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4â4 LE JÉSUITE
se ti^ouvaient alors les affaires religieuses, ee langage était fait pour produire une vive impre^ sion. Je suivais du regard les henunes sur lesquels je devais le plus compter. Je devinais l'effroi que cette parole énergique et implacable imprimait dans les âmes. J'avais vu pâlir, A plusieurs reprises, celui que je croyais le plus ferme de tous, le Père de Montgazin; et moi-même, sous le coup d'une terreur involontaire, je sentais la parole s'ar^ rèter sur mes lèvres.
Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque nwn illustre et bien-aimé maître, se levant, demandai parole, qui lui fut accordée par un signe du Général présidant l'assemblée, et que je l'entendis, avec une voix ferme et retentissante, s'exprimer de la sorte:
— Après ce qui vient d^ètre exposé, mes dignes et révérends Pères^ il semblerait qu'il y aurait une hardiesse coupable, une espèce dé révolte contre l'autorité du très-révérend Père Général et contre Dieu même, à soulever, dans cette enceinte, des questions graves de réforme et d'avenir, posées au milieu de nous depuis quelque temps par le progrès même, ou, si vous aimez mieux, par le mouvement des choses humaines, et qu'un petit écrit, modéré dans la forme, mais grave dans le fond et puissant d'exposition, a pré* cisées récemment. Complètement étranger à la
rédaction de ee tnénioîre» neFayant conhUt comme YOUB» mes Pères, qu'au moment où il a été livré à la publicité, je n'ai point à m'en occuper id ni à le défendre, si ce n'est par une seule considéra^ tion . '
C'est que, deptiis la fondation de notre sainte et puissante Société, il a été de droit, à chaque siècle, que les membres, et surtout les députés des provinces aux Congrégations générales ou autres, pussent, en observant les lois d'une sage réserve, faire connaître leur avis sur tout ce qui intéresse le bien oraomuû de l'Ordre*
Ce qui a été de droit s'est réalisé constamment •en fait; et longtemps les ardiives précieuses du Gesù ont conservé de nombreux mémoires infinie* ment précieux pour l'histoire de l'Ordre, même pour rhist(»re de TÉgHsc, autrement énergiques, autrement hardis que l'appel modeste qu'un de nos Pères les plus intelligents a cru devoir faire dans cet écrit*
S'il était vrai que cette antique liberté ait disparu de l'Ordre, que toute parole d'amélioration et de réforme dans notre sein soit un crime, il faudrait que cela fût dit clairement. Je n'ai pas voulu comprendre cela dans les paroles du très-révérend Général. Les luttes pénibles que nous avons eues à soutenir, peuvent expliquer une salutaire prudence contre des idées de bouleversement et dé ré-
volution. Mais en sommes-nous là, mes Pères? Et devons-nous faire, à toute pensée de sage réforme, l'injure qu'elle vient détruire l'œuvre si fortement constituée qui a traversé plus de trois siècles, et qui durera longtemps encore, si elle sait répondre, comme dans le passé, aux besoins de la grande famille chrétienne.
Je porte, avec tous les Pères députés, le respect le plus profond à notre vénérable Père Général. Si nous en sommes venus à ce que toute initiative lui paraisse un empiétement, une révolte, un désordre, qu'il le dise ; nous saurons si nous devons nous taire.
S'il veut conserver les anciens droits, qu'il laisse toutes les opinions honorables se produire librement.
Le Père de Montgazin s'arrêta. Tous les regards étaient portés sur lui. Les uns étaient effrayés de sa hardiesse, les autres, relevés dans leur courage, le soutenaient d'un murmure approbateur; il avait su, en prenant la défense des anciens usages de l'Ordre, gagner beaucoup d'esprits que les tendances d'absolutisme, maintenant toutespuissantes, faisaient trembler.
Je le vis, avec cette grande habileté des orateurs accoutumés à dominer les masses, interroger d'un coup d'oeil rapide et magnétique ceux qui formaient son auditoire, comme pour leur dire :
M'approuvez -VOUS? trouvez -vous que je défende votre cause?
Puis, sûr de rassentiment de la majorité, il connua :
— Il me répugnerait d'être ici un brouillon ou un révolté. Cela ne va ni à mes principes de respect ni à l'expérience d'une longue carrière consacrée, dans la Compagnie, au service de l'Église. Cependant, si mon langage devait être interprété ainsi, j'aurais à m'imposer subitement la réserve du silence. Mon très-révérend Père, veuillez vous expliquer.
Roothaan se mordit les lèvres ; il était sous l'impression d'un dépit qu'il essaya vainement de cacher.
— Vous pouvez continuer, dit-il sèchement. Usez de votre droit.
Le Père de Montgazin reprit :
— Je remercie Votre Paternité, et je la félicite de cette loyale parole. J'userai donc de mon droit; et ici je ne parlerai pas seulement pour moi-même, mais pour tous ceux qui, je le sais, ont l'intuition des maux qui menacent l'Ordre si, Janus obstiné, il ferme son regard du côté de l'avenir pour ne voir qu'un passé vaincu et désormais impuissant.
Le Père avait fortement appuyé sur cette dernièife parole, et tout son discours, qui dura une
heure, ne fut que ie développement de ce mot : Que l'Ordre était perdu, s'il ne consentait pas à se rajeunir, à prendre un esprit nouveau, en complet accord avec les besoins d'une société nouvelle.
Entrant dans le vif de la question, il prit nos constitutions, nos procédés de vie religieuse^ notre méthode d'action sur le monde temporel, noire enseignement théologique, philosophique, historique, et il démontra que tout ce rouage compliqué, combiné vers la fin du moyen âge par des esprits vigoureux, encore imprégnés de l'esprit formaliste^ qui a si longtemps comprimé l'essor du génie huniain, était, au dix-neuvième siècle, aussi inutile, aussi impuissant que le serait, dans l'une de ces terribles batailles, telles que le commencement de ce siècle en a vu, la tactique brillante des chevaUers du douzième siècle armés pour les tournois.
Puis, abordant la situation actuelle de l'Église,
il s'écria :
— Quant à ce mouvement en arrière que va produire infailliblement la restauration pontificale actuelle, tout en voyant avec bonheur rentrer dans Rome le Très-Saint-Père, il ne m'est pas possible, avec la connaissance que j'ai des motifs qui ont déterminé les hommes de la politique française à
ie soatenir, ée ne pas voir qu'il sera néoessairemeiit de courte durée.
Il y a, en France, un homme à idées élevées, au génie puissant, dont le rôle, pour ie mo* ment, semble s'effacer devant l'omnipotence de l'Assemblée nationale. Que cet homme se contente du titre ikiodeste de président, qu'il aspire à un titre plus éclatant, ce qui est du reste dans les tra* ditions de sa famille ; il est certain, et je n'ai pas beaucoup de gloire à être ici prophète, qu'il exercera une grande action sur les destinées de l'Italie, et par là même sur celles de la papauté.
N'oublions pas qu'il a été déjà un soldat de l'in* dépendance, qu'il a vu un frère tomber sur le sol italien, martyr de cette grande cause.
N'oublions pas qu'au moment même où le parti hostile à la liberté acclamait dans Rome des mesures restrictives, prévoyant cette réaction néfaste, il donnait des instructions précises aux hommes chargés de le représenter, instructions dans lesquelles il disait nettement « que la République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais pour la régler. »
Le Père de Montgazin continua d'analyser ce document capital.
Je suivais du regard l'impression qu'il produisait sur Roothaan et sur la grave assemblée de
nos Pères* Il y eut une sensation profonde à ce passage : a Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape : Amnistie générale^ sécularisation de l administration ; Code Napoléon et gouvernement libéral. »
Ce fut bien autre chose au moment où ces au* très paroles furent reproduites : « Lorsque nos ar-^ fflées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté. Il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats. »
— La pensée de la France est claire, continua mon ami : c'est un gouvernement de nouveau régime, un gouvernement libéral que le Pape sera obligé d'adopter.
Le discours du Père de Montgazin demeura un moment suspendu, tant était vive l'impression produite par sa parole. Je voyais nos Pères en proie à l'incertitude, et s'abandonnant à l'anxiété ou à l'espérance selon leurs aspirations intimes. Roothaan, avec son flegme profond, avec le calme de ses longues années, n'y tenait plus, et s'agitait sur son siège.
Montgazin continua :
— Maintenant, mes Pères, je vous le demande, n'est-il pas évident que le sort de la papauté est
complètement entce les mains du Gouvem^nent français ? Et n'est-il pas évident encore que nulle puissance catholique en Europe ne s'avisera de dire à la France : Nous savons mieux que vous, qui avez restauré la papauté au prix de votre sang, ce qui convient au régime des États de TÉglise? Il ne faut pas être habile en poUtique pour voir cela.
Et moi, le moins éclairé de vous tous dans cette matière, je ne crains pas de vous affirmer que ces paroles du Président de la République française auront, tôt ou tard, leur sérieux accomplissement, ou bien la papauté, abandonnée à ses propres for^ ces, privée de cet appui matériel sans lequel, il ne faut pas se le dissimuler, elle ne subsisterait pas vingt-quatre heures devant les cruelles représailles d'un peuple aujourd'hui humiUé dans son orgueil national, sombrera définitivement dans la grande révolution qui appelle la Péninsule italique à n'être qu'un seul peuple, mûr maintenant pour la Uberté par ses souffrances séculaires et par ses
ardentes aspirations.
Eh bien ! mon très-révérend Père Général, et • vous, mes Pères, que ferez-vous dans cette position nouvelle ? Allez-vous vous mettre en lutte contre la nation libératrice, déclarer une guerre sourde à l'idée qui prédomine dans toute l'Europe? Et quand les gouvernements les plus retardataires entrent
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ea composition avec ces idées aouvelles» ces idées de prières, ces idées Ubérales^ que m'importe le nom que vous leur donnerez, de bonne foi, la Société de Jésus, quelque puissance qu'on lui suppose, est-dle de taille à lutter avec Télém^ait fougueux d'une civilisation qui commence et qui a en elle l'exubérante force de tout ce qui est jeune ? Nous les hommes du passé, nous les conservateurs des institutions vieillies, irons^nous, ou sournoisement ou face à face, déclarer un duel à mort à la nouvelle civilisation ?
Or, mes révérends Pères, il faut en venir là. Guerre ostensible !
Nous serons flagellés chaque matin par ce fléau impitoyable dont dispose le monde moderne, et qui s'appelle la presse- Guerre cachée !
Qu'importe à la marche de la grande armée du progrès? Nous irons en tirailleurs la harceler sur les flancs? Il lui suffira de se tenir en rangs plus serrés, de se discipliner mieux. Nos attaques impuissantes serviront ses intérêts : elle s'avancera ' radieuse vers son avenir. Nous aurons été pour elle un péril apparent; en réalité, nous aurons servi sa gloire.
Le Père de Montgazin résuma avec une admirable clarté tout le plan que j'avais combiné, et qu'il renferma dans ce programme : Adoption par
la Compagnie de Jésus de l'ensemble d'idées libérales pratiques gui se renferment dans ce mot : la civilisation moderne mise en rapport avec tous les progrès de l'époque, de l'enseignement dans les diverses branches des connaissances humaines, au sein de la Compagnie.
— Maintenant, mes Pères, termina-t-il, Tavehir d'une grande Société est entre vos mains. Elle va ressusciter plus brillante, plus utile à l'Église que dans ses beaux jours, ou se traîner dans le sillon durci des idées dupasse, impraticables pour le présent et radicalement impossibles pour l'avenir.
Nous sommes nombreux dans son sein qui la voulons transformée et glorieuse. Si notre courageuse initiative est repoussée, nous plaindrons l'Ordre d'avoir décrété sa décadence et sa mort. Nous ne l'aimerons pas moins ; nous ne le servirons pas avec moins de persévérance ; seulement nous garderons, au fond de nos cœurs, le sentiment douloureux de notre impuissance à le sauver.
Un murmure approbateur suivit cette éloquente et sage harangue. Elle partait d'une âme couvaineue ; elle devait porJer des clartés puissantes dans tous ces esprits que je voyais hésitant entre les sympathies, les convictions, les préjugés d'une
vie entière et les incertitudes d'un avenir inconnu.
Roothaan exploita habilement cellte peur.
-— Mes Pères, prenez garde ! Ne vous hâtez pas de prendre une détermination dont vous auriez plus tard à vous repentir cruellement. Je n'entrerai pas en lutte avec l'éloquent procureur de la province de Lyon ; je n'en ai ni le temps ni la force. J'aime mieux vous laisser à votre raison, à vos souvenirs, à votre conscience.
Et la séance fut levée.
LE cocp d'État
On comprend l'agitation qui régna au Gesù au sortir de cette première séance.
La seconde ne devait se tenir que le lendemain soir. Les deux partis étaient en présence. C'était évidemment une lutte à mort. Nous sentions que les vaincus, surtout les vaincus parmi les hommes de la liberté, seraient bientôt des proscrits. Ailleurs, au milieu des intérêts humains, on pardonne. Dans tout ce qui touche aux choses religieuses, on ne pardonne pas.
Il y eut des allées et des venues de part et d'autre. En apparence, tout était calme entre les deux camps : les entretiens étaient courtois , mais les cœurs étaient ulcérés. Il y avait là une masse compacte, amie par instinct de l'immobilité, comme le bœuf est ami de la chaîne de fer qu'on lui passe
autour du cou à sa crèche, parce qu'au delà est l'auge où l'engraisseur lui présente la pâture.
Roothaan, que nous apercevions, se multipliant partout, échangeant des sourires avec ses séides, jetant des regards de feu sur les groupes où il supposait des ennemis, déploya toute la journée l'activrté d'un général expérimenté qui prépare ses plans de bataille.
Vers les quatre heures de l'après-midi, le Père de Montgazin vint à moi.
— Nous sommes vainqueurs sur toute la ligne, me dit-il ; notre ennemi bat en retraite ! Voici ce qui vient de se passer. Le Père Roothaan , après avoir réuni ses affidés, a fait avec eux une enquête qui s'est terminée par une espèce de scrutin. Ils ont pris la li&te d^ Pères Procureurs : ils les oot classés ainsi :
Gousenrateurst
Réformateurs,
Douteux*
Ëvidemment nos noms ont été mis en tête de la liste réformiste, et il s'est trouvé que nous étions les plus nombreux* Quant à ceux sur lesquels planaient des doutes, grâce aux moyens occultes dont il dispose, il les a fait sonder, et il lui est revenu ceci : qu'il pouvait dans le fond trèg-péu compter sur eux.
Quelques moments après, il m'arriva une nou»