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LA PREMIÈRE OUVERTURE

cachée, aucun plan transmis par nos devanciers, et dont nous avons à léguer la réalisation à nos successeurs.

Vous savez l'article de nos règles (1) qui défend de révéler les secrets de l'Ordre, Il nous a été facile de convaincre tous les autres Pères que ces secrets sont les mêmes que ceux de tous les ordres religieux, et qu'il n'y en a pas plus chez nous que chez les Bénédictins, chez les Franciscains, chez les Camaldules, qui déclarent coupables d'une grande faute les religieux qui révéleront les secrets de l'Ordre (2).

Cette bonne foi complète de nos Pères, au sujet du mobile par lequel marche notre Société, du but dernier qu'elle veut atteindre, fait notre grande force. Us vont partout répétant que notre secret n'en est pas un , et ils rient des croyances vulgaires à ce sujet.

Il est bien certain que nous n'en sommes pas à avoir un mot d'ordre, comme toutes les associations antiques, comme les maçonneries et les charbonneries modernes, un mot comme celui que Py thagore donnait à ses disciples : Ne touchez pas à la fève. Des signes de reconnaissance, des mots de passe sont indignes de nous.

(1) Regulœ communes. ReguL XXXVHÏ.

(2) « Gravissimœpœnœ subjacere eum qui revelaverit sécréta Congregaiionis, » (Camaidul. Gonst., lib. I, cap. xxviii.)

Le grand secret de. FOrdre est d'une tont autre importance, et il vous sera révélé. Préparez-vous quelques jours encore, en vous fortifiant dans les grandes et généreuses pensées de dévouement, qui font que vous nous êtes si cher. L'oeuvre immense que nous poursuivons dans le monde a besoin d'apôtres jMrivilégiés qui en comprennent la grandeur. Vous êtes l'un de ces apôtres.

L'entretien se continua, quelques mom^its encore, sur des points d'un intérêt moins relevé. Le' très-Révérend me fit causer, fut avec moi d'une amabilité parfaite, et me congédia en me disant :

— A demain soir. Vous le voyez, après la prière, quand tous nos Pères sont dans leurs chambres, nous avons une liberté, une sécurité absolues.

Rentré chez moi, tout entier à l'étonnement de cette entrevue mystérieuse, j'eus de la peine à calmer Timpression vive qu'elle avait fait sur moi. Je pus cependant me dominer et prendre un sommeil nécessaire.

Toute la journée du lendemain se passa, pour moi, dans ce mouvement secret de l'âme qui attend^ avec impatience, la révélation d'un mystère. Mais le Général m'avait demandé quelques jours ; et il était peu probable que , dès le second entretien » ce plan de l'Ordre, appelé par lui un grand secret, fût mis à nu devant moi,.

Je n'en étais pas moins sous le coup de ce que je savais par la conversation de la veille» Il était donc bien positif, maintenant, qu'un petit nombre d'initiés, et le très-Révérend avait prononcé le mot , savaient la pensée dernière de l'Ordre. Je comprenais déjà la Compagnie : une vaste Société secrète, dirigée par une aristocratie intelligente , poursuivant un but à travers les siècles, et ne faisant connaître ce but à aucun de ses

membres, quel que fût le talenl, la vertu, du moment qu^on n'aurait pas de fortes garanties de sa discrétion impénétrable.

J'allais être, après mes longues années d'épreuves, l'un de ces Jésuites du premier grade. Et déjà il était établi , par mon exemple même, que ces privilégiés n'étaient pas exclusivement des vieillards, mais qu'ils appartenaient à tous les âges, à toutes les positions dans la Compagnie.

Le Général régnant était-il le seul juge de ceux qu'il voulait appeler à l'initiation? Y avait-il des réunions mystérieuses de tous les membres appartenant aux plus hauts grades, pour admettre dans leur sein un nouvel initié? Rien ne pouvait me le dire encore.

Enfin, après de vives impatiences que je cherchai en vain à refréner, comme peu dignes d'un des graves patriciens de l'Ordre, neuf heures du soir sonnèrent. Le cœur me battait, — hélas ! on est homme toujours, — tant ma curiosité naturelle était excitée! J'entrai comme la veille, après avoir frappé doucement à la porte du révérend Père. Je le trouvai à la même place, et je pris le siège disposé en face de lui, que j'avais occupé déjà.

Il m'accueillit avec un sourire :

— M'avez-vous pardonné mes grosses malices contre les Français?

— Votre Révérence ne fait que leur rendre justice.

— Eh bien! maintenant continuons. Vous comprenez déjà notre organisation. Ce qui est connu de tout le monde, écrit dans nos Constitutions, développé dans les règles approuvées des Souverains Pontifes^ nos maisons professes, nos noviciats, nos collèges, nos missions, tout cela constitue le côté extérieur de notre Ordre. C'est comme l'organisation d'une armée, ce qui en représente là force visible, le côté matériel.

Par la grâce de Dieu, il n'y a pas, dans l'Église, de milice religieuse, même au point de vue extérieur, aussi fortement organisée que la nôtre. C'est le chef-d'œuvre de notre grand saint Ignace et des premiers généraux qui lui succédèrent. Mais luimême, le grand saint, n'avait pas compris autre chose, en créant son Ordre, qu'une association religieuse pour la gloire de Dieu. Il lui revient assez d'honneur de cette merveilleuse fondation pour rendre aussi, à ceux qui l'ont remplacé, l'hommage du trait de génie qui les a inspirés. Ils comprirent bien vite qu'il ne suffisait pas de faire, comme tous les autres ordres religieux, vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Beaucoup d'ordres languissent, parce que la sève primitive a disparu. Tous ont eu la perspective étroite de former de bons religieux dans leur sein. Ils ont

OU (pie cda devait suffire. Dans la Compagnie, il y a une idée plus haute : le religieux n*est pas religieux pour lui-même. Il ne preod pais pour lui le mot du moyen âge : De cellâ bene cusloditâ. Les autres sont les invalides du monde, abrités dans la cellule; nous sommes des soldats préparés pour aller au combat, dans le monde même: Vous voyez la différence.

— EUer est frappante, révérend Père, et je ne ravaisjamais mieux saisie.

— Les autres ordres religieux doivent tomber rapidement en décadence. Il faut les soutenir comme les édifices tremblants, et les appuyer de Téternel échafaudage des réformes. Tous les cinquante ans, le relâchement vient. C'est à recommencer sur de nouveaux frais. Nous eûmes aussi, très-peu de temps après notre saint fondateur, notre crise de relâchement. Des royaumes entiers, tels que TEspagne, le Portugal, demandaient notre réforme ; nous étions perdus.

Ce fut alors que nos premiers Pères, par un coup hardi, relevèrent l'Ordre et lui imprimèrent toute son ardeur militante. Il se fit un ordre dans rOrdre : le haut grade, complètement ignoré de la masse des Pères, fut constitué. Dès ce jour, la sève ^e remit à circuler plus vivace que lors de la fondation même.

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Mais, mon cher Père, le trait de génie ne fut pas de créer chez nous un patrictat suprême, — une oligarchie patente, au lieu d'être un remède, eût précipité l'Ordre dans sa dissolution, — mais d'établir ce patriciat de telle sorte que son action se fasse sentir partout sans paraître nulle part.

Sachez donc, dès aujourd'hui, que nos Pères du haut grade ne se connaissent pas entre eux» ne peuvent pas se connaître. Là est surtout l'habileté de cette combinaison* Le Général seul connaît chacun des Pères élevés avant lui ou élevés par lui au patridat. Une petite caisse scellée contient leurs noms ; elle est jointe aux papiers secrets de l'Ordre ; c^tte caisse et ces papiers sont remis, après la 'mort du Général, à son successeur. De la sorte, rien ne transpire. Chaque Père du haut grade correspond avec le Général, au moyen de lettres chiffrées. Je vous dévoilerai ce procédé unique, complètement inconnu de la diplomatie, et qui défiera éternellement les regards des hommes les plus habiles à déchiffrer ces sortes de lettres. Nous avons ainsi tous les avantages d'un gouvernement aristocratique uni au pouvoir d'un seul. Le Général est partout sur le globe, partout où il a un Père d'un haut grade, soit à poste fixe, soit envoyé en inspection.

Enoncer cette combinaison, c'est en faire comprendre le jeu admirable. L'oligarchie déUbérante

perdrait tout, Toligarchie agissante sous la monarchie absolue du général, est le puissant levier dont la force est constamment en action, conmie ces machines effrayantes inventées dans ces derniers temps, et qui, alimentées toujours, ne se reposent jamais.

Père de Sainte-Maure, voilà notre grande organisation. Je ne crois pas qu'elle ait été combinée savamment comme toutes les œuvres du génie ; elle a dû sortir, d'inspiration, du cerveau de l'un de iios premiers Pères.

Je me suis épuisé en recherches pour parvenir à savoir quel était celui de mes prédécesseurs à qui était venue cette colossale pensée. Je n'ai rien pu trouver. Les trois ou quatre plus anciens de nos Pères du haut grade n'en savent pas plus que vous.

J'ai encore là quelques vieux papiers, conservés en Russie après notre dispersion, et qui ont été trouvés récenunent en Pologne. Peut-être y aurat-4l là-dedans un indice, mais je l'espère peu.

Aimez-vous à fureter dans les vieilles écritures, Père?

— Assez, mon tïès-Révérend. Après la mort de mon père, je passai un mois à lire les papiers de famille des Sainte -Maure. Il y avait des pièces assez curieuses du quinzième et du seizième siècle , j'avais fini par les lire sans trop de peine.

— Pour moi, ces griffonnages du seizième siècle me fatiguent horriblement.

— Ce sont les plus difficiles à lire, en effet.

— Voulez-vous emporter la liasse ? Vous en ferez le dépouillement chez vous. Puis vous me rendrez compte de votre travail. Prenez huit jours pour cela, si c'est nécessaire.

— Volontiers, mon très-Révérend Père.

— Bonsoir, Père, à huitaine ; toujours à la même heure, vous entendez î

Je sortis en emportant mon trésor.

Oh ! comme il m'en coûta de déposer sur ma table de travail ces précieux documents, sans y jeter, dès le soir même, un regard de curieuse investigation ! Mais il fallait prendre le sommeil exigé par la règle. Je dus rêver, cette nuit, archives. J'étais aux anges.

ESPRIT DE l'ordre

Je ne trouvai pas, dans les papiers que m'avait confiés le Révérend Père Général, les renseignements qu'il espérait ; mais je pus me convaincre que pas un événement important ne s'était passé en Europe, depuis le seizième siècle, sans que les Jésuites ne s'y fussent mêlés; et Ton aurait pu croire que l'Ordre n'avait été créé que pour diriger les événements politiques et les faire converger vers le grand but qu'il s'était toujours proposé : la monarchie universelle, avec le Pape pour chef et les Jésuites pour ministres. Je souffris cruellement, en parcourant ces précieux documents, d'être obligé de constater la pauvreté, je dirai plus, l'indignité des moyens employés, de tout temps, par la Société pour arriver à un but qui me

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paraissait gr^d alors, et dont je ne croyais pas la réalisation impossible.

Je me promis de garder mes réflexions pour moi, et, huit jours après, je me rcadis chez le Père GéisiéraL

Le Père Roothaan avait de la majesté et de la rfeerve, 11 m'imposait beauœup. Cependant il me mettait à l'aise si parfaitement, la faveur inouïe par laquelle^ an moment de ma profession même, il m'élevait tout à coup an grade émin^it de rOrdre, me prouvait nne affection ou du moins une confiance si <îomplète, qu'il se iit, enti^ ce vieillard et moi, comme un courant de sympathie douce, au charme de laquelle je m'abandonnai. Et comme il n*y avait pas risque, en raison de mon caraclère autant que de mon éducation au Gesà, que je manquasse aux 4X)nvenances vis-à-vis de lui, il ne tarda pas à s'établir, entre nous, un lien d'intimité qui me servit admirablement à l'interroger et à avoir de lui, outre les grandes choses qu'il avait à me révéler, mille détails précieux sur l'Ordre, sur les hommes •de l'Ordre, sur la situation présente de nos affaires, sur ies rapports avec le Pape, avec les cardinaux, avec la diplomatie de l'Europe.

Une chose m'avait d'abord arrêté.

Comment me prenait-il, moi si jeune, — cw chez les Jésuites, à treante-cinq ans on est encore

un jeune homme, — de préférence à tant d'autres pour m'élever au plus haut grade ?

J'avais un grand nom ; et chez les Jésuites la maxime qu'il me développa bientôt : — Se servir des moyens humains, — expliquait qu'il voulût mettre à profit ce prestige.

J'avais apporté un immense héritage à l'Ordre. Cela m'assurait naturellement, parmi mes confrères, cette considération attachée à l'homme qui est un des bienfaiteurs dévoués de l'Ordre.

Evidenunent d'importantes négociations allaient m'être confiées ; le très-Révérend me le faisait pressentir à toute heure. Tout cela expliquait le choix de ma personne, choix qui m'avait paru si bizarre, et auquel je ne compris rien d'abord, pas plus qu'à un rêve que j'aurais eu.

Il reprit la suite du premier entretien.

— Je vous ai expliqué la simplicité du rouage gouvernemental de notre Compagnie. Au Général, des aides invisibles, — dans le monde on les appellerait de hauts dignitaires, — pouvant être partout, correspondant avec lui au moyen de lettres chiffrées, et devenus son œil, sa pensée. La politique humaine a des ambassadeurs et des espions. Notre Société a mieux que cela. Les ambassadeurs sont un luxe et l'on se défie d'eux. Les espions sont utiles, mais trop souvent ils ne peuvent qu'écouter aux portes. La Société, toute vivante, dans son

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