été furieux; qu'il s'éteit livré à d'incroyables investigations; qu'il avait soupçonné beaucoup d'innocents; et qu'enfin, vaincu, après la mise en quête de ses espions les plus habil^ 3 avait dit : — Je n'y comprends plus rien. C'est Satan qui s'en mêle et qui veut perdre notre saint institut.
Hilas ! Satan, c'est l'esprit de vertige qui saisit les corporations, comme les individus, pour les jet^^ dans les voies odieuses de la tyrannie sur les âmes. Le Satan du Gesù était l'esprit attaché à ce corps immense et qui le perdra, malgré les vertus de beaucoup de ses membres , malgré l'incontestable habileté de ses chefs et l'incroyable prestige que l'Ordre entier exerce sur le monde des croyants.
Une heure viendra où ces hommes seront dé* pouillés du manteau qui les cache, où l'illusion tombera sur le r61e qu'ils se disent appelés à jouer dans l'Église, et où il ne leur restera que ces vertus privées, auxquelles le premier je suis heureux de rendre justice , mais qui ne sont pas un droit à une domination exclusive sur la société humaine. •
J'aurai puissamment aidé à se produire la lu-