‹ Le Jésuite (volume 3)Chapitre 7 sur 47 · LE GRAND SECRET · texte numérisé non relu

LE GRAND SECRET

LA PREMIÈlUg OUVERTURE

Deux jours après ma dernière profession, le soir, en entrant dans ma chambre, je trouvai, sur la table, un petit billet d'une écriture fine et serrée, qui me disait que j'étais attendu, passé neuf heures^ chez le Père Général. Ce billet était de la main même de ce Père.

Je me rendis à cet ordre.

Le trèsrrévérend m'attendait dans sa toute petite chambre.

Je me représente ce digne Père, qui faisait alors tant dlmpression sur moi. Son front était chauve, son œil perçant, son sourire doux et ouvert. Il avait dô comprimer la franchise impétueuse de son caractère, mais il avait retenu Popîniâtreté dans Vidée^ la longue persistance dans les résolutions prises. 11 avait reçu de la nature et de

réducation tout ce qu'il fallait pour tenir, d'une main ferme, les fils nombreux de cette mystérieuse association humaine, la seule de ce genre que rhistoire religieuse des peuples ait vue se former, * avec une constitution aussi incroyable et des plans aussi gigantesques.

Quoique on ait exagéré, comme on le fait toujours des puissants, sa valeur intellectuelle, il ne manquait pas d'érudition ; et il s'était livré à des travaux sérieux de linguistique.

— Père de Sainte-Maure, me dit-il, nous comptons sur vous, comme sur l'un de nos Pères les plus dévoués, et je crois que nous ne nous trompons pas. Vous aviez un grand nom, une colossale fortune , de magnifiques espérances dans le monde. Vous avez sacrifié ces espérances, et mis cette fortune et ce nom au service de notre Société. Vous nous appartenez plus que tous les autres ; mieux que cela, nous vous appartenons ; car nous sommes maintenant tout votre avenir, toute votre grandeur, toute votre gloire.

Ce fut bien là à peu près le début de l'entretien avec le très-révérend Père. Je vis que c'était un peu médité, quoique dit avec une grâce et un abandon parfaits.

— Vous ne vous trompez pas, mon très-révérend Père ; j 'appartiens de cœur et d'âme à notre sainte

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Compagnie. A la vie et à la mort, elle peut compter sur moi.

Je prononçai ceci très-simplement, mais avec * un accent d'émotion contenue qui n'échappa point au Père. Il reprit :

— Je dois vous parler aujourd'hui avec un abandon entier, une confiance absolue. Nous vous avons suivi depuis votre enfance : nous vous avons étudié avec soin ; nous vous connaissons. Peu de natures plus vraies, plus dociles, plus aptes à tous les dévouements ont passé par nos mains. Je sais que vous avez eu votre heure de crise, votre moment d'épreuve, votre Gethsémani; mais vous vous êtes relevé avec courage ; et le calice, quel qu'il soit, vous avez dit à celui qui voit les grands cœurs et les appelle à l'héroïsme : Je suis prêt à le boire !

Dès cette heure, vous êtes digne* de nous, entièrement l'un des nôtres. Dorénavant tout se passera, entre nous, à cœur ouvert. Il faut que vous connaissiez l'Ordre à fond, que vous sachiez tout. Vous ne pouvez le servir, dans la haute mission que je vous destine, qu'à la condition qu'il n'ait pas un secret pour vous, comme vous n'aurez pas une pensée, une volonté, un désir qui ne lui soit consacré, qui ne lui appartienne.

J'étais vivement impressionné de ce langage.

M LE JBBDITS

Ce vieiUaxd exerçait sur moi une iacroyaide fascination; je répondis :

— Je me sens trè^-bonoré, mon Père, de cette confiance. Croyez bien que j'y rq>oudrai.

Le Père Général continua :

— La pranière chose que je dois vous dire est celle-ci : Nom avons peu de confiance dans nos Pà'es firaoçais.

Et comme le Père vit errer sur mes lèvres un sourire d'étonnemenl, il ajouta :

— Ne vous blessez pas de celte parole : Nous avons peu de confiance dans nos Pères français. Le caractère vie votre nation est trop impétueui, trop spontané. La franchise brusque et involontaire qui fait le fond de la nature du Français, les boutades incroyables auxquelles il s'abandonne, les caprices presque féminins qui lui prennent

. toul à coup, le rendent peu propre aux grandes affaires, à celles qui demandent un calme absolu, un sang-froid que rien n'émeut, une retenue à jamais impénétrable.

Vous, Père de Sainte-Maure, vous n'avez gardé du Français que votre imagination ; vous avez su la dominer et vous en serez facilement le maître, en avançant à cette heure dans voire âge mûr. Ce serait la seule chose que nous pourrions craindre en vous. Vous n'êtes ni capricieux ni emporté, et

LA. PREHfEIE OUVERTURE

VOUS avez suivi cette leçoa du sage, trop peu eonnue au deLà des inoats : Imposer un frein à sa langue. On vous a mis à l'épreuve, plus que vous ne le pensez ; vous avez été initié, bien jeune, à une aH^e grave où l'un des membres de notre Société se trouvait compromis : une indiscrétion ne vous est jamais échappée. La nature vous a Cait Français, l'éducation vous a fait Jésuite italien^ c'est-à-dire maître de vous, retenu, persévérfuit* impénétrable.

Vous êtes le seul que, depuis longues années, nous ^yons pu mettre dans le secret de l'Ordre. Certes nous rendons toute justice au mérite, à la sainteté même de nos Pères- français. £b bien! nous n'avons jamais été assez sûrs du Père 0.... du Père D..., du Père G..., du Père D...,\méme de l'illustre Père de Rav..., pour les appeler à l'initiation dernière. Nous ne doutions pas de leur vertu, de leur attachement à l'Ordre, mais nous tremblions devant l'inconsistanœ du caractère national. Cette inconsistance est telle, qu'au moindre blâme , qu'à la moindre remarque des supérieurs, qui parait blessante ou injuste-, [^ dignes Pères nous mettent le marché à la main. Nous ne garderons certainement pas le Père 1)., prédicateur si <Ustingué;, et homme d'une incontestable valeur. 11 nous glissara un de ces jours dans les mains. Nous ne sommes pas Irès-sûrs du

Père H., et quant au Père de Rav..., dont nul de nous ne conteste le beau caractère, il nous faut des précautions infinies, des concessions de tous les jours, pour ne pas mettre hors d'elle-même cette nature impressionnable qui étouffe son propre volcan sous les efforts de la sainteté. Nous le ménageons comme un enfant. Il nous fait bien acheter sa gloire et l'éclat qu'il rejette sur l'Ordre, Il faut le dire, il est difficile à un Français de bien comprendre l'esprit de la Compagnie de Jésus. Il s'attache trop aux détails et ne voit pas assez lensemble. Notre Père de Montgazin, que vous avez beaucoup aimé et beaucoup servi, — et le Père Général, en prononçant ces derniers mots, me regarda avec un fin sourire, — est un de ceux qui nous ont donné le plus de peine à maintenir dans l'Ordre. Un moment d'erreur l'a replacé sous notre dépendance : nous avons été trop indulgents à son égard pour qu'il songe désormais à nous abandonner.

Tous ces hommes, et je ne vous ai cité que les plus distingués par le talent, certes sont dévoués à la prospérité de l'Ordre : ils l'aiment, ils le servent. Aucun d'eux n'en connaît l'organisation secrète. Nous les avons laissés, comme l'Ordre tout entier, excepté environ quatre-vingts des Pères , parmi lesquels vous comptez dèsce jour, dans cette complète illusion qu'il n'y a chez nous aucune pensée

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