RETOUR AU GESU
Ils avaient gagné à leur cause le plus jeune' des cardinaux, Antonelli, destiné à jouer un rôle immense après le retour de Pie IX, et qui était devenu à Gaëte l'homme de confiance du Pape.
Roothaan triomphait.
Son entrée à Rome, huit mois avant le retour de Pie IX de Gaëte, fut autrement acclamée que celle de ce malheureux pontife, devant revenir sous la malédiction de tous les patriotes, qui voyaient en lui un traître à la liberté, et du parti absolutiste, qui lui tenait rancune de ses velléités libérales.
Tout le Transtevère occupait la place du Gesù. Nos clients étaient là, se livrant à ces manifestations bruyantes qui sont dans le goût de la population romaine. Les fanatiques criaient, dans la foule, — que la Madone avait fait un miracle pour les Pères; — que nous étions les vrais sauveurs de Rome ; — que notre départ avait été le précurseur infaillible de la chute du Santissimo Padre ; — que les Papes ne pouvaient rien faire sans nous ; et autres fadaises de ce genre.
Des mères portaient leurs gros et gras nourrissons sur leurs épaules, pour qu'ils vissent le trèsrévérend Père, au moment où il allait gravir les larges escaliers du Gesù.
— Celui-là, disaient-elles, est le Pape noir, le véritable Pape. Le Pape blanc n'est rien à Rome sans le Pape noir. Evviva il Papa nero 1
La terreur suit toujours des maîtres irrités qui rentrent de l'exil. Elle régna longtemps au Gesn. Toutes les correspondances des différentes nations parlaient de l'action secrète que le Mémorandum avait exercée sur le plus grand nombre des esprits. L'idée de liberté et de réforme, quand on étouffait partout la liberté, semblait s'inoculer au sein de la grande Compagnie. De toutes parts on demandait au très-révérend Général de se montrer énergiquement, de tout faire pour remonter à la source du complot, et de punir les coupables, de manière a intimider pour jamaiii les audacieux qui oseraient soulever, à Tavenir, ces odieuses questions.
La Congrégation dite des Procureurs , qui se réunit à Rome tous les trois ans auprès du Général, pour l'éclairer sur les besoins de la Compagnie et conserver l'union des esprits et des cœurs, devait avoir lieu en 1850.
Pour prouver que les révolutions ne peuvent rien sur la grande Société, que les empires passent mais qu'elle ne passe pas, et que, forte autant que la papauté elle-même, elle doit tenir régulièrement ses assises, un décret daté de Rome, et signé *par le Général, convoqua la Congrégation des Procureurs pour la fin de janvier.
Mes rapports avec le Général pendant son séjour en France avaient achevé de meposer vis-àrvisde ►nos Pères.
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Dans un ordre où tous s'obseryent, on aTaxt compris que je devais être lin des personnages in^ fluents, dans le conseil suprême, à Rome. Nos Pères de la province de Paris me noomièrent leur Procureur à la Congrégation qui allait se tenir auprès du Général, réunion qui prenait une importance spéciale des circonstances politiques.
Pour être juste envers nos Pères français, je dois dire qu'ils pensaient, par l'honneur de cette Réputation, récompenser le zèle que j'avais mis à faciliter la réouverture de nos maisons sous le gouvernement de la République ; le Père de Rav... et moi, nous avions été les agents actife de €e grand acte, qui était une prise de possession hardie d'un ordre malheureusement aoinemi de la liberté moderne, au miheu d'une nation confiante, et cette fois largement hospitalière.
Les autres députés des provinces du nord de l'Europe vinrent me joindre à Paris, d'où nous partîmes pour Marseille. Nous devions prendre le paquebot pour Civita - Vecchia. J'eus la joie de trouver à Marseille» parmi les autres procureurs, mon bon et aimable Père de Montgazin. C'était Ik province de Lyon qui le députait à Rome*
11 me sembla voir dans cette heureuse coïncir dence une voloatè du ciel qui m'amenait une force nouvelle pouir l'ceuvre de la réforme de l'Ordre. Montgazin était orateur plus que moi ; aoa âgev I^
nom qu'il avait comme prédicateur, l'énergie de son caractère en faisaient un homme providentiel à qui allait incomber la difficile tâche de proposer les immenses changements indispensables à la prospérité de l'Ordre et à son existence même dans l'avenir.
N'était-ce pas lui qui m'en avait suggéré l'idée première? A lui devait revenir le périlleux honneur d'en démontrer l'urgence, dût-il succomber devant la formidable opposition du Général et de ses adeptes, épris des vieilles idées et adorateurs passionnés de l'absolu tisme .
Le député de la province de Belgique, avec lequel j'entretenais depuis longtemps une correspondance secrète, à l'aide de chiffres convenus entre nous, était un des plus chauds adhérents à / mes idées de réforme.
Nous avions près de deux journées de repos à Marseille, avant le départ du paquebot pour Civita-Vecchia. Nous nous concertâmes ensemble, et prétextant, vis-à-vis des autres Pères, le désir d'un pèlerinage à la Sainte-Baume, nous partîmes pour cette solitude.
Nous nous procurâmes une forte calèche et de vigoureux chevaux de poste, des Jésuites ont le droit de voyager en grands seigneurs, et, en quelques heures, nous franchîmes les cinq mortelles Ueues provençales qui nous séparaient de la célè-
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bre grotte. Nous donnâmes quelques minutes à peine à la dévotion et à la curiosité.
Nous avions une journée splendide, comme seul le Midi peut en offrir dans cette saison où le ciel à ses chaudes teintes, et la nature son manteau a demi brûlé par les longs soleils de l'été. Rien n'est grave et solennel comme les montagnes de la Provence, si fortement colorées, qu'elles semblent toujours des masses de matière incandescente sorties récemment de la fournaise.
En sortant de la Sainte-Baume, nous allâmes nous asseoir sur un des redans de la montagne. Une pelouse desséchée nous servait de tapis ; d'énormes roches rouges et dorées s'avançaient sur nos têtes, comme les dais sculptés qui forment le haut des niches des cathédrales. Nous allions tenir le concile du progrès, ayant en face de nous, au delà du bassin bleuâtre de la Méditerranée qui s'étendait à perte de vue sous nos pieds, cette Rome où une réaction violente rétablissait, au moment même, le vieux régime du gouvernement sacerdotal et laissait le Gesù recommencer les errements de sa politique rétrograde.
La tentative était hardie. N'était-elle pas folle? Nous né le crûmes pas alors.
Je ne reproduirai pas ici ce long entretien, où nous étudiâmes, sous tous ses points de vue, la situation religieuse; où nous classâmes méthodique-
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ment les aberrations dans lesquelles s'était perda le vieux régime. Comment nous étions arrivés, depuis la suprématie absorbante de» pontifes ro^ mains sur tout l'Occident catholique que Goré^ goire VII inaugura au onzième siècle» à une rapide et peut-être incurable décadence ; le monde chrétien oriental se détachant de Rome, en raison du système autocratiquedes Papes; la Réforme venant, au seizième siècle,enlever à la juridiction des chefs de la catholicité les races germankjues, Scandinaves et anglo-saxGWies : tous ces faits, d^une portée immense, passèrent devant nous; tous ils nous disaient une terrible parole : le catholicisme se meurt par les fautes de la papauté- Les exigences des pontifes romains, leur oppression systématique de toute idée autonomique dans les Eglises, leur plan évident de faire de chaque évêque un simple vicaire révocable, tenu sous la férule, leur obstination à vouloir que toute parole formulée dans Tordre religieux, philosophique, moral, social, soit jugée par eux, tout cela constituait une théorie telletnaat envahissante de toutes les forces de l'humanité, que deux choses nous paraissaient devoir infailU- Uement se produire : ou l'absorption définitive de toute liberté de Tâme humaine dans le pdnttâcat romain, de telle sorte qu il n'y eût plus une pensée, un acte qui pût se produire en dehors du plor cet des agents de Rome , oa la scission dernière de