‹ Le jésuiteChapitre 13 sur 32 · LE J · texte numérisé non relu

LE J

Mais, ce jour-là, madame de Flaviac n'était plus la femme que j'avais vue à l'église et daus mon salon. Sa mise était d'une simplicité extrême. Un voile noir placé sur son chapeau couvrait à demi ses traits. Son attitude était timide, presque humble; et sa voix, cette voix à la fois si douce et si sonore, tremblait quand elle me dit:

— Mon Père, me pardonnerez- vous de ne m'étre pas rendue au lieu que vous m'avez indiqué, et d'être venue ici où, peut-être, je suis importune?

£t commme j'hésitais à répondre, elle ajouta» en joignant ses deux mains, d'une forme, si délicate et si parfaite, et en levant vers moi ses yeux, dans lesquels je crus voir briller uoe larme :

— Vous ne me le pardonnez pas!

Je n'eus pas besoin de me souvenir que la lettre de mon supérieur m'ordonnait la plus grande déférence pour madame de Flaviac, que cette entrevue m'était en quelque sorte imposée par luL

Cette femme si doucement suppliante, c'était sa volonté que je subissais.

— Je n'ai rien à vous pardonner, lui dis-je. Vous avez préféré venir ici causer avec moi ; voub avez bien fait d'y venir. Ne croyez pas que j'aie eu la pensée de vous forcer à une confession. Je déteste la contrainte, sous quelque forme qu'elle se déguise. Dieu attend: pourquoi ses ministre» n'attendraient-ils pas le temps et l'heure? Voua

PAjn.*â»é ♦♦♦ • 116

afez des peines, voos voulez des conseils: parlez avec confiance, je snis prêt à vous écouter.

La comtesse s'assit dans le fauteuil que je kû présentais. Elle mit ses deux mains sur son front et resta quelques instants immobile et muette; puis ,« laissant lentement retomber ses mains, elle m'apparut, le visage inondé de larmes et les yeux levés vers le ciel. Il y avait là un désespoir si navrant, que je me sentis ému jusqu'au fond de l'âme. Dans ce moment, elle était plus que belle.

Je ne sais ce que je pus lui dire. Sans doute mon émotion ne lui échappa pas.

— Oui, vous êtes bon, me dit- elle. Vous avez tontes les grandeurs, celle du cœur, celle de l'intelligence. Je le savais bien, quand je suis venue de Paris icL Oh! pourquoi y suis-je venue?... Et comment vous dire?... Vous ne me comprendrez pas. Ohl malheureuse I malheureuse!

— Hélas! madame, lui dis-je, bien que le religieux ne vive pas dans le monde, il en connaît tous les dangers. Depuis six ans que je suis dans le ministère, j'ai sondé de bien terribles abîmes, j'ai vu saigner de douloureuses blessures, j'ai vu couler des larmes, amères comme les vôtres. Le prêtre sait, madame, ce que le cœur humain peut renfermer de misères, et il sait compatir à toutes.

Et ma voix était triste, car, je n'en doutais plus, cette femme avait une faute à se reprocher.

* liais les larmes 4e madane éê Flaiàw fie»* sèrent.de oouler, ses yeipx devinrent éliimlaiite; un sourire amer déoouyrit ses deste blanches, petites et «a peu aignes, et elle me dit:

— Croyez- vous donc, mon Père, que je sois ici pour vous confier quelque amour vulgaire? pour vous raconter comment je me suis laissé vaincre par quelque séducteur émérite, qui voulait mettre la fière, la dédaigneuse comtesse de Flaviac sur la liste de ses conquêtes, ou comment, tourmentée par le besoin d'aimer, ne pouvant réchauffer mon cœur à l'atmosphère un peu tiède, il est vrai, du toit conjugal, je me suis mise à la remorque de quelque jouvenceau, au teint pâle et à Tair lugubre, qui m'aura débité des tirades romantiques? Non, mon Père, non; je ne suis pas une femme ordinaire. Toutes ces amours qui m'ont été off'ertes m'ont toujours paru si misérables, si factices, que vraiment il ne m'a pas fallu beaucoup de vertu pour les rejeter loin de moi.' J'ai eu mes coquetteries de femme, je l'avoue, je me suis laissé aimer ; mais, quand je me suis donné la peine de sonder le cœur de ces hommes qui me parlaient, en termes si brûlants, de leur éternel amour, je n'y ai rien trouvé de réel! Comédie! comédie! Rien de plus. Est-ce qu'il y a de l'amour dans le monde ou je vis?

Kt puis, s'interrompant brusquement, changeant d'attitude et de ton, elle s'écria, avec un

PAS h'jomi ^F** il7

■loBveBMHit ér grâce jnféoile^ iisposiible i décrire:

•^-*^ Oh 1 je le Tois, tous êtes satisfait de ce que je puis vous regarder en face, sans rougir do honte.

Je ne sais comment cela se fit, sa p^te main se posa sur la mienne, et, au keu de la re-* poasser, je la pressai par une yÎYe et involontaire étreinte.

J'étais plus que satisfait, j'étais heureux, bien heureux de la savoir pure.

Elle pâlit, et retomba sur son fauteuil avec accablement.

Par convenance autant que par devoir, je m'étais toujours gardé de toute espèce de familiarité avec une femme; je fus effrayé de la liberté que j'avais prise avec la comtesse. Je venais d'en comprendre le danger.

— Eh bien! lui dis-je, puisque Dieu vous a fait la grâce de passer au milieu des séductions du monde , sans froisser vos ailes d'ange , pour^ quoi souffrez* vous? Dien vous a comâé de ses dons: vous êtes belle...

— Vous me trouvez belle? s'exclam»-t*ril6 en me regardant fixement

Jamais je n'avais été plus embarrassé. Com* ment un compliment si banal était-il venu sur mes lèvres? J'étais humilié de ma sottise; il me semblait que cette étrange femme, tantôt éplorée, tantôt souriante, devait se moquer de moL

' Mais elle mé dit trèft«8implemeiit, et sans la moindre intention railleuse:

^^ Continuez, je vous prie, mon réyérend Père.

— Oui, madame, repris-je avec le plus de ealme qu'il me fut possible, oui, Dieu a tout fait pour TOUS. Votre mari vous aime...

— Vous croyez? interrompit-elle en faÎFaiit une petite moue dédaigneuse.

— Vous le savez bien?

— Je sais le contraire.

— Le contraire?

— Oui. Mon mari est un ambitieux, et les ambitieux ne connaissent pas Tamour.

— Peut-être vous trompez-vous. D'ailleurs, Tamour n'est pas tout; dans la vie conjugale, l'estime, Tamitié...

— 0 mon Père, je vous en supplie, ne tombons pas dans les lieux communs! Je vous en supplie, ne me redites pas ce que tous les hommes d'église répètent à celles qui vont les consulter! J'aimerais autant voir un médecin ordonner à un mourant une infusion de fleurs d'oranger ou de camomille. Ah! je le savais bien, ajouta-t-elle avec un geste d'impatience, que vous ne me comprendriez pas!

Et elle reprit sa pose de femme désespérée. La comtesse était là, devant moi, comme une énigme dont je ne pouvais trouver le mot

— Je vois, lui dis-je avec tristesse, que je

PAH l'abbé 1^ 1»

MHS aujomd'bw d'ahe maladresse extrême. Je ni fais qu'irriier votre mal, au lieu de le guérir. -

— Non, non, c'est moi qui suis injuste, me dit-elle avec une douceur enchanteresse. Parlez, ohl parlez- moi!

— Permettez-moi donc une question. L'enmn ne serait-il pas votre mal ? Entrée très-jeune dans le monde, n'avez-vous pas été d'abord éblouie, enivrée? Et puis, avec votre esprit si supérieur, votre âme élevée comprenant le vide et la vanité de tout cela, n'avez- vous pas dit avec le sage : J'ai réputé le rire une erreur, et j'ai dit à la joie: Pourquoi me trompes-tu?''

En arriver à dire cela, madame, c'est avoir fait un grand pas vers la vie sérieuse d'une femme chrétienne; mais on ne le fait que le jour oà toutes les illusions tombent, et ce jour est un jour de douleur, non à dire: „Je souffre à mourir!'' il faut laisser là ces exagérations, elles ne conviennent pas à une femme telle que vous, mais parce qu'à ces enivrements des premières années de la jeunesse, succède un ennui profond.

La comtesse m'avait écouté avec une attention très-soutenue, le coude appuyé sur une petite table qui ^e trouvait auprès d'elle, et la tête inclinée dans sa main.

Aux derniers mots que je prononçai, elle fit entendre un petit éclat de rire sec et métallique, et elle me dit:

— Ainsi vous supposez que le mal dont souf*

120 ts nstm

fn à uNwrîr «m» femme telle q«e mei, -^^em sont vos ex|>reilsion8 que je répètoy rooit révérend Père^ --^ est tout simplemeRt rennui?

Ce' ton dégagé, si différent de oelui qu'elle avait pris en entrant chez moi, me eauea nue ▼ire irritation; je voulus me mettre à son nouveoft diapason et je lui répondis:

— Ouï, madame, Tennui, et pas autre dbose* L'ennui, c'est la grande maladie des femmes de votre classe et de votre positioQ de fortune. Vous vous mourez, — pour me servir de vos eipreosions, — non d'une douleur réeUe, noble, digne d'intérêt, mais de satiété. Et puisque vous aimesi les comparaisons médicales, je vous dirai frandiement que votre mal est des plus vulgaires: il ne peot inspirer quelque pitié qu'à ceux dont le devoir est de soulager tontes les souffrances; c^ea4 une indigestion de toutes ces joies, de tous œn plaisirs dont vous vous êtes rassasiée avec la fougue de votre ardent caractère.

Pmdant que je lui parlais si duveœent, la comtesse me regardait avec de grands yeux éton* Dés. £lle ne m'interrompit pas. Mais quand j'eus achevé de parler, elle éclata en sanglots^ se jeta à mes pieds, sans qu'il me fût possible de prévoir son mouvement et de l'empêcher, et saisissant mes deux mains, elle ne dit avec, utt accent de douleur passionnée:

— Mon Père, mon Père, pourquoi suis-je venue id?...

s El poiirqnoi, au moment oè je otmiNreaais que j'allais, malgré moi; tou» livrer mea êmé> tout entière, ai-je roula preudre ce masque 4'însouciance et de légèreté qui peut ^ser cette société frivole, dans laquelle j'ai le malheur de vivre, mais qui me rend méprisable à vos yeux.?

— Ma pauvre enfant, lui dis-je en la forçant de se relever, je ne vous comprends pas.

— Hé! me comprends-je moi-même?

— N'étes-vous pas venue ici pour réclamer des conseils?

— Oui.

— Mais si vous ne me laissez pas lire dans votre âme, quels conseils puis-je vous donner?

— Vous avez raison, je suis une insensée. Et s^s sanglots redoublèrent.

— Si vous aviez de pénibles aveux à me faire, ce n'est pas ici que je devrais les entendre. Mais^ vous me Tavez dit, votre vie est exempte de taches.

— Et je vous le dis encore ; mais, je le vois, il faut parler. Tai désiré ce jour avec ardeur. n me semblait que j'éprouverais un bonheur immense à vous ouvrir mon âme tout entière, c'est au contraire une horrible souffrance! Nimporte, j'irai jusqu'au bout.

Et, oppressée, palpitante, d'une voix saccadée par l'émotion, elle me dit:

— J'aime, comme je puis aimer, avec frénésie, et celui que j'aime ne m'aime pasl û ne m'aimera peutréOré jamais!...

t22 LK WIJITK ■

' — Pauvre enfant! lui dû- je aviNî IVcent û'Htie profonde doàleup.

Je mulfrais cruettement.

— Vous me plaignez?

— Oui, je vous plains! Car je vois celte auréole de chasteté qui vous a couronnée jusqu'à présent prête à disparaître de votre front

— Non, non, vous vous trompez! Je l'aime comme on doit aimer les anges; car il est un ange sur la terre, et le plus .beau des anges. Je ne désire de lui qu'un mot, qu'un regard de pitié! Je ne l'aime pas d'un amour vulgaire, sachez-le bien, mais d'un amour énergique et fort, capable de s'immoler lui-même, de s'ensevelir dans le cœur le plus passionné qui fût jamais pour ne plus en sortir. Mais auparavant je veux entendre encore ce mot que vous m'avez dit tout à l'heure

d une voix si douce, si pénétrante: „Je vous plains/* De grâce, répétez encore ce mot!

— Oh! ciel! madame, que dites-vous?

— Moi! dit-elle, je n'ai rien dit, je ne l'ai pas nommé.

Et son regard plein d'effroi interrogeait le mien.

— Dites! est-ce que je l'aurais nommé?

— Non, vous ne l'avez pas nommé, lui dis-je. Peut-être, pensai-je, ai-je mal interprété ses

paroles.

— Croyez-moi, madame, condnuai-je,

PAR I.*AMffi ♦♦♦ l2â

an efitretien péniMe pour tous les deux. Ce n'est pas à moi, qu'il faut tous adresser.

— Et à qui donc? Pourquoi, après avoir accepté ma confiance, me repoussez^Tous?

— Voulez -TOUS guérir de votre fatale passion?

Que faudrait-il faire pour cela?

— Celui que vous aimez vit-il dans le même monde que vous?

— Il n'a pas trouvé le moqde digne de lui: il Ta abandonné.

— Eh bien! ne cherchez jamais à le voir; et puis...

Elle ne me laissa pas achever.

— Ne jamais le voiri s'écria- t-elle en se tordant les mains avec désespoir , mais je ne suis venue à Marseille que pour le voir, pour l'entendre, pour tomber à ses pieds, pour lui dire: Je t'aime!...

Et la comtesse était retombée à mes genoux, et ses mains pressaient encore les miennes. D'une voix étouOëe, mourante, elle me répétait: Je t'aime, je t'aime! Son étrange et fatale beauté me fascinait. Je sentais les passions, si longtemps et si péniblement comprimées, se révolter en moi. Mon sang bouillonnait et affluait avec violence à mon cœur et à mon cerveau. Le vertige s'empara de moi.

Sans y penser, sans l'avoir voulu, j'avais relevé la comtesse, je la tenais dans mes bras. Son

fetàL corpt« il délieai ei « son^, je I» ten*M à le briser. EHe jeia presque un cri de éoiileHr ; m^ briw M détachèrent, 'mais alors ce fut elle qui m'enhiçav et saisissant Ma tèle dam (Mis deus mains, elle l'attira fers elle et se» lèTres s'appuyèreoî sur les miennes.

0 premier baiser d'anMHirl oenlbien dé foi» ton soufenir a*t-il troublé mes nuits sans sommeil! Combien de fois ai-je regretté on maodîl (on ivresse! Virginité de mon âme, qui s'est exhalée dans un ardent soupir, je vous ai plenrée sincèrement devant Dieu! Mais quand, à seize ans, j'ai renoncé à ces étreintes, à ces joies que j'aurais pu goûter dans une union légitime, n'aije pas été un insensé? Pouvais-je connaître Tétendue du sacrifice que je m'imposais? Un ins^ tinct puissant me pressait d'aller évangéliser les sauvages tribus où la civilisation chrétienne n'a pas pénétré. Là, il m'aurait été facile d'être fort contre moi-même. Us ne l'ont pas voulu! Ils étaient fiers de mon talent d'orateur, de mon nom, de mes avantages extérieur»; tout cela xréait un danger pour moi. Qu'importe? Tintérét de la Seoiété avant tout! Qu'importe que l'âme d'un Jésuite se perde, pourvu que la Société retire de lui de la gloire et de l'argent? J'avais, avant te jour terrible, rencontré bien des écueils, j'avais demandé grâce ! On me répondait par des bana^ lités, et l'on me rejetait dûis des relations continuelks avec àea femmes du monde, sans pa-

PàJÊLM/éMà -^^^ i»

.«e doiitep i^'un èonaie, nalgré' l^abit quîil «p^rle» nalgré «es tcn», f^a aimer ou tee aimé'l

0 nMm cher «nfftwt! pardonnez-moi, eontom Je Pèpe en me voyant inqaiei, troublé «devant son exaltation, je ne den^is pas vous dire oelai Mes souvenirs m'ont entraiaé plus lotn que je ne Fuirais voulu. Dieu Ta permis peut-être, pour que veus receviez une salutaire leçon. Vous arei taài des vcbbx; mais ils ne se«t pas irrévocables; avant de vous engager par ceux du sacerdoce, sondez bien votre propre cœur. Dans notre Ordre, on ne s'engage pas, sauf les exceptions et j'ai eu le malheur d'en être une, avant trente* trois ans; souvenez-vous qu'à cet âge même, cet engagement, pour celui qui ne connaît pas le monde auquel ou le fait renoncer, est encore peut-être imprudent.

Je pris les mains du Père de Hontgazin dans les miennes.

•^ Je crois, lui dis-je, que Dieu m'appelle à lui, comme il vous a appelé vous-même. Que vous n'ayez pu résister à la séduction de cette femme, je n'en suis pas étonné; ^e ne vois là qu'une surprise des sens et du cœur, pour hquelle Dieu doit être indulgent. Ce n'est pas cela qsie peut ébranler ma vocation au sacerdoce. De grâce, mon Père, continuez de m'ouvrir votre âme.

' — -Quand nous revînmes de notre délire, me

jt86 I^B WWTB

fUi le Père de Moolgaxiiif j'éproum une «kralsur et une humiliation inexprimables. Il y a toujours de Forgueil dans toute vertu humaine. J'avais trente ans. Je n'avais pas une faute à me reprocher, je me croyais sauvé de tous les dangers que la fougueuse jeunesse peut faire courir à ua prêtre. Une foi ardente m'avait fait triompher de mes sens, et l'habitude de les dominer en apaise peu à peu les dévorantes ardeurs ; c'est alors qu'oa se croit maître de soL On oublie que le coeur peut, à son tour, commander en maître; on a puisé dans ces luttes mêmes un certain dégoût pour tout ce qui tient à la matière; mais les impres* sions de l'âme, mais ces aifections, qui s'offrent à vous chastes et pures, comment s'en déiier? Qu'une occasion se présente, et le vieil homme, qu'on pensait avoir bien enchaîné, brise ses entraves. On est perdu.

C'est ce qui m'était arrivé. £t puis une désillusion terrible se fit en moi. Cette femme, que je me sentais aimer d'un terrible, d'un fol amour, cette femme qui avait absorbé en elle tout ce que mon cœur et mes sens pouvaient avoir d'énergie, cette femme, était-il bien vrai qu'elle m'aimât? Était- elle à moi comme j'étais à elle? Non: car, pendant qu'enivré et humilié de notre chute, je ne savais comment lui exprimer et mon bonheur et ma douleur, je voyais dans ses yeux, non pas l'ivresse de l'amour, mais l'orgueil du triomphe. Ce n'était plus une amante passionnée»

PAm. L'ésaà ♦^ 127

une ramiqm vojeaîtii. bm pieds un vainou Pendant que mon amour s'était élevé, ea pea d'ioataDts, à son plus haut degré de puissance, U semblait que le sien fût allé en sens inverse. Il y eut presque de la froideur quand nous nous quittâmes.

Je restai seul avec ma honte et mes remords. J'avais trop vif le sentiment de mes devoirs pour être incertain sur le parti que je devais prendre. Je devais broyer mon cœur, et quelque douloureux que dût être le supplice, je n'hésitais pas à l'accepter, et je me sentais fort. Mais où je me sentais faible, c'était à la pensée que mon sacrifice pouvait coûter une larme à celle que j'aimais.

Je devais prêcher le soir. Je ne sais plus quel sujet m'était imposé; mais je choisis celui de la conversion du pécheur, et je pris pour texte:

jjQuomodo cecidenmt fortes t Comment sont tombés les forts?''

Elle était là! Je fus éloquent comme jamais je ne l'avais été , comme je ne le serai jamais. C'était pour nous deux que je prêchais. Je ne k vis point émue; et sa physionomie froide, railleuse semblait braver le ciel et moi.

Je me demandai, avec terreur, si mon amour n^avait pas dégradé cette âme que je voulais sauver, et si, dans notre double adultère, car moi aussi j'étais engagé dans les liens sacrés, il n'y

U8 lA Jirar»

pas «m metupe de nmnwmÊà tdk ^rïl 9Ê^i un miraclt pour «ni «ciaccr la aouilarat

Le lendemain, je donnai Tordre de ne lals- MT pénétrer personne chez moi, sans exeeplioii. Le sur, on me remit la Kste ^des personnes qui s'étaient présentées; Je nom de madame de Flaviac s'y trouTait. Alors je fus an désespoir de ne pas l'avoir reçue. Cd ordre, je Tavais donné, précisément pour me soustraire an danger de la revoir. A présent, il me parais- «ait une cruauté; peut-être en avait-elle souffert?

Vin

Terribles remords.

Le Père de Montgazin continua:

— Mon cher enfant, je ne veux pas, je ne puis pas vous raconter ici les contradictioDS qui 4se rencontrent dans un cœur passionné, bien que cela vous fournit un sujet d'études psydMH logiques, qui ne serait pas sans intérêt et -sans utilité; mais j'ai bâte d'arriver au terme de «ce long récit et de cesser d'évoquer ces soavenirB qui me brisent

P4& lVbe» *** ,180

J^éerivis de«x lettres, vm» à moB «iqiéneiMr, à Paris, et l'autre à madame de Flaviac.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je mis une grande réserve dans ma lettre au Provincial J'avais la conviction, lui disais-je, que je ne pouvais être d'aucune utilité spirituelle à madame la comtesse de Flaviac, et je voyais, dans mes relations avec elle, une perte de temps, et peut-être un danger pour moi.

Je me souviens qu'un homme de lettres vint un jour me prier de diriger sa conscience: il voulait revenir à Dieu. Nous causâmes longtemps ensemble avant sa confession, que je connaissais d'avance; sa vie scandaleuse avait fait assez de bruit. Il me montra, avec une certaine satisfaction littéraire, la copie d'une lettre qu'il venait d'envoyer à sa dernière maîtresse. C'était quelque chose d'inimaginable comme dureté d'expression; il semblait qu'il avait pris un plaisir féroce à traîner dans la fange l'idole qu'il avait adorée la veille. J'éprouvai un profond dégoût, en lisant cette étrange missive, écrite en style amboulé et déclamatoire, 4 et qui n'avait pas moins de huit pages. Cette femme eût-elle été la dernière des créatures, l'eût-il, un jour d'orgie, ramassée dans le ruisseau, il était lâche et cruel de l'insulter ainsi. Cela seul me fit douter de la sincérité de la conversion de cet homme. J'eus assez d'aidresse p|^ur l'amener à ch<»sir un autre directeur que moi. Il devina peut-être que je l'avais com- II 9

180 LB ^ite'omr *

pour défeiMeur. Je erois que cet hamme notis a Mi bemitiôufp plu8 de mal qiie de kieii, et mal- •hetti^eu6eiudtH il a compromis de plur BaihtseS' eauiMis que- la nôtre*

Enpéeifivant à madame de Fkiviac, Je n'eus pes la pensée de l'itisuller. Je la suppliai, au 00m de ^ei& plus ehers intérêts et pour le temps; et pour réternité, de renoncer à moi, Corowie je dmts rehoneer à e)le. Je ne lui dissimulai pas combien •cette résolution était narrante pour tml it mis le l^aume de mon amour sur les b-lessures que je disais à son ^cœar. Je plaçai. Dieu entre elle et moi. C*éCail lui qui nous séparait. H falldit aeeepter une douleur immense, ▼olontairemeiKi et noÎMeâient, életler notre sacrifice à la hauteur de ndtre passion. A eette ecmdition, le souvenir que nous copserverrens l'un de l'aotre^erait doux, et nos cœurs m seraient pas complètement sé*panéa

Madame de Flaviac^nt me répondit pas. £Ue Retint f»as à Marseille pendant plusieurs jours; «t son bem^père me dit qu'elle était indisposée. Je crus que je détiendrais liiMi d'inquiétude et ûe douieur.

Voici quelle fut la réponse du Pro^riiiGml:

„Voo8 ne eomprendrea donc jamais Tobéissance telle que doit ia pratiquer un fils de saint Ignace! Tant qve tow pèsera les ord|y$ de-Tos -8«pérîi0HPs au poids de vos opinions persoMiellea,

PA» L^AIfté ♦♦* iSl

^om ne 9^r^ pa», lien qa^ prc^fès, un i^îMblè Jémaiàe. Urne patiea^voi» de la pe^te de Teêié letap»? Ff'^pparftîent'îl paS' à TOrdre? ¥«$ «iipck rieurs n'ont-iJs pas le droit d'en diiiposert Iffl^éame de J'ia^îac inTa écrit une kUre dans laquelle elle Hr pttttit ^e yens êtes inabor^ble. ifr sans que tous av« refusé d'aller dîner, trmt nn de nos Pères, à h bastide du marquis. PauC^^ il donc vous répéter que nous avons, dans le présent ef en vue de Favenir, des raisons pour être' agréabtes aux Flavrac , elc/'

Tout le reste de la lettre était mr ce Ion. On me rappelait au tanquam ae cadosmr. Q«e pouvais-je ftiire?

Sans doute, moi» cher enfant, U était facâe de répondre à cette question. N'ayant pu tout dire à mon supérieur, je devais regarder sa lettn» comme non avenue, me renfermer dans les /travaux de la mission, et' ne me montrer att monde que dans la chaire. Mais, hélas! il y a, dans le cœur de Fhomme, d'étranges misères et des abtmes de contracKctions. C'était de Ibonne fci, sans arrière^pensée , que J'avais pris Rengagement avec moi-même d«r rompre toute relatieii avec madame de Flaviac. J'afvais une trop bawte idée d>es obligations qu'un vœu, quelque impro^ dent qu'il soit, nous impose, pour ne pas me sentir abaissé dans ma propre estime, après y Sfvnir manqué. Et pouvtant un sentiment de joto, ifiie je «e saaim vous définir^ se glissa éaiis

1S8 LE imimn

mon cœur, pendant que je lisais la lettre de mon supérieur. Voilà qu'il me tançait de o^étre écarté de la voie qu'il m'avait tracée; mes serttpales kû paraissaient frivoles!.. .

Certes, j'avais toujours fait peu de cas, je l'avoue, des procédés de nos casuistes pour légitimer des actes que la morale, même la plus élémentaire, réprouve. Le probabiUisme et \e pro^ babili>risme me semblaient une porte ouverte à la justification des actes les moins justiiables. Et voilà que, tout à coup, cette casuistique m'ap* paraît sous un autre aspect; je lui trouvai des •cdtés vrais et pratiques.

J'ouvris machinalement un livre de notre Père Escobar, qui se trouvait sur m^ table (Cursus theoL, tract. 3, disp. 15, sect III ^ § 48); il me sembla répondre à ma pen&ée la plus intime:

„En vérité, dit-il en parlant de nos auteurs, quand je considère tant de divers sentiments sur les matières de morale, je pense que c'est ua heureux effet de la Providence, en ce que celle variété d'opinions nous fait porter agréablement le joug du Seigneur. Donc h Providence a voulu qu'il y eût plusieurs voies à suivre dans les ac^ tiens morales, et que la même action pût être trouvée bonne, soit qu'on agît suivant une epiraion, soit qu'on suivit l'opinion contraire.''

Et' je me disais encore que, fils de saint Ignace, je devais me rappeler l'enseignement du WBt fofi^teur de l'Ordre. Il nous commande d»

PA» l'amé ♦♦♦ 133

ÔMS porter ^^aftsc ime grande promptitude, avec, jek spiritiielle et persévérance à tout ce qui nous sera ordonné, renonçant, par une sorte d'obéissance aveugle, à tout jugement contraire, et cela dans tontes les choses réglées par le supérieur, et où il ne se trouve point de péché/'

Éividemment il n'y avait point de péché, en soi, à rei/oir madame de Flaviac, et il n'y avait pas lieu pour moi d'examiner les ordres de mon supérieur. Et si les moralistes religieux prescrivent d'éviter les occasions de faillir, nos Pères ont soutenu mainte et mainte fois qu41 était probable, et même très-probable, qu'on n'y était point obligé. J'avais lu Pascal dans ma jeunesse, et je lui avais donné raison contre nos Pères; et à présent la morale des théologiens de la Compagnie me s^sblait moins relâchée. L'obéissance aveugle devint pour moi le chemin le plus sûr: j'imposai silence à ma raison et à ma conscience, et je revis madame de Flaviac.

Je dois me rendre cette justice que, par un snpréme, effort de ma vdonté, je me tins d'abord, avec elle, dans la^ réserve commandée par notre position. Mais elle était trop pénétrante pour ne pas deviner mes combats, mes remords et mes résolutions. Elle m'aurait dédaigné sans doute, si j'avais voulu continuer avec elle une vie d'amour et de bonheurs coupables; mais lui présenter un obstacle, c'était lui donner le désir d'en triom^ pher. C'est ainsi que je Tsà jugée plus tard; alors

je eru» à 900 amour, à b ftfsk» irréaialîUe fui l'entraînait, vers iBoi. L« mienno s'exalta à son plu» baut degré de puissance, el je m'y abai^ donnai tout entier.

Madame de Flaviac me parut plus belle, plua séduisante que jamais ; elle n'a?ait pas eu beaiH coup de peine à me faire retomber à ses pieds. Remords, résolutions, tout avait été 4Miblté.

Je passais chez le marquis de Flaviac tout le temps que je pouvais soustraire aux exereioes de la mission, me jurant à moi-même et à Dieu, après chaque chute, de résister k la passion qui m'entraînait Je me relevais avec oeurage , et je succombais encore.

Il fout être un homme de foi, âincèrement attaché aux devoirs de son ministère, les aeœptant comme la vie normale, comme les aeule moyens de conserver la paix et l'estime de soimême, pour comprendre ces tortures de l'enfer qui bouleversent une consdenee placée entre la faiblesse de la nature et les aspirations vens la vertu* Je les ai connues ces torturesi, et, tout en les subissant, il me semblait que i'eu aimais da» vaotage cette femme, que ma souffrance était un lien qui nous unissait. Je ne lui dissimulais pas oette souffrance, et je puis dire que j'étais plus heureux quand je lui foisais partager mes remords, que lorsqu'elle me jetait dans les volumes les plus enivrantes.

La nûssion se passa ainsi.

PAR h'àmi ♦♦* 136

Quand «lie fii4 terminée» j^ ftas rappelé à Pari»; madame de Fla?iai; m'y suivit Elle eut a^sea d'iofluence «ur aon l>eau-père pour le décider, à quitter Marseille au mois de février, et à venk! paaser le reste de Thiver à Paris. La préseiHï<^ du vieux marquis dans son hôtel bissait à Ja comtesse, préoccupée avant tout du soin de sa réputation, plus de liberté pour aller dans le mmide et pour recevoir. Ce fut dans son salon que je revis votre mère, la marquise de Sainte-» Maure,

Madame de Flaviac n'avait pas de proches parents à Paris. Son mari était absent, et, malgré la présence de son beaii*pére, elle seolait la nécessité de placer sa jeunesse sous la protectioii d'une femme dont l'âge et la considératioa pussent lui servir d'égide. La marquise de Sainte- Maure était, de toutes les femmes du grand monde, celle dont il était le plus honorable de posséder l'estime et l'afléction. Madame de Flaviac voulut subjuguer votre, mère: elle y réussiL Elle eut avec elle des càlineries charmantes, de la con* fiattee, de la déférence. La marquise l'aima avec passion; elle l'appela sa fille, et se persuada qu'elle exerçait sur cette jeune femme une grande influence.

— Je me souviens, en effet, dis-je au Père de Montgazin, que, dans plusieurs de ses lettres^ ma mère m'a parlé de la comtesse de Flaviac avec enthousiasme. — C'est une adorable en&nt,

136 LE iésonE

me dîsait-eUe; le oontact da monde lui a liissé toute sa candeur, toute son ingénuité. Elle sent son inexpérience, et, souvent séparée de son mari, elle m*a priée de lui servir de mentor. — J'avoue, mon cher Père, que, d'après ces lettres, je me figurais la comtesse sous d'autres traits que ceux sous lesquels vous me Tavez représentée.

— Madame de Flaviac n'est jamais la même femme; elle vous apparaît sous cent aspects différents, mais toujours séduisante, irrésistible.

Vous le comprenez, tnon cher enfant, continua le Père de Montgazin, pour un cœur loyal, il y a quelque chose d'affreux à sentir sa conduite en désaccord avec ses principes, à usurper l'estime de. ses supérieurs et celle du monde, à se dire: — Je déteste l'hypocrisie et le mensonge, et je suis hypocrite et menteur ; je prêche l'horreur du vice, l'amour de la vertu, le respect de la foi jurée, et je trahis mon Dieu; je me glisse comme un larron dans la maison d'un homme, pour lui ravir le plus précieux des biens qu'il possède, l'amour de sa femme. Je foule aux pieds mes vœux, vœux imprudents, il est vrai, et je n'ai pas attendu d*y avoir manqué pour le reconnaître, mais que je devais, que j'aurais pu tenir, par ce respect qu'un homme d'honneur doit à sa parole, même quand il l'a engagée légèrement.

0 mon cher Sainte-Maure, vous les avec déjà faits ces vœux terribles ; mais enfin il vous reste

PAB l'abbé ♦♦♦ 137

une issoe. Avant' de Toas engager par ceux du sacerdoce, les seuls qui soient irrérocables, aratif de franchir le seuH de la porte sur laquelle il* est écrit: ^Laissez ici l'espérance!^ réfléchissez hien; si toutefois votre libre arbitre n'est pas déjà étouffé dans les liens inextricables que nos Constitutions, nos exercices, notre direction, multiplient autour des jeunes hommes qui veulent entrer dans l'Ordre.

— Dois-je donc quitter la Compagnie? dis-je au Père de Montgazin.

— Eh! mon enfant, le sais-je? Depuis dix ans que je me suis engagé comme profès et comme prêtre, j'ai mau«Nt et béni mille fois l'heure fatale où je me suis lié. Est-ce qu'un Jésuite est un homme ayant la conscience' de sa force et de sa liberté? Sais-je ce que je dois vous conseiller? Sais- je si je dois vous dire: — Restez ici: il y a beaucoup de bien à faire parmi nous; — ou bien: — Fuyez, fuyez: la vie n'existe plus dans ce grand corps de la Compagnie de Jésus, elle est anéantie, et ' nous ne pouvons produire que des fruits de mort? — Pourquoi, nous cadavres, voalons-nous peser sur les destinées humaines? Pourquoi voulons-nous diriger les jeunes générations? Pourquoi a vous- nous la prétention de sceller le monde nouveau^ qui s'élance vers un avenir radieux, dans le- tombeau du passé, et de lui dire: — Tu niras pas en avant! — O morts que nous sommes! ensevelissons nos morts et ne

OMIS iDtiooft pM aux TûnnUl U» m( heireur 4le aoiis» cooMM b je^ne fillOt c«iir<Miiiée d« flews 6t parée pour une fête, aurait horreur dea lia* ceuU du sépukre.

Savez- vous, contima le père de Montgaais avec une exaltation toujours croissante^ qœ j'ai craint cent fais de devenir fou?

Mon enfant, voilà sept ans que je subis ce martyre, et que mon cœur saigne des aieurtrissures de mes chutes el de ceUea de mes résistances. Aux vacances de Taniiée 1827^ j'eus un marnent de répit dans mes cmettes angoisses. Ma poitrine fatiguée exigea quelques ménagoiento. On me fit suspendre mea prédicaUone, et i*oa m'envoya comme préfet des études à Saint*AcbeuL C'est là que je vous vis pour là première foisy enfant plein de candeur et de grâce; c'était Uea ainsi ^ue votre tendre mère vous avait d€{>eint à moi. Sachattt que j'allais être attaché à la maison de Saint- Acheul, elle me receionnanda S09 cher trésor. Je vous aimai, et pour les queiitéa de votre cœur, et pour tout ce que votre carac* tère annonçait de solidité et d'élévation. Le recteur lui-même, voyant l'attrait mutuel qui naus attirait l'un vers l'autre, m'engagea à m'occuf^ de vous d'une manière toute particulière. Les liens d'amitié, me dit-il, qui m'unissaient à h res^ pectable marquise de Sainte-Maure me faisaient un devoir de cette préférence pour un élève distingué soua tous les rapports.

Pin t'Awé ♦^ 199

ïù pâmé «iepuk qa'on. &'éteil tcnrl de moi pour fortifier rincUaation naissante qui tous sUh rait ?ers FOrdre. Pénètre yous a-t-on furis au doux piège de -mon affection pour tous; petrt^ être avez-voiis aimé ia <}âinpagnie, paitce -que je vous ainai&

Si lious y restas, puissies^Tous y vivre beu* roux; et pour cela, mon enfant, gardez* vous, Doa pas précisément des passions qui brûlent la Jen^ Besse, mais de celles qui, peut-être un jour, brû-^ leront votre âge mûr/

J'avais quitté Paris, continua le Père de Moiit<gazÂD après un moment de sitenoe, sans aller voir madame de Flaviac. Dieu seul sait ce que je souffris en prenant cette cruelle déterminatioml Trois jours après mon arrivée à Samt-Acfaeul, je r4(U8 une lettre d'Âlphonsine.

On m'avait donné le ^igillum; c'est le droit, vous la savez sans doute, de cacheter et de décacheter soirméme ses lettres. On accorde gêné* ralement cette faveur à tous les Pères employés au ministère actif de la prédication et de la direeiiofl des âmes. €e n'est pas une garantie j^ue. le secret de vos lettres sera inviolable. Quant aux mieiines, j'ai eu mille raisons de croire. que le cabinet aoir, qui n'est plus qu'un mythe (£e2 les gouvernements qui se respectent, fonctionne parfaitement dans celui de la Compagnie de Jésus. Aussi, après q«ielques expériences, je pris les pnà-« cautions que. la ptudence exigeait.

140 LE JÉaOlTS •

Je in'attMidife à^uae kttre deiemme dësespérèe; il n'en fut pas ainsi. Alphonsine me panil eonyaincue, aussi biea que moi, de la nécessité de rompre une liaison coupable. Elle m'apprenait même -que quelques remarques malignes avaient été faites, à mon sujet, dans sa société. Je devais savoir, disait -elle, qu'elle tenait à 9a réputation plus qu'à sa vie, et noua devions, en effet, iénir Dieu y — c'était une phrase de la lettre que je lui avais écrite au moment de mon départ; -^ tt se servait de la volonté de mes supérieurs pour nons séparer. Elle me promettait soa amitié, et tout cela en termes si compassés, si froids, que je restai atterré. Cette femme, me disais^je, ne m'a jamais aimé.

La comtesse ne me demandait pas de réponse ; je ne lui écrivis plus ; et je cherchai en Dieu l'apaisement de mon cœur brisé.

Quelque temps après, me promenant avec vous dans la campagne, j'aperçus une paysanne qui semblait nous regarder attentivement Nous étions trop loin pour bien distinguer ses traits; cependant il me semblait trouver une vague ressemblance entre elle et madame de Flaviac J'accusai mon imagination troublée par un cher souvenir, et je détournai mes regards; mais bientôt ils se portèrent irrésistiblement du côté où j'avais vu la jeune femme. Elle n'était plus là; mais, en passant auprès de la place qu'elle avait occupée, je me retournai, et, à travers les branches écartées.

j'i^erçm ks grandâ yeux fioirs d'ÀtplieQftîiie. Je jetei un erî, et tous me demandâtes si je ne m'é^ taôs pas heurté à quelque pierre.

— Oui, mon enfont, vous dis-je, et ce n'est pas de moi qu'il a été écrit: „Les auges vous porteront dans leurs nuHns, de peur que vous ne heurtiez vos pieds contre la pierre.'* Vous voui mites à rire de cette «ogulière application des pardes du prophète-roi ; mais, en voyant ma pà-^ leur, vous me crûtes hlessé sérieusem^t, et j*eus quelque peine à vous rassurer.

Le lendemain je reçus une lettre d'une écri* ture trop connue. Je l'ouvris avec une agitation fébrâe; j'y trouvai cette seule ligne:

,J^ardonne-moi d'avoir cherché à te reveir!''

Cette aventure romanesque exerça, sur mon imagination et sar mon cœur, une incroyable fasr dnation. Un homme du monde l'eût peut-être trouvée aosflî puérile qu'imprudente; il n'eût vu là qu'une réminiscence de ces lectures frivoles dont les femmes repaissent leur esprit Moi, à trente* deux ans, je n'avais perdu aucune des illusions de ma jeunesse. Je ne connaissais les passions que par les po^ti^s de l'antiquité et par mes études thédkkgiques , et Dieu sait ce que celles-ci vous apprennent! .£Uesnous font connaître tous les côtés hideux da vice, toutes ses honteuses dépravations; et si nous rencontrons un jour.cette attraction des. cœurs, ces côtés charmants de l'amour ^ttî semblent se -confondre avec toutes les aspira^

143 LB léioini

Ans généreuses de Pâsie, de t^ sorte êpfuk ameor vr», même eoopaMe, toas rend cependant meilleur, qu'il a^ndit tns horicon» et vous firit Comprendre qo^il y a en lui une vertu dirine, oli*! qu'rioiB nous regrettons de Pat^lr méoonnn, d^avoir renoncé à ses joies légichneo et fvres, et d^¥oir, dans nu moment de ferroar imprudente, mutilé l'être moral', eomme on mutile en (Ment PéCre physique I

Je* veux, m#n enfant, que vous saeliîe^ bien, avant de vous engager pour toujours , quels sont les écueils que vous ponrrez trouver sous vos pas. ÀT^nt mon funesie égarement, j'avais déjàp triom* phé de plus d'an péril. Une brillanfe renommée des avantages piiysrqaes trop remarquables créent, pour les hommes engagés dans le saeerdoee, une position souvent difScile. L'enthousiasme des femmes a ses séductions, et les plus dévotes s'y livrent avec une expansion dangereuse pour celui qui en est l'objet. J'ai connu plus d'un préiro es* timaMe, entraîné ainsi dans des surprises des^sens ^'il n'avait pas su prévoir, et d<(mt il s'est relevé, parce que les sens seuls avaient été* surexcités. J'avais craint moi-même plus d'une fois d'échouer sur ces écueils. Une froide réserve suffit sonvent pour arrêter ces admirations passionnées, ces élans d'amonr, qui semblent avoir Dieu pour objet, mais qui, en définitive, s'adressent à son- ministre, toutes ces fhiUesBes enfin d'âmes ardentes qui ne peuvent aller au eiet quo soutenues par tm dire^

PA* h*mtBà «^ 14à

mr mmé, .<EHésti«^rieiit> gravit», atee M'MttI, k& 0Mniii«t9 â« Il srantflfgiie' raystiqiw, et ie^ ^r-

tténager levrs force». Ce métonge <fainwsr hiimaki «t d'aïkiour «Kfîn , ces SUrdtmn ée- la i^iiie- qui vent dMnier total s)(»n casnr k Kev, nkiRMler ses passimiB so r l'mitd, à ia tondiflon ({ue* le saerifr* €Hi^ sera celui4à et nen un autre, tout cela est jftMiv d» périls pour la chasteté du prUre. 8i vous vom- engagez dans le sacerde^e, tons traverserez satisaveun do4ile eetlie voie périlleuse. SoutenezvoQs* bien que, temt que voire cœur ne se don^ TÊiêm pa», le danger ne sera pas inrminent. Si par: maANur on tonibe, on se relève^ mai? quand le cœur s'est donné, comment le reprenne-, et eommetit avoir même le courage de vouloir le reptendve ? ^

Je ré9oki9 de ne pas sortir de chez moi le lendik»nai&. Et pourtant, à la même heure où j'airais renconiré ta veille la prétendue paysanne, je me trouvai près de la haie. Madame de Pia^ viac était là< Elle m'indiqua une maison oà elle était logée pour deux jours; elle me donna tous les détails sur la manière dont ^le avait quitté Paris, sur son déguisement, etc. Il me semMa dtfNJUis qu'eue aurait pu venir à SàinIrAcheul, bien plus simplement et avec moins de danger. Mais Alphianmne aimo à- combiner des incidents romanesqttes, à se jeter dons l'imprévu, à se créi^ jies périls pour se donner le* plàisk* ée les

Xa LE «OITB

Tuncre. Elk aime à imdtî^r les fib d*iuie mtrigae, à la ooudicion de les tenir tous dans sa main; eUe ya volontiers jusqu'à Ja dernière limite de la prudence, bien sûre qu'elle est de ne pas la dépasser. Elle joue avec la pasmn, et ne se laisse pas dominer par elle. Malheureusement fiUe se joue aussi avec la passion qu'elle inspire, elle se plaît à Texalter jusqu'à la frénésie; et quand on croit que son coeur s'est donné, bien donné, qu'il est pour jamais enlacé dans le doux li^d de l'amour mutuel, eUe le dégage par un mot, par un regard froid et railleur. Au moment où elle vient de vous enivrer, elle se plaît à vous torturer. On se demande si vous n'êtes pas, pour elle, un jouet qu'enfant malicieux elle se plait à briser. Et tout à coup elle a des moments de passion fougueuse, délirante, où son cœur semble décliner tous ses instincts fantasques et cruels.

Elle repartit pour Paris me laissant fou de bonheur et de remords, et me croyant plus que jamais aimé.

Les ordonnances de 1828 arrivèrent On me. fit quitter Saint-Acbeul. Je prêchai, l'hiver, à Paris, et vers la fin de 1829, on m'^voya à flloflae.

Là je repris «icore possession de moi-même.

Ma passion pour la comtesse de Fiayiac avait jBuivi ses phases d'orages, et d'incertitudes: tantôt transporté par elle dans les plus hautes régions /^e l'amour, tantôt r^eté dans Fablkne du, doute»

PAR l'amb ♦** 146

Je ne m'ainisak pas s«r mes fautes; je ne sophistiquais point avec ma consci^ce. Je deman-dat avec instance à être employé dans les missions étrangères. Sans nommer personne, j'avouai au révérend Père Général ce que ma position avait d'irrégulier. Il me témoigna une indulgence eitréme, mais il conclut en me disant que mes fautes mêmes ne me. donnaient pas le droit de servir la Société autrement qu'elle voulait être servie. J'avais reçu le don de l'éloquence, de la persuasion: ce don n'était plus à moi, il appartenait à l'Ordre; je n'avais pas le droit de mettre la lumière sous le boisseau. Il m'assura ensuite que le secret que je lui avais confié, en dehors de la confession, resterait entre lui et moi. Il me demanda ma parole de rompre une liaison ceapable, je le prorais; et, en rentrant chez moi, j'écrivi& dans ce sens à madame de Flaviac. Hélas! c'était, je crois, la quatrième ou la cinquième fois que je lui écrivais pour lui dire que je renonçais à elle.

Vous le voyez, mon cher en&nt, je ne vous dissimule ni mes faiblesses ni mes fautes.

Comme l'homme peut beaucoup avec une ferme volonté, l'apaisement se fit peu à peu dans mon cœur*

Je savais que M. de Flaviac était revenu à Paris, et que la comtesse^ était une des femmes les i^us considérées du faubourg Saint-Gei*main. Son hdtel était, pour nos Pères, un centre de

Il 10

146 LE mmrs

réunion. On y discutait le» bonnes œuifi*«i à et»* blîr, les associations à fiarmer. Qaand lâdO arriva « le comte de Flayiac, à la grande surprise de la noblesse, ne donna point sa démission; il resta dans la diplomatie. Les conseils, peut-^étre même les ordres de nos Pères, — le conte était un affilié f et comme tel tenu à l'obéissance, — * décidèrent sa détermination : elle sonie?a dans le monde un véritable UA\t. Un Flaviac se rallier à une quasi légitimité, cela était-il possible! Le fait est que nos Pères ne se gênaient pe peinr dire que les royautés légitimes leur avaient été peu favorables. Ils découvrirent tout à coup que fa reconnaissance leur iamait un devoir de s'attacber aux d'Orléans. Le Régent jadis les avait soutenus; ils avaient fiait obtenir le chapearu de cardinal à Dubois, son premier ministre; et, ea échange de ce Mger et peu honorable service, la bulle Uiugenitms fut reçue en France, au grand désespoir des Jansénistes, ces ennemis mortds de la Compagnie. L'extension de la liberté ne pou* vait que leur être favoraUe. Leurs affiUéa reçurent Tordre de reconnaltne le fcat accompli; ils obéirent.

Le comte de Flaviac fut nommé à un poste beaucoup plus important que celui qu'il occupait sous la Restauration. C'était à la reine Marie- Amélie qu'il devait cette favtar; nos Pères s'eiftparèrent de l'esprit de la reuie^ dès le oommèncement du règne. Us levaient ses scrupoles, et.

PAR Lfinc ♦♦* 147

grâccf aux nssioureGS de notre théolegie morale^ elle tréiiait aux Ttîileries, Don-seuleraent sans trop à» fém, mais encore avec une certaine satisfac^ tioQw On obtenait, en retour, des iaveurs pour le présent, et des promesses pour l'avenir.

La comtesse partit avec son mari pour B'^*'^. Elle avait accepté notre rupture avec résignation, et une amitié vraie semblait avoir remplacé cette passion pleine d'orages qui avait troublé ma vie.

Elle m'écrivait quelquefois, elle me demandait des conseils. J'avais voulu, dès le commencement, rompre cette correspondance dangereuse; je prévins même la comtesse que j'avais renoncé au sigiUum, et que ses lettres seraient décachetées par les supérieurs: elle persista, et sa correspondance, écrite avec un charme et un art extrêmes, avait toujours un sens que seul je pou^ vais pénétrer.

J'étais revenu en France pour prêcher daor difrérentes villes. Ma santé, affaiblie de nouveau,, exigea l'air pur des montagnes, et je fos envoyé ici Je traversais une de ces phases qui ne se reQcojitrent que trop souvent dans l'existence d'un Jésuite. J'étais en disgràoe, sans pouvoir en deviner la cause. Peot-être voulait-on me faire expier mes suecès. J'étais en butte à des taquineries coDtiaueUes, à des reproches vagues, à des accnsatiooi puériles ci sans base. J'avais, disaiton, do l'orgueil; je aM croyais indispensable à ta Coffqptagiiia; |e croyais être plus éclairé que les

14S tE JÉSUITE

anciens dans l'Ordre, et autres, niaiseries de ce genre. Dieu sait qu'absorbé par mes luttes avec une passion malheureuse, je ne pensais guère à l'influence qije j'aurais pu exercer dans la Compagnie.

Encore une sonfErance.

Depuis un an, madame de Flaviac ne m'écrivait plus. Dans ses dernières lettres, elle avait pris un cruel plaisir à exciter ma jalousie, et tout à coup elle rompit notre correspondance. Je me crus oublié; je pensai qu'un autre amour avait succédé à celui qu'elle avait eu pour moi, et je souffris beaucoup. Toutefois le calme se faisait dans mon cœur, et depuis six mois que j'étais ici, j'entrevoyais une vie, sinon heureuse, ^u moins toute consacrée à mes devoirs dé prêtre et de religieux. Je renouvelai même, il y a trois mois, au jour anniversaire de ma profession, avec un certain bonheur, les vœux qui me lient à la Société. Mon cœur renfermait le germe d'une éternelle douleur; mais, comme l'homme déchu, j'entrevoyais que, même hors de TÉden, il pon-

PAR l'abbé *** 149

Yait y avoir des rayons de soleil pour réchauffer mon cœur glacé, ou de fraîches brides pour en tempérer les ardeurs; et la pensée que j'avais une tâche à remplir et une expiation à faire m'était douce.

Yoilà où j'en étais arrivé, le 30 juillet, jour où je prêchai le panégyrique de notre fondateur saint Ignace. Vous savez qu'il faUut m'emporter de la chaire, privé de sentiment Mais ce que vous ne savez pas, c'est que cette femme qui semblait m'a voir oublié, je la vis là tout à coup devant moi, et dans un seul de ses regards je lus tout notre passé d'amour, de luttes, de souffrances. Ce passé, que je croyais mort, se dressait devant moi vivant, terrible, implacable.

Le lendemain on vint m'avertir que la comtesse de Flaviac me demandait au parloir. Mon indisposition* me servit de prétexte pour ne pas quitter ma cellule. J'écrivis à la comtesse: je la suppliai de ne pas chercher à me revoir. Elle avait voulu l'oubli, pourquoi à présent venir troubler mon existence , . sinon la sienne ?

Je lui envoyai ma lettre par un homme dont j'étais sûr. Elle me répondit:

„En venant ici, je ne savais pas que vous y fussiez. Si je Tavais su, peut-être ne serais-je pas venue. Quoi qu'il en soit, je veux vous voir, vous parler. Je ne puis rester indifférente. Il me faut vous aimer ou vous haïr. Choisissez 1^^

150 LE #ÉSUITfl

Je ne répondis pa& Et quand la comtesse revint, je refusai de me rendre au parloir.

Dix jours après, on raconta chez les Pères c^yie la comtesse de Flariac^ dans une excursion sur la montagne, avait couru un grand danger dont son adresse et son sang-froid Tavaient miracuhueeiBGiKt sauvé. Le fendemalBy ajoutait-on, elle amU {)asâé la plus grande partie de la matinée -dans notre église, et Von avait remarqué son attitude profondément recueiliie. De plus, elle avait envoyé pour notre chapelle de la Vierge un magnifique cadeau estimé par le Père Ruffin 4snviron quatre à cinq mille francs; et vous saurez, mon cher Saint-Maure, que nous avons des Pères qui, en estimation de bijoux et d'étoffes précieuses , en remontreraient au plus fin conunissaire-priseur.

Le lendemain, la grande nouvelle du jour fol celle-ci: la comtesse de Flaviac avait fait demander le Père ministre , et elle était restée d^ix heures à son confessionnal.

Il serait difficile de s'imaginer tous les petits commérages qui se font dans les maisons religieuses; l'importance qu'on attache à savoir que madame une telle s'est confessée au Père uii tel; que tel f>ersonnage haut placé a dit un mot bienveillant pour les Jésuites.

Je n'ai jamais aimé ces conversations; mais cette fois elles m'intéressaient, et il me sembla même Temarquer quelques sourires, qudques re-

PAR l'abbé ♦** Ï51

gards éc&angéfi. On ««mUait s'apercevoir ée Tat*tcotÎMi cfiie je prétais h ces bruits du inondQ, qui fraoehissaîent le seuil de notre retraite.

Le lendeaiaio, i»on cher enfant, et ici la voit du Père de Montgazin devint presque tremblante, le lendemain, j'étais jk ma table de travail, étudiant les Pères de TEglise et suivant, avec une cnrîostté plein d'intérêt, Tépanouissement et les transformations de l'idée religieuse, depuis le Christ jusqu'à nous.

On frappa doucement à ma porte.

Je crus que c'était un de nos Pères et je dis :

— Entrez!

Ma porte s'ouvrit, et je vis paraître un jeune «nfant qui cachait^ son visage avec son mouchoir.

— Que voulez-vous, mon ami? lui dis-je.

— Je veux vous voir , me répondit-an d'une voix sonore et vibrante que je connaissais trop bien.

Et, découvrant son visage, Alphonsine me OU:

— C'est moi!

Je restai éperdu.

-*• 0 mon Dieu! lui dis-je, comment pouvez-vous avoir commis une semblable imprudence?

— Je ne commets jamais d'imprudence. Quand je fais une démarche, j'en calcule d'avance toutes les probabilités. Ne craignez rien!

— Mais si l'on vous surprenait ici?

-^ On ne me surprendra pas. Et me surpreti*

152 LE JB80ITB

dràit-on, on ne me reconnaîtrait pas. Ne suia**je pas bien déguisée? Voyez donc, pas le moindre embarras, pas la plus légère gaucherie dans l'attitude. Je ne parais pas avoir plus de douze ou quatorze ans.

Et Alphonsine s'était approchée de moi; ub rayon de soleil , passant à travers mes volets à demi fermés, à cause de la chaleur, Téclairaii d'une vive lumière: elle m'apparaissait là comme une vision fantastique et enchanteresse. Son béret rouge, sous lequel elle avait enroulé ses beaux cheveux noirs, lui donna un air de mutinerie juvénile, et son sourire me disait assez qu'elle jouissait de la surprise qu'elle me causait.

— Me trouvez- vous bien ainsi? me dit-elle.

— Vous savez bien que je ne puis approuver un semblable déguisement II ne peut être, à mes yeux, qu'une suprême inconvenance.

— Je n'avais que ce moyen de parvenir jusqu'à vous, puisque les femmes n'entrent pas dans l'intérieur de cette maison.

— Et pourquoi vous obstiner à me voir?

— Pour vous dire que je vous hais, me ditelle avec des yeux enflammés de colère.

— Vous me haïssez, Alphonsine! Vous ai-Je donc donné des motifs de haine? En rompant des relations doublement coupables, n'ai-je pas mis tous les ménagements que l'affection la plus tendre a pu me suggérer? Ne l'avez-vous pas ireconnu vous-même? N'avez-vous pas accepté la

PAR l'abbé ♦♦♦ 153

position qui nous était faite? Ne suis^je pas celui de nous deux qui* a le plus souffert? Vous m'avez oublié pendant un an, et vous me revenez avec des paroles de colère. Eh quoil dans votre &me n'y a-t-il donc pas de place pour les sentiments paisibles et doux? et vous sentez*vous le cruel besoin de briser et de fouler aux pieds ce que vous avez aimé?

— £h bien! oui; mon cœur ne peut contenir qne Famour ou la haine. Et je crois ce dernier sentiment plus fort que le premier. Quoi qu'il en soit, je vous ai aimé, et dans ce moment je vous aime peut-être encore. J'ai voulu sincèrement rompre notre liaison: je pressentais la satiété; il fallait briser le vase avant d'avoir extrait la dernière goutte du parfum qu'il contenait. La dernière aspiration de mon amour devait être un soupir de regret et non un bâillement d'ennui. Je savais que vous m'échapperiez tôt ou tard, et il ne me convenait pas d'être abandonnée. Voilà pourquoi j'accueillis bien la pieuse homélie que vous m'envoyâtes de Rome. Elle répondait à un besoin de mon esprit: elle avait de l'actualité. Vous vouliez cesser toute correspondance entre nous; cela, je ne le permis pas; il n'entrait pas dans mes idées d'abdiquer aussi vite tout empire sur vous.

J'ai cherché à m'étourdir, à vivre indifférente, à aimer encore. Je ne vous raconterai pas mes espérances et mes déceptions. Le fait est que

151 LE «ÉfiinTB

la fiamme de b {»assion était usée; ell^ ne jetait "plus qii6 de fsâbles lueurs, €t je n'ai troawé per*aonne qai me parût cligne de la raUuiner: j'ai pa amr des fantaisies, je n'ai pas eu d'amour.

Euivrée d'hoBunages, et au milieu de l'agitatiofi et des splendeurs qai composent la vie d'une femme de mon rang et de ma position, j'ai senti l'ennui me dévorer. L'ennui, c'est la mort. Mon médecin m'a envoyée icL J'étais bien éloignée de croire que je vous y rencontrerais. L'impres* alon que vous éprouvâtes en me revoyant me prouva que mon souvenir n'était pas éteint dans >otre oo^r , et je m'avouai que vous aviez été le seul sentiment vrai de ma vie. Mais vous avez été dur pour mqi; vous avez refusé de merece*yùïr. Vous avez blessé mon cœur et mon orgueil: la haine a remplacé l'amour. Un accident dont ies suites auraient pu m'étre fatales, vous en avez peut-être entendu parler, donna tout à coup uae autre direction à mes idées. Vous k savez, je suis croyante et, peut-être encore plus, superstitieuse. J'ai vu dans vos refus, dans le danger que j'avais couru, un avertissement du ciel, et j'ai pris tout à coup la détermination de commencer, à vingt-huit ans, la vie sérieuse et dire* tknne que je me promettais bien de mener plus tard.

— Oh! mercîi dis-je en pressant les deux i»ains de la comtesse dans les miennes, merci émre venue me dire cela!

PA» l'amé ♦** 166

•^- Vraiment! ce qae je vous d» tàus rend heureux?

— Ouï, bien heureiix. Cest la pah, pour vous et pour moi, que c^tte résolution nous d<Hme.

— Non, ce ne sera pas la paix pour tousI Sachez donc que je suis venue ici avec mille sentiments contradictoires. Je ne sais si c'est l'aversion ou l'amour qui m'a poussée à prendre ce déguisement, et si c'est pour vous dire: — Tm m'as repoussée et je me suis vengé; — ou bien: — Je Vmme toujours, mais malgré moi je sms ton mauvais génie. Je t'ai trahi, je t'ai perdu!

— Que vouiez- vous dire, Alphonsine?

— Je veux dire que le Père ministre, auquel je me suis confessée hier, sachant que celui que je m'accusais d'avoir trop aimé appartenait à la Compagnie, m'a fait une obligation de conscience de le nommer.

— Et vous m'avez nommé au Père ministre?

— Oui. Vous le savez, mes résolutions sont toujours complètes. Je venais de dire à cet homme: — Dirigez-moi dans la voie nouvelle eu je veux entrer. — Il a commandé, j'ai dû obéir. Je me vengeais de votre indifférence en obéissant, et alors cela me semblait doux.

— Sans doute il vous a demandé, dans l'i»térét de l'Ordre, l'autorisation de se servir de ce secret?

— Il me l'a demandée, et je la lui ai donnée.

156 LE iésuiTB

— C'est poar me dire cela que tous êtes yenue ici?

— Oui, c'est pour youa dire cela.

— Eh bien! que Dieu voua pardonne le mal que TOUS m*ayez fait ! A présent laissez-moi. Puissies-YOus être sincère dans votre retour à la vertu! La haine est pourtant une mauvaise voie pour arriver à Dieu. La seule grâce que je vous demande, pour prix des douleurs dont vous m'avez abreuvé, c'est de ne plus chercher à me revoir. Que nos destinées s'accomplissent, et qu'elles soient à jamais séparées! Nous pouvions, par un sacrifice douloureux mais volontaire, renoncer à notre amour et en conserver le souvenir à la fois amer et doux, vous ne l'avez pas voulu. Le souffle de votre haine a flétri tout ce qui pouvait survivre aux orages de la passion. Encore une fois je vous pardonne!

— Mais moi, je ne me pardonne pas, me dit Alphonsine d'une voix étouffée. J'ai été entraînée par je ne sais quel vertige. Moi vous hafr, grand Dieu... vous haïr! vous, mon seul, mon unique amour!...

Et cette femme, mon cher Sainte-Maure, se roula à mes pieds, comme en proie à un affreux délire. Cette femme inonda mes mains de larmes; elle fut sublime d'éloquence douloureuse et passionnée. Le vertige aussi s'emparait de moi. Tout cet amour comprimé faisait battre mon cœur avec violence. Cette femme qui venait de

PAR L'IBMB *^ Î57

me trahir, de me dénoncer, je n'eus pas ]a force de la repousser de mes bras. Encore une fois je fils à elle!

Vous me plaindrez, mon cher Sainte-Maure, et, je le sais, vous ne me mépriserez pas. Mais combien je me trouvai méprisable à mes propres yeux! Revenu à moi-même, après le départ de madame de Flaviac, je rappelai dans mes pensés toutes les phases de ce. fatai et coupable amour. D se fit des lueurs dans mon intelligence ; et pour la première fois peut-être, je m'avouai qu'Âlphon^ sine ne m'avait jamais aimé. Je n'avais été, dans sa vie, qu'un caprice, qu'une difSculté vaincue. ^ €et amour d'un religieux lui avait paru avoir une saveur, un piquant que celui d'un homme du monde ne pouvait lui offrir. Un homme du monde, que pouvait-il lui sacrifier? L'amour d'une autre femme! Mais triompher de Dieu, savoir que cette âme à jamais troublée ne chercherait le repos qu'au pied même de l'autel profané, que Dieu seul prendrait la place laissée vide: c'était là le triomphe rêvé par l'orgueil de madame de Flaviac. C'était encore l'orgueil qui l'avait conduite dans ma cellule pour ressaisir sa proie. Elle ne voulait pas lui permettre de briser elle-même ses liens. Le lendemain je reçus d'elle cette lettre: „A présent, tout est fini entre nous! Oubliez* moi si vous le pouvez. Je ne chercherai plus à vous revoir. Quels qu'aient été les entraînements de notre dernière entrevue, je persiste dans ma

lôS L« aman

réeoltttioiL Je trouve bm» à yagl-hnit «as» de ne poser en femme sérieuse. Il aurait toujour» fallu en yenir là, dans quelques années. Aiors ce rôle eût été forcé. Pour bien le remplfr, il finit l'accepter volontaireinent U y a dans les fa* nittes de Flaviac et de Salméron des traditions religieuses auxquelles je dois rester fidèle. On nous a reproché d'avoir abandonné notre drapeau politique ; je vais relever plus haut que jamais notre drapeau religieux. A la cour des Tuileries, cela commence à devenir d'assez bon ge»t, et ceux de notre monde qui s'obstinent à bouder la royauté de Juillet et ses adhérents se rapprocheront de nous sur le terrain du catholicisnie. Je vois loin dans l'avenir; il faut se préparer des rentrées, et se conduire de manière à ne jamais se trouver dans les impossibles, en face d'événements imprévus. Je deviens ambitieuse. Cette passion s'accorde à merveille avec la dévotion, et je sauvegarderai à la fois les intérêts du temps et ceux de l'éternité. J'établirai ma réputation sur des bases solides. La eo<pietterie <ou l'amour, auraient pu la compromettre. L'amour, pourquoi lie regretteraisrje? il n'a été pour moi qu'une cu-^ riosité de l'ei^rit, un ex£ès d'imagination; il ne m'a pa6 donné assez de bonheur pour en avoir même des remords.

„Vûus le voyez, ^e vous parle avec franchise* Je n'ai été, en¥«rs vious, ni fausse ni perfide: jfi me moAte si bien la tété, dans certaines cireon-

PAR l'iWW ♦♦♦ 15»

es, que }*iptonvt tout ce que je parais éfrourer. J'aurais touIu pouvoir aimer autrement: il parait que ce n'est pas dans ma nature. Vous ayes eu, de ee cœur de giace et de cette tête iFolcanîsée, tout ce qu'ils pouvaient donner. J'ai eu des moments «f illusion: votre affection alors me parMSsait nécessaire. Le hasard nous a rapprocèés; je vous ai trouré plus indépendant de moi que je ne le voulais. Vous refusâtes de me recevoir, de m'écrire. Mon orgueil fut froissé; et je ressentis la haine, sentrment bien autrement âpre et énergique que l'amour. Je n'ai pas voulu dore mon passé et entrer dans une voie nouvelle, sans ressaisir l'empire que j'avais eu jadis sur y«us. Peut*-ètre ai*je été plus loin que je ne voulais atier. £n vous voyant si beau, si doux, si calme, après ce que vous pouviez appeler ma trahison, je me suis sentie prise d'une pitié pro^ fonde pour tout le mal que je vous ai fait dan» le passé, pour tout cdui que la découverte de notre fatal secret peut vows faire dans l'avenir. Si je vous ai aimé d'un amour sincère, c'est dans ce moment : mes iarmes n'ont pas été feintes.

„Vous m'avez toujours aimée avec votre cenir; je vous ai aâmé avec ma tète; vous êtes donc le seul à plaindre. D'aftrès mes aveux, vous n'aarez pas à vous reprocher d'avoir troublé ma vie ; elle' a été ce que je voulais «fu'eile fût: il en sera toajeurs ainsi. Oubliez-moi, oetle foie, c'est bien sÎBeèrenent que je renonce à vous.

160 LE lisuiiE

„Je retourne à Paris. Mon beau-père étant à Marseille, je descendrai à l'hôtel de madame de Sainte- JMaure ; je ne peux pas mieux me placer, pour devenir bientôt toute conOte en dévotion. Au reste, vous le savez, j'aime madame de Sainte- Maure, et elle raffole de moi. On dit que son fils est le plus joli petit Jésuite que l'on puisse voir. Espérons qu'il ne rencontrera pas, sur sa route, une femme pour l'aimer trop ou pas assez.^'

Cette lettre, mon cher Sainte-Maure, fit tomber toutes mes illusions. Croyez-le bien, ma plus grande douleur n'est pas d'avoir été trahi, dénoncé par cette femme, d'avoir été abandonné par elle avec cette indifférence railleuse, mais de la voir enfin telle qu'elle est, d'être obligé de m'avouer que les doutes que j'ai conçus tant de fois sur son cœur et sur son caractère sont fondés. Avoir aimé un être indigne de soi est la plus amère des humiliations.

Le jour même de mon entretien avec madame de Flaviac, j'allai trouver le Père ministre. Il fut excessivement surpris de me voir aborder une question si délicate. Je dois • lui rendre justice : cet homme, qui avait toujours été malveillant pour moi, changea tout à coup. Il avait appris mou secret au tribunal de la pénitence; il avait fait usage, pour l'arracher à madame de Flaviac, d'une règle de théologie aussi absurde qu'ignoble, et qui est en vigueur dans la plupart des diocèses: c'est celle qui exige que le prêtre prévaricateur

PAR l'abbé ♦♦♦ 161

soit nommé par sa complice; l'absolution n'est qu'à ce prix. Le prêtre, bien entendu, est dénoncé immédiatement à ses supérieurs. Le Père ministre usa de la connaissance qu'il avait acquise, avec une certaine délicatesse.

— Vous savez, me dit-il, que, bien qu'il puisse m'en coûter, je suis obligé d'avertir le Père Supérieur et notr^ Père Général. Je le ferai avec tous les égards que Ton doit à un homme de votre caractère. Vous êtes tombé comme David, vous vous relèverez comme lui; et TOrdre pourra toujours se glorifier de vous avoir eu pour fils.

Ce matin, mon cher enfant, le Père Supérieur m'a fait appeler. J'ai compris que les Pères Ruffin et Vermont avaient parlé; leur dénonciation ayant été prévenue est restée sans effet. J'ai reçu l'ordre de me rendre à Lyon, On m'y envoie comme Père ministre. Je ne m'attendais pas à cela.

— Le Général, m'a dit le Supérieur, veut vous relever à vos propres yeux, en vous donnant une marque de confiance. Le Père de Montgazin ne devait pas être traité comme un homme ordinaire. Tout est oublié.

Vous le voyez, je n'ai pas à me plaindre de mes supérieurs. Depuis 1828, nos maisons ont peu d'importance, et mes fonctions de Père ministre seront une sinécure; mais, comme prêtre soumis à l'ordinaire, je prêcherai dans le diocèse de Lyon et dans les diocèses voisins. Je vais me II u

1,62 LE JÉSUITE PAR l'aBBC ***

remettre avec courage à râccomplissement de la tâche que je me suis imposée. Après avoir fait la cruelle expérience des faiblesses humaines, je serai peut-être plus apte à les guérir.

Nous allons nous séparer; mais nos cœurs resteront unis; ils tendront vers le même but: faire le plus de bien possible. Réfléchissez beaucoup avant de vous engager détinitiyement dans l'Ordre. Mon existence a été trop troublée pour qu'il me soit possible d'avoir, sur lui, des données parfaitement justes. Dans ce' moment, je ne veux pas, je ne dois pas juger ceux qui veulent l)ien m'absoudre. Avant tout, il faut me^ réhabiliter à mes yeux et aux leurs; il me faut redevenir fort, maiti*e de moi-même. Alors j'aurai le droit d'examiner si la voie que nous suivons est bien la voie droite enseignée par le Christ.

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