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ipielques omIs. 1i {allait obéir oependant^ et j'obéissais. J'apprenais par cœur ces pages décolorées; je m'indfgaais de les sentir si mauTaises. Hélas l cet exercice suffisait seul pour me rappeler à rhumilité. Mais aussitôt que j'étais en cbaire, après y être monté avec rinteniion bien arrêtée de réciter le mot à mot de mon discours, le ééimon de l'improvisation s'emparait de moi; mes amplifications de rhétoricien fuyaient des cases de mon cerveau, où je les avais fait entrer avec tant de peine : je redevenais moi-même.
Si je vous parle ainsi, mon enfent, de cette vocation d'orateur, c'est que je lui ai dû et mes plus grandes joies et mes plus améres douleurs; mes plus grandes joies, car je crois que j'ai eu le* bonheur de faire quelque bien aux âmes de mes £t*ères.
Il est rare chez nous qu'on appelle aux ordres sacrés un jeune religieux, avant l'âge de trente ou de trente-trois ans. Et, comnoe à présent les sujets sont nombreux, et qu'on n'a plus, pour se hâter, les raisons qu'on avait de mon temps, il est probable que vous, mon cher Sainte-Maure, vous ne serez appelé au sacerdoce que dans sept à huit ans.
— Notre institut, mon Père, lui dis-je, ne faitnl pas preuve en cela d'une grande prudence f n attend que le libre arbitre ait atteint son entier développement, et que le jeune homme, oonnats*t saat les passions qu'il aura k combattre pour
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HMter fidèle k ses €iigag«i9eoi8, puînse se rendra le téiDoigosge qu*il seoi en lui la force de leur résiater.
— Tout cela est beau en théorie, mon en*fant; mais vous parlez de libre arbitre développé. Apprenez, Sainte-Maure, que lorsqu'on passe dix, quinze , dix-sept années dans l'Ordre , on ne de<vient pas un homme, mais une chose; et cette ehose appartient i la Compagnie; c'est une ma* tière qu'elle a triturée, à laquelle elle a imposé diverses formes. Elle ménage l'individualité à ses sujets, et ne leur en laisse conserver que la dos^ nécesisaire non au sujet, mais à ses intérêts ^ die. Depuis l'âge de huit ans j'appartenais aux Jésuites; ils m'avaient taçonné à leur image; je n'avais que leurs livres; je ne connaissais d^ grand, de noble, de beau, d'héroïque, •que leur inatitui; je le regardais comme seul capable d^ régénérer la face de la terre. Quand même ils B'eusâeot pas fait fléchir la règle, et qu'ils eusseni atteadu mes trente ou mes treate-trois aos pour m'éleverau sacerdoce, je n'en aurais pas moins été un enfant. Et, d'ailleurs, ne nous engageons^^ nous pas par des vœux, simples il est vrai, mais éteraels, dés l'âge de seize à dix-huit ans? Quand on est déjà lié, qu'importe un lien de plus?* Cette règle, que vous trouvez si prudente, n'esi donc, après tout, qu'une équivoque. Âh ! si, au lieu da me faire prêtre à vingt-six ans, ils mV vaient dit: — Rentrez dans k monde, restez-y
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pendant quelques années, et ensuite, si vous vous sentez le courage d'être prêtre et religieux, revenez parmi nous!... Mais on ne dit pas cela. Et si on le disait, en reviendrait-il beaucoup? Je n'oserais TaHirmer.
— Pour moi, mon cher Père, je crois, je suis même sûr que je reviendrais.
— Cela n'est pas impossible, et vous pourriez alors vous dire: Je me suis fait Jésuite parce que j'ai 'voulu l'être.
Au reste, s'il en rentrait un grand nombre comme vous, l'Ordre changerait bientôt de faccr Au lieu d'être une force colossale, mais hostile à la société, il deviendrait une de ses forces vives. Nous travaillerions pour elle et avec elle. Ne croyez pas, mon fils, que je veuille vous inspirer le dégoût de l'état que vous avez embrassé. J'ai trente-huit ans, je suis arrivé à l'âge mûr, sans avoir pu me dépouiller assez des influences, je ne veux pas dire des préjugés de mon éducation première pour décider si la Compagnie de Jésus est, oui ou non, l'idéal de cette perfection vers laquelle il est beau de tendre. C'est à vous d'examiner, pendant les quelques années qui vous séparent encore du seul engagement irrévocable,^ celui du sacerdoce, si l'avenir de la société dépend de la réalisation des plans de la Compagnie; si, pour sauver les peuples, il est nécessaire de les réunir en un seul peuple, espèce de république universelle gouvernée théocratiquement par le chef
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de FEgiiJBe, avec les Jésuites pour auxiliaires; et si c'est ainsi qu*on doit comprendre ces paroles de rÉvangile: „I1 n'y aura plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur?^* Quant à moi, je l'ai cru longtemps. Et peut-être cela eût-il été possible, si l'Ordre ne se fût pas voué à l'immobilité la plus absolue, et si, au lieu de se renfermer dans la lettre de ses Constitutions, elle en eût interprété l'esprit. Hélas! mon fils, nous avons la prétention d'être un jour les maîtres du monde, et nous ne nous apercevons pas que le monde s'est transformé depuis saint Ignace. Il ne se laisse plus conduire par les chemins que suivaient DOS pères. Il ne comprend plus la langue que nous parlons; il passe auprès de nos maisons en secouant la tête avec dédain; les femmes «seules viennent à nous, parce qu'elles aiment la pompe de nos cérémonies, le luxe de nos églises, la musique, l'encens, les fleurs, les séductions de la parole, les récits légendaires et merveilleux.
— Quoi! mon Père, en serait-il ainsi? Et de l'influence que nous avons eue jadis, est-ce là tout ce qui nous reste?
— Tout ce qui nous reste! me répondit le Père; tout ce qui nous reste! Avons-nous jamais possédé quelque 'chose? Avons-nous jamais eu prise sur la société que nous avions la prétention de gouverner et de régénérer?
— Mais Dieu a suscité notre Ordre pour combattre l'hérésie.
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'^ (Mj nos bistoiieiiB et nos apok»giatM ûr pèieai eele. Mâîa l'hérésie, l'avons-nous wncue? AvoDs^nous empêché la meiljé du BMMide oocâdental d'échapper à la Rome papale, qui avait acœplé notre appui? Dites^mai quelles sont nûs o»u?re6 dans le monde civilisé? ea Fraoee., par
-^ L'éducation de la jeunesse, dont nous av»iis été les aiaiti*es jusqu'à la destruction de notre Ordre.
*— Yotts oubliez, enfant, que cette jeunesse, éleTée par nous, nous a abandonnés pour Ja philosophie railleuse et sceptique du dix^huitième siècle; et, en admettant que nous ayons fait ici quelque bien, je ne vois ailleurs que des k^i- ^ûes de confcssional. Notre Père Lachaise poussait la tolérance pour les écarts de son royat pénitent jusqu'à mériter de voir son nom dereair l'objet d'un jeu de mots ignoble. Après lai> notre Père Letellier jetait le monarque, enfin converti, non par nous, mais par une femme qui ne nous aimait pas, dans tous les excès du rigorinne; et, pendant que nos Pères écrivaient kurs livret de morale relâchée, en opposition avec la morale austère des Jansénistes, Letellier provoquait les dragonnades, les supplices et la proscription de ces hérétiques que nous avions été impuissants à convertir par la parole. Ah! j'oubliais, dit le Père: nous avons soutenu, propagé ks rêveries d'une illuminée, Marie Alacoque; la dévotion dm
SMfè-G«ar a pris, guftce à bois, Htt aocroisse*- B»tti imvMme. Noos avons ergoté, éerît là<4M* sas, «Hitenant ici que, dans cette défoUon, oo ne devail vmr qu'un symhote, aiUeurs, que c'était Men ua cœur réel, la chair même du Christ, une portion de son corps, qu'on adorait Et on a cru depois ^voir beaucoup respecté ks droits de la raison hitmaiiie, en défendant de distingoer entre le symbole et la^ réalité.
No»s avons fait encore autre chose de grand: nous avons persécuté les Jansénistes; nous aTOfia arraché de pauvres filles de la maison où elles voulaient vivre et mourir, parceuju'elles refusMeai de se prononcer sur des questions qu'elles ne comprenaiefU pas, trop loyales qu'elles étaienl pour se . sauver par des formules équivoques de soumission.
Avoir provoqué la révocation de Tédit de Nantes, propagé les rêveries de Marie Alacoque» fait raser les murailles d'un couvent de pauvres filles et fait déclarer bienheureux un mendiait français, Benoit Labre, voilà natre bilan du dii*^ leptiéme et du dix-huitième siècle! Faut-il s'étoa-» •er, après cela, que le monde n'ait jamais con^ senti à plier sous notre joug; qu'il ait tenu eu suspicion nos équivoques perpétuelles; qu'il se loit défié de ces pauvres qui possèdent des millions, de cette petite Société qui convoite la puis-^ sance universelle? Qu'avons-nous £ait depuis lu de FOrdre jusqu'à aa suppression par
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Clément XIV? Rien. Qu'aTons-noiis fait depds qu'une bulle de Pie Vil nous a rétablis? Rien. Nous nous sommes cachés longtemps dans l'ombre, pour ne pas effaroucher le monde, qm ne voulait plus de nous. Nous avons rétabli nos finances, et, ne dédaignant pas les procédés de la société moderne pour augmenter son crédit et ses ressources, nous avons rivalisé d'babileté avec le» faiseurs^ et nous sommes parvenus à porter notre prospérité matérielle bien au delà de ce qu'elle était, quand le malheureux Ricci fut enfermé au château Saint-Ange. Nous avons travaillé pour nous. Nous avons élevé, pour chapelles, des cathédrales splendides, des palais pour en faire les collèges de la minima iSbcietas; tout cela en parlant de pauvreté et de détachement.
— Cependant, mon Père, pour avoir subsisté malgré tous les obstacles, malgré toutes les haines, malgré toutes les répulsions, malgré ses fautes, car il a pu, il a dû en commettre, malgré ses ennemis, peut-être même malgré ses imprudents amis, il faut que' notre Ordre ait eu en lui un principe de force. Ce principe Ta soutenu pendaitt trois siècles; c'est par lui sans doute qu'il s'est relevé de sa chute.
— Vous ne vous trompez pas, mon enfant; il y a dans l'Ordre un principe de force. Ce principe, c'est Tassociation : Tassociation , dont le monde moderne ignore encore toute la puissance, <^
PAR h'àmk ♦^ 77
mais dont il se servira, comme d'un levier, pour soulever les obstacles qui entravent sa civilisation. L'association a été admirablement comprise par les Jésuites; car il semble que notre Compagnie, si inhabile au point de vue des intérêts spirituels, ait, pour ce qui touche aux intérêts temporels, des intuitions merveilleuses. C'est l'association qui fait de nous un danger; c'est elle qui pourait faire de nous un moyen de salut, si nous avions la connaissance des temps que nous traversons.
J'aime tellement encore la Société, mon cher enfant, bien que je vous paraisse la juger avec une grande rigueur, que je suis heureux quand je vois des hommes à rintelligence élevée y entrer, surtout quand ce sont des Français. J'espère qu'un jour un de ces esprits d'élite entreprendra la réforme de l'Ordre; s'il réussit, il aura fait une grande chose. S'il doit succomber, d'autres reprendront sa tâche abandonnée pour un temps, et si tous vont échouer contre une réastance inerte et inintelligente, eh bien! la Société accumulera ses fautes, et elle tombera sous leur poids, pour ne plus se relever, et sans pouvoir dire: J'ai fait quelque chose de grand.
7% Lfi jétuirs
Un JéMiite de robe courte.
C'était la première fois que nés oreilles en» tendaient un semblable langage. Jusqu'à présent j'avais regardé la Société comme, un idéal réalisé sur la terre. Ainsi que le disait non maître, j'arais «ne logique naturelle qoi me guidait sûrement, et me. montrait le côté faux ou vrai de toutes choses. Certes cette logique était chex moi peu développée; mais elle l'était assez peur me feire discerner qu'il n'y avait rien d'exagéré dans les assertions du Père de Montgazin. Elles se gravèrent profondément dans mon esprit, et elles cemtribuèrent, sans aucun doute, à la réaction qui devait s'y opérer plus tard.
Dans le moment présent, je cherchais surtout à justifier la Compagnie des reproches qu'on lui adressait, et surtout de celui de n'avoir rien fak de grand.
— Oubliez-vous donc, mon Père, lui dis-je, nos missions?
— J'espère, me dit-il, que, par missions, vous n'entendez pas les parades religieuses que nous avons jouées sous la Restauration. Vous en voyez aujourd'hui les beaux résultats. Vous voulez parler
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de BM latei^ns à FétiUDgtr. Oui^ nHin entaU^ je senâs injuste sî je ne convenais pâs que là ks Jésuites ont élé yéritabtement grands» En sftTez-voos la raison? G^est que, dans ks bm^ nsns, il faut plutôt des bomfiies de foi, des homélies de caur, que des habiles ; c'est que là 9 £iut s'élever jusqu'à l'hércHfsnie et braver la nort^ Bon sur un champ de bataille, mais la mort par le martyre; c'^t que, dans les missions, on ne vit plus dans l'atmosphère étroite et étouffante d'une maison religieuse. Lorsque le missionnaire parcourt les savanes, la délation ne marche pas à côté de lui. Dans les missions, le religieux aime ses frères qui sont avec lui, qui partagent ses fatigues, ses. périls, il n'est pas renfermé dans un cercle de prescription» minutieuses; il peut être lui-même, se livrer à son initiative per* soimelte, faire le bien comme il le comprend. La règle n'a pas réglementé l'imprévu. Vous n'exposez pas votre vie par ordre, mais par entraînement
J'aorais vonlo, mon cher Sainte-Maure, partir pour ces belles missions; c'est là que mes goûts m'appelaient. Porter la civilisation chrétienne jus* qu'aux extrémités de la terre, arracher des pen-^ pies entiers au fétichisme, que cela me paraissait beau! Les supérieurs ne voulurent pas se rendre à ce désir. Je sentais en moi une soif d'bé^ roîsme et de périls inconnus. On prétendit que cette ardeur était trop naturelle et qu'elle ne pro*^
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Tenait pas de Fesprit de Diea. J'étais encore BOUS le joug de la langue ascétique; je crus que mes supérieurs connaissaient mieux que moi les mouvements de mon âme, qu'ils savaient y distinguer ce qui était l'œuvre de Ja grâce ou Fœuvre de la nature. Je me soumis sans murmurer à la volonté de mes maîtres. Je redemandai à être employé aux missions étrangères, il y a quelques années; alors un intérêt puissant, celui de ma tranquillité, de mon honneur d'homme et de prêtre, me commandait de fuir l'Europe. Cette fois, mon enfant, j'ai insisté, j'ai supplié; on m'a encore refusé avec une dureté impitoyahle. Je demandais plus que la vie du corps, c'était celle de l'âme que je voulais conserver. On me répondit que la grâce devait me suffire, et qu'avec la prière on résistait toujours à la tentation.
En disant ces mots, le Père de Montgazin mit sa tête entre ses deux mains, et resta quelque temps absorbé dans ses douloureuses réflexions. Je comprenais combien l'aveu qui lui restait à faire devait coûter cher à cet homme si éminent. J'étais pour lui un enfant, un inférieur; sa confiance m'honorait, mais je n'aurais pas voulu qu'elle fût pour lui une pénible humiliation.
— Père, lui dis- je, si vos souvenirs réveillent en vous trop de tristesses, n'achevez pas ce récit. Pour peu que votre dignité de prêtre et de supérieur doive souffrir, ne parlez pas; je sympathiserai à vos douleurs, sans en connaître Fé-
PAU I.UB9É **^ ftt
imim, et» qiieQeii x^n^a soient ^s ;Cap9iQ0, > fo^g ivliniew lût Je vous véi)ér,er,9i .toyji^ur^.
— Il eU oerl^in, me» e«f9i^, me rjépioodU le Pfèfie 4e jMontgazin, que, «aaa les étales circo^v^ Uf^Ms .^ui ûAt pmené la décpuv^te d'une p^riie de «en «lecrèl, je n'aurais f^ cru, malgré io^tp, Teflliiiae que votre caractère si loyal m'inspire;, devoir tous faire mes triées confidences. Vpup iU» /encore si jeune! ... A présent, vous en savez tn»p pour que je crajgue de vjOhs dire le r^t^. B y a uœ grande faute dans ma vie. Pourquoi cmodrais^je de vous en fa^re cKmaattre les çjr*- .^Boostances? Je vpus le replète, j'^i coiôfiaw^is dan^ la rectitude die votre jugement
w^ Ayez ^urjtojut confiance, jnon biep-aimp £ère« àsm mon affection pour yotus.
— Oui, ie crois à votre amitié. Et, ^rè^ avoir connu les orages 'de3 passions, on ai^ne à 4e re|io3er sur un seniUment imi cit qalm<^, dp^t on se peiMt mettre est .doute ni la sincérité i^i (a solidité.
Vous conuprendrez plus tard^ mon «enfant, 4|aa{id vous .«erez plus initié â la vie de Ja Co\Or l^gnie, qu'on n'avait pas e^i /moi un prédicateur i ^éloquence passionpée, ^ h yoix vibrante ^ sywpathiqujç, h la taille avanlageuse, et, disons^ ile, œ n'eiit pas vous ,qui m'acciuserez d'u^e ^ttipid^ yanité, doué d'une beauté physique a^e;B remarquable, trop remarquable .même, pour l'c^o- V0]|er A0 <HQrdre m Japmn ou d^s les SAlifudes n 6
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'du Nouveau Monde. Ajoutez à cela que je portais un des plus beaux noms du midi de la France. Les sauvages n'attachent aucun prix aux titres nobiliaires; mais, en France, cela produit toujours un certain effet que nos Pères apprécient La foule accorde trop de prix à tout ce qui est extérieur, pour qu'on néglige un moyen de l'entraîner. J'étais Tamorce qu'on lui jetait.
Je fus donc promu aux ordres sacrés à vingtquatre ans; à vingt-six ans j'étais prêtre, profès, Père Jésuite. On avait supprimé cinq années sur les dix-sept qu'on employé ordinairement à former non un homme, mais un automate. Je n'avais fait que passer par les cours de régence; je donnai plus de temps aux études théologiques, bien que je n'annonçasse pas de grandes dispositions pour les subtilités casuistiques.
En 1822, je fus envoyé à Paris. Vous étiez alors élève à Saint- Acheul; je vis quelque fois votre mère. Elle me parla de ses enfants, des inquiétudes que lui causait l'éducation peu religieuse que son fils aîné recevait au collège, de ses espérances pour son plus jeune fils. Elle me parla beaucoup de vous, de votre caractère si charmant, de votre précoce intelligence. Je soupçonnais bien dans tout cela un peu d'exagération maternelle, mais il n'en est pas moins vrai que je me trouvai tout disposé à vous aimer, quand les circonstances réunirent nous à Saint-Acheul.
Depuis près de quatre ans, les Jésuites pre-
PAR |.'amé ♦♦♦ 6S
naient part aux missions qui avaient été orga* nisées en France par l'abbé de Rauzan, prêtre «éculier.
M. Portails, en 1806, avait fait un rapport à rEmpereur sur^cette œuvre des missions. Napoléon P' en avait compris Fimportance et Tutilité, et avait accordé tout ce que son ministre demandait pour elle. Ces missions se faisaient sans bruit, sans mise en scène. Mais , sous la Restauration, le nombre des Mùstimnaîres de France se trouvant insuffisant, on prit nos Pères pour auxiliaires, et bientôt on les eut pour maîtres.
Bien que l'Ordre fût solennellement restauré par la bulle de Pie VII, nos Pères gardaient encore en France le nom de Pères de la Foi\ qu'ils avaient pris sous l'Empire; même dans les établissements qu'ils fondaient, séminaires, maisons d'éducation, ils ne semblaient être que des prêtres, séculiers placés sous la juridiction des évéques. On n'osait pas produire au grand jour ce Utre de Jésuites, objet de tant de répulsions. Associés à la Congrégation de M. de Rauzan, les Jésuites prennent le nom de Missionnaires de France; ils n*en veulent pas d'autre. — On dit que vous êtes Jésuites? — Nous Jésuites! Nous sommes Missionnaires de France, voilà tout
On se sauvait par l'équivoque.
Vous avez vu de ces missions dans votre enfance, mon cber Sainte-Maure. Vous vous rappelez cette pompeuse mise en scène, ces processions,
^ LE nidiHTe
iMH BiMels spkfiidides, étÏDo^iits de iannères^ qu'on élevait presque jusqu'à la voûte des teflaptes^ et auxquels on montait par des gradins garnisde ticbes tapfs et bordés de vases de Heurs. Vous vous rappelez ces trois cérémonies, à grand effet, en renouvellement des roeux du èâiptéme, 4e IV mende honorable au Saint -Sacretoient et de fa consécration à Marie. La mission, qui durait opdi^ flfan*eiiient <!e xinq t six «epaines, se terminait par une procession solemnelle avec bannières et orifiarames, et Ton faisait la plantation ^ ia' crois. Tout tela était théâtral, tout^ était combiné pour enlever son public; on Tenlevait -en effet, mais onne le retenait pas ; et snr mille ^u'douze t^nls hommes qui se présentaient à la comora- Tiion générale, il n'^y ^en avait pas dix, — ^en -detors de ceux dont la vie avait toujours été ctnré* tienne, — qur fissent leurs pàqnes Fannée 'Suivante.
— OpéfBdant, dis -je au Père de Montgïittii, 1res misiSfions faisaient quelque bien.
— Je^rois, mon enfant, qœ «otfs fafuons plus de mal que de bven. Les minees'résoltatsipie nous obtenions ne pouvaient compenser Tagitôlion "que notre présence rusait dafos les cilfés où nous arrivions, ^t la division que nous mettions êêm» les familles. Ce n'était pas la paix que nous apportions, maisia guerre", et, dans nos ^victoires, îa religion perdait 'bien plus qU'eBe ne 'gaglna^t. Qu'avions-^Bous fait? nous «vions 'galvanisé ^ifél*
PAR t:43mi *j^ 96t
qpMS àipeSi QW^e^ihld- foi^ loaiajBoivi ne 1«8 aifions pas reuBj^uëcilées: Nous mom bit Uop» et trof. fA^ L'c^fikEit cbréUeû. na revieiU pasdaqs luiepi^^ puldtipn area tan^ dfs rapidité ; c'est l'œuvre. ài| lamps.. ï^ jour où dous partions, on nom aiccoiBr pagoait ea cciant: Vivent Ua misjfionnairea l JimB ayums- ce iot^r-^là pour dous les. tFoi& quarts de la yi}le« Les plusi fougueux lihéi?aux. étaient, y^ BUS. à nos. sernions. On: avait, comjueocé d'abocd pai? jeil^Br dans VégUse; i|uelques pois fulminaiM^; nous étions habitués à cette mauvaise plaisanteiriei En voyant nos autels gigantesques^ on nous, çoo)^ parait à des saltinikanq^es^ et vraiment la cow^ paraison ne manquait pas d'una certaine justesse; eii64tite, s'il se trouvait parmi nous des Pèces^ quî ejussent un véritable» talent, et il y m avait, c^9 hovimes, houles d'abord,, subissaient pceaiyAe toua rentrainetnen) général ; nms tout cela était factice, et par cela même mauvais. C'était du cbarlaitar nisme religieux, et rien de plus. Quand on étajjt dégrisé, les baii3«s contre noua n'en devenaient que plud vivaces. On nous l'a bien- prouvé en 1828, en loous renvoyai^t, et en, 1830, en abattait les croix qu'on avait plantées devant nous avec deâ transports de joie.
A Brest, en 1819,. la population ne voulut point Bavs gardev. La mission commença le 24 ; le 28» Doa Pères furent obligés de quitter ta ville. C^ fut 9n grai»d scandale, mais je ne crois pa$ q/m lea ioUéréta de la religioi» m aient samS^rt,
En 1835, je pensais autrement qa'aujourdliuL Je fus envoyé en mission à Marseille avec quatorze de nos Pères. Là nous étions sûrs d'être bien accueillis: nous étions douze Jésuites et trois Mîaaionnmrea de France] c'est sous ce dernier V titre que nous étions tous désignés. Je préchais dans la cathédrale; et, bien que presque à mon début, la renommée avait jeté aux quatre vents que le Père de Montgazin était l'un des plus brillants orateurs de la Congrégation des Missions. Mon nom, si connu dans le Midi, avait aussi son prestige. Lorsque j'entrai au noviciat , je voulus renoncer à ces distinctions nobiliaires que je comprenais dans le monde, mais qu'un membre delà minima Societas me semblait devoir mépriser. Si l'égalité doit régner quelque part, c'est surtout dans une communauté. Dans mes lettres aux supérieurs je signais donc: Montgazin. On m'intima l'ordre de mettre cette particule à laquelle je ne tenais pas; il paraît qu'on y tenait pour moi.
Le jour de l'ouverture de la mission, je montai en chaire. Pour la première fois, j'avais à porter la parole devant nn grand auditoire, et j'étais un peu ému. Il ne m'était pas permis de choisir le sujet que je devais traiter; tout était réglé d'avance: il fallait ce jour-là parler sur les avantages de la mission. Heureusement j'étais convaincu alors que les Missionnaires de France, surtout si l'élément jésuite y dominait, devaient sauver l'autel. et le tr^ne. Je parlai avec chaleur,
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PAR hUmà ♦^ 8Z
et mon supcè^ fut complet J'eus le bon senf,' rare alors, de ne pas faire trop d'allusions poli-^ tiquer; je ne maudis Voltaire et Rousseau, et tous les philosophes du dix-huitième siècle, que deux fois dans le premier point de mon discours, une fois dans le second, et quatre dans la péroraison. Tous ceux que la curiosité seulement avait attirés dans la cathédrale convinrent que j'avais du talent et de la modération. — C'est hien dommage, ajoutaient'ils, que ce beau prédicateur ne se soit pas fait avocat Dans les causes criminelles, il eût attendri jusqu'aux gendarmes.
Le Provincial m'avait donné une lettre pour le marquis de Flaviac, qui demeurait à une lieue de Marseille, dans une délicieuse hastide située sur les bords de la Méditerranée. Le marquis était un vieillard de soixante-dix ans, qui ne pa> raissait pas en avoir plus de cinquante: il avait conservé toutes ses dents, et ses cheveux commençaient à peine à blanchir. Sec et nerveux, il avait toute l'agilité d'un jeune homme, et il montait à cheval comme à l'époque où il était colonel des mousquetaires de la Reine. Il semblait que le temps se fût arrêté pour lui; Son intelligence n'avait pas non plus vieilli. Le marquis était bien loin d'être un homme supérieur, mais il avait cet esprit que donne l'usage du monde, et toute la vivacité méridionale. II avait été élevé par les Jésuites. A seize ans, le jeune marquis entra au service; à vingt-deux ans, il avait eu des mat-
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tfës^s; dbs dettes et deâ dît«ls. Il ge mariai une jeuttVî fille dont il étbit detetitt pttssiomiéaient âfnorui'euï; elle avait de Itf oaîitôaAee «t det I0 fdrtuné. Le& pureâts â'étsdeni? d'afboni' offiodé» à son iDafriage aréc le. lâelr^ûîi^; ififafîs rmtertenfiîciil Sxsti Père,, ancien préfet dés étudies d'à ai«r<|ttîii et qtir a^ait eom^erVé pour le jeuû6 foU, coaniié il l'a^ppela^, une affection très-vivte; let*a toutMi W difficaltés.
Le marquis de Flaviac ilit »ii assez bon marî^ l'aiiiMtion calma ce qui restait' d'exabérance de passions en lui. II fit, cofnitte on le disait alors, grant^e figure à la cour, et sa femme obânt une îilace dans la maison de Mesdames, tanfes dtf roi.
Lorsque le mouvement de 1789 se pfoéaisM, le inarquis en fut un dés plus violentu adverâttî' fes; et il étaigra avec sa femme de* la fin de 1790-
La bulle dé Clément XIV, qui supprimait la Compagnie de Jésus, semblait avoir porté mol oMp fitiortel au parti qui avait constamment travaillé â la faire rappeler en France. Il n'en fert pa» sliîââi. On espéra dans un nouveau pontificat: Pié ▼I fut nommé Pape en 1776; on le siavait favo-* rlable aux Jésuites, et les intrigues 'recommencéi^ent. Le jeune marquis de Flaviad fu< un ^^ agents les plus actifs du parti qtri soutenait à lu cour les intérêts des Jésuites. Sa femme, méri-' dionale comme lui, dévote jusqu'au fanatisme, el 4ui savait très^bien qu'elle devait au Père P...« «1 son mariage et la position qu'elk occupait à te
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tfop<fcire quand il s^dgisBait des intérêts d« l'Ordre. • L«f jeansf roi Louis XVi airaît un cerimt pefi-* ciMh peuir le rétaMissement des^ Jésuites; son f^re- le» avait protégés. La reine, au contraire, idète à* la^ politique de M. de Choiseui'; et se souymami <q»« sa* tnère Marie-Thérèse avait donticf sw^saeiilfiiient à la suppression de la Compagnie; toil ài la télé do parti, anti-iésnite. Ce fut êë sa pm une impradenee. Le parti jésuitie de la coor, qm atait son centre chez Mesdames, tante» du roi, fut Tantagomste de Mme-Anloi^ nette, et les premières calomnies débitée» contre eMe sertirent des sarkms de» Hlles' de Louis XV.
Le marquis de Flariac était, de tous les affilié» à la ScK^iété de Jésus, certainement le plus zélé. *
— Comment 1 dis-je au Père de Hontgazin, • est-ce que von» eroyez aux Jésuites laïques?
— « Vous douiez de lear existence t
— Oui, et J'ai toujours pensé que la Congrégation et les Jésuites de robe courte étaient mi épomFantâit dont Topposition se servait, sous la Rest«vration, pour effrayer les crédules et le» 'niai».
-— C'est ce que nous disons, nous autres Jésuite», men eher enfant, bien que, dans d'autres eît^coAelanees, nous ne fassions pas difficolté d'àvoner Vexfstence de la Congrégation. On l'a proclamée, sens la Restauration même, à la Chambre dee député». A présent, nous soutenons que c*'est
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un miyUie» Mm la Congrégation «i ka JénaUea
de robe courte sont ai peu une in?entioa du libéralisme, qu'au 7 mai 1764, à la aéaace du Parlement de Besançon, toutes les Chambres assemblées, il fut dit „que ceux qui font partie de la Congrégation dite de fneaeùura, —^ il y en avait une autre dite (tartisana, — ne pourraient prendre part aux délibérations dans une affaire concernant les Jésuites, parce que ces Congrégations étaient immédiatement soumises au Général et aux autres supérieurs de la Société, et que par conséquent la cause des Jésuites était celle de la Congrégation ck messieursj*
Déjà en 1772,' dans le même Parlement, on avait interpellé le conseiller Quéroy, qui demandait à ne pas prendre part à la délibération dans une affaire concernant la Compagnie, en lui disant: „Êtes-vous un Jésuite de robe courte P' Vous voyez que le mot est ancien, et que ces libéraux, contre lesquels nous avons tant déblatéré et qui nous le rendaient bien, n'en sont pas les inventeurs.
Les membres de la Congrégation, car je veux achever de vous éclairer là-dessus, sont liés d'intérêts avec la Société de Jésus. Us dépendent du Général, et ne doivent avoir pour confesseurs que ceux de la Société, ou bien ceux qui sont désignés par elle. Hais, outre cette Congrégation mère et une inûnité de petites Gongrégationa particulières qui se l'attachent à l'Ordre à diffé-
PAR L'aMB ♦♦♦ 91
renfs degrés, 3 y a les affUiés^ et ce sont tt sortoDt ceux qui doivent être désignés sons le nom de Jésuites de robe courte. Le vieux mar* quis de Fiaviac.est un de ceux-*là.
Les affiliés s'engagent par serment à soote* nîr rOrdre et à lui rendre tous les bons offices qui seront en leur pouvoir; ils font au Grénéral le fXBu simple d'obéissance. De son côté, l'Ordre s'engage à les protéger, à les aider dans toutes les circonstances où eux et tous ceux qui leur appartiennent pourraient en avoir besoin. Le» affiliés portent toujours sur eux un scapulaire; la forme, la couleur, l'étoffe est la même pour tous.
Le marquis de Flaviac revint en France, avanC même la publication du décret qui autorisait les émigrés à rentrer dans leur patrie. Il fit élever son fils, le jeune comte de Flaviac, par les Pères de la Foi. C'est sous ce nom que se cachaient alors les Jésuites. Quelque temps après la rentrée des Bourbons, le comte de Flaviac entra dans la diplomatie, et, tout en servant les inté* rets de la France, il rendit aux Jésuites d'éminents services. Les Flaviac nous étaient donc et nous sont encore tout dévoués. C'est une tradition de famille. Le jeune comte, élevé par nos Pères, a été marié par eux à une riche héritière d'une des plus nobles familles du Languedoc, celle des Salméron; elle n'est pas moins dévouée à notre Société que ce^e des Flaviac.
9X LE JÉtUtTE:.. '
0» peut dire 'que, 4(9)iii»; 1« fod^oltoiit .dei POrdre, il y a eu une alliance étroite contrariée' entre tes fil» d'Ignace de Loyak et les* Flaviae el les Salméron. Ces derniers^ d'ekrigine cssptvgnolet, soat, dîsen^4fe, de la lafaillfi d'Alpbense Salméron, Futt de& compagnons de saint Ignaecu
Defiuis. le niariàge de son filg, le vieux marque de Flaviae a quitté Paris. Ses hien& avaient été vendus pendant la Révolution; il en radieCa la plus grande partie, et à la piaee oè s'ékvait autrefois le château féodal, il il bâtie une élégante bastide entourée de trois côtés de platanes* de tamarins et de vieux mûrieta aux fonnea. bizarrement contournées, et puis, au midi, de la Méditernaiée.
Le lendemain de Toviverture die la misaido, jfaHat chez, le marqnis. Je n'ai pasi besoin de vous ^Nre, mon eher Sainte-Maure, que je fus admirablement reçu. Ce ne fut pas parce que les Mointgasin avaient eu des aUiaHhce& au dourième siècle avec les Flaviac, et. poartant, aux yeux du marquis, cela avait bien sa valeur; ce ne fut pas parce que j'étais prêtre, et que ce titre me donnait droit aux égards d'un honuiie aussi profondément religieux que l'était BL de Flaviac, ce fut surtout parce que j'étais Jésuite; et, soit dit en passant, mon cîter ami, un curé de paroisse est souvent reçu dans de noUes maisons avec un laisaer-aller , un sans-*façon qui frise l'impertincooe, tandis qu'uni rcËgièun* quel
ipi'M ^MÎt , eêt 'toujours l'objist de la dtférencp Ja ^s respectueuse. H semble que la soiutane icourtée du Jésuite , 'OO les sandales du capuoin jaient €B -soi uoe -veptu 'qui oonmande «m fronts les plus altiers de s'incliner.
Après les compliments d'usagé ew mon âoquent discotira 4le la veille, le marquis de Fiavia€ me dit:
— J'espère bien, malgré mes soiiante-douze ans, ne pas manquer un des exercices de cette sainte mission. J'ai de bons chevaux, ils me conduisent dans vingt minutes à Marseille ; cet exercice répété deux fois par jour me sera, je le crois, très-salutaire. Âh! mon cber Père, à mon %e, il est temps de songer sérieusemenft à^^son salut. A la vérité, je compte sur la promesse que Dieu a faite à 'l'un des fondateurs de votre Ordre, saint François de Borgia, que, pendaitt trois £ents ans, lous «ceux qui auront appartenu à l'Ordre et qui y auront persévéré jusqu'à la fin, seront sûrs de leur salut, et vous savez que j'appartiens à votre sainte Compagnie par V^ffiliation.
J'interrompis le Père deMontgazin et je lui dis:
— &0rait-il vrai que saint François de Borgia ait eu «qdtte révélation ?
— Je ne taaîs ipas, nw dit en souriant leiPêiie, si François de Borgia a eu une révélation de ee genre, ou si.ison .oen»au, «vreicilé par le jeûne
94 LE iisonm
•et par les macérations, a rêvé quelque chose de jseroblable; je crois que Dieu veut sauver toutes ses créatures, et ce bail de trois cents ans passé avec la Compagnie de Jésus me parait, je Tavoue, très-suspect Il continua:
— Pendant le temps que je restai à Mai^ seille, je sus que le marquis, confiant sans doute dans la promesse faite au saint Jésuite, se permettait quelques retours aux erreurs de sa jeunesse. J'aime à croire que la mission l'aura converti.
— Je vous devrai, mes Pères, me dit-il, une visite des plus agréables pour moi, celle de ma bell^fille , la comtesse de Flaviac. Vous savez qu'elle est de la famille de votre glorieux Alphonse Salméron. Aussi les fils aînés des Salméron portent-ils toujours le nom d'Alphonse, et les filles aînées celui d'Âlphonsine. Hélas! c'est encore une noble famille qui s'éteint. Ma bellefille est la dernière descendante des Salméron, comme mon fils est le dernier descendant de la branche aînée des Flaviac II ne reste plus de ce nom qu'un de mes neveux, charmant garçon s'il en Jut, mais malheureusement un peu entiché de la philosophie moderne. J'aime encore mieux cela que s'il était janséniste. Voltaire, Rousseau, Diderot nous ont fait moins de mal que les Jansénistes.
Voyez-vous, mon cher Père, continua le mar-
PAR t'ilttB ♦*♦ 95
qois, je serais le {dus heureox des hommes, ssms la crainte de voir s'éteindre le nom des Flavia<% Mon neveu est marié depuis dix ans, et il n'a qu'un fils; et ma belte-fiile, di^puis cinq ans qu'elle est mariée, n'a pas encore d'enfants. Deux fois oos espérances ont été déçues. Cest là un grand chagrin pour moi. Un si beau nom! reposer tout entier sur la tête d'un enfant de six ans, c'est déplorable!
Je l'avoue, la désolation du vieux marquis me touchait médiocrement. Je lui remis la lettre du Provincial et je me retirai.
Quand vous prêcherez, mon cher enfant, et vous serez, je crois, une des gloires de notre Compagnie comme orateur, vous vous apercevrez bientôt qu'il s'établit entre le prédicateur, surtout s'il improvise, et son auditoire, des rapports tels que rien ne lui échappe dès impressions produites par sa parole. Les improvisateurs trouvent, dans cette rapide étude des dispositions plus ou moins favorables de leur public, l'élan qui leur est nécessaire. Un courant d'idées s'établk entre celui qui parle et ceux qui écoutent; on donne et l'on reçoit Le prédicateur comprend jusqu'où il peut aller, le point au contraire où il doit s'arrêter. Quant à moi, un geste, un regard, un mouvement de tête, un sourire, rien ne m'échappait; tout avait sa signification. Moi, le moins clairvoyant de tous les hommes, je devinais alors les plus intimes pensées de ceux qui m'écou-
86 ix we]iT»
taieot, et j'ai surp^i» .aioat des aeerete gui in^ m'ont jamais élié rovéléi» que Jà«
Le surkademain du jour de ma • vÎMte jn marquis de Flaviac, ye devaû» prêcher le iSQÎ|c. }«?ég^ise était Apleudidement «éolaivée^ la foule coin<- ^cte. DaBS le côté réservé aux faommea Je ^n»- 4Mmnu8 le manquis de Flaviac.
Au premier rang des chaises placées derrière le chœur de cantiques , et presque en .feoe de la 4^haire, j'aper^çus une femme que je u-avais certes |ias vue aux exercices précédents. L'élégance « la richesse de sa parure la rendaient trop pemar- ^uable pour qu'il fût possible de passer iaaperçue. La pensée me vint que ce devait être la beUe- £Ue du a>ac4|ui8 de Flaviac. Que.m'impcortait fcela? JEU^n ^ans doute: c'était un sentiment de i^m^ curiosité que j'éprouvsôs.; il ne pouvait y «avoir j^ien de |>lus^ et je ne mfexpliquais pas .pourquoi Je me sentais troublé. Je voulus réagir -oDOln» :mov-méme: je cherchai des torts à cette incoonuey •qjyielle qu'elle fût; Je trouvais qu'il élait ridicule d'étaler idans Mne ^lise un tel luxe de vetours» de plumes et de dentelles; et je ,me promis de fdonner, à l'ocicasion, une bonne Jeçon à cies .femmes du monde qui ,ne viennent dans le itemple idu Seigneur .que pour attirer les r^egards |wr ua Ju&e extravagant. Je ne «m'étais jamais senti de JtAUe» dispositions au ftigopisme, ot tout cela à ^r/9po8 de œtte femme dont je n'avais fas «encop» .TU ies tnaîl^.
PAR l'abbé ♦*♦ 97
La comtesse de Flaviac.
Le cantique d'invocation au Saint-Esprit était terminé. Quelques notes jetées çà et là avaient dominé parfois la voix des chanteuses, notes fraîches, pures et sans le moindre accent marseillais. C'était bien Tétrangère qui avait mêlé sa voix à celle des jeunes Provençales. Mais cette étrangère était-elle la comtesse de Flaviac, Alphonsine de Salméron? Pourquoi désirais-je savoir cela?
Les Marseillais ne possèdent pas le sens musical comme les Toulousains. Leur accent est plus énergique qu'harmonieux. Notre chœur de cantiques laissait beaucoup à désirer pour des oreilles délicates, et je n'étais pas le seul sur lequel la belle voix, qui semblait ne s'être fait entendre que pour se faire désirer, eût produit un effet électrique.
Quand l'étrangère se fut assise pour entendre le prédicateur, elle se trouva en face de moi, et je ne pus m'empêcher de jeter sur elle un regard de curiosité presque anxieuse. Si, avant que je l'eusse vu, on m'eût demandé: Cette femme est-elle belle? je crois que j'aurais répondu afn 7
firmativement. Et je fus très-surpris de ne la trouver pas même jolie. Ce n'était pas là cette pureté de lignes, cette beauté placide et chaste que j'avais si souvent admirée dans les chefsd'œuvre de l'art antique, ni l'éclat, ni la fraîcheur de coloris, ni le sensualisme des figures de femmes peintes par Raphaël et par Rubens; enowe. moins y trouvais-j^ la candeur, Ip naïveté de o^Ues du Giotto et de Fra Angelico. ËIJI^ ne pq^çiiU)lait en ri^n aux différeoits types qi^^ ^ m'étaiâ fait àe la beauté de la femme. Elle était^ petite et mince, les Vaits d« son visage étaient^ irf'égulijeira, les contours en étaient amaigris.; elle étail paie; son teint, mat et légéiiement brun, Fj^elait siQn origine, espagnole» ]>Ioq, elle n'était pas belle. Mais elle avait je ne sais quoij 4V tP9Jii^e. <|ui surprenait au premier pegajrd qvi'on jetait sui) elle, et qui attii7£^it ensuite. \ï sembl^ijt qu'il y eut là on inconnu. S^s yeus nqirs, eatourés d'un cercle bistré, avaiti^nt uH'. écls^t extraordinaire. Il y avait dans son regai:d je n^ saia quoi de profond et de passiionné, qu«lq>ii^ cUosi^ d'iad^éfinissable.
J'avais eu occasion de rencontr^ir deu£ ou tcois fois des femmes dont l'admirablie beaiit-é* rappeiait les chefs-d'œurvre de la peintiure eU d^ la statiuaire. Je les avai» admiréesi Q^^ aj^tÂJ^te^ et. j'av^ais même ressenti quei^^ie. surprise de nlav^vp^ p«^^ eaceia, éprouvé ï» pJusdég^r triOHbi^ de^.sens.. Cornoofiot oie senai^-je- d^fié do mpï-mmp qq* i^eir
PAR l'abbé ♦*♦ 99
gardant avec o&e eertaine curiosité cette petke femme brune et maigre, que yavais d'abord pres^ que ti^ouvée laide? Pourquoi sentaia-je son regard fixé sur moi, même quand le mien se portait du côté opposé où elle était? Par quelle fascination mes yeux revenaient-ils chercher les siens? Pourquoi ce trouble étrange?
Nos cérémonies avaient toujours lieu le soir,, et bien que l'église fût très-éclairée, la lueur des lampes et des cierges ne se projetait pas également partout. Le visage de cette jeune femme,^ sur lequel mon attention se portait malgré moi, m'apparaissait baigné de lumières, et son regard ardent cherchait mon regard. Quelquefois un léger mouvement de tête faisait rentrer ses traits dansl'ombre; mais ses yeux, ses yeux dont je n'ai jamais vu, dont on ne verra jamais les semblables,, brillaient dans cette ombre. Je voulais éviter ces yeux fascinateurs , je ne le pouvais pas. Ce^ pendant vous n'auriez pas cru, en m'entendant prêcher, que j'étais en proie à une véritable htallucination. Il y avait en moi un dualisme trèsmarqué , et dont )e me rendais compte , tout en le subissant: d'un côté, l'orateur maitre de son sujet, et de l'autre, l'homme suivant, dans une dêa cases de son cerveau, lesi différentes phases d'un rêve fatigant, sans .pouvoir s'éveiller.
J« pricheâs ce jour-là sut les peines éternels les de l'enfer. J'étais alorS' saturé de toutes.- les» idéfia da moy«eii âge^ je. les» avais adoptées;, et e'é^--
tait en raison d'une sincère conviction que je me complaisais dans les tableaux terribles des tortures imposées, pendant toute l'éternité, par le Dieu infiniment miséricordieux, à des créatures pécheresses, parce que toute créature est faible. Je voyais frémir tout mon auditoire, au récit de ces supplices inouïs, que je me déclarais pourtant impuissant à rendre. Elle, l'étrangère, ne frémissait pas. Elle ne perdait pas une seule de mes paroles, j'en étais bien sûr ; mais je les voyais glisser sur cette âme sans la pénétrer. Ces tortures des damnés, que je n'avais jamais encore représentées sous des couleurs si effrayantes, sur lesquelles j'avais concentré les sombres imaginations du Dante et les rêveries monstrueuses des théologiens de toutes les religions, ne me paraissaient pas devoir ébranler une seule des fibres nerveuses de cette femme. Il y eut un moment où elle devint, pour moi, tout mon auditoire, où je ne préchai plus que pour elle. Je voulais la dompter, lui arracher un signe d'effroi de ces rigueurs éternellement vengeresses. Je voulais l'attendrir au récit des douloureuses angoisses d'une âme séparée par le péché de tout ce qu'elle a aimé sur la terre, qui voit son époux et ses enfants dans le sein d'Abraham, qui tend ses bras vers eux et se tord dans l'agonie d'un incommensurable désespoir, à la pensée de ne pouvoir jamaiis, jamais, se réunir à eux. Elle ne frémissait pas ; elle ne pleurait pas. J'avais pourtant un succès de larmes et de san-
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glots, comme jamais prédicateur n'en a obtenu. L'imagination brûlante des Provençales se complaisait dans ces lamentables amplifications; plus que toutes les autres femmes, elles sont avides d'émotions. Mais elle, que Je voyais là devant moi, elle n'était donc pas femme! Je ne pouvais m'expliquer cette insensibilité quand il s'agissait d'un des dogmes les plus terribles de la religion chrétienne.
Je descendis de chaire. Il y eut, à la fin de ma péroraison, un murmure d'applaudissements que la majesté du saint lieu putseule contenir. Je crois qu'en effet je n'avais jamais si bien prêché. Aujourd'hui je trouve mon discours absurde; mais enfin, le genre admis une fois, j'avais dominé mon auditoire, elle exceptée. Ce jour-là, j'avais désiré un seul succès et je ne l'avais pas obtenu. Qui sait? me disais-je, peut-être me trouvet-elle médiocre, ou du moins fort au-dessous de ma réputation?
Après avoir pris un moment de repos, bien qu'encore inondé de sueur, je rentrai dans l'église et je me plaçai dans une stalle du chœur , d'où je -pouvais voir ce qui se passait dans la nef.
On donna, selon l'usage, la bénédiction, et l'on chanta un cantique. Ce cantique rappelait le sujet qui venait d'être traité: l'enfer. Tout le monde restait à sa place. Cette voix merveilleuse qui n'avait vibré qu'un instant, on espérait l'entendre encore. Ce fut en vain. Le cantique est très-long et,
floît dit en passant, très-stupîde. Après les presiolères strophes, la fouie, trompée dans son attente, s'écoula lentement, et il ne resta bientôt plus dans l'église que les chanteuses et quelques dévotes Mea déterminées à rester jusqu'à la fermeture des portes. Elle était toujours là, à genoux, immobile, la tête daos «es deux mains. On commençait le dernier verset du cantique. Alors relevant sa tète, elle mêla sa voix à celle des chanteuses, ou plut^ elle chanta seule, car toutes s'arrêtèrent pour mieux l'écouter, avec une passion, un accent de douleur impossible à rendre. Les mots: Hélas 1 Aâas! surtout furent accentués avec une telle énergie de désespoir lugubre, que tous ceux qui étaient encore là frémirent. Cette voix, n'était-ce pas celle d'une de ces âmes que j'avais évoquées dans ma péroraison, et qui venait, comme je l'en avais conjurée, donner aux pécheurs un dernier avertissement?
Je n'étais pas loin de le croire moi-même.
En sortant de l'église, je me dirigeai du côté du port. La froide brise de la mer passait sur mon front brûlant. Le calme revenait dans mon âme, et à mesure que la réaction se faisait; je tie comprenais plus comment j'avais pu me laisser impressionner ainsi. Ce fut pour moi l'occaision de profondes réflexions philosophiques sur ce pauvre cœur humain, sur cette intelligence dont nous sommes si fiers. Je jetai la sonde de l'analyse dans ces abîmes plus profonds que cette mer mugi»-.
PAR L'ABfeÉ *♦* 103
ifàni à nve» pleÛB, H je Centrai che% moi, ^m avoir trouvé le preiniet' mot de t;es «lystèreia. M^ib la boklia^ nature m'envoya un sommeil réparateur «, avec hii, Totiblî.
Le leiid^niaili, f avais uiib de ces mlgraities 'qàè vùaé Mtfe ctdnrtàifeàez, et je Fus deux jou^s sans paraître aux exefcicfes diô la ïnission.
Je logeais à l'évêché, et j^avais un salon où je recevais les visites beaucoup trop nombreuses qui m^ârrivàient. Je coiifèssàis les hommes dails ma chambre.
Mon indisposition avait été la nouvelle du monde dévot de Marseille. On déposa chez moi plusieurs cartes ; je lus sur une d'elles le nom du marquis de Flaviac, sur une autre celui de la comtesse À. de Flaviac.
Elle était donc bien à Marseille^ et c'était bien elle que j'avais vue à l'église.
Ces deux jourè de réctusidti m'avaient été utiles; j'étais sûr que l'étrange impression que j'avais reçue ne se renouvellerait pas, du ôioins avec la même intensité. J'allai à là cathédrale; je niontai en chaire; mais je n'aperçus pas là seule personne que mes yeux cherchaient malgré moi. Sa voix ne se mêla pas à celle de nos choristes. Je me sentis plus à l'aise en ne la voyant pas dans l'église. Peut-être y avail-il tiii regret tnélé k cette satisfaction!
Le letldeinaiti, j'atdis ëhez moi difféi^èntës pëN
sonnes de Marseille. On annonça le marquis de Flaviac et la comtesse de Flaviac.
C'était bien elle que j'avais vue! C'était bien ce beau regard, ces yeux si doux et si arderits et dont l'expression n'était jamais la même; N«n^ cette femme n'était pas belle; mais je comprenais qu'il y a une fascination plus puissante que celle de la beauté : c'est celle dont on subit rempire sans pouvoir se l'expliquer, celle qui tient à la physionomie, au regard, au sourire, au timbre de la voix.
Madame de Flaviac avait tout l'usage et tout l'aplomb d'une femme du monde, et, pendant le petit nombre d'instants que dura sa visite, je reconnus qu'elle avait vraiment un esprit supérieur, beaucoup 'de naturel, de la vivacité et de la gaieté dans le caractère.
En partant, elle me remit une lettre du Provincial de notre maison de Paris et une autre du Père Mauguin. L'heure où je devais prêcher était venue ; tout le monde se retira.
Resté seul, j'ouvris les lettres; mais il y en avait une troisième placée entre les deux autres. L'adresse de celle-ci était d'une petite écriture fine, serrée, régulière, d'une écriture de femme,
J'ouvris cette lettre; elle ne contenait que six lignes:
„Mon Père, j'ai besoin de conseils, et je ne puis en demander qu'à vous. Seul, vous m'in-
spîrez une confiance absolue, sans réserve. Vous seul pouvez lire dans cette âme que personne ne saurait comprendre. Je passe souriante au milieu du monde; il ne voit que les apparences, ia position brillante que j'occupe. 11 me proclame heureuse entre les plus heureuses, et moi je souffre, je souffre à en mourir! Mon Père, laissez-moi venir à vous. Seul, vous pouvez me sauver...
„Alphonsine."
Ce billet m'impressionna 'péniblement. Je le jetai presque avec colère sur ma table, yoilà encore, me dis-je, une de ces histoires de femme du monde, comme j'en ai tant entendu depuis trois ans que je suis dans le ministère, qu'elle veut me raconter. Elles sont toutes comme cela! Dieu a donné à celle-ci la naissance, la fortune, l'amour de son mari, l'estime de sa famille, la beauté, oui, la beauté, car, si elle n'a pas la beauté de convention, elle en a une qui n'appartient qu'à elle, et qui est mille fois préférable à celle que les peintres mettent sur leurs toiles, et que les statuaires donnent au marbre; et cette femrne se croit malheureuse î elle a sans doute au cœur une passion adultère.
Cette pensée me fit frémir. La jalousie venait de me mordre au cœur. Je ne voulus pas me l'avouer, et je me dis que c'était l'indignation qui me faisait monter le sang à la tête.
106 LB JBSbiTB
Je répofidis ImmédiaCetiieiit:
^Madame,
,^e suis à mon confes6i6&fial de sept heures du matin à dix heures, et» dans Tàprès^midi, à^ deux heures à quatre heures. Vous m'y trou^ Terez, toujours prêt à vous donner les conseils que vous réclamez.
„Agréez, etc.
„De Montgazdî.'*
Je me rendis à Téglise, sans songer à ouvrir les lettres du Père Provincial et du iPère Mau* guin. En montant en chaire, je parcourus la nef du regard; madame de Flaviac n'y était pas.
En rentrant chez moi, je vis sur ma table les lettres oubliées et je les ouvris, bans celle du Provincial, je trouvai la recommandation expresse d'avoir les plus grands égards pour 1* Comtesse de Flaviac.
„Sa famille, je ne devais pas iS'gnorer, étail toute dévouée à notre Ordre, et la comtesse par elle-même était digne du plus vif intérêt. Depuis cinq ans qu'elle était dans le monde, elle avait conservé une réputation intacte. A la vérité, elle laissait un peu à désirer sous le rapport des sen^ timents religieux. Sans doute elle avait la foi* elle accomplissait régulièrement ses devoirs dé catholique; elle allait même au delà) mais ett^ manquait de piétés Ell« avait bédoin d^étre dirigée
PAR l'abbé *** 107
^n point dé vue d« la vie itïtérieure, dont elle n'avait pas la moindre idée. Elle n'avait pas en* eore en de directeur. Son oonfesseur était un ancien vicaire, resté à Paris pendant la Révolu* tion. Il avait montré un gi'and zèle tî beaucoup de courage; il a?ail cent fois exposé sa vie pour donner les derniers sacrements aux mourante. Ceci est très-beau sans doute; mais il faut bien Bvouer que cela ne suffît pas pour diriger les âmes dans la voie de la perfection. Celui-ci, comme les neuf dixièmes des prêtres séculiers, n'y entend absolument rien. CeS bons curés au* raient besoin de méditer et de faire et i*efaire les exercices spirituels de notre Père saint Ignace. C'est à quoi ils ne pensent pas; les travaux du ministère les absorbent, et ils n'ont pas le temps de devenir des hommes d'oraison. Ils conduisent leurs ouailles au ciel tant bien que mal par les voies communes. Cela peut encore suffire pour des pénitentes appartenant aux classes laborieuses de la société. Cela ne suffît pas pour celles qui se trouvent, soit par la naissance, soit par la for* tune, aux sommités de l'échelle sociale: elles sont plus exposées que les autres. La comtesse de Fiaviac a dans le monde une réputation de jolie femme, elle est à la mode: son esprit vif, brillant, mais un peu caustique, lui fait des admirateurs et des ennemis. Son mari, attaché à une ambassade, est souvent séparé d'elle. La position peut donc avoir ses moments difficiles. Je l'ai
pressenti, quand elle est venue m'annoncer qu'au lieu d'aller rejoindre son mari à B...,- elle voulait aller à Marseille suivre les exercices de la mission. Elle était sûre en cela de faire le bonheur de son beau-père; et, par la même occasion, ajouta-t-elle en niant, je pourrais bien me convertir.
„ — Ne traitez pas si légèrement une chose sérieuse, lui ai-je dit, et croyez-moi, puisque vous n'aurez pas là votre confesseur ordinaire, le digne curé de Saint-Merri, adressez-vous à un des Pères de la mission, et faites une bonne confession générale.
„ — Et à quel Père me conseillez-vous de m'adresser? me répondit la comtesse.
„Cher Père de Montgazin, ce n'est pas vous que je désignai; ce fut le Père Quéroy, un des religieux, vous le savez, des plus intérieurs de notre Compagnie.
„ — Oh ! pour celui-là, je n'en veux pas ! dit la comtesse. Il est affreux ce bon Père, et puis je l'ai entendu prêcher; il n'est pas du tout éloquent, et je vous préviens que, pour faire de moi une sainte, il faudra beaucoup, mais beaucoup d'éloquence. Pourquoi ne me conseillez-vous pas de m'adresser au Père de Montgazin? On dit que sa parole a tant de puissance qu'il n'y a pas de Madeleine qu'elle ne puisse envoyer pleurer ses péchés dans le désert de la Sainte-Baume?
„Je ne suis pas une Madeleine, continua-t-elle ;
PAR l'abbé **♦ 109
je ne veux pas être envoyée au désert Mais j'ai entendu une fois à Paris le Père de Montgazin. Malheureusement j'arrivai trop tard ; je me plaçai mal, je voyais à peine, et beaucoup de paroles étaient perdues pour moi. Mais quelle voix harmonieuse! Quel accent entraînant! Je comprends qu'on ne résiste pas à cela, et, s'il est au confessionnal ce qu'il est dans la chaire, je crois que je pourrais devenir, sinon une sainte, je ne pense pas encore à cela, au moins une chrétienne fervente."
„Dieu se sert de tous les moyens. Je ne contrariai pas l'attrait qui entraînait vers vous madame de Flaviac, bien que j'eusse préféré pour elle le Père Quéroy.
„ — Eh bien! soit,. lui dis-je, prenez pour directeur le Père de Montgazin.
„ — Mais voudra-l-il causer avec moi, avant de m*entendre en confession?
„ — Cela se peut; on cause au confessionnal.
„ — Allons donc! causer à genoux, entre ces affreuses planches où l'on étouffe; cela n'est pas possible! Cet aspect seul éteint l'imagination.
„— Il n'y a peut-être pas grand mal à cela. Mais voyez comme Dieu aplanit même les plus légers obstacles devant les âmes qu'il veut tout .à luL Ici vous ne pourriez voir le Père de Montgazin qu'au parloir commun à tous les religieux, et, l'heure des visites étant pour tous la même, ce parloir est souvent encombré. A Marseille, le
Père, a un appartement où. il reçok w» visites, et la convenance seule règle les heures où il doit recevoir ; il lui sera facile de vous accorder <|«eLques instants pour commencer l'œuvre de la conversion d'une cbrétienne qui jusque-là n'a pa& essayé d'atteindre la perfectioa à laquelle elle est
„ — Mais on dit qu'il est très-difficile à aborder, le Père de Montgazia; on lui prête niême un propos peu aimable.
„ — Quel propos?
„ — Je n'aime pas à perdre mon temps avec les femmes.
„ — Le fait est qu'il est très-occupé. Mais soyez sûre qu'à Marseille il vous recevra; je vousdonnerai une lettre pour lui.
„ — Merci; avec ce passe-port je puis tout espérer."
„Voilà, cher Père, ce que vous deviez savoir. J'ai dû vous reproduire ce long entretien, pour que vous soyez bien au courant de tout Rendez la comtesse solidement pieuse. Jetez-la dans les pratiques de la dévotion. Qu'elle prenne le scapulaire! Qu'elle soit de quelques-unes de nos Congrégations! cela est essentiel. Je sais que viQus n'attachez pas assez de prix, à ces petits moyens. Apprenez-le,, c'est par là que Ton retient les femmes. Celle-^ci a l!âme généreuse; elle aime l!Ordre. Elle n'a pas d'enfants; peut-être, a'en aura^t-eUe jamais. Elle a une. grande £or-
PAR h'àSBé *** 111
Uine; qu^elle sache en> faire un noble et saint iisage! En ^ésence du bien qu'on a à réaliser^ Içfi ressources sojst insuffisantes. Arrachons à la mondanité quelque peu de cet or qu'on prodigue follement pour elle, et que 1^ riches apprennent par nous qu'ils ne sont que les dispensateurs de ces trésors qui leur sont confiés.
,J.'e8père que vous vous pénétrerez du sens de ma lettre, et que vous agirez en eonséqnence.'^
Telle était la teneur de cette longue épitre. Sans le vouloir, je me trouvais en contravention avec les ordres qui m'étaient donnés sous forme de conseils. Je ne m'en repentais pas ; je croyais avoi? agi selon toutes les.. règles de la prudence.
Pendant djeux jours j'attjendis en vain la com-v te^e à moa conlessionnal. Peut-être , sachant à peu* près ce que le Provincial m'avait écrit, étaiteUe blessée- de la manière dont j'avais répondu à sa. missive.
Jet me décidai à écrire au Provincial, à luii raconter tout ce qui s'était passé et à prendre ses. ordres. Vous en ferez l'expérience, mon cher enfant; du moment que la Société attache un intérêt personnel à une affaire, celui qui en est chargé doit renoncer à toute' initiative. 11 faut qu'il suive le mouvement qui lui est imprimé.
C'était {'obéissance aveugle qui m'était prescrite; elle ne me permettait pas de commenter ces ordres, d'examiner s'ils étaient ou non con-
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traires aux lois de la prudence et même de la délicatesse, du moins quant à Tallusion faite à la fortune des Flaviac. Le sens de la lettre était clair; Je devais m'en pénétrer, mais non le modifier, et ce flair d§ la future succession des Flaviac, je ne me permis pas alors de Tanaiyser.
Quand je voulais mé soustraire aux nombreuses visites qui m'arrivaient, je donnais au portier de Févêché Tordre de ne recevoir personne; mais comme, d'après mes instructions, je devais les plus grands égards au marquis de Flaviac et à quelques notables de Marseille, le portier avait une liste de leurs noms, et ceux-là avaient le droit d'être importuns.
J'allais écrire au Provincial, lui raconter ce qui s'était passé, lorsque ma porte s'ouvrit
On annonça la comtesse de Flaviac.
Le portier, interprétant les ordres qu'il avait reçus, avait décidé que, le nom de Flaviac étant sur la liste, toute personne qui le portait avait le droit de troubler les moments de solitude que je me réservais.
PAS l'âme *** 118
va
La èbiite.
-BieB que je ne sois pas précisément Umide, je me sentis gauche et déconcerté, en royast entrer chez moi madame de Flaviac. On peut rire, si l'on veut, de la croyance aux pressenti^ mente, j'en ai ri moi-même, j'en rirai peut-être encore ; mais il est certain qu'il me sembla voir entrer chez moi l'être qui devait s'emparer de toute ma destinée. Serait-ce mon bon ou mon mauvais génie ? Je ne le savais pas encore. L'impression que j'éprouvais était à la fois douce et amère ; je souffrais, et je me sentais heureux de souffrir.
Dans ia visite que madame de Flaviac m'avak faite avec son beau-père, j'avais trouvé, tout en rendant justice à la parfaite distinction de sa personne et de ses manières, et à son tact exquis des convenances, plus de hardiesse que je n'aurais voulu en voir dans une femme aussi jeune. Son ton était qndquefois sec et tranchant; et dans les expressions si multiples de son regard, j'en surpris une, froidement railleuse qui me déplut €e n'était pourtant pas moi qu'elle regardait akuns.