‹ Le Jésuite (volume 3)Chapitre 9 sur 47 · ESPRIT DE L*ORDRE · texte numérisé non relu

ESPRIT DE L*ORDRE

Général, voit par elle-même. Autant que l'homme peut être Dieu et voir toutes choses comme lui, je sais tout ce qui se passe, en ce moment, en Europe et dans toutes les contrées de la terre. C'est la plus grande concentration de pouvoir qui puisse être comprise ici-bas- Le Pape a ses nonces qui lui écrivent des dépêches. Pauvres nonces ! conune nous les avons joués souvent ! Singulières dépêches ! C'est nous qui les dictons presque toujours.

Quand saint Ignace fonda l'Ordre, il avait pour lype saint François d'Assise, sainte Claire et tous les fondateurs d'ordres qui regardaient l'argent comme de la boue. 11 voulut donc que l'Ordre fût mendiant (1), qu'il vécût d'aumônes, incerlis eleemosynis ; c'était, au seizième siècle, l'idéal du vœu de pauvreté. La besace du frère mendiant était la preuve extérieure du renoncement absolu à tout.

L'expérience nous a appris bientôt qu'on ne devenait pas maîtres du monde sans le grand levier des choses humaines, l'argent ; et nous avons laissé la belle règle dans nos Constitutions. La pauvreté, chez nous, est simplement de ne disposer personnellement de rien, nous et ne croyons pas que la

(1) « Quiaipsa SocietasmcAdicans existU^binia siakiiiapossidere nequil sed incertis eleemosynis fideliumque largitionibus et subveu" tionibus vivit. i> (Litt. apost. Pii V,Pont. Max. VU Jul. 1371. — BuUar. Soc.,pag. 112.)

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perfectkmrdigieuse doive aller au delà. L'individa ne doit rien posséder ; TOrdre doit avoir tout un hodget de finances, doit avoir son trésor. 11 y a beaucoupde royautés de troisième ordre, en Europe, qoi n'ontpas les retenus de notre Compagnie. Une cour luxueuse à entretenir, des troupes à solder, une armée de fonctionnaires à faire vivre, sont pour elles des charges énormes que nous ne connaissons pas^ L'Ordre dépense peu annueUement. Chacon des membres, en honoraires de prédications, a» dons pieux, apporte au delà de ce qu'il coûte. Notre trésor s'accrdt donc constamment, et trop souvent le leur s'épuise.

ARome^moncher Père, tout est vénal. Voilà plus de deux siècles que nous sommes puissants ici, parce que nous achetons ceux qui disposent de la volonté des Souverains Pontifes»

Notre première maxime de gouvernement: est que le Cardinal secrétaire d'État, c'est-à-dire le ministre dirigeant, doit être notre fondé de pouvoirs. Si, par l'ofifre de notre concours énergique, comme nous fîmes de Torregiani' sous Clément XIII, nous pouvons le gagner, tout est fait. S'il est pauvre, nous le tenons. Il devient notre grand pensionnaire.

Mais ce qui nous coûte le plus, c'est la nombreuse prélature, jusqu'aux employés inférieurs, qui touche de nous des gratifications régulières. Par

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là Rome est à nous ; et sous Clément XIV, quand rOrdre fut malheureusement aboli» il y eut mie heure où nous pûmes croire qu'à partir chi Sacré Collège, Rome entière s'insurgerait pour nous maintenir. Mais Ricci manqua de courage» Aussi finit-il par le château Saint-Ange, au Bcu d'aller porter au Vatican Tépèe de Brennus.

Nous ne sommes pas un ordre déroué à un but unique : nous en embrassons phisieurs. Nous portons la vie spirituelle de rÉyangile jusqu'aux exfrémités de la terre à ceux qui sont assis dans l'ombre de la mort ; nous travaillons partout à nous rendre les maîtres de l'éducation, parce que nous connaissons le grand mot du protestant Leibniz :« Donnezmoi l'éducation, et je changerai la face du monde.»

Voilà pourquoi nous soutenons avec tant d'ardeur, dans notre journal F Univers:, la grande croisade pour la liberté de l'enseignement. Nous sommes prêts. Le jour où cette liberté sera proclamée, nous rétablissons en France nos collèges. L'aristocratie de naissance nous enverra ses enfants j l'aristocratie financière trouvera de bon goût de l'imiter, et dans toute ville où s'élèvera un collège de Jésuites à côté d'un collège universitaire, on pourra juger quelle différence il existe entre nos moyens d'action et cenx des écoles de rÉtat.

— Cependant, mon Père, lui dis-je, dans un

pays où le nom de liberté vibre si profondément dans tous les cœurs, j'ai été surpris, je vous l'avoue, de voir soutenir avec tant d'acharnement les droits du monopole universitaire contre celui de la liberté de l'enseignement. Et pourquoi ne veut-on pas de cette liberté? Uniquement parce qu'on redoute de voir par elle l'enseignement retomber entre nos mains. Nos adversaires sont, en France, le parti le plus nombreux; ce ne sont pas eux qui nous enverront leurs enfants.

— Non; mais à côté de nos adversaires qui parlent, qui écrivent, qui vont obtenir contre nous peut-être de nouveauic arrêts de proscription, il y a leurs femmes. Elles ne parlent pas, elles n^écrivent pas ; mais, une fois la liberté de l'enseignement obtenue, elles agiront, et par elles nous aurons les enfants de ces hommes qui nous combattent aujourd'hui. 11 y a de singuliers revirements dans l'esprit humain, mon cher Père; l'expérience vous l'apprendra. Et tel qui vient de s'écrier, en parlant de nous : « Que m'importent vos vertus privées, si vous m'apportez la peste! » se rangera peut-être un jour parmi {nos défenseurs (1).

Mais nous sommes, avant tout, la milice du Saint- Siège; nous sommes chargés de le défendre dans

(1) M. Cuvilîer-Fleury, aujourd'hui Tun des rédacteurs de» Débats.

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tous les droits de sa puissance spirituelle et tem* porelle. Nous voulons l'accroissement de cette double puissance» parce que seule elle peut réaliser la parole du Christ : « Un seul troupeau et un seul pa^teur. » Si la Compagnie eût existé du temps de Grégoire VII, ce grand Pape ne fût pas mort dans l'exil; il eût triomphé. Nous avons repris son système : il s'est incamé en nous. Il était seul pour cette grande œuvre ; il dut succomber. Nous, nous nous appelons légion. Nous triompherons, parce que le temps, toujours borné à quelques années pour un homme, ne lui permet pas, quel que soit son génie, de compléter son œuvre. Nous sommes une Sociétéj et les sociétés ont pour elles les siècles. Ce que Grégoire VII n*a pu faire, nous le ferons.

Vous devez comprendre, à cette heure, comment tout mardie temporellement dans la Compagnie. Je vous ai fait voir les principaux rouages et leur agencement; c'est simple et fort. Et dès mainte* nant vous êtes un de ces moteurs dévoués et invisibles, lequel, tant que Dieu vous donnera des forces, travaillera, comme je le fais moi-même, tout vieillard que je suis, à 1 influence de l'Ordre.

4'écoutais le Père avec une avidité fébrile. Il me montrait l'Ordre sous un point de vue si différent de celui quç j'avais compris d'abord, en lisant ses Contitutions et ses règles ! H me semblait cepen*-

dant que tout ce procédé gouvernemental, développé par lui beaucoup mieux et plus longuement que ma mémoire ne peut me le rappeler, avait pour base unique des moyens humains. Élevé dans ridée mystique, je trouvais en moi comme un sens chrétien qui se révoltait contre un système, remportant peut-être en habileté et en finesse sur celui des cabinets des rois, mais établi sur les mêmes principes. Avec cela, un grand ordre religieux pouvait-il faire le bien, être béni de Dieu?

Je m'étais enhardi avec le Père Roothaan; je lui fis cette petite objection.

Il me répondit avec un sourire :

— Que vous êtes jeune! Est-ce que la grande action de la Providence se produit autrement, dans le monde, que par des moyens humains dont elle dispose, et qu'elle fait mouvoir à son gré avec autant de suavité que de force, ad finetn fortiterr omnia suaviter? Prenez toute Thistoire. Est-elle autre chose qu'un mouvement immense des volontés humaines que Dieu a laissées libres et qull a pourtant conduites à sa fin? ce que votre Bossuet a rendu d'un mot profond : « L'homme s'agita et Dieu le mène. » Pourquoi ferions^nous autrement que la Providence?

Notre Ordre n*eût fait que languir, avec tous les» autres, si nous fussions restés dans le plan pure-

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ment ascétique, pour lequel on s*est passionné dans le moyen âge. Que sont aujourd'hui les enfants de saint Benoit, qui ont eu tant de gloire? D'honnêtes bénéficiers qui conservât les restes da Timmense fortune d'un ordre à peu près oublié. Que sont les enfants de saint François? Un contresens à une époque où la loi du travail abolit forcément la mendicité et où le dernier de tous, dans les pays civilisés, aune mieux devoir son pain dxk jour au travail de ses bras qu'au procédé honteux de la besace. Qu'est devenu l'ordre de Saint-Dominique? Leur métier d'inquisiteurs pèse sur eux comme un souvenir lugubre. Que sont les Laza«^ ristes, les ^ifants de saint Vincent de Paul, les derniers venus dans la grande famille des congre* gâtions religieuses? Des prêtres priKlents et des missionnaires médiocres.

Pourquoi tout cela manque-t-il complètement d'avenir? C'est que nulle de ces honorables associations n'a voulu sortir de l'ornière antique ; que^ toutes ont rêvé l'existence angélique des Pères du désert, la tunique de feuilles de palmier de saint Antoine, la disciphne, le ciUce et la haire, comme le perfectionnement de la vie cénobîtique. Nous, nous avons un but plus élevé : la gloire de Dieu sur tout ce globe procurée par notre ordre. Nous sommes ainsi de tous les temps, dé tous les pays. , Nous n'avons pas une grosse robje de bure, une

corde pour ceinturon, un lourd capuce, des pieds hideusement nus, une tête rasée bizarrement pour figurer la couronne mystique du moine; nous sommes des clercs réguliers, de simples prêtres, devant garder l'habit des prêtres et passer au milieu des peuples comme représentant l'idéal du sacerdoce. N'est-ce pas mieux conçu ?

Voyez-vous, Père, c'est une très-jolie chose qu'un corbeau venant porter au solitaire son petit pain pour la journée; mais, avec ces belles visées de détachement de toutes choses, on aboutit à ne £Bdre rien. Nous sommes des soldats dans TÉglise ; nous sonunes organisés comme des soldats, et, pour vaincre le monde, nous nous sœnmes mis aux procédés humains, aux moyens que le génie de la pohtique et l'expérience ont enseignés conune les plus fructueux et les plus sûrs. Pourvu qu'on travaille pour Dieu, qu'importe la méthode?

— Vous m'avez vaincu, lui répondis-je, et je vous comprends.

— L'avenir était à ce prix, continua*t-il; il fallait triompher avec la stratégie moderne, ou s'éteindre avec ces pauvres congrégations languissantes que l'on supporte je ne sais ccmiment, dont on convoite les grandes possessions territoriales, quand elles en ont, et que l'on se hâtera de séculariser quand on aura préparé les esprits à ces mesures de spoliation dernière.

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Nous ne pouvons faire du bien dans notre époque qu'en comprenant cette époque. Aussi, dans les pays dont nous ne sommes pas parfaitement sûrs, en dehors de nos maisons professes, de nos noviciats et de nos collèges, nous évitons d'avoir au soleil un pouce de terre ; nous avons nos précautions toutes prises contre les révolutions. Toute notre fortune est en valeurs immobilières, placées dans les grandes institutions de crédit de tous les peuples. Pareils à Toiseau, qui a son grenier d'abondance sur toutes les plages que féconde le soleil, nous avons notre avenir assuré au sein de toutes les civilisations qui vivent des immenses revenus de leur épargne,

Voilà comment notre ordre est temporellement

impérissable.

Le coup le plus terrible que nous ayons eu à supporter, ce fut notre suppression par Clément XIV. L'Espagne si catholique, avec son roi si pieux Charles 111, le Portugal, la France et Naples avec leurs Bourbons, nous avaient expulsés comme des hommes dangereux. C'était rude, très-rude. On avait fait de nous comme des Templiers, moins les bûchers qui n'allaient plus au dix -huitième siècle. Eh bien ! nous nous sommes réfugiés dans les pays où Rome ne commandait pas. Deux grandes puissances du Nord nous protégèrent. Nous servîmes puissamment les intérêts du célèbre

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Frédéric dans la Silésie, et ceux de la czarine dans la Russie blandie. Nous étions là forts contre Rome. Une autre congrégation se serait dissoute, devant le terrible bref. Nous cédâmes à la force, partout où la force nous dispersa ; mais nous in«lerprétâmes la volonté secrète du Pape contre sa volonté manifestée officiellement. Pie VI, son successeur, nous fit savoir qu'il était pour nous. L'orage passerait bientôt ; et, par une bulle solennelle. Pie \II nous rétablissait dans tous nos droits et prérogatives.

Religieusement parlant, c'était un coup hardi de nous insurger extérieurement contre la papauté, dont nous soutenions théoriquement Tinfaillibilité. Aux yeux de la raison, c'était de la simple prudence. Rome pouvait-elle vouloir sérieusement se priver de TOrdre qui est, dans les deux mondes, son appui le plus fort? Nous Taimions en lui résistant; nous faisions sa volonté par notre désobéissance, et notre beau jour fut celui où Pie VII, assis sur un trône dans le Gesù^ consacrait la restauration des royautés tombées en Europe, par celle de notre royauté.

l'idée mère

J'avais été congédié, la veille, avec une bienveillance toute particulière de la part du Général. J'étais sous le charme de sa parole, sous l'enivrement de l'idée grandiose qu'il m'avait développée, La Compagnie n'était plus pour moi une œuvre vulgaire, un pieux institut, comme j'en connaissais d'autres qui fonctionnaient tant bien que mal au sein du catholicisme : c'était une création surhumaine, une œuvre incroyable de génie. Ce qui m'avait frappé, c'était son indépendance même vis-à-vis du pouvoir suprême des Pontifes-rois. Être nK)ntés plus haut encore que celte puissance du vicaire du Christ sur la terre, qui avait fait, pendant tant de siècles, courber le front des empereurs et des rois, tenir le maître sprituel du monde devant son escabeau, comme son plus

haut, son premier vassal; être partout, dans les deux mondes, le roi secret et invisible par-dessus tant de nations, de royautés, d'empires ; savoir à peu près, à heure fixe, ce que font les chefs sauvages de rOcéanie sous leurs huttes, comme ce qui se passe dans les palais des plus grands potentats de TEurope; voir tout cela d'un œil serein, et se servir de cette omniscience, la seule qui eût été imaginée de la sorte, pour imprimer aux races humaines, discordantes de mœurs, de langue, de civilisation, un mouvement unique, c'était une création dont ridée donnait le vertige. J'avais chaque soir devant md, dans une intimité presque fraternelle, ce monarque étrange qui ne paraissait point fier d'être arrivé à cet apogée de la grandeur humaine, et qui, par cinq à six milliers d'hommes, réalisait la domination universelle, rêvée à peine par quelques fous glorieux de l'histoire, tels qu'Alexandre et César.

Je n'y tenais pas.

Je ramenai doucement, le lendemain, la conversation sur les rapports de la Société avec les Papes. Je fis cette question :

— Père, quel est le cerveau puissant, parmi vos illustres prédécesseurs, qui a osé concevoir de placer notre Société au-dessus même de la puissance des Souverains Pontifes?

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— L'histoire de la Compagnie ne me fournit aucun renseignement sur cela. U en est, je crois, de la création du génie comme des grandes dé* eouyertes qui honorent l'humanité. Elles ne sortent pas tout écloses d'une pensée humaine; ce serait trop rivaUser avec Dieu. Plusieurs génies s'épuisent sur elles.

Le glorieux samt Ignace avait déposé, dans ses Constitutions, le principe de notre grandeur.

Vous allez voir cela.

Le quatrième vœu, que nous faisons, seuls de tous les ordres religieux, celui d'obéissance au Saint-Siège, a été le principe de notre puissance. C^était une vassalité apparente, une flatterie mal déguisée pour obtenir la faveur de la cour romaine.

Le saint homme, toujours avec ses idées mystiques, au moment où une moitié de l'Europe se séparait du Catholicisme par un immense déchirement, n'avait eu qu'une pensée, témoigner un attachement profond au centre de l'unité.

Quand le calme fut revenu, vers la fin du seizième siècle, qu'il fallut voir au fond des choses et donner à l'Ordre une assise sérieuse, au milieu des rivalités de tous les ordres, jaloux du nôtre et assiégeant, comme nous, les Papes pour en obtenir les faveurs, nos Pères durent mesurer le danger. Il fallait pour eux s'asseoir au Capitole ou tomb^

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de la roche Tarpéieone. Autant que j'ai pu le conclure de quelques notes sçcrètes , écrites de la main même de Claudius Aquaviva, ce fut lui qui eut la première notion de cette positiao critique.

Caveant prœpositi ne Summ. Pont, minimœ Societatis regimen sensim ad se altrahant. Per se stet.

In auld romanây omnimodd, sumptibus et œre, si necesse fiât, clientelam vel Eminent. Cardinor lium, certe prœlatoruniy acquirant prœpositi.

Urbi et Orbi debeat summam benedictionem SS. Papa. Per Papam, Sodetas Jesu regat Orbem et Urbem (1).

Ces paroles sont la charte de notre suprématie sur Rome et sur le monde ; et je ne doute pas que les successeurs de Claudius n'aient regardé ces quelques lignes comme le testament politique de l'un des hommes qui a le plus contribué à arra-

(i) a Les généraux de FOrdro doivent prendre garde que les Souverains Pontifes n'attirent peu à peu à eux le gouvernement de la petite Société. Qu'elle subsiste par elle-même.

a Dans la cour romaine, il faut que, de toutes oiaaières, à tout prix, et si c'est nécessaire avec de Targent, les Généraux de rOrdre mettent' dans leur clientèle les Ëminents Cardinaux et les Prélats.

« Que le très-saint Pape donne sa haute bénédiction à la Ville et au monde. Que, par le Pape, la Société de Jésus gouverne le moode et la Tiiie. »

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cher rOrdre aux tiiéories surannées où il eût trouvé rapidement la mort.

Aussi, à Favénement de chaque Pontife» avant même son élection, nous mettons enjeu toutes nos influences. Les cardinaux, au conclave» savfent de combien de moyens secrets nous disposons, jusque dans les humbles rangs des gens de service» Us ont intérêt à nous ménager, et ceux qui aspirent à la papauté ne manquent pas devenir traiter d'égal à égal avec nous. Toujours le Général doit se laisser prévenir. Il ne va pas officieusement proposer son concours. C'est une de nos règles secrètes ; il attend ce futur souverain du monde. Et celui-ci vient ; et nous lui faisons déjà sentir qu'U doit à notre main puissante une notable portion de sa tiare. Ayant traité avec nous, avant l'adoration des cardinaux, il faut qu'il sente, le lendemain de sa préconisation, qu'il y a deux maîtres, nous et lui. Nous redoublons alors de protestations de dévouement ; mais nous lui laissons comprendre qu'avec nous il fera tout, et, sans nous, rien.

Pris dès les débuts de son pontificat, le nouveau Pape, presque toujours un vieillard, aspire au repos, après les longues convoitises de la tiare.

Redoutant, au milieu des premières difficultés d'un règne, les embarras et les luttes, ayant be-

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soin de popularité dans la prélature, la noblesse et le peuple, et sachant, par Texpérience du règne précédent, quels ennuis la Société lui susciterait, quelles défiances elle sèmerait contre lui d'une rive à l'autre du Tibre, s'il s'avisait de lui parler haut, nous le voyons toujours, par lassitude, par intérêt, par peur, se jeter dans nos bras. Les autres chefs d'ordre vont piteusement demander une bénédiction papale ; nous allons saluer celui qui devra nous obéir.

Père de Sainte-Maure, hélas ! on règne par la crainte. Je ne crois pas qu'aucun des généraux de la Compagnie ait fait empoisonner un Pape ; l'idée seule est horrible. Et Ricci lui-même, j'aime à le croire, ne fut pour rien dans le poison qui tortura Clément XIV. Mais, avec les mœurs romaines, je ne serais pas étonné si, autour de ce Pontife, des caractères haineux et vindicatifs, vengeant nos injures et les leurs, servant leurs intérêts et leur ambition en même temps que notre cause, avaient mis fin à cette existence, un moment si brillante. Nous connaissons les préjugés, les superstitions de la foule. Nous nous gardons bien de combattre les idées populaires sur l'habileté qu'on nous suppose à nous défaire des Pontifes qui seraient contre nous. Nous sommes les premiers à faire courir ces vagues rumeurs, et Benoît XIV nous a admirablement servis lorsque,

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sollicité de signer la bulle de réformation de notre ordre en Portugal, accordée au cardinal Saldagna, il déclarait qu'il ne le ferait que lorsqu'il serait à sa dernière maladie, et qu'il ajoutait : « J'ai^ pour vivre longtemps, une confiance toute particulière dans les prières de ces bons Pères. »

Vous comprenez combien de telles opinions accréditées à Rome, où se défaire d'un ennemi paraît chose toute naturelle, devaient servir notre puissance.

C'est par là que nous avons définitivement régné.

Ajoutez que, dans les moins mauvais gouvernements de chaque Pape, il y a un désordre, une dilapidation universelle. La vieille monarchie pontificale a gardé tous les rouages de la royauté paternelle. Le Pape et le cardinal-vicaire en sont aux procédés de saint Louis rendant la justice sous les vieux arbres de Vincennes. Un Pape est intronisé à peine que tout se combine, tout se trame pour arriver à faire fortune sous le règne de son successeur, que le peuple désigne déjà, dans son impatience de dévorer ces pouvoirs d'un jour. Et dans le gouvernement de notre Société règne l'ordre le plus parfait que le génie italien, si puissant dans ses théories économiques, ait pu rêver. 11 n'y a pas de chancellerie en Europe qui vaille celle du Gesù. La diplomatie nous rend cette

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justice. Et Ton ne connaît pas de plus pitoyable gouvernement, en Europe, que cdui du Vatican, Concluez sur l'action réciproque de ces deux pouvoirs.

Le Pape distribue des millions, en bijoux d'or ornés de pierreries, donnés aux madones, en beaux calices ciselés, en riches custodes pour les couvents et pour les églises. Ajoutez les couronnes aux madones insignes, et toutes les prodigalités d'une cour à la fois politique et sacerdotale, et vous comprendrez qu'entouré de cardinaux mal payés, de prélats ambitieux et pauvres, d'une noblesse à laquelle répugnent les grandes spéculations et le travail de Tindustrie, d'un petit peuple claquemuré dans sa taupinière, le Pape voie sous ses yeux, sans avoir à y redire, passer toute l'influence dans le gouvernement protecteur, grave et discret, qui distribue, avec générosité et intelligence, cet or que lui apportent la piété des peuples et les légitimes sueurs de ses membres, dans l'apostolat au milieu des riches cités.

Maintenant, sous Grégoire XVI, et probablement sous son successeur, h moins que l'esprit du libéralisme qui commence à infester quelques* iihs de nos plus jeunes cardinaux, ne nous donnât nn Pape favorable aux idées nouvelles, ce n'est plus par la crainte que nous régnons sur h Vatican. Nous pouvons laisser aux pages lugubres de

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k vieille histoire, les poignards et les poisons ; nons ne faisons pdus de drames, et je vous assure qnejetiensà remettre mon âme à Dieu pure de ces terribles extrémités auxquelles, dans les luttes impétueuses du passé, quelques-uns de mes prédécesseurs auraient pu se laisser conduire.

Mais, aujourd'hui, avec la lutte contre l'esprit moderne qui envahit tout, nous sommes liés, la papauté et nous, par les mêmes intérêts. Le clergé séculier e'st bon en général, bien qu'ici il laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la moralité. Il est pieux et édifiant ^en France, en Belgique, en Autriche et en Bavière ; mais il suit ses routines en Italie, en Espagne, et il est mou partout. Élevé au milieu de l'atmosphère libérale, il se laisse pénétrer par les aspirations démocratiques. Un jour ou l'autre, s'illui répugne d'y prendre part, il sera le complice des révolutions. Or Rome est surtout menacée par la révolution. Que celle-ci se déchaîne demain, et l'ordre, si miraculeusement rétabli par la Sainte-Alliance, s'écroulera.

Les Papes sentent ces choses. Nous sommes une milice plus ardente et plus sûre. Il y a bien longtemps. Père de Sainte-Maure, que les Jésuites ne sont plus des révolutionnaires. Je vous expliquerai plus tard notre secret politique. Je vous dis seulement, à cette heure, que les Papes ont tout intérêt à nous ménager, à se servir de nous pour porter au

sein du clergé et des nations catholiques, ces fer* mes principes de conservation monarchique sans lesquels tout sombrera, le clergé le premier, dans un prochain avenir.

Notre avenir à nous est sûr maintenant, du côté de la papauté. Nous ne tomberions qu'avec elle, et elle perdrait à Rome sa royauté, que nous saurions lui survivre dans le monde.

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