MEMORANDUM
mière sur cet ordre que j'ai beaucoup aimé. Nul ne l'a mieux connu que moi. Nul , il est vrai, ne lui aura fait plus de mal, dan^ le sens de ses prétentions de domination temporelle et de joug religieux antichrétien imposé par lui à l'Église. Nul ne lui aura fait plus de biea, si, pleinement dévoilé par ces mémoires, où il serait bien difficile de trouver une velléité de haine contre lui , il comprend qu'il peut encore réaliser le vaste programme de 1849 dans ses parties les plus fécondes.
L'exil du Père Roothaan ne fut pas long. Après une tournée en Europe, où il contribua puissamment à préparer dans l'Ordre des idées de réaction violente, bien convaincu que Pie IX ne tarderait pas , un jour ou l'autre , à se jeter dans les bras des Jésuites, il reprit le cheniin de Rome, accompagné du Père de Villefort, qui avait été son Achat e fidèle pendant cette courte odyssée.
Je l'avais vu à Paris. C'était, depuis saint Ignace, le premier Général de la Compagnie qui fût venu en France.
Il était là, l'œil ardent, l'âme agitée, dévoré de soupçons. L'affaire du terrible Mémorandum ne lui sortait pas de l'esprit. La révolution dans le Gesù lui semblait quelque chose de si incroyable, l'idée de liberté pouvant pénétrer, comme un air
vivifiant, dans la citadelle inaccessible jusque-là du despotisme, était, à ses yeux, une telle monstruosité, que le digne homme se croyait dans un songe.
Nous eûmes plusieurs entretiens secrets, où je lui rendis compte de tout ce que j'avais fait en France, depuis Tinauguration de la République.
— Je suis content, Père de Sainte-Maure, me dit-il. Je vois que tout ira bien ici pour nous.
Puis se rembrunissant tout à coup :
— Mais vous ne me parlez pas d'une chose qui me préoccupe, s'il est possible, plus encore que toutes nos difficultés extérieures. Il y a eu une terrible brochure lancée au miUeu de la Compagnie, sous le nom de Mémorandum.
Et dans le moment les yeux perçants du vieillard se fixèrent sur les miens avec une ardeur d'investigation qui m'effraya.
— Il sait tout, me dis-je d'abord, sous l'impression de ce regard fascinateur.
On devine l'angoisse secrète qui me serra le cœur. Avais-je été trahi ? Quelques vagues indices le mettaient-ils sur la trace de la conjuration qui menaçait le pouvoir despotique dont il était l'incarnation visible? N'était-ce qu'un hasard, et avait-il ainsi scruté du regard tous nos Pères ?
Ces pensées me vinrent, rapides comme Tétin-
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celle électrique à travers la nue. Une hésitation, le moindre trouble, la phis faible rougeur au front, une parofe maladroite pouvaient me perdre.
Je me recueillis comme on le fait à une crise suprême.
Cétait le moment d15tre Jésuite, de l'être bien. A Jésuite, Jésuite et demi.
— Ah ! oui, mon trèsH:*évérend Père, lui dis-je, ce petit imprimé...
Je ne sais comment ces simples mets tombèrent de mes lèvres avec une telle apparence de bonhomie; je me trouvai le visage d'une telle placidité, que le soupçonneux vieillard, qui s'était si longtemps exercé à deviner autour de lui les pensées secrètes, honteux presque d'avoir eu. sur moi l'apparence d'un soupçon, prit un air calme et doux, et me dit, U9iquement pour continuer la conversation :
— Cette provocation de Fesprit révolutionnaire n'ira pas loin chez nous, que je pense.
J'étais trop heureux d'en être quille à si bon marché, pour retenir mon redoutable: interlocuteur sur un terrain aussi difiieîle. Je gardai un silence respectueux et bumble.
Le Général mît l'^itretien sur le compte de M. **, le célèbre rédacteur de tUnimrSr q*"î s'était empressé de lui faire visite.
— Cet homme est d'une incroyable hardiesse, me dit-il. En vérité, il ne recule devant rien. Il nous a sauvés par son pathos révolutionnaire.
Et il ajouta :
— Mais prenons garde ! Nous aurions bientôt en lui un maître.
— Votre Paternité a une connaissance profonde des hommes, lui répondis-je. Vous avez deviné celui-là.
Un sourire vint sur les lèvres du très-révérend, à ce compliment banal qui me paraissait assez piquant alors, en raison de Thabileté avec laquelle je croyais avoir échappé aux investigations de son r^ard.
Il quitta Paris, semblant convaincu que je n'étais pour rien dans le plan insurrecticMsnd que contenait le M&moraMkum.
Les soucis de l'œuvre colossale que j'avais entreprise, mes correspondances avec le Père G... et avec le Père de Montgazin, qui faisait, chez les Jésuites de Lyon, la propagande de nos idées de réforme, n'étaient pas mes seules préoccupations. C'était lama vie extérieure. Mais, à côté de celle-ci, il y avait ma vie intime, donl seul j'avais le secret, vie bien plus tourmentée, bien plus douloureuse, et dont Dieu seul a connu les tortures. Si je ne m'étais pas promis de confier à ces pages toutes mes faiblesses, peut-être dans ce moment hésiterais-je à faire le récit d'un événement qui porta dans mon cœur la lumière que j'aurais voulu toujours repousser, et qui me condamna à une éternelle douleur.
Marguerite était dans tout l'éclat de sa beauté. Ce n' était plus une enfant, c'était une femme.Dieu m'est témoin que je n'ai pas à rougir de l'avoir
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aimée, et que jamais la pensée de me faire aimer d'elle , de profaner par un désir coupable Tinnocence de cet être adoré, n'a même effleuré mon esprit. Je cédais, sans bien m'en rendre compte, aux grandes attractions de l'âme humaine, si stupidement refoulées par ma vie de moine. Mais, bien loin d'analyser ce qui se passait en moi, je ne craignais rien tant que de lire dans mon cœur. Il y avait là un mystère ; pourquoi l'approfondir ?
Je voyais quelquefois Gustave de Flaviac. Depuis six mois sa position avait changé. Le banquier qui l'avait pris pour associé perdit sa fille unique, et trois mois après il mourut, laissant à Gustave son immense fortune. Le marquis de Flaviac racheta une terre qui avait autrefois appartenu à sa famille ; il fit restaurer le château d'une manière splendide, et ensuite il écrivit à madame de Flaviac pour lui demander la main de Marguerite. La comtesse refusa en disant que sa fille voulait être religieuse.
Certes, si Marguerite devait se marier, il était difficile de trouver pour elle un parti plus convenable que celui-ci. Mais Marguerite ne voulait pas se marier, elle me l'avait dit elle-même bien souvent. Elle avouait qu'elle se ferait religieuse, surtout pour plaire à sa mère ; mais elle ajoutait : — Si je n'entre pas au couvent, jamais, jamais je
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ne me marierai. —Je ne combattais pas ces résolutions*
Madame de Fiaviac lie parla point à sa fille de la démarche que Gustave avait faite; mais dk me la confia en me priant de la laisser ignorer à Marguerite. lime futhien facile de tenir cette promesse.
Marguerite avait rencontré so&i oOusin dans quelques-unes des familles alliées aux Flâviac, où sa mère ne pouvait, sans manquer aux bienséance^ les plus vulgaires, refuser d'accompagner quelquefois sa fille.
Celle-ci me parla de ces rares rencontres avec beaucoup de simplicité ; elle avait revu avec plaisir ce parent qui, à Rome, se montrait plus enfant qu'elle ne Tétait elle-même. Elle avait conservé de lui un souvenir fraternel, et l'un de ses griefs contre le Père Ruffîn était celui d'avoir fait expulser Gustave de la maison du vieux marquis de Flaviac. Ce sentiment de Marguerite pour Gustave était si calme qu'il ne pouvait en rien changer ses résolutions pour l'avenir, et je ne m'en inquiétais pas. Elle avait pourtant connu , pendant qu'elle était à Rome, les projets de son grand-père. Il est plus difficile qu'on ne le croit d'empêcher les enfants d'être instruits des secrets qu'on veut le plus leur cacher. Marguerite me racontait en souriant que Gustave lui-même l'appelait alors, quand ils
étaient seuls : « Ma petite femme. » — Ce bon Gustave, ajoutait-elle, je désire tien vivement so» bonheur; si J'av^s un frère, je ne pourrais pas l'aimer plus que je ne rahne lui-même. Toutefois, si je voulais me marier, mon cousin ne serait pas l'idéal que je pourrais rêver; mais je ne me marierai jamais-
— C'est une résolution bien arrêtée , Marguerite?
— Oui, bien arrêtée, et vous me connaissez assez pour savoir que je ne parle pas légèrement; je donne aux mots que j'emploie toute leur signification-
En effet, Marguerite ressemblait à sa mère sur un seul point, la fermeté de caractère, la promptitude et la constance dans les résolutions. Mais ce qu'il y avait en elle de trop absolu,^ peut-être, était tempéré par une extrême douceur et une sensibilité exquise.
Gustave me pria d'intervenir en sa faveur auprès de la comtesse et de Marguerite. Je lui répondis qu'il devait assez connaître madame de Flaviac pour savoir que ma démarche serait inutUe, et que d'ailleurs Marguerite avait une vocation bien arrêtée pour le cloître.
— Allons, me dit Gustave, ce n'est pas en vain qu'on porte votre habit ; vous aussi, vous trouvez charmant de faire de ma cousine une religieuse !
— Je vous assure, mon cher Gustave^ que je ne suis pour rien dans la vocation de Marguerite.
— Oh ! il y avait bien assez de Tinfluence de sa mère, je le sais. Mais enfin vous exercez sur Marguerite un grand empire, et vous pourriez me servir.
Si j'étais resté pauvre, mon révérend Père, ma fierté m'aurait empêché de songer à Marguerite. Bien que le testament de son grand-père eût beaucoup diminué sa fortune, elle était encore, relativement à moi, une héritière. Aujourd'hui tout est changé : j'ai une fortune considérable, et j'ai donné la preuve qu'un étourdi peut devenir un homme sérieux. Puisque vous ne voulez pas me seconder, je me servirai moi-même, et je n'ai pas encore renoncé à Marguerite.
— Vous avez tort, vous ne réussirez pas.
— Peut-être; je ne crois pas à la vocation de ma cousine.
Il me quitta là-dessus d'une manière assez amicale , et il m'annonça que le Père de Montgazin arriverait sous peu de jours à Paris.
Le surlendemain, Marguerite me dit, avec un peu d'émotion, que Gustave lui avait écrit.
Je sentis le rouge me monter au visage, et je me récriai beaucoup sur cette inconvenance : je la trouvais inexcusable.
Marguerite souriait de ma colère, et il me sem-
DEUX COEURS BRISÉS 40t
bla voir dans son regard qu'il y avait quelque chose dans cette colère qui ne lui déplaisait pas ; et alors je me sentis interdit, confus. Aurais-je donc laissé voir à cette enfant un sentiment que je ne voulais pas voir moi-même? Je tâchai de me calmer, et je lui dis :
— Me permettrez-vous de lire la lettre de votre <îousin ?
— La voici !
Gustave, dans cette lettre, suppliait sa cousine, au nom de son grand-père, qui les avait tant aimés tous les deux, de lui dire, bien sincèrement, s'il était vrai que sa détermination de se faire religieuse fût irrévocable.
« Marguerite, ajoutait-il, je vous aime ardemment, follement. Votre mère m'a ôté tout espoir, ^t pourtant j'en appelle à vous; je vous supplie de me dire si vous êtes entraînée par une vocation irrésistible et si votre cœur est libre. Ici ce n'est plus l'amant qui vous parle, c'est le frère, c'est i'ami que vous avez paru revoir avec plaisir, qui vous supplie de ne pas engager votre avenir avant d'avoir fait de sérieuses réflexions. Je ne vous demande rien de plus, laissez-moi le temps de vous prouver, ainsi qu'à votre mère, que je suis digne devons. »
— Sans doute, dis-je à Marguerite, vous n'avez pas répondu à cette lettre?
— J'ai cru pouvoir y répondre. Gustave n'est-il pas un frère pour moi ?
— Un frère qui voudrait changer ce titre pour un autre.
— C'est pour cela que j'ai voulu lui ôter toute espérance.
Je respirai. Je craignais, je l'avoue, l'attrait romanesque qu'une correspondance clandestine peut exercer sur l'imagination d'une jeune fille. Et cette amitié de sœur, avouée par Marguerite, ne pouvaitelle pas, même à son insu, cacher un sentiment plus doux encore? Je me souvenais d'avoir vu, ^depuis quelque temps, Marguerite souvent rêveuse, préoccupée ; et quand je la questionnais là-dessus elle rougissait et me faisait de ces réponses vagues qui ne vous apprennent rien. Mais du moment qu'elle avait ôté toute espérance à Gustave, que pouvais -je craindre? Je me rendais le témoignage que je n'avais pesé en rien sur sa destinée. C'était l'œuvre de sa mère. Il m'était impossible de ne pas me sentir heureux en pensant que la vie de Marguerite serait en quelque sorte semblable à la mienne, que nous marcherions dans la même voie ; et j'entrevoyais dans l'avenir le moment où nous pourrions travailler ensemble à une grande réforme dans l'éducation morale et religieuse de la femme.
Mon Dieu! si, dans ces beaux rêves, \\ se mêlait
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à mon insu un sentiment coupable, vous m'en avez cruellement puni !
La comtesse de Flaviac, sans doute pour ôter tout espoir à Gustave, avait résolu d'entrer au Sacré-Cœur avec sa fille le 6 janvier 1850, six mois avant Tépoque qu'elle avait déjà fixée. Cette décision ne changeait rien aux rapports d'intimité que nous avions ensemble; Marguerite devait rester un an pensionnaire libre avec sa mère, avant d'être admise comme postulante.
Le 4 janvier, je reçus à la rue de Sèvres un billet du Père de Montgazin ; il m'apprenait qu'il était arrivé la veille à Paris, qu'il était descendu à notre maison de la rue des Postes. La nouvelle loi sur la liberté de renseignement nous permettant d'avoir des collèges en France, il était question de faire le Père de Montgazin recteur de la maison qu'on voulait établir à Paris. Le Père me disait dans cette lettre :
« Ils feront de moi ce qu'ils voudront; mais, je vous l'avoue, je suis profondément découragé; et si nous ne pouvons pas arriver à une réforme complète de F Ordre, cette loi, qui va mettre entre nos mains une partie notable des jeunes gens de l'aristocratie nobiliaire et financière, est un malheur pour la* France et pour nous. Moins que jamais nous sommes aptes à âever la jeunesse. Nous sommes ce que nous étions au seizième
siècle, et il y a un abîme entre cette époque et la nôtre. Pie IX a pris un instant en main la cause de la liberté; mais nous avons vaincu Pie IX. Nous l'avons jeté dans une voie de réaction qui devait le perdre ; et quand il a quitté le Vatican, pour n'y rentrer peut-être jamais, c'était bien moins les révolutionnaires que les Jésuites qui le chassaient de Rome. »
J'achevais à peine de lire ce billet que je vis entrer chez moi le valet de chambre de madame de Flaviac. La comtesse me priait de vouloir bien me rendre chez elle.
Je la trouvai en proie, non pas à la douleur, mais à la fureur. Ses yeux étincelaient.
— Eh bien! me dit-elle, ce Gustave de Flaviac, dont vous me vantiez la conduite exemplaire, savez-vous quelle action infâme il vient de commettre?
— Gustave! avoir commis une action infâme! On vous a trompée, madame. Gustave a été jadis très-ét ourdi, il était fou de plaisirs, il avait enfin les défauts de son âge et rien de plus : car les erreurs dont on a fait des crimes, afin de le spolier plus facilement, étaient en réalité bien excusables.
— Vous attaquez là le Père Ruffîn. Vous avez cru à la parole d'un misérable plutôt qu'à la sienne. Moi, je trouve que le Père Ruffin a bien fait de dé-
tromper mon beau-père. Après tout, continua madame de Flaviac, — et c'était la première fois qu'elle faisait devant moi allusion au passé, — vous savez bien que Marguerite n'avait aucun droit à la fortune de M. de Flaviac, et il vaut bien mieux que cette fortune appartienne à votre maison qu'à ce misérable impie, sans foi, sans honneur!
Je connaissais depuis longtemps les exagérations de madame de Flaviac, et je lui dis en riant :
— Voyons, qu'a donc fait cet impie? Vous a-t-il demandé une seconde fois votre fille en mariage?
La comtesse bondit vers moi, et, les dents serrées par la colère, la voix stridente, elle me dit :
— Non ! mais il l'a enlevée !
Celte parole tomba sur moi comme un coup de foudre.
— Ah ! vous ne riez plus ! me dit-elle. Et vous n'osez plus soutenir l'honorabiUté de cet homme !
— Mais cela n'est pas possible !
— Lisez cette lettre : connaissez-vous cette écriture?
C'était bien celle de Gustave ; je lus à haute voix.
a Madame,
« Je vous ai faU demander une entrevue, vous l'avez refusée. Mon oncle, qui est aussi l'oncle de
Marguerite, et de plus son tuteur, est depuis longtemps en disgrâce auprès de vous. Vous ne voulez traiter avec lui que par la voie des gens d'affaires ; <î'est votre droit. Mais aujourd'hui il doit intervenir dans une question grave, celle de l'avenir de votre fille. Je sais ce que je dois penser de sa vo- <îation religieuse. Si je ne puis être son mari, je serai son frère et je ne souffrirai pas, entendez-le bien, que Marguerite soit sacrifiée. Ne pouvant pas la voir chez vous, il me fallait la faire venir dans une maison tierce, un véritable terrain neutre où nous pourrions nous dire notre pensée. Cela m'a été très-facile. Vous avez pris la femme de chambre de Marguerite dans ces maisons, fondées par les révérends Pères, où l'on se charge de placer •des pieuses filles qui veulent servir seulement chez des maîtres auprès desquels leur salut ne peut courir aucun danger. On vous a recommandé madame Fleury d'une façon toute particulière : — «'était une sainte ! vous ne pouviez mettre auprès de votre fille une femme plus vertueuse .qu'elle. — Cette vertueuse femme a surtout le talent d'écouter aux portes, et c'est par elle que j'ai su hier que vous deviez entrer avec votre fille, dans deux jours, au Sacré-Cœur. Il est bien juste que les moyens dont les bons Pères se servent si souvent, sans scrupules, soient utiles une fois par hasard à un honnête laïque.Ce matin, sous prétexte d'une bonne
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œuvre à faire, elle a conduit votre fille dans la maison d'une femme de sa connaissance, une véritable sainte, m'a-t-elle assuré. Je lui ai répondu qu'il suffisait qu'elle fût honnête, et que s'il en était au^ trement elle ne toucherait pas la somme promise. Ainsi, madame, votre fille est à présent rue Sainte. Jacques, 18, chez madame Loreau, raccommodeuse de dentelles. Antoine, ce fidèle et dévoué serviteur de votre beau-père, est, lui aussi, dans cette maison. Je l'ai chargé de veiller sur votre fille^ car, bien que j'aie pris à la hâte des renseignements sur madame Loreau et qu'ils se soient trouvés bons,- j'avoue qu'une morahté dont madame Fleury répond me paraît suspecte. J'arriverai dans cette maison à midi et je vous y attendrai jusqu'à une heure. Pendant ce temps-là, je ne verrai même pas votre fille. Je vous prie de vous faire accompagner par le Père de Sainte-Maure. J'aurai aussi avec moi un autre garant de la loyauté de mes intentions. Je vous parierai en leur présence et en présence de voire fille. Si je puis obtenir de vous que vous soyez vraiment mère, je remettrai mon sort à venir entre les mains de Marguerite. Seulement, je vous le répète, je ne souffrirai jamais que ma sœur, — en supp€isant que Marguerite ne veuille pas m'accorder un autre titre, — soit contrainte à embrasser xm état pour lequel, j'en suis sûr; elle n'a pas de vocation. -^ Son tuteur, le comte de Lerins, est in-
vite, par moi, à se rendre chez madame Loreau à> une heure; je connais son exactitude. Il ignore de quoi il s'agit ; mais je sais d'avance que, si on lui prouve, et je le lui prouverai, que Marguerite se fait religieuse uniquement pour vous obéir, il ne le .souffrira pas. Yous savez qu'il n'aime ni les moines ni les nonnes. Yous pouvez croire que toutes mesmesures sont prises pour arriver à mon but. »
— Ce jeune homme est un fou, dis-je à jnàdame de Flaviac; mais il est onze heures et demie, il est temps de partir. Car je pense que vous voulez aller vous-même chercher votre fille?
— Sans aucun doute.
Nous montâmes en voiture, et pendant le trajet je gardai un morne silence. Des pensées confuses, contradictoires, se pressaient dans mon cerveau : c'était quelque chose de vague, une fatigue douloureuse, et je sentais bien aux battements de mon cœur que ce doux rêve que je faisais depuis tant d'années allait faire place à une terrible réalité. Eh quoi! sans m'en douter, me serais-je fait complice de cette mère à laquelle des directeurs fanatiques et intéressés ont persuadé qu'elle devait offrir sa fille au Seigneur, comme victime expiatoire d'une grande faute, et assurer par là à leur Ordrela fortune entière des Salméron et des Flaviac? Si j'avais combattu si faiblement la résolution de
Marguerite, si j'avais voulu me persuader qu'une enfant de seize ans, si admirablement douée qu'elle fût, pouvait sans témérité décider ainsi de tout son avenir, le motif qui m'avait fait agir ainsi n'était-il pas coupable ?
Nous montâmes rapidement à un second étage. Le vieux Antoine nous introduisit dans un petit salon assez propre. Immédiatement après nous, et par la même porte, nous vîmes entrer Gustave de Flaviac et le Père de Montgazin ; une autre porte s'ouvrit et Marguerite parut. Elle était d'une pâleur livide, ses traits étaient bouleversés, et dans ce moment sa ressemblance avec le Père de Montgazin était telle que mon malheureux ami en fut luimême frappé, et les vagues soupçons qu'il avait conçus dans le temps devinrent pour lui presque une certitude. Il dit à Gustave :
— Qu'avez-vous fait ! et pourquoi m'avez-vous amené ici sans me donner une explication?
En revoyant, après tant d'années, le Père de Montgazin, madame de Flaviac ne se troubla pas; mais elle jeta 'sur sa fille un regard tellement chargé de haine que la pauvre enfant en fut effrayée; elle s'approcha de sa mère et lui dit :
— Je vous proteste, maman, que je ne suis pour rien dans tout ce qui s'est passé ! "^
— Je le crois, répondit brusquement la com-
tesse ; aussi n'est-ce pas à vous que je- veux demander une explicatioia.
Et s'adressant à Gustave, elle lui dit :
— Ces t à vous, monsieur, que je dois demand» compte du guet-apens dont ma fille et moi nous sommes les victimes.
Gustave de Flaviac ne paraissait pas le moins du monde embarrassé de sa position. Sa physionomie était calme, mais quelque peu altière ; et je fus frappé, plus que je ne Tavais jamais été, delà distinction de cette belle et noble figure.
— Madame, dit-il firoidement à la comtesse, en vous demandant de venir ici avec le Père de Sainte- Maure, et en priant le Père de Montgazin, dont la réputation, à coup sûr, ne peut vous être inconnue, de m'accompagner, j'ai voulu vous donner, ainsi qu'à Marguerite, des garants de la pureté de mes intentions. Vous estimez ces deux Pères, je les estime et je les aime; ils seront juges, si vous le voulez bien, entre nous. '
— Alors, monsieur, dis-je à Gustave, je vous demanderai, comme Ta fait madame de Flaviac, comment Marguerite se trouve ici?
— C'est très-simple, cher Père ! Madame de Flaviac et sa fille ne doivent-elles pas entrer au Sacré» €œur demain?
— Oui.
— Vous comprenez que, n'ayant appris cela
qu'hier, il m'a fallu improviser le moyen d'avoir une explication immédiate. Si j'avais attendu, il m'eût été difficile d'arriverjusqu'à Marguerite. Les sœurs converses ne sont peut-être pas si faciles à gagner que madame Fleury. Je menaçais autrefois de mettre le feu au cimvent où Ton renfermerait Marguerite ; j'ai voulu employer un moyen un peu moins violent,
— Mais enfii>, lui disrje, où voulez-vous en venir?
— Oui, monsieur, dit la comtesse, répondez au Père de Sainte-Maure, que nous sachions enfin le bot de la comédie qui se joue icL
— Marguerite, dit Gustave d'une voix émue, pardonneznmoi de trahir votre secret ! Il le faut dans votre intérêt et dans le mien.
— Un secret! s'écria la comtesse. Ma fille a un secret, et vous le connaissez ?
— Oui, madame, je le connais. Je sais que Marguerite a une profonde répugnance pour la vie religieuse. Je sais de plus... Et jetant un regard de pitié sur Marguerite, qui s'appuyait sur le dossier du fauteuil où sa mère était assise, il ajouta :
— Ne tremblez pas, Marguerite; votre secret n'est pas un de ceux dont on ait à rougir. Vous l'avez confié à un frère, pardonnez-lui de le trahir. Je vous aime, Marguerite, et je ne crois pas être
trop présomptueux en vous disant : Vous aussi , vous m'aimez.
En entendant ces paroles, j'éprouvai la plus vive impression de douleur, de colère, de jalousie, qu'un homme puisse ressentir. Ce fut quelque chose de rapide comme un choc électrique. Il n'y eut plus pour moi d'incertitude : j'aimais Marguerite, et je ressentais pour cet homme, qui se prétendait aimé d'elle, une haine féroce. Je me précipitai sur lui, l'œil en feu, les lèvres écumantes, et je lui dis :
— Marguerite vous aime! Osez donc répéter cette calomnie!
Le Père de Montgazin, s'approchant de moi, me dit tout bas :
— Calmez- vous, malheureux! vous vous perdez et vous tuez Marguerite !
En effet, Marguerite était pâle et immobile, comme si la vie eût été sur le point de lui échapper. Quant à Gustave, un peu surpris de mes paroles, il me dit avec le calme qui ne l'avait pas abandonné :
— Père de Sainte-Maure, voici ce que Marguerite m'a écrit ; lisez !
Et je lus à haute voix :
« Vous voulez, Gustave, toute la vérité telle qu'une sœur peut et doit la dire à un frère ! Je me fais religieuse pour plaire à ma mère, pour en être aimée ; voilà ma réponse à votre première ques-
tion. Vous voulez savoir si mon cœur est libre : non, il ne l'est pas ; mais un obstacle invincible me sépare de celui que j'aime. Laissez-moi donc suivre ma destinée : elle ne sera peut-être pas complètement déshéritée de bonheur. »
— Voyons, chère Marguerite, dit Gustave en prenant la main glacée de sa cousine, dites-le hautement : n'est-ce pas moi que vous aimez ? Votre grand-père ne voulait-il pas cette union ? Ne l'at-il pas voulue au moment suprême, où, désabusé, ne croyant plus aux calomnies d'un Jésuite indigne, il exprimait encore une fois ce désir qui fut celui de toute sa vie? Le Père de Sainte-Maure était présent. Vous ne connaissez que moi, vous avez toujours vécu dans une espèce de claustration. Qui pourriez-vous aimer?
— Et de quel droit, monsieur, m'écriai-je, interrogez-vous ainsi Marguerite? Savez-vous que votre fatuité, votre outrecuidance sont insupportables ?
— Je ne comprends rien à l'étal où vous êtes, me dit Gustave; et je ne sais pourquoi vous semblez, dans ce moment, prendre plutôt l'intérêt du fanatisme de madame de Flaviac que celui de Marguerite. Comment ! je suis fat, outrecuidant, parce que j'interprète en ma faveur les propres expressions de Marguerite ? Cet obstacle insurmontable
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qui nous sépare, n'est-ce pas la volonté de sa mère ? Si vous étiez un laïque, je dirais : C'-est vous ou moi qu'elle aime.
— Moi ! dis-je.
— Oui, vous! Malgré la distance d'âge je le reconnais, si vous étiez un homme du monde, vous pourriez être un rival dangereux.
Ces dernières paroles semblèrent avoir fait cesser la torpeur de Marguerite.
Gustave ajouta :
— Savez-vous que vous feriez naître ^en moi d'étranges idées ?
Marguerite alors sembla faire un eflfort puissant sur elle-même ; elle s'avança de quelques pas vers son cousin, et, lui tendant sa main, ellelm dit :
— Vous avez bien compris ma lettre, Gustave ; je vous aime, et si ma mère veut consentir,..
Dans ce moment, Marguerite me regarda, et dans ce regard il y avait une immense douleur et toute une révélation. La malheureuse enfant n'acheva pas ; elle tomba sans connaissance. Gustave la porta sur un canapé, et tira avec force un cordon de sonnette pour appeler du secours.
— Madame, dit le Père de Montgazin à madame de Flaviac, vous ne pouvez refuser de consentir au mariage de votre fille.
— Jamais ! dit la comtesse, jamais je n'y consentirai.
Une femme entra dans le salon. Cette femme, c'était Félicité Morbini.
— Madame Loreau est sortie, dit-elle; mais si on a besoin de quelque chose, je suis là pour la remplacer.
Nous entourions le canapé sur lequel Marguerite était toujours sans connaissance, et madame de Flaviac n'avait pas vu entrer Félicité, mais elle reconnut sa voix. Ses traits se crispèrent encore une fois par la colère, et se tournant vers la Morbini, elle lui dit:
— Misérable! comment êtes-vous ici?
— Madame Loreau est ma tante, dit Félicité, qui, cette fois, n'avait nullement des allures mys-
tiques*
— Eh ! sans doute, dit la comtesse, à qui la rage faisait perdre toute mesure et toute prudence; vous êtes sa complice et celle de madame Fleury, une hypocrite conjime vous !
— Doucement, madame, dit la Morbini ; vous oubliez, ce me semble, à qui vous parlez ?
— Pas un mot de plus! m'écriai-je : sortez!
— Laissez-moi donc parier, dit Félicité, qui, arrivée au paroxysme de sa colère, ne se modérait pas plus que ne l'avait fait madame de Flaviac. Vous croyez que je me laisserai outrager par madame sans me venger ? Vous ne me connaissez guère.
— Vous venger! dit madame de Flaviac; seraitce des bienfaits dont. je vous ai accablée?
— Bienfaits intéressés; madame. D'ailleurs, je suis assez riche à présent pour vous rendre vos dons; j'aime mieux tout perdre et faire à votre orgueil une blessure mortelle ; et puisque M. de Flaviac, je le connais, je l'ai vu à Rome, veut épouser votre fille, il ne sera pas fâché de savoir qu'on a caché la naissance de cette belle demoiselle pendant six semaines. Que le Père de Sainte-Maure me démente, s'il l'ose! D'ailleurs j'ai des preuves, et je les produirai, si l'oii m'y force et si l'on me supprime ma pension. Qu'on ne m'insulte plus, et tout se sera passé en famille.
A cette déclaration, le Père de Montgazin jeta un cri de surprise. Ses doutes étaient enfin changés en certitude. C'était bien sa fille qui était là, et je vis le moment où il allait la prendre dans ses bras et dire : Ma fille ! C'est ma fille !
— 0 mon cher Père! lui dis-je, soyez fort contre vous-même comme je le suis, moi, contre une douleur que vous seul comprendrez ! Sortez de cette maison ! vous pourrez revoir votre fille, et moi je ne la rêver rai plus.
Le Père de Montgazin me serra la main d'uue façon convulsive, et jetant un dernier regard sur Marguerite, qui commençait à revenir à elle, il me dit : — A ce soir ! — et il sortit. Félicité se retira en
DEOX GOBURS BRISÉS 417
même temps. Gustave, tout absorbé qu'il était par l'état de Marguerite, n'avait pas perdu un mot de la scène qui venait de se passer.
— Madame, dit-il. à la comtesse, croyez que je suis incapable de me servir, contre vous, des révélations qui viennent d'être faites ici. Votre fille n'a rien entendu, et je vous jure que ma femme ignorera toujours les fautes de sa mère. Marguerite vous a avoué qu'elle m'aimait. Vous ne pouvez plus me la refuser.
L'orgueil de madame de Flaviac était terrassé : elle comprit qu'il fallait céder ; elle s'approcha de sa fille, et prenant la main de Marguerite, elle la mit dans celle de Gustave.
Je suivais du regard cette scène étrange se passant dans ce lieu, dans de telles circonstances, avec de tels hommes. Tous mes rêves d'amour pur, de joies idéales auprès de cet ange s'évanouissaient. Par une inconcevable fatalité je la jetais dans les bras d'un homme qu'elle n'aimait pas. Je devinais tout.
Le lendemain, et ce fut le dernier jour où je revis Marguerite, elle me remit cette lettre :
« Vous l'avez compris, mon» ami, c'était vous que j'aimais!... Mon sort est maintenant fixé. L'acte insensé de Gustave est venu briser toutes mes espérances. Cher Sainte-Maure, nos cœurs s'enten-
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daîent : vous m'aviez élevée jusqu'à tous. En vous^ je trouvais tout : le frère, rami^ le maître, Tamaut. Ma vie, dans l'avenir, devait se former de toutes le& jouissances que peuvent donn»* les affections les plus pures. Dieu n'a pas voulu que oet idéal se réalisât pour moi sur la terre. Pent-^ètre même n'est -il pas réalisable ! . . .
« Mon ami, nous ne devons plus nous revoir ; vous le comprenez comme moi. Mais laissez-moi vous parler de votre avenir. 11 me semble que vous poursuivez, au milieu de ces hommes de la famille de Saint-Ignace, un but impossible^ Vous m'avez appris à juger ces institutions d'un autre âge. Comment, avec les lumières que vous avez là^essus, entreprenez-vous de ressusciter ces morts qui se drapent avec orgueil dans leur suaire? Cber Sainte - Maure , croyez - en mes {wressentiments : vous vous perdrez et vous ne les sauverez pas.
«>Ne soyez pas trop malheureux du coup qui nous frappe. Je vous sais fort par la foi en Dieu. Celle-là nous eût gardés purs daAs notre sainte liaison de cœur; elle nous consolera dans le douloureux sacrifice que le respect d'un époux et les convenances du monde nous imposent.
« Adieu ! Il y a une patrie où les cœurs blessés 5e retrouvent, comme les rayons purs, qui se réfléchissent sur les immenses glaciers, et qui re-
montent vers leur soleil. C'est là que vous re verrez votre Marguerite. Adieu! adieu ! »
Il y a des heures où la Providence a pitié des cœurs qui se brisent ; pour moi elle sembla inflexible. Je n'eus même pas la consolation d'épancher ma douleur dans le sein dii seul ami qui pouvait y compatir. Après la fatale scène dont j'ai fait le récit, le Père de Montgazin, en rentrant à la maison de la rue des Postes, y reçut l'ordre de repartir immédiatement pour Lyon. Je restai seul!
J'envoyai pour dernier souvenir à Marguerite une petite croix d'ébène que j'avais toujours por-^ tée sur ma poitrine depuis mon enfance.
RETOUR AU GESV
Dès le 5 juillet 1849, l'armée française victorieuse avait renversé à Rome le gouvernement républicain, et le pouvoir pontifical était représenté par une commission de trois cardinaux. Un de leurs premiers actes avait été d'écrire à notre Général que nos Pères pouvaient en toute sécurité revenir au Gesù.
On devine quelle volupté éprouva le très-Révérend de rentrer le premier, en véritable maître, dans cette Rome qu'il avait quittée en disant : « Je pars ; le Pape partira bientôt ! »
Il est certain que Roothaan et le grand protecteur de l'Ordre, le cardinal Lambruschini, avaient mené avec une habileté extrême toute la contrerévolution.
Tout s'était groupé autour de ces deux hommes.