LE GRAND SECRET
La première ouverture.
Deux jours après ma dernière profession, le soir, en entrant dans ma chambre, je trouvai, sur la table, un petit billet d'une écriture fine et serrée, qui me disait que j'étais attendu, passé neuf heures, chez le Père Général. Ce billet était de la main même de ce Père.
Je me rendis à cet ordre.
Le très-révérend m'attendait dans sa toute petite chambre.
Je me représente ce digne Père, qui faisait alors tant d'impression sur moi. Son front était chauve, son œil perçant, son sourire doux et ouvert II avait dû oomprimer la franchise im-
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pétueuse de son caractère, mais il avait retenu ropiniâtreté dans l'idée, la longue persistance dans les résolutions prises. U avait reçu de la nature et de l'éducation tout ce qu'il fallait pour tenir, d'une main ferme, les fils nombreux dé cette mystérieuse association' humaine, la seule de ce genre que l'histoire religieuse des peuples ait vue se former, avec une constitution aussi incroyable et des plans aussi gigantesques.
Quoique on ait exagéré, comme on le fait toujours des puissants, sa valeur intellectuelle, il ne manquait pas d'érudition; et il s'était livré à des travaux sérieux de linguistique.
— Père de Sainte-Maure, me dit-11, nous comptons sur vous, comme sur l'un de nos Pères les plus dévoués, et je crois que nous ne nous trompons pas. Vous aviez un grand nom, une colossale fortune, de magnifiques espérances dans le monde. Vous avez sacrifié ces espérances, et mis cette fortune et ce nom au service de notre Société. Vous nous appartenez plus que tous les autres; mieux que cela, nous vous appartenons; car nous sommes maintenant tout votre avenir, toute votre grandeur, toute votre gloire.
Ce fut bien là à peu près le début de l'entretien avec le très-révérend Père. Je vis que c'était un peu médité, quoique dit avec une grâce et un abandon parfaits.
— Vous ne vous trompez pas, mon très-
PAE VàSÊà •♦♦♦ Î7
rtTérend Père; j-afifartieiis de eoenr et d'âme à notre eaiota Compeigiûe. à la vie et à la mort^ elle peut compter sar noi.
Je pvondnçai ceci trài-gimplenent, mais avec cm aoceMt d'émotion eontenae q» n'échappa point au Père. Il reprit:
'•*— it deÎB vous "parler aujourd'hui avec un abandon entier^ une conûance absolue. Noue vous avons Buivi depuis votre enfance : nous vous avons étadié mnc mm; nous vous connaissons. Peu de natarea. plus vraies, plus dociles, plus aptes à %ùa» iea éévoaemeDU ont passé par nos nains. Je sais que vous avez eu votre heure de crise, votre moment d'épreuve, votre Gethsémani ; mais vous voBS êtes relevé avec courage; et le calice, quel qu'il sont, vous avez dit à ceiui qui voit les. grands oœurs et les appeUe à Théi'oisme: Je suis firét à le boire 1
Dès cette heure, vous êtes digne de nous, entièrement l'nn des nôtres. Dorénavant tout se {Missera, entre nous, à ccenr ouvert. 11 faut que vmn connaissiez IX)rdre à fond, que vous sadiiea teat. Vous ne pouvez \e servir, dans k hante HBasioB que Je vous destine , qu'à la condition qu'il n'ait pas un «ecret pour vous, comme vous n'asrea pas une pensée, tme volonté, un désir qui ne lui soit consacré, qui ne laî appartienne.
l'étais vivemept impressionné de ce langage. Ce vieillard exerçait sar moi une incroyable fasematÎDa; je répondis:
IV s
18 tE asùnK
— Je me sens trè»*boaoré, mon Père, dt celte confiance. Croyeft bien que j'y répondrai
Le Père Général connut:
~* La première chose que je dois vous dire est c^e-ci: Nous avons peu de confiance dans nos Pères français.
Et comme le Père vit errer sur mes lèvres un sourire d'étonnement, il ajouta:
— Ne vous blessez pas- de cette parole: Nous avons peu de confiance dans nos Pères français. Le caractère de votre nation est trof impétueux, trop spontané. La franchise brusque et involontaire qui fait le fond de la nature du Français, les boutades incroyables auxquelles il s'abandonne, les caprices presque féminins qui lui prennent tout à coup, le rendent peu propre aux grandes afiaires, à celles qui demandent un calme absolu, un sang-froid que rien n'émeut, une retenue à jamais impénétrable.
Vous, Père de Sainte-Maure, vous n'avez gardé du Français que votre imagination; voi» avez su la dominer et vous en serez facilemrat le naaltre, en avançant à cette heure dans votre âge mûr. 'Ce serait la seule chose que nous pourrions craindre en vous. Vous n'êtes ni capricieux ni emporté, et vous avez suivi cette leçon du sage, trop peu connue au delà des monts : Imposer un frein à sa langue. On vous a mis à l'épreuve, plus que vous ne le pensez; vous avez été initié, bien jeune, à une afiaire grave où Tun des mem-
PAR C'ABBB ♦*♦ Ift
iNres ée notre IBocàété- se trofuvaît • oomprooris: iinea indifiorétion ne tous <st. jamais échappée; La -nature tous a fiiit Français , réducakion vous a feit JésHÎle italien, o'esNà-dire niaUre de tous, retenu, pérséTérant, impénétrable.
YoQS êtes le seul que, depuis longues années^ nous ayons pu mettre dans le secret de l'Ordre. Certes nous, rendons toute justice au mérite, à la sainteté irtèmede nos Pères français. Eh bien! nous n'aTOiis jamais été assez sûrs du Père 0..., do Père D..., du Père G..., du Père D..., même de l'iilustre Père de Rav..., pour les appeler à l'initiation dernière. Nous ne doutions pas de leur vertu, de leur attachement à l'Ordre , mais nous tremblions devant Tinconsistance du caractère national. Cette inconsistance est telle, qu'au moindre blâme, qu'à la moindre remarque des supérieurs, qui parait blessante ou injuste, les dignes Pères nous mettent le marché à la main. Nous ne garderons certainement pas le Père D.^ prédicateur si distingué, et homme d'une incontestable valeur. Il nous glissera un de ces jours dans les mains. Nous ne sommes pas très-sûrs du Père H., et quant au Père de Rav..., dont nul de nous ne conteste le beau caractère, il nous faut des précautions infinies, des conce»sîons de tous les jours, pour ne pas mettre hors d'eHe^méme cette nature impressionnable qui étouffe son propre volcan sous les efforts de la sainteté. Nous le ménageons comme un enfant
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B imis iMt bien acheter soi gloire et redit ^ rejette sur rikdre. Il but le dire» il est diffîeik à UB Français de Men cetmprendre l-esppît de la Compagnie de JésvB. B s'attadie trop aux dé^ tails et ne Toit pas assez Tensenriiie. ffotre Père de Montgnin, que vous avez beaueotip aîné et beaucoup servi, — et le Père Générai, en prononçant ces derniers mots, me regarda avec no fin^urire,-**- esl un de oenx qni neos ont éonné le. pkis de peine à maintewr dans l'Ordreu lia moment d'erretnr Ta replacé soufc notre dépendance :* nous avons été trop indulgents 4 sen égard pocur qu'il songe désormais à nous -abai' dottner.
TouB ces hommes, et je ne vous, ai oité qœ les yfus distingués par le talent , certes sont dévoués ^k prospérité de TOrdre: ils Taimeiic, iis le servent. Aucun d'eui! n'en eonnaft à^or^aaisation secrèle. Nous les avens laissés, oomiti& l'Ordre totit entier, excepté «nviron quatre- vingts des Pères, parmi lesquels vous comptes dès ce jour, dans cette complète iliusioi qn'il n'y a chea BOUS aucune pensée cachée, ancun plan transmis par nos devanciers « et dont nous avons à iéguer la réalisation à nos successeurs.
Vous savez l'article de nos règles <^) <|itt défend de révéler les secrets de l'Ordre. Il nous a été facile de convaincre tous les antres Pères que œs
mmrté mai h^^ mêmes cpie^oaci de >taas Ib# ordres religieux, et qu'il n'y en a pas plas cl^s nous ipia obex h» V^nMictins, ches les FranciscmtBy chez les Camaldiiteis, t]ui ^lédarent coupa^- MiB àvae grande fîmte les religieax vfdi révèle*viM3t les srarets; de rOrdrdO).
Cette bonne foi complète de nos Pères, &A ■sujet du mobile p&r lequel mai-che notre Société, ^tt but dernier qti'eHe ^ètrt éteindre, fait ftotrè g^-and^f force. Bs vont 'jyartôut répétant que ttotrè secret n'en est pas un, et ils rient des croyances TuîgïrftptfS à ce sjbjet.
Il ç'st bien certain que nous n^en sommes pas è avoir un mot d'ordre, comme toutes leà associatioiis antiques, comme les maçonneries et les charbonneries modernes, un mot comme celui que Pytbagore donnait à ses disciples: Ne tou- .chez pas à la fève. Des signes de reconnaissance, des mots de passe sont indignes de nous.
Le grand secret de l'Ordre est d'une tout autre importance, et il vous sera révélé. Préparezvous quelques jours encore, en vous fortifiant dans les grandes et généreuses pensées de dévouement, qui font que vous nous êtes si cher. L'œuvre impaense que nous poursuivons dans le mpnde a bçsoin d'apôtres privilégiéâ qui en comi-
('), n^raviasimae poenae 8ub}(icere etim qui rêvelaterk sêoreta Cor^regationîéJ^^ (Camaldnl. Consi, M»/ I, oip. xx^rtirti) i
(2 U iétÙBM m.
prenneiit la grandeur* Vms êtes Fin èb m apdtrea.
L'entretien se continua, quelques momoitfleih €ore, sur des points d'un intérêt moins rsieié. Le très^Révérend me fit causer, fut afee on! d'une amabilité parfaite» et me congédia en ne disant:
— A demain soir. Vous, le voyez, après la prière, quand tous nos Pères son^ dans }^ chambres, nous avons une liJ^erté, une sécurité absolues.
Rentré chez moi, tout entier à l'éton^eio^i^^ de cette entrevue mystérieuse, j'eus de la f^^ k calmer nmpression vive qu'elle avait faii siit moi. Je pus cependant me dominer et prendra un sommeil nécessaire.
Organisation.
Toute la journée du lendemain se passa, poQ^ moi, dans ce mouvement secret de Fâme qui attend, avec impatience, la révélation d'un mystère. Mais le Général m'avait denmndé quelques jours; et ii était peu probable que, dès le second entretien»
«tiplMi'dt rOndve, appelé par lui on giiand m^ end fûl mk.à ou dev«it moi.
Je n'en étais . pas jiioina . sous le coup de ce fHe je savais .par la conyersation de la veille. Û. ^tait. donc bien positif, maintenant, qu'un petit nombre d'initiés, et le très-Révérend avait pro^ nonce le. mot^ savaient la pensée dernière de rOiidre. Je comprenais dé^à la Compagnie: une vaste Société secrète, dirigée par une aristocratie înieUigente, .poujTSuivatnt un but à travers les siècles, et ne faisant connaître ce but à aucun dé aes tuemfares, quel que fût le ^talent, la vertu, du moment qu'on n'auhiit pas de fortes garanties do sa discrétion impénétrable.
J'allais être, après mes longues années d'é-* preuves^ Tun de ces Jésuites du premier grade. Et déjà il élait établi, par mon exemple raémey que ces privilégiés n'étaient pas exclusivement de» vieillards, mais qu'ils appartenaient à tous les âges, à toutes ies positions dans la Compagme.
Le Général • régnant était-il le seul juge de eein q&'il voulait appeler à l'initiation ? Y avaitil des réufiions mystérieuses de tous les membres apparlenant aux plus bauts grades, pour admettre daoa leur sein un nouvel initié? Rien ne pouvait ne le dire encore- Enfin, après de vives impatiences que je cherehai.en vaîn à. refréner, comme peu dignes d'un des graves, patrideus de l'Ordre, neuf heures du ioir sénpièrant. Le ocaur me battait, -^ hélas 1
e» éathomme loiqoara^ *^, taslmâ .corioalè iuh turelle était excitée! J'«iiira ùêmam. la veWe* •près avoir frappé ^ deaMneot à ^k pwie du révérieiid Père< Je le troutal à k mène place, ^A Jci pris ik. siège disposé en lace de kd« que j'avais ocacapé déjà.
' » U m'accueillît aveo. unisèorire: • •
~ï- M'«vc0«-VDU8 pmrdoBné: mea. grosses nnttoes MOtre les Français? .
: — Votre Rérérence ne iait que leur rendbra jiistice. !••••.. ■ i
. ' — - Ëh bienl joaintenant contiiHioas. Vous eomiirenez déjà notre organisatîen. Ce qui esl connu de tout le monde^ écrit dans nos Censtittitîons, déiwloppé dans les règks ^qjfHrooTées des Souverains Pontifes, nos tnaisens professes « aoa Bomâats, nos collèges, aos missions, tout cela eonslitue le c6té extérieur de notre Ordjre. €'«sl comme l'organisation d'une arméfi» oe «qui en re* présente la force visièle, le eèlé oMléFtel. - ' Par la grâca de Dieu, il n'y a pas, dans VÉr glise, de miliee religieuse, même au point de me extérieur, aussi forteoMni organieée qne> fai néCre* C'est le chef-d'œuvre de notre grand saint Igoaœ et des premiers généraux qui lui sucfiédèvtnt Mais lui-même, le grand saint, n'avait pas com*ppis antre chose, en créant son Ordre, qufune association religieuse pour la gioii^ ée Dieu. U M revient assez d'honneur de cette mervcilleese ^MdatioR pour tendre aa»i,' k eanx. ^ Tool
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itiD|ilaoé, Iftoannàlge éi tarml de ginie qu» lei aiîwpiiés^ Ik 0MD)icîr«iit Men Tke: qu*il ne «ul* àmii pas defaôre, «ommetoos les autres ordres rtUiB^p, ^^^^ '^® pautreté, ide chasteté et d- obéis^ sance.* Beaucoup d'ordres languîssent, parce que la séfe prinitm a di&panii Tons eut eu la perspective éiroite flk former de bons religieux danà leur -smii. H& ent cru que cela derait suffire. Dms la €oni|9agfnie« it y à une idée plus haute: le rettpeux n!est pas religieux pour lui-même. it ne^ prend pais povr lui le mot du moyen âge: De cellâ 6ene cuatodttâ. Les autres sont les invalides da (nonde, abrités dans la ceUule; nous so»mea des soldats préparés pour aller au com^ bat, dfems le Biondè même. Vous voyea la diffé^ renée.
••-^ Elle est frappante, révérend Père, et je ne TaTiis janais mieux saisie.
-^ Les antres ordres religieux doivent tomber rafMdesie^ en décadence. 11 faut les soutenir eomase les édifices tremblants, et les appuya de rélek*nel échafaudage des réformes. Tous les cin-<quaafee ans^ ie relâchemfent v^t C'est à recommeooer snr de nouveaux frais. Nous eûmes aussi, trè»*peo Je temps après notre saint fondateur, Mira €iîse de relâchement. Des royaumes en-» tî»s, lels que PËspagne, le Portugal, deman^drnnt R^lre réforme; nous étions perdus.-
Ce f«t «lors que nos premiers Pères, par un 4)s«p harÉU^ pekvèrtiit FOrdre et ha imprimèmirt
M LE MMH».
leuté 80B. Mcdeufc wwMfaifc. B «s ^il im ««d«e éiDS rOrdre: le haol gradé» .owDplétemeiit.igaoré de la masse des Pères, fat.cûiistifiué. Dès «e jonrt la sève se remit à eirculer plus^ymce que. Jon de, la fondatioii même.
Mais, mon cher Père, le trait de. génie ne fat. pas de créer. chez nous un patriciat suprême, -^ une oligarchie patente, au lieu d'être un re^ mède^ eût prédpiié TOrdré dans sa disaolutioii, — mais d'établir ce patricial. de telle sorte que son action, se fasse sentin partout sans paraître nulle part.
Sachez donc, dès aujourd'hui, que nos Pères du haut grade ne se connaissent pas. entre eui, ne peuvent pas se connaître. Là est surtout l'habileté de cette combinaison. Le Généra] seul connaît chacun des Pères élevés avant lui ou élevés par lui au patriciat. Une petite caisse scellée contient leurs noms ; elle lest joint aux papiers secrets de rOrdre ; cette cais^ et ces papiers sont remis ^ après la mort du Général, à son successeur. De la sorte, rien ne transpire. Chaque Père du haut grade correspond avec le Général au mojen de lettres, chiffrées. Je vous dévoilerai œ procédé uniquie, complètement inconnu de la diplomatie, et qui défiera éternellement les regards des Immsmes les plus habiles à déchiffre!* ces sorte» de Jet* très. Nous avons ainsi tous les avantages d'un gouvei^nement aristocratique uni au pouvoir d'un Mttl. Le ; .Généi^al est . ^partout sur le glohe^ partoiil
•tt.iîl<a;»iinrMr« d*uDlHw*gnid6/ sohi à pMte fiiev soii eBfoyé endaspedioB..
' ÉlÉonrcër cette csnlbinaisbn, c'est en faire com-' prendre le jeu admirable. L'oligarchie délibérante perdit tdtft, l'oligiairchie agissante siôus la monarchie absolue du général, est le puissent levier dont la force est Constammient en action, comme ces machines effrayantes inventées dans ces derniers ttttipsf, et qui, alîfldehtées toujours, ne se reposent jdtnais:
Père de Sainte-Maure, voilà notre grande or* ganisation. Je ne crois pas qu'elle ait été combinée savamment comme toutes les œuvres du génie; elle a dû sortir, d'inspiration, du cerveau de l'un de nos premiers Pères.
Je me suis épuisé en recherches pour parvenir à savoir quel était celui de mes prédécesseurs à qui était venue cette colossale pensée. Je n'ai rien pu trouver. Les trois, ou quatre plus anciens de nos Pères du haut grade n'en savent pas plv^ que vous.
J'ai encore là quelques vieux papiers, conservés en Russie après notre dispersion, et qui ont été trouvés récemment en Pologne. Peut-être y aura-t-ii là-dedans un indice, mais je l'espère peu.
Aimez-vous à fureter dans les vieilles écritures, Père?
— Assez, mon très-Révérend. Après la mort de mon père, je passai un mois à lire les papiers
it\f fmiilk dm Siàâit^MÊaàei nj «teit dM pi^ ces asseï curieuses dii> q»i|iièiiie et àm mh zième sièelie, j'af^is. Qni pur i^ Ive^ »9W Wp àe piûne.
— Pour moi, ces. griffi^iiBages 4u seûièw^ AÎèoIe me fatiguent horribleqaeot
. — Ce sont les ^s diil^ile^ à lire» en effet . . — Voulez- vous emporter la liasse? Voqb en ferez le dépouillsm^nt, chez vous» Puis yous «n rendrez compte de Votre travail. Prenez buitîoiiiv pour cela, si c'est nécessaire»
— Volontiers, mon très-Révérend Père.
— Bonsoir, Père, à huitaine; toujours à la même heure, vous entendez I
Je sortis en emportant moa trésor.
Oh ! comme il m'en coûta de déposer sur ma table de travail ces précieux documents , sans y jeter, dès le soir même, un regard de curieuse investigation! Mais il fallait prendre le sommefl etîgé par )a règle. Je dus rêver, cette nuit, archives^ i'étais aux anges.
PAR x'mk ^I** JM
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Ssprit te rOrtoi.
Je ne tpoawit pis, éans lea papiers q^e mV wt confiés le Rérércnd Père Général, ies rensei* gDemente qu^l espérait: mais je pus me coiiTaiii<ere que pas a» évenemeiit important ne s'était fMKsé en Europe, depuis le seiiième siteles sans que les Jésuites tie s'y ftissent iiiélés; et Toi» an* rak ,p« «roire que TOrdre n'arait été créé que pour diriger les événements politiques et les faire converger vers le grand but qu'il s'était toujours proposé: la monarchie universelle, avec le Ps^ie pour chef et les Jâmites pour ministres. Je souffris crueiiement, en parcourant ces précmix documents, d'^re obligé de constater ki pauvreté^ Je dirai pl«s, l'indignité des moyens employés, 'de tout temps, par la Société pour arriver à un i)ut qui me paraissait grand alors, et dont je ne croyais pas la réalisation impossiMe.
Je me promis de garder mes réûexiom posr moi, et, huit jours après, je me rendis chez le. Père GoiéraL
Le Père BooUiaaii avait de la majesté el de la réserre. Il m'imposait beaucoup. Cependant il me mettait è l'aise ei parfoiteneBl, la faveur inoitfe
par laquelle, au momeui de ma proEMsion iDème, il m'élevait tout à coup au grade éminent de l'Ordre, me prouvait une affection ou du moins use confiance si complète, qu'il se fit entre ce vieillard et moi, comme un courant de sympat^e douce, au chame de laquelle je m'abandonnaL Et comme il n'y avait pas risque, en raison de mon caractère autant que. de mon éducation au &ea&, que je manquasse aux conv^anee» via-^ vis de lui, il ne tarda pas à s'établir, entre nous, un lien. d'intimité qui me servit admirablement à l'interroger et à avoir de lui, outre les grandes chases qu'il avait à me révéler, mille détaUs précieux, sur l'Ordre, sur les bommes de l'Ordre, sur la situation présente de nos affaires, sur les rapports avec k Pape, avec les cardinaux, avec la diplomatie 4e l'Europe.
Une chose m'avait d'abord arrêté.
Comment me prenaitril, moi si jeune, — car rJbez les Jésuites, à trente-cinq ans on est encore un jeune homme, — de préférence à tant d'antres pour m'élever au plus haut grade?
J'avais un grand nom ; et chez les Jésnites k maxime qu'il me développa bientôt: — Se servir des moyens humains, — expliquait qu'il voulût . mettre à profit ce prestige.
J'avais apporté un immense héritage à l'Ordre^ Gela m'assurait naUirellemei^ parmi mes confrères, cette considération attachée à l'homme qui est un des bienfutenrs «dévoués de l'Ordre. :
pâK Vàmà *♦♦ SI
ÊVidemiffeiitdMnpbirtaiiteB négorifftidnsalhi^ m'étre coiifiées; le très-Rëvéreiid me le faisait pressentir à toirte heure. Tout cela expliquait le c^hoix de ma personne, choix qui mViyait paru si bjsarre, e( auquel je ne eompris rien d'abord^ piis pfais qô'à un rêve que j'aurais eu.
Il reprit la suite du premier entretien.
•^ Je vous ai expKqué la 8im{didté du rouage gouvernemental de notre Compagnie. Au Général, âes aides invisibles, — dans le monde on les appellerait de hauts dignitaires, — pouvant être partout, correspondant avec lui au moyen de lettres chiffrées, et devenus son œil, sa pensée. La politique humaine a des ambassadeurs et des espions. Notre Société a mieux que cela. Les ambassadeurs sont un luxe et l'on se défie d'eux. Les espions sont utiles, mais trop souvent ils ne peuvent qu'écouter aux portes. La Société, toute vivante dans son Général, voit par elle-même. Autant que. l'homme peut être Dieu et voir tontes choses comme lui , je sais tout ce qui se passe, en ce moment, en Europe et dans toutes les contrées de la terre. C'est la plus grande concentration de pouvoir qui puisse être comprise ici-bas. Le Pape a ses nonces qui lui écrivent des dépêches. Pauvres nonces! comme nous les avons jonés souvent! Singulières dépêches! C'est nous qui les dictons presque toujours.
Quand saint Ignace fonda l'Ordre, il avait pour type saint François d'Assise, sainte Claire et tous
la» féodateiim d'ordr» ipu wt^spiÊmm l'argent oonae. de k beiM^ Il voulut doBO que l'CMre fût mendiant (0, qu'l véoâl d'MWidnes^ «iimkI» demiùetfnis; c'était^ au seisièine siècle, rîdéd étt, vmxk de pwiTreté. La beaace du frère mmxt' diant était la preuve exCérieore àâx renoMeoient absolu à tout.
L'expénence noue a appris bientôt qu'on ne deT«aait paa maîtres du meâde sans le grauid lewf des choses bua^aines, Targent; et nous ay#ns laissé la belle règle dans nos Cottstitutiea& La paurreté, ebex nous, est simplement de ne disposer personneliement de rien, et nous ne crofons pas que la perfection religieuse doire aller aa delà. L'individu ne doit rien posséder; TOrdre doit avoir tout un budget de Ikiances, doit avoir son trésor. U y a beaucup de royautés de troisième ordre, en Europe, qui n'ont pas les f«venus de notre Compagnêa. Une cour luxueuse à efltretenir, des troupes à soUer, une armée de fenciionBaîres à faire vivre, sont pour elles des charges énormes que nous ne connaissons pas. L-Ondre dépense peu annuellement. Chacun des memisares, en honoraires de prédications, en dons pieux, apporte au delà de ce qu'il coûte. Notre
<^) „Qmù, ima Societas mendieana eauUtii^ Àona stabilia possidere nequitf sed inçertis eleemoaynU fideliumgue largitionibus et subventionibua vivit." {lâtt, apost. Pii V, Pont. Mnx. TH Jèl. 1671. — Bullar. fiock, pag. 118.)
PAR l'abbé *** ââ
trésor s'âccroit dtoc eiMâftamineAC, et tfop sou-" Vent \t leffr s'épuise.
A Rome, mon cher Père, tout est vénal. Voilà plus de ûewi siècles que nous sommes puissants ici, parce que nous achetons cent qui disposent de ta volonté des Souverains Pontifes.
Notre première maxime de gouvernement cirt que le Cardinal secrétaire d'État, c'est-'à-dire le ministre dirigeant, doit être notre fondé de pou^ voirs. Si, par l'offre de notre concours énergique , comme nous fîmes de Torregiani sous Clément XIII, nous pouvons le gagner, tout est fait. S'il est pauvre, nous le tenons. Il devient notre grand pensionnaire.
Mais ce qui- nous coûte le plus, c'est la nom breuse prélature, jusqu'aux employés inférieurs, qui touche de ^ous des gratifications régulières* Par là Rome est à nous; et sous Clément XIV, quand l'Ordre fut malheureusement aboli, il y eut uihe heure où nous pûmes croire qu'à partir du Sacré Collège, Rome entière s'insurgerait pouf nous maintenir. Mais Ricci manqua de courage. Aussi finit-il par le château Saint- Ange, au lietK d'aller porter au Vatican l'épée de Brennus.
Nous ne sommes pas un ordre dévoué à un but unique: nous en embrassons plusieurs. Nous portons ta vie spirituelle de l'Évangile jusqu'aux extrémités de la terre à ceux qui sont assis dand l'ombre de la mort; nous travaillons partout à nou9 rendre les maîtres de l'éducation, parce (fdô IV s
nous connaissons le grand mot du protestant Leibniz : „Donnez-moi l'éducation, et Je chaDgerai la face du monde/'
Voilà pourquoi nous soutenons avec tant d'ardeur, dans notre journal V Univers , la grande croisade pour la liberté de renseignement. Nous sommes prêts. Le jour où cette liberté sera proclamée, nous rétablissons en France nos collèges. L'aristocratie de naissance nous enverra ses enfants, l'aristocratie financière trouvera de bon goût de l'imiter, et dans toute ville où s'élèvera un collège de Jésuites à côté d'un collège universitaire, on pourra juger quelle différence il existe entre nos moyens d'action et ceux des écoles de l'État.
— Cependant, mon Père, lui dis-je, dans un pays où le nom de liberté vibre si profondément dans tous les cœurs, j'ai été surpris, je vous l'avoue, de voir soutenir avec tant d'acharnement les droits du monopole universitaire contre celui de la liberté de l'enseignement £t pourquoi ne veut-on pas de cette liberté? Uniquement parce qu'on redoute de voir par elle l'enseignement retomber entre nos mains. Nos adversaires sont, en France, le parti le plus nombreux ; ce ne sont pas eux qui nous enverront leurs enfants.
— Non ; mais à côté de nosv adversaires qui parlent, qui écrivent, qui vont obtenir contre nous peut-être de nouveaux arrêts de proscription, il y a leurs femmes. Elles ne parlent pas, eUes n'écri-
▼ent pas; mais, une fois la liberté de renseignement obtenue, elles agiront, et par elles nous aurons les enfants de ces hommes qui nous combattent aujourd'hui. Il y a de singuliers revirements dans Tesprit humain, mon cher Père; d'expérience TOUS l'apprendra. Et tel qui vient de s'écrier, en parlant de nous: „Que m'importent vos vertus privées, si vous m'apportez la peste!" se rangera peut-être un jour parmi nos défenseurs (^).
Mais nous sommes, avant tout, la milice du Saint-Siège; nous sommes chargés de le défendre dans tous les droits de sa puissance spirituelle et temporelle. Nous voulons l'accroissement de cette double puissance, parce que seule elle peut réaliser la parole du Christ: „lln seul troupeau et un seul pasteur.'* Si la Compagnie eût existé du temps de Grégoire YII, ce grand Pape ne fût pas mort dans l'exil; il eût triomphé. Nous avons repris son système: il s'est incamé en nous. Il était seul pour cette grande œuvre; il dut succomber. Nous, nous nous appelons légion. Nous triompherons, parce que le temps, toujours borné à quelques années pour un homme, ne lui permet pas, quel que soit son génie, de compléter son œuvre. Nous sommes une Société^ et les so-
(*) M. Cuvilior-Fleury, aujourd'hui l'un des rédacteurs des Débats,
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cîétés ont pour elles les siècles. Ce que Grégoire VD n'a pu faire, nous le ferons.
Vous devez comprendre, à cette heure, comment tout marche temporellement dans la Compagnie. Je vous ai fait voir les principaux rouages et leur agencement; c'est simple et fort Et dès maintenant vous êtes un de ces moteurs dévoués et invisibles, lequel, tant que Dieu vous donnera des forces, travaillera, comme Je le fais moi-même, tout vieillard que je suis, à Tinfluence de rOrdre.
J'écoutais le Père avec une avidité fébrile. D me montrait l'Ordre sous un point de vue si différent de celui que j'avais compris d'abord, en lisant ses Constitutions et ses règles! II me semblait cependant que tout ce procédé gouvernemental, développé par lui beaucoup mieux et plus longuement que ma mémoire ne peut mer le rappeler, avait pour base unique des moyens humains. Élevé dans l'idée mystique, je trouvais en moi comme un sens chrétien qui se révoltait contre un système, l'emportant peut-être en habileté et en finesse sur celui des cabinets des rois, mais établi sur les mêmes principes. Avec cela, un grand ordre religieux pouvait-il faire le bien, être béni de Dieu?
Je m'étais enhardi avec le Père Roothaan; je lui fis cette petite objection.
U me répondit avec un sourire:
PAR l'abbé ♦*♦ S7
— Que TOUS êtes jeune ! Est^-ce que la graodê action de la Providence se produit autrement, dans le monde, que par des moyens humains dont elle dispose, et qu'elle fait mouvoir à son gré avec autant de suavité que de force, ad finem for* titeTy onmia suavùer? Prenez toute l'histoire. Est-elle autre chose qu'un mouvement immense des volontés humaines que Dieu a laissées lihres et qu'il a pourtant conduites à sa fin? ce que votre Bossnet a rendu d'un mot profond : „L'homme s'agite et Dieu le mène." Pourquoi ferions-nous autrement que la Providence?
Notre Ordre n'eût fait que languir, avec tous les autres, si nous fussions restés dans le plan purement ascétique, pour lequel on s'est passionné dans le moyen âge. Que sont aujour-^ d'hui les enfants de saint Benoit, qui ont en tant de gloire? D'honnêtes bénéficiers qui conservent les restes de l'immense fortune d'un ordre à peu près oublié. Que sont les enfants de saint François? Un contre^sens à une époque où la loi du travail abotit forcément la mendicité et où le dernier de tous, dans les pays civilisés, aime mieux devoir son pain du jour au travail de ses bras qu'au procédé honteux de la besace. Qu'est devenu l'ordre de Saint-Dominique? Leur métier d'inquisiteurs pèse sur eux comme un souvenir lugubre. Que sont les Lazaristes, les enfants de saint Vincent de Paul, les derniers venus dans la grande famille des congrégations religieuses?
Des prêtres prudents et des missionnaires médiocres.
Pourquoi tout cela manque-t-il complètement d'avenir ? C'est que nulle de ces honorables associations n'a voulu sortir de l'ornière antique; que toutes ont rêvé l'existence angélique des Pères du désert, la tunique de feuilles de palmier de saint Antoine, la discipline, le cilice et. la haire, comme le perfectionnement de la vie cénobitique. Nous, nous avons un but plus élevé: la gloire de Dieu sur tout ce globe procurée par notre ordre. Nous sommes ainsi de tous les temps, de tous les pays. Nous n'avons pas une grosse robe de bure, une corde pour ceinturon, un lourd capuce, des pieds hideusement nus, une tête rasée bizarrement pour figurer la couronne mystique du moine; nous sommes des clercs réguliers, de simples prêtres, devant garder l'habit des prêtres et passer au milieu des peuples comme représentant l'idéal du 'sacerdoce. N'est-ce pas mieux conçu?
Voyez-vous, Père, c'est une très-jolie chose qu'un corbeau venant porter au solitaire son petit pain pour la journée; mais avec ces belles visées de détachement de toutes choses, on aboutit à ne faire rien. Nous sommes . des soldats dans l'Église; nous sommes organisés comme des soldats, et, pour vaincre le monde, nous nous sommes mis aux {)rocédés humains, aux moyens que le génie de la politique et l'expérience ont enseignés comme les plus fructueux et les plus sûrs.
PAR l'abbé ♦♦* 39
Pourvu qu'on travaille pour Dieu, qu'importe la méthode?
— Vous m'avez vaincu, lui répondis-je, et je vous comprends.
— L'avenir était à ce prix, continua-t-il ; il fallait triompher avec la stratégie moderne, ou s'éteindre avec ces pauvres congrégations languissantes que l'on supporte je ne sais comment, dont on convoitC' les grandes possessions territoriales, quand elles en ont, et que l'on se hâtera de séculariser quand on aura préparé les esprits à ces mesures de spoliation dernière.
Nous ne pouvons faire du bien dans notre époque qu'en comprenant cette époque. Aussi, dans les pays dont nous ne sommes pas parfaitement sûrs, en dehors de nos maisons professes, de nos noviciats et de nos collèges, nous évitons d'avoir au soleil un pouce de terre ; nous avons nos précautions toutes prises contre les révolu-, tions. Toute notre fortune est en valeurs immobilières, placées dans les grandes institutions de crédit de tous les peuples. Pareils à l'oiseau qui a son grenier d'abondance sur toutes les plages que féconde le soleil, nous avons notre avenir assuré au sein de toutes les civilisations qui vivent des immenses revenus de leur épargne.
Voilà comment notre ordre est temporellement impérissable. *
Le coup le plus terrible que nous ayons eu à supporter, ce fut notre suppression par Clé-
40 LE ^«SUITIÇ
^lent Xjy. L'Espagne si eatMîque, avec sûq roi si pieux Charles III, le Portugal, la Frmiee et Naples avec leurs Bourboas, hqus avaieat expulsés comme des hommes dangereux. C'était rude, très*rude. On avait fait de nous comme . des Templiers, moins les bûchers qui n'allaient plus au dix* huitième siècle. Eh bien! nous nous sommes réfugiés dans les j[>ays où Rome ne commandait pas. Deux grandes puissance? du Nord nous protégèrent. Nous servîmes puissamnoent les intérêts du célèbre Frédéric dans U Silésie, et ceux de la czarine dans la Russie blanche. Nous étions là forts contre Rome. Une autre congrégfitioQ se serait dissoute, devant le terrible bref. Nous cédâmes à la force, parti^ut où la force nous dispersa ; mais nous interprétâmes la volonté secrète du Pape contre sa volonté manifestée officiellement. Pie YI, son successeur, pous fit savoir qu'il était pour nous. L'orage passerait hientot; et, par une bulle solennelle, Pie VII nous rétablissait daas tous nos droits et prérogatives.
Religieusement parlant, c'était up coup hardi de nous insurger extérieurement contre }a papauté, dont nous soutenions théoriquement l'infaillibilité. Xun ym\ de la Maison, c'était de la simple prudence, Rome pouvait*^eUe vouloir sérieusement se priver de l'Ordre qui est, dans les deux mondes, son appui le plus fort? Nous l'aimiops en lui résistant; nous faisions S9 voleté
PAR l'abbé *** 41
par notre déaobéissance, et notre beau jour fut celui où Pie VU, assis sur un trdne dans le Oeah^ consacrait }a restauration de4 royautés tombées en Europe, pr ceUe de notre royauté.
I^'idée mère.
J'avais été congédié, la veille, avec une bien*veillance toute particulière de la part du Général. J'étais sous le charme de sa parole, sous Tenivre* ment de l'idée grandiose qu'il m'avait développée. La Compagnie n'était plus pour moi une œuvre vulgaire, un pieux institut, comme j'en connaissais d'9Utre$ qui fonctionnaient tant bien que mal au sein du catholicisme; c'était une création surhumaine, une œuvre incroy^le de génie. Ce qui m'avait frappé, c'était son indépendance même visft-à'Vis du pouvoir suprême des Pontifes-^rois. Être montés plus haut encore que cette puissance du vicaire du Christ sur la terre, qui avait &it pendant tant de siècles, courber le front des empereurs et des rois, tenir le maître spirituel du monde devant son escabeau, comme son plus h^iut, «on premier v«saal; être pairtout, (kts les»
éZ LE JESUITE
deux mondes, le roi secret et invisible par-dessus tant de nations, de royautés, d'empires; savoir à peu près, à heure fixe, ce que font les chefs sauvages de rOcéanie sous leurs huttes, comme ce qui se passe dans les palais des plus grand potentats de l'Europe; voir tout cela d'un œil serein, et se servir de cette omniscience, la seule qui eût été imaginée de la sorte , pour imprimer aux races humaines, discordantes de mœurs, de langue, de civilisation, un mouvement unique, c'était une création dont l'idée donnait le vertige. J'avais chaque soir devant iboi, dans une intimité presque fraternelle, ce monarque étrange qui ne paraissait point fier d'être arrivé à cet apogée de la grandeur humaine, et qui, par cinq à six milliers d'hommes, réalisait la domination universelle, rêvée à peine par quelques fous glorieux de l'histoire, tels qu'Alexandre et César.
Je n'y tenais pas.
Je ramenai doucement, le lendemain, la conversation sur les rapports de la Société avec les Papes. Je fis cette question:
— Père, quel est le cerveau puissant, parmi vos illustres prédécesseurs, qui a osé concevoir de placer notre Société au-dessus même de la puissance des Souverains Pontifes?
— L'histoire de la Compagnie ne me fournit aucun renseignement sur cela. Il en est, je crois, de la création du génie comme des grandes découvertes qui honorent l'humanité. EUes ne sor-
PAR l'abbé *♦* 43
(ent pas tout écloses d'une pensée humaine; ce serait trop rivaliser avec Dieu. Plusieurs génies s'épuisent sur elles.
Le glorieux saint Ignace avait déposé, dans ses Constitutions, le principe de notre grandeur.
Vous allez voir cela.
Le quatrième vœu, que nous faisons, seuls de tous les ordres religieux, celui d'obéissance au Saint-Siège, a été le principe de notre puissance. C'était une vassalité apparente, une flatterie mal déguisée pour obtenir la faveur de la cour romaine.
Le saint homme, toujours avec ses idées mystiques, au moment où une moitié de l'Europe se séparait du Catholicisme par un immense déchirement, n'avait eu qu'une pensée, témoigner un attachement profond au centre de l'unité.,
Quand le calme fut revenu, vers la fin du seizième siècle, qu'il fallut voir au fond des choses et donner à l'Ordre une assise sérieuse, au milieu des rivalités de tous les ordres, jaloux du nôtre et assiégeant, comme nous, les Papes pour en obtenir les faveurs, nos Pères durent mesurer le danger. Il fallait pour eux s'asseoir au Capitole ou tomber de la roche Tarpéienne. Autant que j'ai pu le conclure de quelques notes secrètes, écrites de la main même de Claudius Aquaviva, ce fut lui qui eut la première notion de cette position critique.
Oiweant pr^iqfoeiti ne Summ. Pont minnnm Sodetatiê regimen sensim ad se attrahaiU, Fer se stet.
In atdâ romandf omnimodb, sumptUnie et cere, si necesse ficU, clùntelam vel EminenL Cardinalium^ certe pradatorum^ acgmrant prœpositi,
TJrbî et Orbi debeat swnmam benedictùmem S8. Papa, Per Papam, Societas Jesu regat Orbem et Urbem{}).
Ces paroles sont la charte de notre suprématie sur Rome et sur le monde; et je ne doute pas que les successeurs de Claudius n'aient regardé ces quelques lignes comme le testament politique de Tun des hommes qui a le plus contribué à arracher TOrdre aux théories surannées où il eût trouvé rapidement la mort.
Aussi, à Tavénement de chaque Pontife avant même son élection, nous mettons en jeu toutes
(*) „Le8 généraux de l'Ordre doivent prendre garde que les Souverains Pontifes n'attirent peu à peu à eux le gouvernement de la petite Société. Qu^elle subsisto par eU»-]&éme.
j^ans la cour romaine, il faut que, de toutes mani^ res, à tout prix, et si c'est nécessaire avec de l'argent, les Généraux de l'Ordre mettent dans leur clientèle les Eminents Cardinaux et les Prélats.
„Qne le très-saint Pape donne sa haute bénédiction à la Ville et au monde. Que, par le Pape, la Société de Jésus gouverne le monde et la viUe.**
PA» l'abbé ♦** 45
noB influences. Les cardiDaux, an conchve, saigne de combien de moyens secrets nous disposons, jusque dans les humbles rangs des gens de service. Ils ont intérêt à nous ménager, eC eeux qui aspirent à la papauté ne manquent pas de ve^ nir traiter d'égal à égal avec nous. Toujours le Général doit se laisser prévenir. Il ne va pas officieusement proposer son concours. C'est une de nos règles secrètes; il attend ce futur soft-' ▼erain du monde. Et celui-ci vient; et nous lui faisons déjà sentir qu'il doit à notre main puissante une notable portion de sa tiare. Ayant traité avec nous> avant l'adoration des cardinaux, il faut qu'il sente, le lendemain de sa préconisation, qu'il y a deux maîtres, nous et lui. Nous redoublons alors de protestations de dévouement; mais nous lui laissons comprendre qu'avec nous il fera tout, et, sans nous, rien.
Pris dès les débuts de son pontificat, le nou* veau Pape, presque toujours un vieillard, aspire au repos, après les longues convoitises de la tiare.
Redoutant, au milieu des premières difficultés d*un règne, les embarras et les luttes, ayant besoin de popularité dans la prélstfure, la noblesse et le peuple, et sachant, par l'expérience du règne précédent, quête ennuis la Société lui susciterait, quelles défiances elle sèmerait contre loi d'une rive à l'autre du Tibre, s'il s'avisait de lui parler baiit, nous le voyons toujours, par lassitude, par intérêt, par peur, se jeter dans nos bras. Les
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autres chefs d'ordre vont piteusement demander une bénédiction papale; nous allons saluer celui qui devra nous obéir.
Père de Sainte-Maure, hélas I on règne par la crainte. Je ne crois pas qu'aucun des généraux de la Compagnie ait fait empoisonner un Pape ; l'idée seule est horrible. Et Ricci lui-même, j'aime à le croire, ne fut pour rien dans le poison qui tortura Clément XIV. Mais, avec les mœurs romaines, je ne serais pas étonné si, autour de ce Pontife, des caractères haineux et vindicatifs, vengeant nos injures et les leurs, servant leurs intérêts et leur ambition en même temps que notre cause, avaient mis fin à cette existence, un moment si brillante. Nous connaissons les préjugés, les superstitions de la foule. Nous nous gardons bien de combattre les idées populaires sur rhabileté qu'on nous suppose à nous défaire des Pontifes qui seraient contre nous. Nous sommes les premiers à faire courir ces vagues rumeurs, et Benoit XIY nous a admirablement servi, lorsque, sollicité de signer la bulle de réformation de notre ordre en Portugal, accordée au cardinal Saldagna, il déclarait qu'il ne le ferait que lorsiqu'il serait à sa dernière maladie, et qu'il ajoutait: „J'ai, pour vivre longtemps, une confiance toute pïirticulière dans les prières de ces bons Pères."
Vous comprenez combien de telles opinions accréditées à Rome, où se défaire d'un ennemi
PAR l'abbé *** 47
parait chose toute naturelle, devaient servir notre puissance.
C'est par là que nous avons définitivement régné.
Ajoutez que, dans les moins mauvais gouver^ nements de chaque Pape, il y a un désordre, une dilapidation universelle. La vieille monarchie pontificale a gardé tous les rouages de la royauté paternelle. Le Pape et le cardinal-vicaire en sont aux procédés de saint Louis rendant la justice sous les vieux arbres de Vincennes. Un Pape est intronisé à peine que tout se combine, tout se trame pour arriver à faire fortune sous le règne de son successeur, que le peuple désigne déjà, dans son impatience de dévorer ces pouvoirs d'un jour. Et dans le gouvernement de notre Société règne l'ordre le plus parfait que le génie italien, si puissant dans ses théories économiques, ait pu rêver. 11 n'y a pas de chancellerie en Europe qui vaille celle du Qesîc, La diplomatie nous rend cette justice. Et l'on ne connaît pas de plus pitoyable gouvernement, en Europe, que celui du Vatican. Concluez sur l'action réciproque de ces deux pouvoirs.
Le Pape distribue des millions, en bijoux d'or ornés de pierreries, donnés aux madones, en beaux calices ciselés, en riches custodes pour les cour vents et pour les églises. Ajoutez les couronnes aux madones insignes, et toutes les prodigalités d'une cour à la fois politique et sacerdotale^ et
48 tE êimn^
Toos Comprendrez qu'entovré de cardîn^fix nonel payés, de prélats ambitieux et pauvres, d'ane ilo^ blesse à laquelle répugnent les grandes spéculations et le travail de l'industrie, d'un petit peuple claquemuré dans sa taupinière, le Pape voie sous ses yeux, sans avoir à y redire, passer toute l'iafluence dans le gouvernement protecteur, grave et discret, qui distribue, avec générosité et inteli»* gence, cet or que lui apportent la piété des peuples et les légitimes sueurs de ses membres, dans l'apostolat au milieu des riches cités.
Maintenant, sou$ Grégoire XVI, et probable^ ment sous son successeur, à moins que l'esprit du libéralisme qui commence à infester quelques** uns de nos plus jeunes cardinaux, ne nous don*nftt un Pape favorable aux idées nouvelles, ce n'est plus par la crainte que nous régnons sur le Vatican. Nou« pouvons Imser aux pages lugubres de la vieiMe histoire, les poignards et les poisons ; nous ne faisons plus de drames , et je vous assure que je tiens à remetU*e mon âme à Dieu pure de ces terribles extrémités auxqueBes, dans les luttes impétueuses du passé, quelquesuns de mes prédécesseurs auraient pu se laisser cunduîre.
lifais, aujourd'hui, avec la lutte contre res{M*iC moderne qui envahit tout, nous sommes liés, la papauté et nous, par les mêmes intérêts. Le clergé séculier est bon en général, lûen qu^id il laisse beaucoup à désirer sous le report de la moralité.
PAR l'abbé *** éS
Il est pieux et édifiant en France, en Belgique, en Autriche et en Bavière ; mais il suit ses routines en Italie, en Espagne, et il est mou partout Élevé au milieu de l'atmosphère libérale, il se laisse pénétrer par les aspirations démocratiques. Un jour ou l'autre , s'il lui répugne d'y prendre part, il sera le complice des révolutions. Or Rome est surtout menacée par la révolution. Que celle-ci s« déchaîne demain, et. l'ordre, si miraculeusement rétabli par la Sainte-Alliance, s'écroulera.
Lea Papes sentent ces choses. Nous sommes une milice plus ardente et plus sûre. Il y a bien long*temps, Père de Sainte-Maure, que les Jésuites ne sont plus des révolutionnaires. Je vous expliquerai plus tard notre secret politique. Je voua dis seuleiDe0t> à cette heure, que les Papes ont tout intérêt à nous ménager, à se servir de nous pour porter au sein dm diergé et des nations catholiques , ces fermes principes de conservation monarchique sans lesquels tout sombrera , le clergé le premier, dans un prochain avenir.
Notre avenir à nous est sûr mainteiiant, d» côté de la papauté. Nous ne tomberions qu'avec eUe> et elle perdrait à Rome sa royauté, que nous saurions lui survivre dans, le monde.
Trahison.
J'écrivais tous les jours mes conversations de la veille avec le révérend Père Générai, ainsi que les réflexions qu'elles me suggéraient. J'étais un matin absorbé par cette occupation, lorsque j'ea* tendis ouvrir brusquement ma porte; et, me retournant, j'aperçus le jeune baron Gustave de Flaviac.
Son visage était couleur de pourpre, ses yeux étincelaient, et sa voix quand il m'adressa la parole était tremblante d'émotion.
— Je suis perdu! me dit-il.
— Perdu, mon cher baron! que voulez- vous dire?
— Je veux dire que mon père avait raison de détester les Jésuites!
— Il m'est impossible de vous accorder cela.
— Je le sais bien ; mais vous, vous n'avez que la robe du Jésuite, vous n'en avez pas le caractère. Mais ce misérable Père RuflSn! et dire que j'ai été assez lâche pour ne pas l'étrangler!
— Vous ne l'étranglerez pas; et vous vous contenterez d'une explication amicale avec lui.
— Amicale! non pas, s'il vous plait Père de
PAR l'abbé *♦* 51
Sainte-Maure, Il s'agit de choses plus graves que vous ne le pensez. Tel que vous me voyez, je suis chassé de la maison de mon oncle.
— Chassé de la maison de votre oncle, mon cher enfant! Qu'avez- vous donc fait pour cela?
— Rien de bien grave aux yeux d'un homme du monde, mon cher Père; mais je comprends que vous et le Père Ruffin vous puissiez en juger autrement. Que voulez-vous? je ne suis pas un Caton; et si mon grand-père voulait se souvenir de toutes les folies qu'il a faites, quand il avait mon âge, bien qu'il eût été élevé par les Jésuites, il serait plus indulgent pour les miennes. Le Père Ruf6n m'a trahi d'une manière infâme!
Je ne croyais pas la chose impossible. Toute* fois je dis au jeune homme :
— Mon enfant, cette accusation est grave.
— J'ai eu en main la preuve de ce que j'avance.
— La preuve!
— Oui, la preuve. Malheureusement je ne l'ai plus. Je vais tout vous raconter; je ne vous dissimulerai pas mes torts, et je souscris d'avance à tous les reproches que vous pourrez me faire.
Vous savez, continua- t-il, que j'avais donné toute ma confiance au Père Ruffin; lui, de son côté, me traitait comme son enfant. Je comprenais tout ce qui me manquait, du côté des connaissances indispensables à un jeune homme. Je trouvais en lui un professeur intelligent, rempli
g^ LE .féeUXTft
dQ zèki: il aplanissait pour m^i h$ difficidtéSi <k l'étucte, «t, quand je les^ avais, franchies, il met prodiguait les louanges les plus exagérés, et ^andiSk^ait outre mesure mes plus légers succès. Coaifioe il me faisait espÂonnier, j'en ai h certitude à présieiH, il eut coianaiâsaiice da quelqueslUM^s de mes escapades, de vraies gamiaeries d'etfaAt dao^ le prioeipe. Il f^'en parla av^c beau- OQUp. de douceuif, cominie un ami déjà âgé, disait-il, à m ami plus jeune que lui. Mon grandonoU* m tardait pas. à en être instruit. Il me fai3dit les scène& les plus violentes ; sa betUe-âUe rirritait. contre moi: c'était à en devenir fou. Mais ]|9 Père Ruflin aorrivait, ili oatocMt Torage, réduisait mes criines à de justes pro^^ortions ; ils ne devenaient plus que d«s fautes vénieites^ U cher oaqle s'adoucissait, et payailt Iqs. dettes, quand il s'agissait de dettes. Comineiit pe pas aimer cet excellent Père Ruflin, ce conciliateur qui comprenait si hien qu'il y a quelque di^Dàr^^nce wtre un jcAine homiiue de di^-sept ans et^ uni vi^iNard de quatre- vingts? J'en aririvsû à lui confier mes éga*rements, c'était k mot de l'onclct. Le Pêne Ruffia me disait avec tant de bonhonaie; — ^oyo«is, mon enfant, quand vous avez fait luie sottise^ au mws eoniiez-la^inoi., afin que,, ém» le cas où elle seirait découverte, je puiissiei arrangeur tout pour le mieuît. — 4e n'y. n^anquaisi pas. Quelquefois le Père Ruffm m^ disait comment il. fallait m y preiMlre^ 9^^ cacileir wASi. ff^^daiiaea.à moia^ «noie
PAU l'abbé ^** 53
^t k ma Goufiiffê. A Id vérité, 41 me ^ermênnait i<MiguMi«iit; mafis, en faveur du service rendâ, j'é«outais le Bermon , et je croyais devoir encdfe d« la reconnaissance. Ma oonsine partie pour la France, mon grand-oncle me parut tout à fbit r€*venu sur mon compte» Je re^âi convaincu que -c'était Wen la <oom*eS8e qui me faisait espioniïef, «t qui grossissait mes peccadilles auprès de son beeitt-père.
M«is, dit to«t è cottp le jeune baron, j'oubliais de vous apprendre une chose importante^
— Et laquelle?
— C'est que je swi« afltoureux foft.
-^ Ou plutiM vous isroyez être amoureux. Vrafioent, mon cher baron, vous êtes en tout d'une légèreté incroyable.
— Mais piis du tout, jt suis très^naisoimable en cela, et cet amour est très-sérieux.
"- Je vois que vous aveî formé quelque intrigue à Rome!
— Non, non, cher Père de Sainte-Maure; je «im amoureux de ma cousine, de Marguerite!
— Marguerite n'est encore qu'une enfant, dilh je un peu ému; vous me le disiez vous'-méme il y a quelques mois.
— Je me trompais ^, Marguerite, pour le cœuf, pour l'intelligence, est bien au-de8.<us de son âge. Depuis qu'elle est partie, j'en rafiTole; ti je ne pardonnerai jamafô au Père Rufên d'être te oaàse qm cet ange «st à jamais {yerdu pour tm.
Tout en Técoiitant, je me disais que la rupture d'un pareil mariage était un bonheur pour Marguerite. Malgré quelques qualités de cœur, Gustave me paraissait bien peu digne de ma chère enfant.
— Allons, dis-je au jeune homme, avant qu'il soit temps de penser à marier Marguerite « vous serez réconcilié avec votre oncle. Mais souffrez que je vous le dise, l'amour vrai purifie le c(£ur qui l'éprouve; et si vous aimiez réellement Marguerite, son souvenir vous préserverait de ce que vous appelez vos folies de jeune homme. Je vous trouve encore plus coupable.
— Ne me grondez pas, cher petit Père. Je vous assure que je suis bien plus malheureux que vous ne le pensez.
*- Continuez donc de me raconter votre histoire.
— Eh bien! vous savez que cette semaine est la semaine des Quatre-Temps?
— Oui.
— Figurez-vous, cher Père, que, depuis deux mois, j'étais d'une sagesse exemplaire. Mais la fatalité veut que trois de mes anciens amis arrivent à Rome et m'invitent à diner, avant-hier, vendredi. Ils avaient retrouvé ici d'anciennes connaissances. Nous avons soupe ensemble, nous avons mangé des terrines de Nérac, bu d'excellents vins, chanté des chansons peu édifiantes, j'en conviens, celle de Béranger sur les Jésuites,
PAR l'abbé *** 55
par exemple ; nous sommes sortis de table à peu près gris; un de nos convives nous a conduits dans une maison où nous avons trouvé des femmes équivoques; nous avons joué, nous avons bu de nouveau. J'ai perdu tout ce que j'avais sur moi, ma montre, ma chaîne, plus quelques noilliers de francs sur parole, et je ne suis rentré hier, au palazzo de mon oncle, qu'à deux heures de l'après-midi.
Précisément mon oncle m'avait fait demander dans la matinée. Il voulait me faire écrire, sous sa dictée, une lettre à Marguerite. Il savait que j'avais passé la nuit hors du palais. Le Père Ruffin me raconta cela, et, en voyant ma toilette un peu débraillée, ma pâleur, mes yeux abattus, il se douta de tout et n'eut pas de peine à m'amener à lui faire une confession générale.
— Je vous gronderai plus tard, me clit-il. A présent il faut chercher un moyen d'expliquer à votre oncle pourquoi vous n'êtes rentré au palais qu'aujourd'hui. Prenez quelques heures de repos; elles vous sont nécessaires pour achever de dissiper les fumées de l'orgie. Je vais écrire là auprès ^ de vous. Dans deux heures je vous réveillerai.
Je trouvai le conseil du Père excellent Le fait est que ma raison et mes jambes étaient également chancelantes. Je me jetai tout habillé sur mon lit. Le Père Ruf6n s'établit à mon bureau.
56 LE JCSUITS
Je me réTeillai rers les cinq heures; fnws la tète embarrassée,, mais j'avais repris ]N>s8es* sion de moi-même.
— Allons chez votre onde, me dit le Père Ruffin. Vous savez qu'il est très-emporté, mais ?o«i8 me laisserez le soin de le calmer, et tout ira bien. Hélas! mon pauvre enfant, continua le Père, par affection pour vous, je vous rends peut-être un mauvais service! Qui sait si les justes reproches que vous recevriez, de la part d'un parent auquel vous devez tant, et de qui dépend tout votre avenir, ne vous ramèneraient pas dans la voie droite!
Ce qui m'arrête, c'est qu'il a juré, et vous le savez bien, que si vous faisiez de nouvelles dettes, et surtout des dettes de jeu, il les payerait, mais qu'il vous renverrait de chez lui, et que jamais il ne consentirait à vous revoir. Je ne devrais pas me préoccuper de vos intérêts temporels: la perte d'une grande fortune serait peut-être, au point de vue de votre âme, un bonheur pour vous. Qui sait, avec votre organisation si ardente au plaisir, si impressionnable, quel usage vous ferez de votre i fortune? Puisse Dieu ne pas me reprocher, au jour du jugement, d'avoir été trop faible pour vous!
Comme le Père achevait ces mots avec un accent de componction qui me fait bondir de colère quand je me le rappelle, nous arrivâmes à l'appartement de mon oncle. £n traversant Tanti-
PAR l'abèé ♦** 67
ciMitt)bre, nouft rencontrâmes Betlino, C€t artiste sans ouvrage que le Père Ruffiji protège.
' — Vous ne pouvez pas voir M. le marquis de Flaviac aujourd'hui, lui dit-il: revenez demain ; à ma prière , il veut bien vous commander encore une copie d'un tableau de l'école romaine.
Et serrant la main de l'artiste, il le congédia en lui disant:
— A demain matin.
Nous entrâmes chez mon oncle!
— D'où venez- vous, monsieur? me dit le marquis avec des yeux courroucés. Oii avez-vous passé la journée d'hier, la nuit et une partie de cette journée?
— Regardez-le, dit le Père Ruffin, et ne le grondez pas; notre cher enfant n'est pus cou«^ pable. Il est allé hier chez un ami, le jeune comte de Carbonne. 11 a eu là une de ces affreuses migraines auxquelles il est sujet; il a été fort malade, je vous assure. Et, comme mon oncle est très-sourd, il a ajouté à demi-voix: Je ne mens pas, votre âme en effet a été bien malade, et l'âme, c'est la forme substantielle, le corps n'est qu'une enveloppe.
C'était bien là une interprétation jésuitique»
— Et pourquoi ne ttie l'avoir pas fait dire? ^'écrîa l'excellent vieillard, qui au fond m'aime beaucoup.
58 LE JBSDITE
— Le eher enfant n'aurait pas voulu vous inquiéter.
— Mais c'est qu'il est en effet très^changé! dit mon oncle. Va te reposer, mon enfant.
La grande colère était calmée: il avait suffi d'un mot de ce Jésuite.
— Mais il me semble, dis-je alors à Gustave, que vous n'avez pas à vous plaindre de lui?
— Attendez donc la fin de mon récit
Le Père Ruffin passa le r^ste de la soirée avec moi.
Ce matin, je me rendais chez mon oncle. J'ai rencontré Bettino qui sortait de la chambre du marquis. J'avais avec moi mon grand lévrier. La folle bête se jette sur l'artiste et le renverse. L'imbécile se relève d'assez mauvaise humeur; mais comme il ne s'était pas fait de mal en tombant, je me permets de rire de sa maladresse; je n'ai jamais pu souffrir la physionomie cafarde de cet homme. Il est sorti en me lançant un regard que j'ai trouvé menaçant; mais, sans m'en préoccuper davantage, je suis entré chez mon oncle.
J'ai trouvé le marquis furieux: il savait tout. Sans me laisser le temps de l'interrompre, il m'a raconté tout ce que j'avais fait depuis deux jours; il le savait mieux que moi, j'en avais déjà oublié la moitié. Il m'a reproché mon hypocrisie de la veille, mes mensonges que le Père Ruffin lui avait répétés, et dont le saint homme, disait mon
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oncle, avait été la dupe. — Une prgie un ven* dredi des Quatre-Temps ! avec des impies et des femmes perdues! Avoir chanté des chansons contre les moines! Je mériterais d'être dénoncé à la sainte Inquisition. Il avait vu dans sa jeunesse rouer le chevalier de la Barre, à Amiens, pour moins que cela. Il a terminé sa fougueuse harangue en me donnant sa malédiction, ce qui valait encore mieux pour moi que d'être roué, et en me défendant de paraître jamais devant lui.
Je suis sorti sans qu'il m'ait été permis de me défendre, et je me suis dit: Bien certainement ce Bettino, que j'ai toujours soupçonné de recevoir de l'argent de la comtesse de Flaviac pour m'espionner, est encore payé par elle pour continuer son honnête métier.. Mais comment a-t-41 pu connaître jusqu'aux moindres circonstances de mon escapade? Enfin j'espère que le Père Ruffin pourra arranger cela.
A l'endroit où était tombé Bettino, je vis un papier froissé et roulé. Mon chien le vit avant moi et le saisit dans sa gueule; et fier, de cette belle prise, il me précéda dans le cabinet du PèriB Ruffin.
Tout en commençant à lui raconter mon aventure, j'ai ôté machinalement à mon chien le papier qu'il tenait dans sa gueule. Je déplie ce papier: quelques mots frappent mes regards. J'interromps ma narration; je lis; et j'écume de fureur en reconnaissant, écrite de la main du Père Ruffin,
une dénonciation adressée à Bettitio, afin que celui-ci la transmît à mon ood^. Toutes mes conlïdenGes «'y trouTaient, et Ton indiquait à Bet^ tino la manière de «'en eenrir.
-^ Que lisez-Tous donc là, «non cher fils? me dit le Père»
— Je lis que vous êtes un infâme, lui ai-jè dit en lui présentaiit le papier.
Il fut un moment déconcerté. Mais se remet*tant bientôt:
-r* Je vous expliquerai cela.
— Oui, mais devant mon oncle. En dCtendaift recevez ceci.
Et j'ai couvert la joue du traître d'un soufBet
— Misérablél m'd-t-il dit en essayant de me le mndre.
Mais la colère avait donhie mes forces^ et je J'ai arrêté.
— Vous ête's un sacrilège! vous êtes eicommunie ipso facto^ pour av<Mr frappé un prêtre! 6'est<-il écrié.
Je ne vous répéterai fias les trois mfots énerigiques qui m'ont é^ppé. Je l'ai entraîné cheK le marquis; mais il est bien plus fort que moi, et il m'a arraché le fatal écrit Arrivé chez mon oncle, il y a eu une répétition de la scène entre Orgon, Tartufe et Damis. Ruffîn a été pins ha^ bile que moi. Mon oncle n'a pas voulu m'entendre. Ruf^n a versé presque des larmes sur Je sort du malheureux enfiant perverti par des
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impies à tel pmi. qu'il s'était QuUié jusqu'à frapper on prétra. J'ai cru que mon oncie^ aurait une aUaque, en apprenant cet horrible forfait. Il m'a reâcinnè sa malédiction; il m'a dit qu'il aimerai]^ mieux: voir Marguorile morte- que de la voir m^ femm/s« Et. tthoi, fti^fieux, désespéré, je lui ai juré que Marguerite serait à moi, dussé-^e mettre k feu au couvant, où sa mère voulait la renfermer*
Je suis sorti après, cette belle déclaration.
Rufân a couju après moi et m'a dit:
— Gustave, vous no me croirez pas dans ce moment, mais pciut-êtva 1^ çomprendrez-vous plus tard, j'ai agi dans l'intérêt de votre âaM>» c'eslî elle que j'ai voulu sauver. A présent, suivez mon conseil: je ne vous permettrai pas, entendez-le bien, de me diffamer dans Rome, non pas.que je ne sois prêt, par la grâce de Dieu, 9 accepter des humiliations non méritées, ^ais parce que. vos calomnies retomberaient sur mon ordre. Vous allez quitter Home aujourd'hui même.
— Quitter Rome, nllsérable!
— Oui, quitter Rome; Htnon vous aurez à répondre, devant l'Inquisition, de votre conduite. Allez! je vous pardonne, et je prie Dieu qu'il vous convertisse!
Et il est rentré chez mon oncle.
A présent, cher Père de Sainte-Maure, que me conseillez-vous, et que pensez-vous du révérend Père Ruffin?
62; LE JBSUITE
— Je ne chercherai pas à excuser sa conduite, mon cher enfant. Le Père Ruffin a joué là un rôle infâme. Et comme je le crois capable de tout pour se venger, je vous dis aussi: Quittez Rome pour quelque temps; et croyez bien que je ferai mon possible pour calmer l'irritation de votre oncle.
Le jeune baron comprit le danger qu'il courait, et il partit le soir même.
J'allai voir le vieux marquis. Dès les premiers mots il m'interrompit en me disant:
— Gustave est un calomniateur, je sais tout. Il a accusé le Père Ruffin; où est la preuve?
La preuve, je ne l'avais pas. L'obstiné vieillard était subjugé par RufSn ; mais comme il était réellement bon et généreux, il paya les dettes de Gustave et lui assura une pension assez forte. Je fus chargé d'annoncer cela à l'enfant prodigue; on m'autorisa même à lui donner quelques espérances pour l'avenir.
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Symbole politique.
Je dois revenir à mes entretiens secrets avec le Père Roothaan. Mon lecteur devine combien ils me passionnaient. Un monde nouveau s'ouvrait devant moi. Une immense ambition m'était dévoilée, mais conçue si largement, en quelque sorte si humble, de la part de celui qui tenait dans sa main de vieillard les rênes de cette puissante administration, qu'il m'était impossible de la condamner. Entre chacun de ces entretiens, il me revenait bien quelques vagues difficultés; je me disais: Est-ce là une institution religieuse? Et ne suis-je pas entré dans une franc-maçonnerie dont la religion est le prétexte, mais dont 'le but est la domination sur le monde? Mais je rejetais ces idées, qui finissaient par me paraître stupides. Qu'importait, après tout, que les Jésuites voulussent dominer dans le monde, si c'était pour y assurer le règne du Christ? A ce point de vue, je trouvais l'idée belle et acceptable. Le vieillard s'emparait de moi, peu à peu. Ce qu'il m'avait dit, la dernière fois, de la répugnance de la Société à employer jamais le poignard et le poison, m'avait soulagé la conscience, que le récit de l'a-
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venture néfaste de Clément XIV avait un moment troublée. Je me sentais donc envahi lentement par la parole fascinante du Père. Je ne pouvais pas m'apercevoir qu'il ne prolongeait ainsi nos petites conférences, chaque soir, que pour m'iniiltrer lentement ses idées, pour les insinuer dans une âme jeune, naïve, enthousiaste, de manière à o« qu'elles devinssent ma pensée éoergique^ ma pensée unique.
J'avoue que je ne soupçonnais pas de piège; et ce piège eut-il été moins habilement tendu, la doctrine eût-elle été prêchée par une parole moins éloquente, je n'eusse pas songé à le soupçonner, tant j'étais naïf encore et ignorant des grandes choses des temp& modernes, que les livres ées Jésuites ne iD'avaient guère montrées sous leur véritable jour.
Je me sentais pris. Je l'aimais plus que jamais, cette Société de Jésus, comme on aime les forts. Elle avskit grandi à mes yeux. Puis la vanité humaine se retrouve partout. J<e devenais un des puissants rouages de cette étrange association que j'avais ju«que-là si peu comprise. £t Ton se passionne par instinct pour les joies du connnandement. IJf arriva une heure où j'eusse été fâché de revenir sur mon ardent enthousiasme pour la Société.
D'ailleurs, nourseuiement le Père me développait, longuemem et avec charaie, ce que j'ai wÀheqreiise»i<)9t écourté iam «e récita mais U s»
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plaisait aux causeries familières. Il y excellait. Il achevait là ce ,que la partie grave de Tentretien avait' commencé. Je crois bien aussj qu'il m'étu* diait beaucoup. 11 me fiaisait parler à mon tour; et il jugeait sur cette parole si simple, presque juvénile encore, jusqu'où il avait pénétré ydans mon être, et déposé le germe impérissable de sa doctrine.
— Je vous ai fait pressentir, continua-t-il, la grande pensée de notre Ordre : la direction universelle. Il fallait être tout, ou consentir à végéter jusqu'à n'être plus rien. La condition des forts seule pouvait nous aller. Et nous nous sommes faits forts.
Écoutez bien maintenant.
Pour arriver à la direction universelle, il nous fallait adopter un système politique. Nous devions être les chefs des peuples émancipés^ prendre en main les intérêts des masses, et préparer l'avenir à la démocratie, ou bien^ serviteurs dévoués des rois, travailler à comprimer les insûncts de liberté dans le monde, et, patronnant chaudement les royautés, nous abriter aupirès d'eUes et régner avec elles.
Nous devions nous jeter dans l'un ou dans l'autre de ces deux grands courants qui emportent l'humanité. Mais il y avait péril, pour nous, là et là. En arborant le drapeau populaire, nous n'eussions pas vécu un quart de siècle; et les rois de l'Europe, qui ont eu leur ère de gouver-* IV 6
nement absolu depuis Richelieu, nous eussent traqués comme les ennemis l«s plus, dangereux de leur couronne. A cette heure, TOrdre n'existerait plus. D'ailleurs vous connaissez l'histoire : les inconstances, les indocilités, les exigences des démocKaties. Nous nous fussions imposé une tâche *u- dessus des forces humaines. Nos Pères firent donc sagement de ne pas se jeter dans ce courant dangereux ; et je ne crois pas que de longtemps, dans rOrdre, on se départe <te cette prudence.
Restait le service des rois. Est-il moins ingrat que celui des peuples? Et que fussions-nous devenus, à nous faire les chevaliers de tontes ces royautés jalouses et hostiles entre elles? Quei singulier spectacle eût doimé l'Ordre? Son unité eût été brisée; il se fût attiré le légitime mépris des peuples, et eût donné le triste spectacle de œ pauvre clergé séculier qui, après chaque bataille 6ntre nations cathotiquies qcri . se sont mitraillées hideusement, va chanter des Te Deum, pour remercier* Dieu d'avoir fait massacrer des frères. C'eût été introduire un -dualisme effréné dans l'Ordre. Nous nous fussions déchirés les uns les autres. Anitoés de convictions poHtîqttes opposées, nous eussions vécu dans les haines; et ceUes de ta politique ont-elles un fanatisme moins terrible que celles de la Religion? et puk ces pr^res séculiers sont attachés au sol où ils sont nés; il^ ont une patrie. Le Jésuite n'en a pas : il est ei-
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toyen da monde. L'Ordre ne doit pas s'appuyer sur telle ou t«lle forme gouvernementale ; sa force, il doit la trouver en lui-même.
Du reste, l'Ordre en a fait la triste expérience.. Et nos grands ennemis, nos plus cruels persécuteurs» n'oût-ils pas été ces rois catholiques dont, certes, nous favorisions, par notre enseignement, l'absolutisme sans limites?
Nous sommes donc payés pour reconnaître que là encore eût été notre ruine.
Mais, mon cher Père, -^ et ici le Général baissa un peu la voix, comme s'il eût craint d'être entendu, — il y a une autre politique plus large, planant au-dessus des démocraties et des royautés ; celle-ci,* c'est la nôtre, elle a été inaugurée par un grand génie, Hildebrand. C'est la théocratie,
Grégoire VII, en attribuant à la papatité la mission de réaliser le gouvernement théocratique, créait, à cette grande institution catholique, une impossibilité qu'il n'avait pas prévue et qui devait être sa ruine. Il la plaçait en hostilité flagrante avec tous les pouvoirs; il lui donnait les rois et les chefs des peuples pour antagonistes implacables ; c'était une guerre de roi à roi ; du rgi romain, plus ou moins puissant en Italie, contre toutes les races royales ; c'était un duel sans raison. ILe plus faible, malgré la grande puissance des idées religieuses, devait nécessairement succomber.
Impraticable pour la papauté, la théocratie ne Test pas, au moyen d'une Société sacerdotale, invisible en quelque sorte par le peu d'éclat personnel de son chef et du nom de ses membres. Là point de rivalité patente. On ne dit pas aux rois et aux chefs du peuple: Agenouillez- vous devant moi, je suis le roi unique; empereurs et rois sont mes feudataires. Mais on a la royauté universelle, sans que peuples et rois soupçonnent qu'ils ont un maître, une Société exerçant cette royauté par une direction secrète dont nul ne peut saisir les fils invisibles.
Vous n'aviez pas soupçonné cela, Père?
— Non, répondis- je; je ne croyais pas que la Société visât si haut.
— Il fallait prendre le vol, comme l'aigle, pour dominer le monde de toute notre hauteur, ou se traîner à terre, avec l'insecte, devant la pitié universelle. Nous avons choisi le rôle de l'aigle.
Cela vous parait hardi. Et cependant nous devions arriver là, pour nous assurer de la durée de l'Ordre. Toute autre combinaison nous perdait infailliblement.
— Mais, mon très-révérend Père, cela doit mettre l'Ordre en hostilité perpétuelle avec les royautés et les démocraties?
— Oui, si notre secret était découvert, si notre théorie était divulguée. Mais voyez ce qui nous protège. Nous avons pour but d'établir la gloire
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de Dieu sur la terre. Ce hut esl évidemment très-honorable. Ad maforem Dei glortam, quelle plus belle devise! Nous pouvons appeler calomniateurs ceux qui nous accuseront de cacher notre plan de domination universelle, sous le prétexte d'établir le règne de Dieu sur la terre. Et le règne de Dieu sur la terre, n'est-ce pas en réalité le règne du sacerdoce?
Nous sommes donc les ministres et les généraux de Dieu, pour amener pacifiquement, à l'aide de l'éducation et de la parole, son règne glorieux parmi les hommes. La Société tout entière tra- Taille avec ardeur à ce noble but. Elle ne sait pas, excepté nous qui formons le sénat privilégié et invisible de l'Ordre, comment se meut ce vaste />rganisme dont chaque Père fait partie; elle ne sait pas ce mot dernier, ce secret, peu importe le nom, qui résume notre action, notre but, notre politique dans le monde. Le vulgaire de la Société n'a pas besoin de le connaître. Tout serait bientôt compromis par des discussions dangereuses, par des révélations indiscrètes. Dans les livres, dans l'enseignement, dans la prédication même, des esprits ardents iraient trop loin. On a pu accuser nos Constitutions, crier contre le tanqiLam ac cadaver ; nous sommes enchantés! Oui, oui, chicanez-nous sur les bribes du moyen âge dont n'avait pu se défaire encore la Société à sa naissance! Nous avons bien changé depuis.
L'iininense avantage de faire un secret rigoareux de notre politique religieuse est d'avoir, de ce côté, une paix absolue. Nos Pères, surtout ceux de France, qui sont profès, qui ont familièrement conversé avec moi, qui ont vu partout les anciens de l'Ordre, sont furieux qu'on nous accuse de projete de domination. Ils peuvent, avec une bonne foi absolue, déclarer partout que nous sommes les plus innocents de la terre.
D'ailleurs, arrivât-il que, par une indiscrétion coupable ou un zèle maladroit, nous fussions légitimement soupçonnés, — et nous l'avons été, — le mot théocratie semble inventé pour déguiser noblement l'idée de la domination absorbante du sacerdoce. Le pouvoir de Dieu! Quelle intelligence serait assez déraisonnable pour dénier à Dieu sa suprématie sur sa créature?
Résumons-nous, cher Père.
L'Ordre, pour vivre et être quelque chose devant l'esprit moderne, qui emportera tous les autres ordres, a dû se proposer un but immense.
Ce but, c'est la théocratie, ou la domination du sacerdoce sur le monde.
Ce sacerdoce n'a pas dû être le clergé perdu dans le siècle, mais une corporation spéciale, une société reh'gieuse capable ^ d'un secret et ayant puissance de réaliser lentement, à travers les siècles, un but qui demande des siècles pour sa réalisation.
PAR l'aBÇÉ *** 71
Cette société secrète religieuse a du s'orga<niser, de manière à agir partout, pour que uut)^ diplomatie, nulle police humaine, quelque habile qu'on la suppose, ne puisse la pénétrer, la âaisir ^fx flagrant délit d'usurpation sociale.
Il fallait à cette Société l'uiûté absolue de pour voir. Elle a son chef irresponsable et maître unique, le Général. Il y a bien, dans nos Constitutions, quelques articles qui semblent devoir oiettre des limites à ce pouvoir absolu; mais quand on les étudie bien, il est facile de s'aper* cevoir que ce sont là de ces précautions toujours inutiles. Ainsi les assistants du Général, ses ministres, ont autorité pour en devenir les juges, pour le déposer même, s'il se trouve dans les cas prévus pour sa destitution. Cela parait, au premier abord, une modification très-réelle du pouvoir absolu, et dans la réalité ce n'en est pas une; car, pour déposer le Général, il faut que les assistants se concertent entre eux, qu'ils coq* vaquent la Congrégation générale. Voilà bien des formalités; pendant que le Général, par un seul acte de sa volonté, dont il ne doit rendre compte qu'à sa conscience, peut suspendre ses assistants s'il les croit opposés à ses desseins, et dès lors que deviennent leurs droits? Vous voyez bien que son pouvoir ne peut jamais être sérieuse-» ment entravé, et cette règle de nos Constitutions n'est au fond qu'un moyen de donner satisfaction aux esprits que ce mot : autorité illimitée, effraye
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toujours un peu: on se rassure sur l'existence d'une loi dont l'application est impossible.
Auprès de ce Général, maître absolu, il fallait de hauts gradés, conservateurs de l'idée mère, devant la transmettre après la mort de chaque Général à son successeur, si par hasard le nouvel élu était choisi en dehors du patriciat.
Il fallait que le reste de la Société ignorât complètement le secret de l'Ordre et crût simplement remplir la mission religieuse de tout homme voué au sacerdoce.
Il fallait que la papauté ne soupçonnât pas qu'elle n'était elle-même que le premier de nos rouages ; que le Sacré Collège, l'épiscopat, tout le clergé, coopérassent malgré eux à établir notre omnipotence, pour qu'ayant toujours besoin de corps d'élite, ils dussent choisir ceux qui les soutiennent ostensiblement avec le plus d'habileté et de succès. Nous tenons les peuples par le clergé inférieur, le clergé inférieur par l'épiscopat, Ykpiscopat par la papauté, la papauté par ses intérêts ou par les intérêts de ceuiÉ qui la mènent
Tout cela doit être clair pour vous, à cette heure.
— Parfaitement, très-révérend Père. Je vois très-bien ce qui fait la force et la grandeur de l'Ordre.
PAR l'abbé *** 78
La dernière initiation.
— Comme nous parlons à des hommes, me dit le lendemain le très-révérend Père Général, nous n'avons pas recours aux fantasmagories des initiations. Frapper vos sens, éblouir votre regard, vous impressionner un moment par une cérémonie bizarre et mystérieuse, que serait tout cela? Et que resterait-il de plus, le lendemain, dans les convictions d'un homme sérieux?
Si je me suis trompé sur vous, sur votre valeur, sur votre dévouement éternel, sur votre impénétrabilité obstinée, tant pis pour moi. Je ne TOUS fais pas prêter de serment. Dévoué à l'Ordre, vous n'en avez nul besoin ; infidèle un jour, il ne vous retiendrait pas. Tout sera simple entre nous, comme tout fut simple le jour où le Père Général Fortis me donna les enseignements que je vous ai communiqués moi-même. Entre les hommes, le lien qu'on a toujours regardé comme sacré est celui du serrement des mains, dextras dextris jungentes.
Et me tendant les deux mains, il me demanda les miennes. Je répondis par une vive étreinte à celle du vieillard.
74 l'C 4BS(JITfi
Puis ouvrant son bureau , il en tira un tout petit livre, richement relié, renfermé dans un étui de cuir de Russie, déjà vieux.
Il me le remit.
— C'est à l'aide de ce petit livre que se fera notre correspondance chiffrée. Nous avons de grandes raisons pour nous déOer de la poste de notre Très-Saint-Père. Toutes les vieilles traditions de la police italienne subsistent ici. Pas une lettre n'est sûre, soit envoyée à l'étranger, soit reçue à la poste. On ne respecte même pas celles des femmes des ambassadeurs, si elles veulent écrire, en dehors du paquet, officiel de leurs maris.
Vous allez voir la simplicité de ce chiffre : ouvrez votre livre.
C'était un petit vocabulaire, par lettres alpha- ,bétiques, contenant les mots usuels de la langue latine. Chaque page était numérotée, chaque ligne était numérotée également, et tous les mots étaient rangés dans des colonnes verticales ayant un numéro dans le haut, de manière à présenter un mot dans tous ses cas, si c'était un nom ou un adjectif, dans ses temps et dans ses principales personnes, si c'était un verbe.
De telle sorte que, pour écrire la phrase suivatïte : Vïdebo craa prtncipem (je verrai le prince demain), il suffisait de chercher les mots mdeo^ cras^ princeps^ dans leur ordre alphabétique. Si le mot video était à la page 160, à la 4^ ligne, j'avais à écrire 160. 4. Si le teinp($ vidabo était
PAR l'abbé ♦** 75
à la 6® colonne verticale, j'ajoutais 6, et j'avais 160.4. 6.
Gras étant un adverbe, je cherchais le mot au vocabulaire ; je le trouvais, par exemple, à la page 12 et à ligne 3, j'avais, pour ce mot, les deux chiffres 12.3.
Si le mot prmceps était à la page 76 , à la ligne 17, et l'accusatif principem à la colonne 4, j'avais pour ce mot: 76. 17. 4. Ma phrase entière était celle-ci :
Pour déchiffrer cette phrase il fallait la diviser par groupes de trois ; mais le second mot n'avait que deux chiffres, il fallait remplacer le troisième par un zéro et écrire:
Videbo cras prinicipefm
Le premier numéro donnait la page du livre, )e second le mot cherché, le troisième le cas ou la personne ; si le mot n'avait aucune modification, ce troisième chiffre serait un zéro.
Je saisis à l'instant ce procédé pour écrire, comme celui de déchiffrer la dépêche.
La Général ajouta:
— Vous fiigncffez vos dépêches du chiffre 74,
76 LE lÉSUITB
que TOUS mettrez au rang de tous les autres, mais le dernier.
D'après ces indications, la dépêche ci-dessus eût été celle-ci:
En détachant le dernier chiffre 74, qui est la signature, et séparant les autres par trois, on avait la phrase complète.
Il est positif que ce procédé de correspondance chiffrée est d'une simplicité admirable et peut braver toutes les investigations.
— Bien des fois, me dit le révérend Général, les Papes ont fait disparaître nos correspondances; bien des fois, dans les différents États de TEurope. elles ont été saisies; mais pendant qu'il y a pea de chiffres de la diplomatie qui n'aient été lus, les nôtres ont bravé, depuis deux siècles, la curiosité de la cour romaine et celle des cabinets de l'Europe. Un ambassadeur disait, il y a peu de temps : — Ces Pères ont le chiffre du diable ; toute
.l'Europe s'y casse le nez.
— Quel a été, dis-je au Général, l'inventeur de cette correspondance chiffrée?
— Nous la devons au quatrième Général de l'Ordre, Everardus Mercurianus, prédécesseur de notre illustre CJaudius Aquaviva. Mercurianus, se défiant des indiscrétions des imprimeries romaines,
PAB l'abbé **♦ 77
fit iroprimer ce vocabulaire à Amsterdam, vers 1576. Le volume ne porte ni nom d'auteur ni nom d'imprimeur.
Ce petit livre ne peut jamais tomber entre des mains profanes. ' Dans le cas où Je Père initié serait malade grièvement, loin du 0c«tt, et qu'il lui serait impossible de le faire remettre au Général par une voie sûre, il lui est enjoint de faire jeter le petit livre au feu, devant lui. Vous pourrez lire cette recommandation, au verso de la première page.
J'ouvris le livre, et je trouvai en effet l'avis suivant :
Accuratè notandum. — Graviter œgrotana tgni libellum injiciaty aut coram se jubeat injioi.
Vous voyez que toutes nos précautions sont prises. Il est très-remarquable que, depuis deux siècles, nulle bibliothèque, nulle collection de livres rares n'ait ce petit livre, qui, du reste, serait pris uniquement pour un mauvais dictionnaire latin,, compilé dans les premiers temps du renouveflement des études classiques au seizième siècle, et qu'on ne soupçonnerait certes pas d'être notre grimoire diabolique. Nous avons fait à ce sujet des recherches minutieuses, et elles nous ont prouvé que rien ne nous avait encore trahis.
Ceci vous explique le numéro placé à côté des noms dont vous avez vu les listes. Vous pour-
78 LE JB8UITB
re& maMtenant prendre quelques-unes des cor-* respondanoes chiffrées que renferme la liasse; le dernier numéro vous donnera le nom du Père initié qui Ta écrite ; et comme nous savons à quel règne de nos généraux se rapporte chaque liste, vous aurez ainsi Fépoque approximative à laquelle répondent toutes les dépêches, si par hasard elles n'étaient pas datées.
Il était pour moi d'une extrême importance de connaître quelques-unes de ces dépêches, qui pouvaient se rapporter aux époques de l'histoire sur lesquelles on n'a encore que des renseignements imparfaits. Je priai le Père Roothàan de me confier une seconde fois la précieuse liasse, pour que je fisse quelques recherches. II me la remit de la meilleure grâce du monde.
Rentré dans ma chamhre, je me promis de passer les longues heures du lendemain à déchiffrer quelques-unes de ces dépêches, au moyen de ce que le bon Général avait appelé notre grimoire diabolique.
PAR l'abbé ♦^ 79
Sévélations historiques.
Ma curiosité se portait particulièrement sur l'époque si maliieureuse où notre Ordre fut supprimé. Les historiens, amis ou ennemis des Jésuites, sont forcés de reconnaître que, malgré quelques révélations que la diplomatie a pu fournir à l'aide de ^es archives, plusieurs des causes d'ern si grand événement étaient demeurées un profond mystère. Le problème de cet étrange fait historique a toujours été celui-ci : Comment Charles III, prince vertueux, chaste, d'une piété aussi vive que sincère, certes Thomme le plus catholique de toute la catholique Espagne; lui, sur lequel notre Ordre avait tant compté, qui avait pris notre parti en Portugal contre Pombal; qui, pendant Tannée qui précéda notre exil, ne cessa de nous combler de respects et de louanges, arriva-t-il tout à coup avec une incroyable hardiesse à nous renvoyer de toutes les possessions espagnoles dans les deux mondes? Comment le même prmce, débarrassé de ceux qu'il voulait appeler des ennemis, n'eut-il ni trêve ni repos que le Saiii>t*Sfége ne prononçât notre dissolution? Comment se ligua-t-il pour cela avec les Pombal
80 LE Jfi8UJTE
et les Choiseul, qu'il accusait de s'être laissé infecter de l'esprit de la philosophie moderne? Le dé?ot Charles III, les déistes du dix-huitième siècle unis contre nous, quel mystère!
J'avoue que l'espérance de trouver la plus
■ petite révélation sur ce problème me fit braver
la fatigue de traduire toutes les correspondances.
Dès que je fus libre, je me mis à ce travail ingrat, mais auquel je me livrai avec passion. Je pris les dépêches que je jugeai se rapporter aux événements de Portugal, de France et d'Espagne, entre les dates suivantes: 1756 et 1773.
J'ouvris un calepin; j'en portais toujours un sur moi, sur lequel je jetais souvent des notes , au hasard. Presque toutes les pages de celui-ci étaient blanches, et je fis là cette traduction, à laquelle je ne songeai plus, quand j'eus quitté Rome pour venir en France.
Plus tard ce précieux calepin s'est trouvé avec d'autres notes et d'autres papiers inaportants, et aujourd'hui, grâce à ces dépêches qui voient le grand jour de l'histoire pour la première fois, je puis soulever, en quelques mots, le voile qui couvrait de graves événements.
Tout le monde sait que nos Pères furent chassés de Portugal avec une brutale violence par le marquis de ^ombal, ministre du roi Joseph, à la suite d'un complot contre la vie de ce prince, complot dans lequel nos Pères furent impliqués.
Le roi Joseph, en allant voir sa maltresse
PAR l'abbé **♦ .81
dona Teresa, femme du marquis de Tavôra, fut atteint dans sa voiture de deux coups de pistolet. Le duc d'Aveiro, ennemi personnel de Pombal, le marquis de Tavora furent accusés d*étre les auteurs du crime, les vieux Tavora d*êlre les complices et nos Pères d'avoir été les instigateurs.
Une lettre chiffrée du Père Malagrida, en date du 6 mars 1758, donne d'importants renseignements sur le complot, déjà tramé à l'avance. Je fatiguerais mon lecteur par la citation du texte latin original: je donne la traduction française, qui accompagne le texte sur mon calepin.
„Le ministre comte d'Oeyras (marquis de Pombal), à l'élévation duquel nous avons puissamment contribué, se tourne contre nous. Depuis longtemps il dissimule. Nous l'avons deviné. Ses manœuvres nous sont jour par jour dévoilées; les familles nobles sont menacées par lui également. Plus de doute qu'il ne veuille détruire les grands du royaume et la Société de Jésus (^), grand obstacle à ses projets oppressifs. Nous savons tout par son confident le plus intime; c'est, heureusement pour nous, un de nos affiliés. Nous sommes prévenus d'une expulsion prochaine. Devant ce péril imminent, nous n'avons pas à délibérer. Les grands préparent les espritip à un coup.
(>) „Nihll dabitoB quia et proceres regni et Sooietatem Jean funditùs eradicaie de<ireyeTit . « ."
82 LE JBMJITE
Forts d'eux el avec eux nous devons agir. Noos aurons à le faire avec toutes les précautions ima-* ginables(^). Quoi qu'il arrive, rien ne paraîtra de notre côté. Cet Aman, implacable coname une bête féroce (^), qui veut trancher du Ricfaelieu, doit être prévenu par une légitime conspiration. Sans cela notre Société est perdue ici. Et quel exemple pour les autres nations catholiques ! Nous sommes bien dans le droit de légitime défense (^V^
Une seconde dépêche, datée du 4 mai, contient des détails sur la force et sur le nombre de» conjurés, qui embrassent les premières fa* milles du royaume, „et notamment le jeune marquis de Tavora, dont le misérable roi soaille la ooncbe^ comme il est su de tonte la cour(^).^'
Dans cette dépêche tout indique une vengeance prochaine, et il est dit que le protecteur du perfide ministre pourrait bien être enveloppé dans sa perte (*).
Une dernière lettre plus ambiguë, plus brève du Père Mdlagrida indique au Général que Theure de Texplosion est venue, qu'on délivrera définiti-
(') „Qnam pindentisslmè et cautissimè agendum/'
(*) „Feni8 Aman Teluti bellna . . .**
(^ „Legitîmi acie ^oslem profigamus/*
{*) ^Prnsertim^ jnniorem marcJiiiooam de Tarera, ci^aa toram polluit miserrimns lex, ut in aulâ ondique feitnr."
(S) j^Tandem perfldl patsoHiam minlutri vimul eum Ulo Bnpremam posse pati pemiei^tii.*'
PAR L'ABBE '^'^
Tement fa terre portugabe de sa peste, et qite là est h salut de la Société de Jésus (^).
J'étais abasourdi de cette révélation. C'était donc bren ce malhenrmix Père Malagrida et ses confrères portugais qui, entraînés par une asristoeraitie mécontente, s'étaient jetés dans le triste complot qui éclata plus tard et que le ministre sut déjouer.
La dernière dépèche donne les détails de Téchee de la conjuration. Malag^da se fait encore ifiusion sur lui-même et sur les autres Pères. Il se dit inattaquable par la vengeance du ministre, mais il avoue que l'épouse adultère, à qui son salut a été promis par l'amant royal, a nommé tous les conjurés (*).
L'événement prouva les étranges illusions du Père Malagrida. Dona Teresa, pour éviter la question et sauver sa vie, découvrit tout ce qu'elle savait de la part que les Jésuites avaient prise à la conjuration. Il ne fallait rien de plus, à cette époque, encore aux mœurs rudes et sanglantes^ pour établir une culpabilité. Le farouche Pbmbal ne s'en gêna pas; il mit l'Inquisition dans ses intérêts. Ce tribunal de moines dominicains ennemis des Jésuites, n'ayant pas à s'occuper du
(*) „Nefandâ lue Lnsitanlcam terram purgandam ulterf&B ssNandamqne Soeietatem Jean/'
(*) „Nil pro nofftris timendum. TTxor adultéra, prd ulBte ab amatore lei^^ promiBBft^ (UiniA dstexit."
84 LE JBSUITB
crime de lèse-majesté, qui d'ailleurs n'était pas facile à prouver, inventa le crime d'hérésie et livra Malagrida comme hérétique au bras séculier, et le malheureux Père mourut étranglé et brûlé dans un auto-da-fé solennel. Si cette mort fut une iniquité, les enfants de saint Dominique en furent les lâches complices.
Notre Général Ricci, d'un caractère fier et intraitable, qui n'avait, pas prévu, dans son étroitesse d'idées, jusqu'où peut aller la vengeance d'un ministre tout-puissant, eut à déplorer sa faiblesse de n'avoir pas arrêté le zèle stupide et mal éclairé de son alter ego en Portugal.
Ricci fut bien plus mal inspiré encore lorsqu'il permit aux Jésuites espagnols de se mêler d'une affaire, presque indigne de l'histoire, qui éclata à leur suggestion en 1760 à Madrid.
Les dépêches dénotent dans nos pauvres Pères un tel aveuglement, une ambition si misérable, que j'ai presque honte pour eux, et surtout pour Ricci, un Général de TOrdre, d'être descendu si bas.
Voici les faits recueillis de plusieurs dépêches que je résume rapidement Elles sont écrites par un Père Martinez qui, comme Malagrida à Lisbonne, semble tenir à Madrid tous les Gis de l'intrigue.
11 s'agit, qui s'en douterait aujourd'hui? de cette charge, tant convoitée alors, de confesseur du Roi. C'était le Père Osma, dominicain, qui
remplissait à la cour de Madrid ce poste de faveur. Le souvenir de Tinfluence que les Jésuites avaient eue en France, pendant tout le long règne de Louis XIV, empêchait les Jésuites espagnols de dormir. Ils se figuraient que, maîtres de la conscience du roi, tout irait en Espagne à leur guise. Et soit cette ambition que les dépêches avouent d'une manière plus que brutale (*), soit haine des Dominicains, complices de Pombal, haine qu'elles n'ont pas davantage, sinon la charité, du moins la prudence de voiler (^), soit cette vengeance d'en haut qui éclate, quand l'orgueil des corporations, comme celui des individus, s'élève trop haut, en les aveuglant pour les perdre, ils eurent recours à des moyens que mes dépêches chiffrées me démontrent misérables et infâmes. Le Père Martinez était à la tête du mouvement, et c'était lui qui, dans une correspondance habile, faisait croire au pauvre Général Ricci tout ce qu'il voulait. Il imagina une odieuse fable ' pour enchaîner à jamais le roi à la Compagnie: ce fut de lui insinuer qu'il tenait aux Jésuites par les liens les plus sacrés; en d'autres termes, que la reine sa mère avait eu un Jésuite pour amant. On sait qu'en effet la légitimité de Char-
(*) ,,FcBdbm, sîcut et tamdiù in Galliâ, unum ex' nostrls non esse à confessionibus Sacr» Majestatis.*'
(*) „Nobi8 infensissimus Oxdo Fratnim prsdicatornm Patrem Malagridam igni mandaYit. De inimicis vindictaiu snmamna.
leB IQ a été mise en doute, et il ne Tignorait pas.
Martinez raconte qu'ayant obtenu une audience de Charles III, il lui avait représenté quel hon- Beur ce serait pour la Compagnie qu'un Père fût son confesseur; — que le très-révérend Général attachait à cela le plus grand prix; que de tous les souverains de TËurope le plus pieux ne pouvait refuser cette confiance à un Ordre qui occupait le premier rang dans rEglise(^). Le roi, silencieux, n'ayant pas paru disposé à accéder à cette demande, le Père avait cru devoir lui insinuer „qu'il y avait des liens intimes qui l'unissaient à la sainte Compagnie, les plus intimes qui pussent être, puisqu'ils tenaient à sa naissance (*)." Cette révélation, de l'aveu même de la dépêche, n'avait pas convaincu le roi. Il s'était écrié en colère: „Me- prendriez vous pour un bâtard? L'on vous a trompé, Père, par une stupide fable (*)." Et, tout pâle, il avait gardé un silence terrible, après lequel le Jésuite mal inspiré n'avait eu qu'à sortir du palais.
. (^) „Qnod Piissima Maj estas illnstri Societati. Jeso, primatom in Ecclesia gerenti, hanc âduciam denegare non posset. (D<?pêche chiffrée)
(*) Attamen sanctae Societati arctissimis junctum esse Hegem vinculis, arctissimis quippe quae ad Régis nativitatem attinerent. (Même dépêche.)
(•) „Iratum Regem exclamasse: — Nom me spnrinm putares? Delosus es, Pater, stolidâ fabula. — Pallidamque conticuisse/' (Même dépêche.)
PAB l'abbé *** Ô7
Vaîneut sur ce terrain scabreux, et ne se doutant nullement des conséquences de leur indiscrète révélation, ils imaginèrent une autre intrigue, dans laquelle ils espéraient compromettre les Dominicains et arriver ainsi, une fois leurs rivau]( en disgrâce, à cette bienheureuse charge de con-' fesseur de Sa Majesté Espagnole.
Un frivole prétexte amena dans Madrid une insurrection formidable. Le Père Martinez raconte que, le Jeudi saint, pendant les stations d'usage dans les églises, les conjurés devaient attendre le roi, lui dicter des conditions sur les rigueurs de son ^uvernement, et particulièremeot sur la réforme que le roi avait ordonnée des grands manteaux appelés capas et des larges chapeaux appelés chambergos. Il parait que les Dominicains avaient pris la défense de ces fameux chapeaux, et encore n'était-ce pas une calomnie de nos Pères? Toujours est-il qu'au moment de la dé^ couverte du complot, les Dominicains furent ac* eusés; sur la notion qu'on avait du caractère du roi, il n'y avait pas de doute qu'ils ne fussent pour jamais disgraciés.
Rien n'arriva comme l'exalté Martinez l'avait prévu. L'émeute, préparée par les Jésuites, écfata, mais avant l'heure (^). Elle prit des proportions
(^) Dominicâ Palmarnm, seditiosas tnrmas Tidimus domnm S^utilacii ministri invadentes arbemque tumultuosè percuirentes. Dum diem indixeramuB Feri» quint» majoiis
colossales et dura plusieurs jours. Un certain nombre de Jésuites furent saisis distribuant de l'argent dans les groupes. Plus tard, voyant qu'on allait plus loin qu'ils n'avaient voulu, que le coup était manqué, que les conjurés qui devaient accuser les Dominicains n'avaient même pas para dans la foule, puisque la petite scène oiiganisée par les Jésuites, d'accord avec les mécontents, ne devait avoir lieu que le Jeudi saint, ils eurent peur, et se jetant comme pacificateurs au milieu du peuple, ils le calmèrent comme par enchantement (^).
La fierté royale fut humiliée. Le petit-fils de Louis XIY, le roi de cette nation qui avait appartenu à Charles-Quint, jura une éclatante vengeance, non pas contre cette frivole jeunesse qui voulait garder le vieux costume si favorable aux aventures, mais contre les instigateurs de cette petite Fronde à laquelle il ne voulait pas laisser s'habituer les Espagnols, toujours si respectueux devant leurs rois. Une enquête sévère, minutieuse, d'un secret que pas un Jésuite, eux réputés si fins, ne pénétra, fut faite et dura une année, après laquelle, au moment où tout paraissait assoupi, où rien de la part du roi, toujours bien-
hebdomad», qnum Sacra Majestas in ecclesiis nmcem ye- Deraretur, tnncque viri pertinaces regem mann tenerent et zniDaciter alloquerentur."
(') ^Ipsemat tnrbam aUoqni mnltotles sedareqae sobito ouravi."
PAR l'^bbé ♦♦* 89
veillant pour les Jésuites, n'indiquait qu'il eût le moindre soupçon sur les véritables auteurs de Féchauffourée, parut une pragmatique qui supprimait la Société de Jésus dans toute la monarchie espagnole.
Tout cela pour une petite rivalité et pour une petite ambition! Charles III, dans un entretien secret avec l'ambassadeur de France (*) au sujet de l'expulsion, assura que, s'il avait quelque reproche à se faire, c'était d'avoir trop épargné ce corps dangereux; et poussant un soupir, il s'écria: „J'en ai trop appris."
La correspondance de Martinez lave Charles Ul du reproche d'avoir condamné des innocents et de s'être laissé conduire par les haines philosophiques de son ministre d'Arunda. Nos malheureux Pères avaient été les artisans de leur ruine. Ils furent embarqués sur des navires en destination sur les Etats du Pape. Ricci, qui avait perdu la tête et voulait, aux yeux de l'Europe, faire jouer à l'Ordre le rôle de martyr, fit si bien auprès du Pape qu'on refusa de donner l'hospitalité aux malheureux Jésuites espagnols. Ce fut à la générosité du philosophe Choiseul qu'ils durent de ne pas mourir sur les vaisseaux qui les portaient, repoussés par leur Général et par le Pape. Us furent reçus par pitié en Corse, où le
(') Dépêche da marquis d'Ossun an due de Ghoi' Mvl.
90 LE lÉSniTE
fou Hartinez mourut, laissant cette honte à l'Ordre, honte dont Ricci avait été i'iticroyable complice.
Quand je rapportai la fatale liasse aa Père Général et que je lui exposai le résultat de ioob travail, il me dit froidement:
— Cela ne m'étoaiie pas. Nos Pères étaient fous d'orgueil à cette époque, et Ricci plus que tous les autres.
Ces révélations m'impressionnèrent péniblement J'ai oublié de mentionner une foule de lettres venues de France au temps de la Ligue, et qui me présentaient les Jésuites comme de véritables forcenés.
Chose inconcevable! pendant qu'à la suite de misérables complots on expulsait légitimement nos Pères d'Espagne et de Portugal, c'était pour un motif de tout point honorable, leur refus d'absoudre Louis XV tant qu'il garderait la Pompadour, qu'ils étaient chassés de France. Mes dépêches chiffrées étaient formelles sur ce point. La favorite avait garanti l'existence de la Société en France, si de Rome on eût voulu doimer Tordre au confesseur du Roi de tolérer un commerce qu'elle déclarait innocent depuis quelques années. Probablement ces assertions ne s'accordaient pas avec les aveux du royal pénitent. Le Père initié se nommait Salis. Il écrivait à Rome que les JésuitesL a'avaient nul besoin de la protection de madame de Pompadour; qu'ils étaient souteimg
PAR l'abbé **♦ 91
par le parti hostile à la favorite, à la tète duquel était le Dauphin; que ce prince, de mœurs pures et profondément religieux, ne pardonnerait pas au confesseur du Roi de jouer auprès de celui-ci le rôle du Père la Chaise auprès de Louis XIV; que l'appui de rhéritier du trône valait ' mieux pour la Compagnie et était plus honorable que celui d'une femme dont la puissance pouvait n'être qu'éphémère.
Le Père racontait, dans une autre dépêche chiffrée, que le Père de Sacy, qui d'abord s'était montré assez partisan de madame de Pompadour, avait complètement abandonné ses intérêts.
Chose singulière, je trouvai là le nom de Flavîac.
Il s'agissait du père du marquis de Flaviac^ affilié comme son fils l'a été plus tard à la Compagnie. Il voulut la débarrasser de la honte d'avoir à subir l'appui de la Pompadour ou du danger de l'avoir pour ennemie; il ne trouva rien de mieux pour cela que d'intriguer pour donner au roi une nouvelle n^attresse: il crut avoir réussi; mais la femme qu'il avait choisie pour cela, bien que belle et d'une n«ble maison de la province, ne sut pas fixer le monarque. L'intrigue du pieux affilié des Jésuites échoua. Madame de Pompadour sut d'où venait le coup, et elle se posa résolument en ennemie de la Société.
Les Jésuites, fortement patronnés par le parti hostile à la Pompadour, comptèrent sur ce parti
92 LE JBSCITE
pour braver la favorite et le premier ministre Choiseul; ils se trompèrent Leur résistance se trouva conforme aux lois de la morale; mais elle avait été inspirée par une politique personnelle qui lui ôte toute sa gloire.
Outre les impressions pénibles qui me restèrent de l'étude de ces documents sur rabaissement moral dans lequel était tombée la Société de Jésus, je pris une triste idée de la prétendue habileté de ses membres. Je les avais vus donner dans les pièges les plus grossiers, soutenir d'ignobles intrigues et se servir ~de moyens pitoyables. Qu'eussent fait de plus des brouillons et des maladroits ?
De plus, j'acquis la certitude que, dans tous les événements politiques, nos Pères avaient exercé une influence presque toujours occulte, et que. Jésuites espagnols. Jésuites français, Jésuites allemands, etc., etc., ils s'étaient préoccupés d'une seule chose, non de l'intérêt de leur pays, mais de celui de l'Ordre. Je me le disais toujours, les Jésuites n'ont pas de patrie.
PAR l'a»BB ♦♦* ©S
Le Père Ventura.
Le moment de mon départ pour la France arriva. Le Père Général me dit un jour:
— Vous avez une audience de Sa Sainteté: elle aime à bénir nos Pères qui vont en mission. Le Pape, quoique vieux, est aimable; il vous recevra bien. Oh! que nous perdrons ' quand il mourra !
Je me rendis au Vatican à l'heure indiquée pour l'audience.
La salle d'attente était pleine de monde ; on y causait. Il y avait là, outre les prélats de service auprès du Pape, d'autres prélats, des nobles romains, des membres du corps diplomatique. En attendant que je fusse reçu, j'engageai l'entretien avec un religieux dont la figure, pleine de distinction et d'intelligence, me frappa. J'avais peu vu d'aussi belles tètes romaines. C'était le Père Ventura, général des Théatins. Je devais plus tard le rencontrer à Paris, où, exilés l'un comme Taiitre, lui de sa patrie, moi du Oeshy nous pûmes nous raconter nos aventures et nous plaindre de nos disgrâces.
U était alors à l'apogée de son talent comme
94 LR itftOITB
orateur. Sa réputation était faite à Rome. D se sentait appelé à jouer un rôle.
Le Théatin , un peu loquace , qui n'avait rien de la réserve que Ton prend au Oeah, me parla avec un abandon incroyable.
— La fin de ce règne, me dit-il après les préambules qui amènent toujours de pareilles confidences, nous prépare un triste avenir. Le Pape vieillit extrêmement Ceux qui rapprochent de plus près disent qu'il en a pour bien peu de temps, 11 tient encore à donner des audÛenecs; mais il n'est plus que l'ombre de lui-même, et j'ai voulu le voir une fois avant qu'on nou» dise que les audiences ont cessé.
Il mourra sans se douter des embarras qu'il laisse à son successeur. Les prisons regorgent de patriotes, arrêtés pour unique criffie d'admer la liberté. Nous savons que les Romagnea s'agH tent et supportent avec impatience le joug poBlifical, que soutient seule l'occupation autrichienne. Sans l'armée étrangère, elles seraient e» pleine insurrection^ Rome se tait; mais eUe est toute prête elle-même à se lever en masse et à réclamer des garanties de liberté. EUe attend te nouveau gouvernement Elle est polie et ne vont pas troubler les dernières heures d'un vieux Pon* tilés. Mais le successeur de Grégom XVI dtfvra renoncer au système, conipresMC qui domine aujourd'hui, ou se préparer à une axpbainn leff** rible.
PAB l'abbé ♦♦* 96
Et le Père ajouta une foule de détails qui me prouvèrent qu'en effet il y avait à Rome un mécontentement qui atteignait à cette heure sa limite. Sa dernière parole me frappa:
— Il nous faut un Pape libéral!
Grégoire XVI fut pour moi, dans l'audience qu'il m'accorda, d'une affabilité toute paternelle.
Il me dit que mon nom lui était connu, que j'allais exercer mon ministère apostolique au milieu de ces anciennes familles françaises qui avaient conservé le culte de leur# pères.
— Dites*leur, du haut de la chaire, que le successeur de saint Pierre les bénit.
Il me donna à moi-même, d'une manière touchante, sa bénédiction. Il n'avait pas voulu que je baisasse ses pieds; mais il m'avait tendu la main, et j'^avais baisé avec effusion son anneau, que retenait à peine cette main longue, décharnée et tremblante.
Je ne devais plus revoir ce Pontife, qui régna avec une inflexibilité systématique, et qui s'éteignit , en croyant avoir sauvé la papauté par ses rigueurs contre les aspirations libérales se faisant jour alors dans toute l'Italie. Il avait comprimé l'élément fougueux qui devait produire une révolution.
Je rentrai triste au Qerit. Des pressentiments vagues étaient en moi. Le langage du Père Ven«* tura, quoique empreint de ces exagérationg de la forme que ne saifent pas éviter les natures w^
96 LE lÉSUITB.
dentés, m'avait para d'une grande justesse épiant au fond. Je sentais que Rome était sur un volcan; et, une fois la révolution déchaînée au sein de ces populations ardentes de l'Italie, jusqu'où n'irait-elle pas?
Qu'était-ce que la foi des Italiens? Une tradition et une routine. Résisterait-elle au choc des opinions, aux manifestations libres des doctrines antîchrétiennes ? Je ne le pensais pas. La révolution politique serait donc fatalement une révolution religieuse. Et si le clergé romain, avec un gouvernement de fer, avait déjà si peu de puissance sur les masses, que serait-ce quand le peuple, enivré de liberté, regarderait comme son premier bien de briser le joug sacerdotal?
Je vins rendre compte au Père Roothaan de l'accueil que m'avait fait le Saint-Père; je lui rapportai l'entretien du Père Ventura.
— Un Pape libéral! s'écria avec une expression indignée, le très-révérend Général. Mais le Père Ventura n'y pense pas, il est fou! Ils feraient de belles choses avec le libéralisme! Je n'en donnerais pas pour six mois au nouveau Pape, et nous serions perdus.
J'écoutais.
— Oui, ajouta-t-il, ils sont là six ou sept dans le Sacré Collège et dans le haut clergé romain, gens d'un certain esprit, mais qui n'ont pas de bon sens, que je vois rêver un Pape roi consti-
PAR l'abihé ♦♦♦ 9T
tutionnel, ayant une chambre des députés, des ministres responsables, et trônant,, en* roi nominal, au Vatican. S'ils venaient à réussir, à faire introniser an Pape dans leurs idées, nous verrions le dernier jour de la papauté.
Rien que cela. Père de Sainte-Maure! N'oubliez pas que je vous l'ai dit Je survivrai de bien peu à notre énergique Pontife, si tant est que je lui survive. Mais malheur si Ton faiblit 1 Un Pape libéral! Allons donc! Un Pape qui donnerait un démenti formel à la magnifique encyclique Miràri vos, en accordant aux Romains la liberté civile et religieuse, et même la liberté de la presse! Ces hommes -là sont fous, vous dis-je!
Le vieillard était visiblement troublé.
Je voulus me retirer, il me dit:
— Vous partez dans quatre jours; j'ai une mission de la plus haute importance à vous confier. Venez dans deux jours, à notre heure, vous savez. Nous aurons à causer de choses trés-sé-* rieuses.
IV f
98 tft «Mom
Teftament in cartiôulo wtortia*
Absorbé par le dilikUe travail de déchiffiref le^ d^écbe» de noa Fera» du haut grada^ ii mV vait été impofisible da retourner cbtt le naarqiib de Flaviae. h résalus, pendaDâ k» quatre iaora que ie Père Générât in*a?ait donnés pour bm préparer à moa départ^ de tenter le Mefen de foire coDiaiUre toote la vérUé an vieillard ahoaé par le Père Ruffin. J'étais bien sûr que, si je piMivaia convaincre celui-ci de trafatson, les dettes de jeu, les terrines de foie gras mangées un vendredi de Quatre-Temp», et même les cbanaona centre les Jésuitea, chantées par le baran (iostave, ne paraii traient pilus (|iie des erreuts pardonnaUcs. Le marquis de Flaviae était loyal, et toute sa flireur ee tournerait alors contre le traître. Je pensai que» pour arriver à mon but, il n'y avait rien de mieux que d'acheter Bettino. Les espions et les mouchards appartenant toujours au plus offrant, il ne s'agissait que d'y mettre le prix. Mais, quand j'allai chez Bettino, il se trouva qu'il avait quitté Rome. Où avait-il porté sa palette et ses pinceaux? Personne ne put me renseigner là-dessus.
Le Père Ruffîn avait été habile 1
PAR l/AMé *♦♦ 99
Je me présentai alors chee le roarqtiis. Bepaisi le départ de son neveu il était malade. Je'ne fus pas reçu, eC son vieux valet de chambre, qui était tout dévoué à Gustave, s'attendrit beaucoup avec moi sur le sort du bon et eharmant jeune hatnme; il ne me dissiniiula pas qu'il savait très-'bien que le Père Ruffln était la seule cause de la disgrice du baron. Ce méchant Père, ajouta le bonhamme, ne quitte pas le chevet du lit de mon maître.
Pendant que je causais avec Antoine, je vis passer dans la cour une fenraie qu'il me sembla reeonnaitre pour Félicité Morbini.
— Connaissez-vous la personne qui vient d'entrer dans la maison ? dîs-je au valet de chambre.
— Oui et non, me dit-il; elle est venue ici plusieurs fois depuis trois semaines; mais je ne sais pas même son nom. Cest une béate comme il y en a tant dans ce pays. Il n'y a pas longtemps qu'elle est à Rome. Le Père RufBn la connaît. Elle fatit une neuvaine pour le rétabHssement de la santé de M. le marquis. Le Père Ruffln as« sure qu'il s'est manifesté nn mieux sensible depuis que la nenvaineest commencée. Jenetrons^ pas cela; mon pauvre maître me parait au contraire baisser tous les jours davantage. Ahl si M. le baron Gustave et mademoiselLe Margjtterite étaient ici!
Le> lendemain, dans la soirée, nous étîoiiB, quelques Père» et moi, dans la chambre du Généi^;
la conversation s'était engagée sur la maladie du marquis de Flaviac.
— On assure qu'il est sans ressource.
— Oui, dit le Générai, ce matin le médecin ne laissait aucun espoir.
— Nous perdons en lui, dit l'Assistant pour la France, le plus fidèle de nos affiliés \ Û ne s'est pas démenti un seul instant.
~ Est-il vrai qu'il a chassé son neveu?
— Oui, et il a bien fait ! c'était un impie, un ennemi de notre Société.
— Le marquis avait pourtant formé le projet de marier ce mauvais sujet avec sa petite-fille.
— On lui a ouvert les yeux.
— Notre Père Ruffin, dit le Général, a tenté de convertir ce malheureux jeune homme, il a échoué. L'éducation première avait été si détestable! , •
Dans ce moment le Père Ruffin entra.
Il portait la tête haute; son air était plus allier que de coutume.
— Donnez-nous des nouvelles de l'excelleiit marquis de Flaviac, dit le Père Rosaven.
— Le marquis n'en a pas pour deux heures, dit le Père Ruffin; depuis midi il a perdu complètement connaissance.
Et, s'adressant au Générai, il ajouta: '
— Il était temps d'agir, la déclaration a produit l'effet que j'en attendais. Tout va bien.
PAR l'abbé *♦♦ 101
Le Général ne répondit que par un sourire de satisfaction.
— Le marquis, dit le Père Procureur, a-t-il dans son testament fait quelques dispositions en faveur de noire Société?
— Oui, oui, cher Père, le marquis a fait tout ce qu'il devait faire.
Je demandai la permission d'aller chez le marquis de Flaviac. Elle me fut accordée.
En arrivant je trouvai le vieillard aux prises avec les affres de la mort ! Une sueur glacée baignait son front. Je lui pris la main; il tour^ia son regard vers moi: un éclair se fit dans Tintelligence; il me reconnut.
— Père de Sainte-Maure, me dit-il d'une voix faible, faites retirer tout le monde.
Les personnes qui étaient là, et au nombre desquelles se trouvaient quelques-uns de nos Pères, sortirent
— Vous saviez, me dit alors le marquis, que Marguerite, ma chère Marguerite (et une larme roula lentement sur la joue du vieillard), n'était pas ma petite-fille?
— 0 ciel! qui vous a dit cela?
— Le Père Ruffin!... Marguerite est née en Italie... le 8 avril... Vous y étiez. Cette sainte femme Félicité y était aussi... elle me l'a dit. Alphonsine m'a trompé ... Le Général savait tout . . . et le Père Ruffin aussi... Si Gustave s'était bien conduit, le mariage avec Marguerite se serait fait,
t0i LE 4B8UITK
^ janaais je B^aurais connu ce triste secret Le Père Ruffin me )'a bien dit, Gustave était mon bériiier. S'il ne se tût pas rendu indigos...
La parole du yieillard était saccadée et tren^ blante, mais ses idées, quoique, avec peine, s'en^ chafnai«nt les unes aux autres, et je devinais tout.
^x*-^ Gustave eat bien moins coupable que vous ne le i^ensez ; il a été victime d'une trame odieuse. Je vous jure qu'il mérite votre pardon et votre tendresse.
Les yeux du vieillard s'agrandirent démesurément; il me sembla voir le suprême effort qu'il faisait pour rappeler la vie qui s'éteignait.
— Jurez-moi, me dit-il, que vous êtes sûr de ce que vous avancez»
— Je vous le jure devant Dieu ! ^
-— Alors moi aussi je suis trabi ! Écoutez-moL Et il continua:
— Âlphonsine n'avait pas d'enfants. Gustave, disait-on, ne devait pas vivre. On me flt promettre alors que, si je ne' laissais pas d'héritiers^ je donnerais ma fortune à l'Ordre, cet Ordre auquel j'étais affilié. Plus tard Dieu me donna Marguerite et il rendit la santé à mon neveu. Je voulais marier ensemble ces cbers enfants; mais on a calomnié mon neveu et je l'ai banni. Et ce matin le Père Ruffin m'a dit:
„ — Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas iaisser votre fortune à votre neveu, à un impie.
PAR l'amé ♦*♦ 108
Alors elle doit appaittoir à l'Ordre: vou« l'avez promis. Celle que vous croyez être votre héri'* tiére n'est point votre petil&^fiUe**'
— Et, continua le vieillard, dont les forces sTépuisaient, et une femme est venue... Félicité Morbini... une sainte... Elle m'a tout dit... Le Père Ruffln avait tine lettre signée de ma bellefille: c'est une preuve... Us la tiennent par là. Le notaire est venu. J'ai tout donné, tout, jusqu'aux meubles de ce palais ... Ils n'ont pas voulu que je laissasse même une pension à Gustave. Et vous dites qu'il y a une trahison?
— Oui, je vous le jure! Dieu vous rend des forces, profitez-en pour réparer ce que vous avez fait. Je vais envoyer Antoine chercher un notaire.
— Oui, oui, je veux laisser ma fortune à Gustave. Vous lui direz, à ce cher enfant, que je le bénis en mourant ... Il épousera Marguerite ; car, voyez-vous, s'écria le vieillard avec un sanglot, Marguerite, ma petite Marguerite, je ne puis m'empêcher de l'aimer.
Je donnai l'ordre d'aller chercher le notaire. Le vieillard s'affaiblissait de plus en plus.
La porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et je vis paraître le révérend Père Ruffin.
Le mourant l'aperçut debout au pied de son lit: il étendit les bras comme pour le repousser; mais la dernière lueur d'intelligence s'effaça. Le
104 LE iStOlTlt
marquis de Flaviac marmiira quelques paroles sans suite.
— Marguerite, Gustave, je les bénis... Les monstres, iJs m'ont enlevé Marguerite... Je veux donner tout mon bien aux Jésuites, je l'ai promis au Père Rufïin . . . Non, non, pas aux Jésuites, à Gustave. Le Père de Sainte-Maure m'a juré qu'il était innocent, et je . . .
Dans ce moment le notaire entra.
Le marquis de Flaviac avait rendu son âme à Dieu.
Je restai consterné.
— Je crois, me dit le Père Ruffîn avec son méchant et sombre sourire, que je suis arrivé à temps pour empêcher un acte très-préjudiciable aux intérêts de la Compagnie.
— Et moi. Père Ruffin, lui dis-je, je suis arrivé trop tard pour empêcher un de ces actes d'inique spoliation qui attirent sur l'Ordre la malédiction du Dieu de toute justice et de toute vérité.
PAR l'abbé ♦*♦ 106
Une miMion secrète.
Le soir convenu, je me rendis à la chambre du Général pour prendre ses dernières instructions. J'étais loin de soupçonner leur importance.
— Mon ami, me dit-il, une révolution se prépare en France ; et cette révolution est prochaine. Elle menace personnellement Louis-Philippe. Ce prince a perdu toute popularité. Il n'a pour lui que ses fonctionnaires, armée nombreuse en France, mais qu'on ne voit jamais se battre pour le pouvoir qui la paye. Louis-Philippe tombera donc devant la lassitude de la nation et devant l'énergie de ses adversaires.
n y a, en France, trois partis qui convoitent l'héritage. Les uns, les légitimistes, veulent replacer le comte de Chambord sur le trône de ses aïeux. C'est la vieille monarchie. Les autres, démocrates, révent la république; les derniers voudraient restaurer la monarchie des Napoléons.
Quels sont les hommes de ces trois partis? Nous avons dû les peser.
Les plus impétueux, les plus ardents, ceux qui ont le plus d'action sur les masses sont les
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républicains. Ils peuvent réussir; mais leur œuvre durerait -elle?
La légitimité aurait pour elle l'élément conservateur de la nation; elle est même populaire dans le Midi et dans l'Ouest Pour peu qu'elle eût queiq4ie cbance de succès, les partisans du pouvoir actuel se rallieraient à elle. L'homme qu'ils ont élevé une fois tombé, ils cooiprmdraient qu'on peut revenir à un principe,' mais qu'on ne refait pas une contrefaçon ; et la royauté qiiaa légitime est-^lle autre chose? Mais les légitimistes auront-ils l'énergie d'un coup de main pour s'imposer le lendeBaain de l'insurreetion populaire qui reversera le trdne des d'Orléans?
Un prince intelligent, résolu, ayant foi, dit-oo, dans son étoile, appuyé par les souvenirs encore vivaces de la gloire de son onde, attend aussi son heure {>our s'offrir à la nation comme un chef actif et dévoué.
Sur quoi peut compter cet autre prétendant?
Chez vous, race singulière, passant dans une heure aux opinions extrêmes, tout est possiUe. Nous avons donc supputé longuement ce que nous pouvons attendre de chacun de ces partis pour la restauration de notre ordre en France*
Nous savons par des affidés que, » jamais le prince Louis-Napoléon arrivait au pouvoir, il aurait un très-large programme. Dominant tous les partis, il ne connaîtrait pas lés mesquines frayeurs qui exci&ent contre nous ks dépositaires
PAU hUuhi *** 107
de« lois. Il B»m laisserait librement nous établir en France , par le seul principe qu'il a puisé en Angleterre, en Amérique, en Suisse, et qui se trouve à toutes les pages de ses écrits, que l'idée napoléonienne n'est ])ossible qu'à la condition de n'inspirer de défiance à aucun intérêt, afin d'être soutenue par tous.
La Société de Jésus n'a donc rien à redouter -de lui, et nous sommes parfaitement renseignés.
— D'ailleurs, lui dis-je, mon Père, le prince Napoléon est, à coup sûr, , de tous les prétendants le moins sérieux. On peut lui accorder un cer* tain mérite; ses écrits indiquent, dit-on, un penseur; mais la folie de ses deux tentatives peut faire suspecter à bon droit son jugement.
— Père de Sainte-Maure, quand une tentative échoue, on voit toutes les causes qui l'ont fait échouer, on ne voit jamais celles qui auraient pu la faire réussir. Les audacieux manquent quelquefois leur but; les timides ne l'atteignent jamais.
Mais si je sais à quoi m'en tenir de ce côté, il n'en est pas de même de celui des légitimistes et des républicains.
La magistrature française, monarchiste par instinct et par tradition, nous est profondément hostile. Nous l'avons vu sous ce pauvre Charles X. Ce fut elle, et non pas ce roi honnête homme, qui nous proscrivit. Elle aurait, sous une autre restauration, la même influence.
Nous avons donc nos précautions à prendre de
ce côté, et des engagements à réclamer de la part du légitime héritier des Bourbons.
La démocratie nous hait. Elle sait quels principes de stabilité et d'ordre nous prêchons partout Elle a trop de pénétration, elle est trop bien renseignée sur toutes choses pour ignorer que, dans la situation actuelle de la politique européenne, nos intérêts nous commandent de nous attacher aux monarchies, surtout à celles qui, dévouées au principe de l'absolutisme, mettraient partout un frein à la liberté de penser, comprimeraient la presse et prêteraient à l'Église l'appui de la force, ce qui est la grande mission, le devoir aiéme de l'autorité publique.
Mais le's démocrates sont renfermés dans le cercle d'une contradiction. Ils vont renverser Louis- Philippe au nom de la liberté; seront>ils bien venus à faire, le lendemain, du ' despotisme, et à nous fermer l'entrée de la France?
Nous avons donc à espérer de leurs principes une protection contre leur haine. En France, pays de logique, on leur rirait au nez si, après avoir proclamé la liberté et l'égalité, ils allaient imposer une servitude exceptionnelle à quelques pauvres Jésuites. Ils ne voudront pas se donner le ridicule de l'ostracisme contre nous seuls.
Vous êtes trop intelligent. Père de Sainte-Manre, pour ne pas comprendre la position ; et, par votre qualité de Français, vous la voyez mieux que personne. C'est donc vous qui allez représenter la
PAR l'abbé ♦♦♦ 109
Compagnie auprès des deux grands partis que nous redoutons, presque également, et dont pourtant nous appelons l'avènement au pouvoir, afin d'arriver avec eux.
Père de Sainte-Maure, continua-t-il avec un sourire qui ne manquait pas de malice, savezvous combien il y a de sortes de diplomates?
— Non, mon très-révérend Père.
— Il y en a de deux sortes: les diplomates roués et les diplomates bonshommes. J'ai eu recours, depuis que je suis Général, aux roués et aux bonshommes, et j'ai vu par expérience que les bonshommes se trouvaient les plus fins et les plus habiles, parce qu'on les soupçonnait moins.
Vous vous rendez bien cette justice que vous n'avez rien du roué?
— Certainement, très-révérend Père.
— Eh bien! vous serez notre diplomate bonhomme. C'est une grande habileté, pour un négociateur, de savoir ne pas paraître habile.
Voici maintenant vos instructions.
En qujttant Rome, vous vous rendrez à Venise. Vous direz partout que vous teniez beaucoup à voir Venise, le dôme de Saint-Marc et le pont des Soupirs. Vous ferez le grand connaisseur en tableaux, en architecture; vous courrez les marchands d'antiquailles, vous marchanderez tout, vous n'achèterez rien. C'est là yotre passeport pour aller librement par tout Venise, en
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complèle sécoritè. Le bric-à-krac sert à eovp de cbose&
Vous irez chez M. le comte de ***, le eoiÉdent intime de monseigneur ie comte de ChaoH kord. Vous lui remettrez ee pli, qai lui apprendrt qui tous êtes et qu'il peut négocier plews^ ment afec fous, comme mandataire oCIficiel de rOrdre. Le pii ne contient rien de plos.
Vous demanderez alors k M. le comte de vous entendre un jour, et tous prendrez renàez-^fm^ aTec iuL
Retenez bien la substance de Totre négociation.
Les Jésuites ont été joués sous FandenDe monarchie; ils ont été trahis, humiliés. C'est assez! Us peuTent aujourd'hui aider puissamment, par leur influence, une restauration. Ils y tram^ent avec le zèle et i'actÎTité qu'on leur cmmaft; mais ils Teulent avoir de monseigneur le comte de Chambord, que tous appellerez toujours, dans tss entretiens, le roi Henri V, une promesse formelle d'être solennellement rétablis et de prendre leur place, ccmime la royauté^ elle-même, dans le pacte fondamental de la monarchie restaurée. Votrt dernièrB parole sera:
Si Sa Majesté ne se sent pas la force de prendre cet engagement, nous chercherons^ u» autre appui.
Vous direz cela beaucoup moins nettement, mais aTec la simplicité habituelle de ?0tr« Ittt*
PAA h'Amé *♦* 111
gqge. fc met» m nfttre instruction réisuniée en quelques mots.
Vi»us m'écriree, 4e Venise, une lettre chiffrée qui me renira compte de t'accueil que le pré-* tendant bourbonnien aura Dsit à nos ouvertures.
II ftrat que tous sachiez que les gouTernements monarchtqora de l'Europe, qu'on a appdé» d'ancioD régime, ourilissent beaucoup. Tous so»t jaloux ies uns ées autres. Tous comptent, pour grandir, sur rabaisBetnent de kurs voisins. La catholique Autriche elle-même rêve d'agrandir sa puissance en Italie mx dépens des États pontificaux. U s'ensuit qu'il n'y a pas d'accord, si ce n'est ce( accord banal de la diplomatie , qui eâ« un pitoyable échange de politesses. Mcunmœ reë dùcanUâ dUahmtur.
Si les rois de l'Europe nous comprenaienl, Bo«ft serions' le iitn puissant de la grande famille mon8rciMqu&. Non» remplacerions efficacement celle diplomatie osée, qui n'inspire que des dé* fiaiiees, parce qv'eile n'a de bese que les intérêt» les plus exclus^* de chaque goi^vernement. Nous^, Jésuites, qui sommes de toutes les nations, quf le» aimons toutes^ et qui n'appartenons à aucune, Doos* serions l'ampliictyonie permanente du monde occcdentaL
Ce serait un acheminement merveilleux à n«tre grande doctrine de la théocratie. Noos accoota-'' BMfions- peu à peu les rois k Fidée de reconnaître la» snieniinolé pacifique àm saœrdoce. Père de
112 l'E JfiSDlTK
Sainte*Maure, ce jour-là l'Ordre s^ait le malin du monde!
Maintenant, dans le cas d'un échec auprès da représentant de la maison de Bourbon, voici ?os instructions pour Paris:
Vous irez rue de Provence, n*^ 23, chez M.***, c'est Fagent accrédité du comité secret démocratique, dont les ramifications s'étendent dans toute la France.. Nous avons fait préparer les voies. Je puis vous affirmer que vous serez admirablement reçu.
Vous remettrez ce pli qui vous accrédite auprès du comité. Je vais résumer aussi vos iostructions auprès de ces messieurs de la République.
— Ce sera là surtout le cas d'être an diplomate bonhomme, mon révérend Père.
— Certainement Ces hommes-là, en raison des préventions qu'ils ont contre nous, sont presque toujours les plus faciles à prendre. Us nous supposent tant de finesse, que des allures simples, naturelles, naïves, s'il est possible, les jettent hors de tputes leurs idées reçues. Les Jésuites, disent-ils, ne sont pas si forts que nous le pensions. Or, le jour où tous douteront de notre force, nous les tiendrons. Pourvu que. nous réussissions, que nous importe de n'avoir pas paru les plus habiles?
En attendant, soyez très-poli pour la Repu* blique; elle est quelquefois difficile et quinteusCi
PAR l'abbé ♦♦* 113
Il Toas faudra là plus de prudence qu'avec la Majesté bourbonnienne en exil.
Votre demande en notre nom est celle-ci: PouTons-nous avoir la parole des chefs de la Révolution que nous aurons liberté pleine, absolue, de nous établir en France, d'y fonder des collèges, des noviciats, etc.? A ce titre, nous promettons de mettre, dès cette heure, une sourdine à notre propagande en Europe en faveur des idées monarchiques. Nous ne ferons pas de républicanisme actuellement, cela nous trahirait et ne prendrait pas; mais nous continuerons une guerre secrète et implacable contre Louis -Philippe. La question de la liberté de renseignement sera le marteau avec lequel nous aiderons aux démolisseurs de cette royauté chancelante.
Nous ferons même plus. Nous avons à Paris un publiciste à la plume acerbe, dont l'influence est grande sur les catholiques, et par c[ui jure répiscopat français, qu'il encense avec une rude habileté. Cet homme, M. **, ^st à nous, tout à nous. Il nous doit sa fortune, un riche mariage; nous le servons puissamnient ici auprès de Sa Sainteté, et son journal est en définitive, grâce à nous, dans toute l'Europe, le moniteur ofOciel de la catholicité. C'est un théocrate ardent; il nous aime, et il a besoin de nous. U comprend que la Société de Jésus est encore plus utile à l'Église que répiscopat, dont il ne ménage pas, dans ses lettres intimes avec moi, la mollesse, l'ambition, IV 8
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l«i timidités, le doidrfe jeu«.^ Il est convaine» que nous faisons plus dan» l'Église que< ces brwres évéquei^, coBserval.€«urs, il est vrai, de la doolnDe, mais moins puissants que nou» à la« faire accepter et à la répandre. M. ** sait aussi, que les^ Jésuites seftt les. plus, fermes soutiens, de la papauté, dont il- est lui-même le défenseur- ardent. Ëstrce intérêt? est-ce conviction? La chose a été mise en doute« Moi., je le crois sincère. Le Pape, à venir, « — et Tentretien du Père Ventura awc vous me le ferait redouter, — peut tomber dans quelque piège, et ce chaud polémiste sait trèsbien que seuls nous pourrions ici tout sauver. Sûrs complètement de cet homme, nous le mettrons au service des républicains. La prudence lui commandera pendant quelque temps mille réserves ; maiS) au lendemain de Tinsurrection, il la proclamera sainte, libératrice, providentielte. Il tonnera contre les misérables royautés de l'Europe ; il les présentera chancelantes, envahie» par le [lot populaire. Il étourdira, par cette énergie de langage, l'épiscopat peut-être hésitant. Il obtiendra mieux qu'une neutralité, et la révolution nouvelle, au lieu de se faire, comme celle de 1830. aux cris de: A bas le prêtre! trouvera les chefs de l'Église prêts à bénir les arbres de la liberté. Voilà, Père, ce que vous pourrez promettre au comité démocratique de Paris , et nous tiendrons paroJe, Vous ne mentirez pas- a»x hommes de la démocratie ea disant que, psa* reeonnaisr
PAR l'abbé *** m
santé, fm»s* somiïfe» plutôt' portéS' vers les' ihfili^ t«tionsc républicaines, qui nous ont toujours ôfSêVt Tasiie dfe lèi liberté^ que vers les monarchies; qui nous ont brutaieivienti expulsés et ont fbr(îé les Papes à nous dissoudre.
Vous me répondrez, par lettres chiffrées, syr les résultats que vous aurez obtenus. Prenez là Totre temps; on ne prévoit pas que, de deux ou trois ans, le mouvement des esprits soit assez fort pour amener la révolution. Mais, en faisant l'offre de notre appoint, nous pouvons espérer des promesses sérieuses du parti que nous aurons énergiquement soutenu.
Puis, soit dit entre nous, une fois rentrés en France et nos collèges établis, que la Républiqpe subsiste ou non, que nous importe? Nous tenons très -peu aux formes gouvernementales, pourvu que notre chère Société s'étende, se raffermisse, devienne prochainement maîtresse. Monarchie ou République, nous acceptons tout; seulement nous devons régner sur elles.
Le Père Roothaan me donna ensuite des instroctions plus délicates au sujet des Pères de nos maisons de France. Accoutumé déjà à ce r^e dans la Société, malgré mes répugnances, je ne vis pas encore que Tespionnage se déguisait sous l6 nam de mission donné à mes fonctions nouvelles, ou du moins s'y attachait forcément par l'esprit de FOrdre, et me les rendait' de la sorte:
pénibles et humiliantes. Mais mon obéissance devait être aveugle ; je devais renoncer à mon propre jugement Nos Constitutions le veulent ainsi. J'avais hâte de quitter Rome.
Première négociation.
Je me rendis à Venise par Florence, Bologne, Ferrare. Je séjournai deux jours à Bologne, conformément à mes instructions; et là, en quelques heures, je pus me 'convaincre de la vérité de ce que m'avait dit le Père Ventura, que les Légations n'attendaient qu'un signal pour secouer le joug. J'écrivis de là au Père Roothaan une lettre chiffrée qui lui faisait connaître l'état des esprits, avec quelques détails particuliers qui devaient l'intéresser.
Je me mis, à Venise, à mon métier de fureteur d'antiquailles, qui déguisait ma mission d'ambassadeur de la Société de Jésus auprès du petitfils de Charles X.
Ce ne fut pas sans un battement de cœur que j'arrivai auprès du comte de *** Quand j'eus présenté mon pli, et que le comte en eut pris
PAR l'abbé ♦** 117
connaîssance, il me dit les choses les plus aimables; il me rappela des liens de famille entre les *** et les Sainte-Maure. Cet accueil si naturel et si courtois me mit à Taise; j'en ayais besoin.
Il s'empressa de me donner le rendez-vous que je lui demandais; il eut même la gracieuseté de me dire que , si je désirais traiter moi-même directement avec Sa Majesté de l'affaire dont j'étais chargé, il demanderait une audience particulière, où je serais sûr de trouver de la part de Sa Majesté la bienveillance la plus complète à laquelle mon nom seul, sans parler de mon habit et de ma mission de la part du Général de l'Ordre, me donnerait tous les droits. Je refusai cet honneur; mais je remerciai cordialement la comte d'un accueil qui me faisait prévoir un plein succès dans ma négociation. Il me tendit cordialement la main et je sortis.
Je le trouvai le lendemain aussi affable et aussi bon pour moi qu'à notre première entrevue. Il me fit tous les honneurs du palais* qu'il occupait, à peu de distance de celui du comte de Chambord. C'était un des plus vieux palais de Venise, celui dont l'architecture était la plus originale ; il était décoré de fresques et de peintures très -remarquables. Le mobilier même n'avait pas été changé, et il avait été vendu avec le palais par quelque famille vénitienne déchue de sa puissance. Je contemplais avec tristesse ces dé-
bris d'une grandeur bieo oublié^e,, let je fioqgeais ^u'il y avait aussi un somptueux botel à Paris dont Je ne toucherais plus le seuil et qai a^ait jlAé mon berceau.
Le comte me mena dans un cabinet retiré, oè je lui exposai ma mission. Comme il m'ajirait mis parfaitement à Taise, je fus en réalité le cUplomate b(H)homme; il fut ravi et me dit avec un sourire d'une finesse que je n'oublierai de ma vie:
-rr- Votre révérend Général se connaît en né* gociateurs.
{1 me demanda deux jours pour me rendce la réponse de Sa Majesté.
J'attendais cette réponse avec quelque anxiété. ie ne me déguisais pas que je venais traiter d'égal à égal avec un prince qui, exilé, n'avait rien à me dire parce qu'il n'était rien, mais qui dans rhypotbcse d'une restauration, serait tout et n'au* rait pas de loi à subir. Le .Père Roothaan avaitil compris ^ela? Je l'ignore; mais, au moment où le coin te prit la parole pour me rendre les idées du comte de Cbambord, un je ne sais quoi de UMit français me fit pressentir la réponse.
rr^ Sa JUajesté témoignait à l'Ordre tout «eotier des Jésuites, et en particiilier à son très-révéread Père Général, sa haute estime et sa .profonde vèpération; mais, déterminée à ne rien tenter en dehors de la volonté nationale pour moniter sur le trdne de France, regardant tout autre moyen comme dangereux ou inutile, ea dehors de ia
PAR iJaBBÉ *♦* 119
-manifesUtion libre de cette volonté de te giianèe nation qui avait porté ses -ancêtres sur le pavois, il l:ui tétait impossible de iprendre aucun engagement en vue d'une restauration, qu'elle ne voulait dev(Hr d'abord qu'à la Providence, suprême dis^ pensatrioe des choses d'ici-bas, et à l'appel sincère et cordial de la France.
C^était là la réponse officielle.
Elle ne me surprit pas.
"Le comte me donna ensuite des explications confidentielles, le comte de Chambord était fait à l'exil. Doué d^un grand sens, mais ne se sentant aucun attrait à courir des aventures, n'importe de quel genre, trouvant un trône trop cher que de Tacheter par le tourment de toute une vie, il attendait patiemment l'avenir. Il pensait bien, comme le Père Boolhaan, qu'une révolution ne tarderait pas à éclater en France; mais il croyait qu'avec le caractère français, se mêler le moins possible de l'insurrection future contre la royauté bourgeoise, dont le pays était las, c'était en définitive la meilleure politique.
J'avais donc complètement échoué dans n^ première négociation diplomatique. Le comte mit tine kibileté et une grâce parfaites à atténuer, fK)ur moi., la petite humiliation d'un premier échec. Puis A me trouva si simple, de si bonne composition, il vit si peu en moi ie Jésuite représentant de la grande Société^ traitamt avec les puissants
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de la terre, qu'il s'ouvrit à moi avec une firanchise qui me gagna tout entier.
— Mon Dieu ! mon Père , me dit-il , je crois que votre ordre fait complètement fausse route, et qu'il ne connaît pas son temps. Vous vous êtes acquitté, avec un tact parfait et une véritable distinction, de la mission délicate qui vous était confiée par votre Général. Je me plais à vous rendre cette justice, et ici, je vous sépare entièrement de votre ordre. Je vous dirai simplement toute mon opinion, qui est celle de Monseigneur. Permettez-moi de sortir de la diplomatie et de ne plus rappeler Majesté. Votre ordre a été une puissance sur la terre, quand toute corporation était une puissance, quand elle était organisée au milieu du désordre du vieux monde, avec des privilèges, une force extérieure, la puissance de l'or qui affluait à elle par les dons des souverains et des peuples. Franchement, mon Père, tout cela est passé, pour jamais passé. De même que les conditions pour les rois ne sont plus celles du vieux régime, que le temps, cet impitoyable ravageur de choses, a passé sur ces antiques institutions qui avaient revêtu un caractère divin aux yeux des peuples, de même les conditions des ordres religieux ont changé complètement, et rien, malgré leur habileté, leurs efforts, l'appui des gouvernements, ne peut les faire accepter des peuples, tant qu'ils resteront dans la vieille donnée de leur institution au moyen âge.
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Les royautés se transforment fatalement ; et si elles gardent encore quelque temps leur prestige extérieur, il n'en est pas moins vrai que les peuples ne les acceptent, même modiûées par les conditions des gouvernements représentatifs, qu'en raison de l'utilité qu'ils en retirent pour l'ordre, la stabilité, leurs intérêts enfin de toute sorte, qui ont besoin de longue paix pour prospérer et s'étendre. Les rois sont possibles encore, comme chefs intelligents des peuples et tuteurs progressifs de leurs intérêts; rien de plus.
Tant qu'un ordre religieux, de l'importance du vôtre, s'obstinera à se poser, au milieu d'une grande nation telle que la France, comme voulant ramener à lui tous les fils du mouvement politique et religieux, ce que nous l'avons vu faire pendant deux grands siècles et sous les plus grands rois, Henri IV et Louis XIV, tant qu'il sera une machine de guerre, qu'il se posera en rival menaçant des universités laïques, en dominateur dans la chaire, en contradicteur dans l'histoire, tant qu'il se dira un corps d'élite, une avant-garde, le bataillon sacré du Pape et de l'Église, et se donnera toute autre dénomination exclusive, méprisante par là même pour le reste du clergé, il est immanquable qu'après un demi-siècle de ce régime, dont l'énoncé seul fait sentir l'outrecuidance, l'Ordre ne soulève tellement de haines, qu'on se trouve réduit au procédé dangereux des expulsions, pour ramener la paix dans les esprits.
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Je vois av»c peine que votre Pèr£ AooAaan et beaucoup de notables de votre ordre, âvec lesquels j'ai eu Toceasion de parler ici et en Autricbe, depuis la fatale catasirQphe de 1830, 9k eocaprenaent pas ceci et ne veulent ;pas ie icoin- .prendre.
Pourquoi s'obstiner à des impossibilités ? Que dirait-on d'un roi de France qui voudrait aller juger les procès de son peuple sous les arbres de Vinoeiines? On le mettrait en caricature et on le renverrait avec le bon Sancho à Tlle de Baraitaria.
— Vous avez raison, répondis-je, il faut tenir eompte des temps e(t des lieux. Mais vous nous reprochez de vouloir teiiir entre nos mains icHis les ûls du mouvement politique et religieux ; en cela vous n'êtes pas tout à fait dans le "vrai. J'aurais mauvaise grâce de vous dire que nous ne nous occupons pas d'intérêts politiques; vous aie demanderiez avec raison ce que je suis venu faire icL Mais il me serait facile de vous prouver que les suipérieurs interdisent toute immixtion daMs les affaires politiques, toutes les fois que ks isttérèts du Souverain Pontife, ;de ia religieii et de l'Ordre n'y sont pas engagés.
— Oui, mais de près ou de loin ces intérèfts^ là sont engagés au fond de toute quesftion politique et sociale, et les défenses faites en différentes circonstances ne changent pas res|irit générai de rOrdre.
PAR l'abbé *** 123
Je sentis qu'il dkut vtb\ , et je ne iFëpoRdiB rien,
— Vous me paraisses, continua-t-il, si droit, si honorable de tout point ; par votre éducation, par votre rang dans le monde, vous êtes si bien appelé à exercer une influence sur les destinées de .votre ordre, que cela m'a encouragé à vous dire >que les conditions d'existence sont changées pour les Jésuites. Que vous vous transformiee, que vous soyez de simples et pacifiques maSIires, en dehors de toute lutte de eorps; que vous preniez, comme tous les autres, votre pla£>e dans renseignenoent, que vous entriez loyalement dans le progrès qui s'est accompli en toutes choses, que vous enseigniez l'histoire comme elle s'ensei* gne, sans déguisement, sans parti arrêté d'avance d'en faire un engin de politique et d'influenc (^).; que vous soyez de bons et utiles prédicateurs, (de courageux missionnaires dans les pays loints^nei, vous trouverez tout le ra^nde pour vous , parce que vous voudrez seulement ce qui pourra vous être accordé dans ce siècle, :siècle éminemniefll
(') Le comte de M*** faisait ici évidemment allusion am célèbres cahiers antogre^Wés qui renferment tout le système de renseignement histooriqne de la compagnie sous ce titre : ^M histoire selon .les vrais principes^ par le P. Franz Rothenflue." Ces fameuses leçons d'histoire à rnsage de la "Compagnie n'ont jamais été imprimées et ne le seront pFebab>1«meDt jamais. Elles sont un chef-d'<BiïTre le l'art, dans la falsification IsistoFiqnieu
124 LE lÉSUITR
positÎTiste, qui voit les choses telles qu'elles sont, qui ne se paye pas de grandes paroles, et qui a soif du vrai en tout, pour arriver enfin à ce repos, source pour lui de toutes les solides améliorations.
J'espère bien ne vous avoif pas affligé en voas disant, avec toute franchise, mon opinion; mais nous sommes Français, et nous ne savons guère bien parler qu'à la française, c'est-à-dire carrément et clairement. Vous êtes digne de faire pénétrer ces idées salutaires dans votre respectable Compagnie; mais c'est là, pour elle, une question de vie ou de mort. Monseigneur a beaucoup réfléchi à la situation de votre ordre en France ; il l'aime beaucoup, il le connaît; il a eu, peu de temps il est vrai, pour précepteurs deux de vos Pères; mais il m'a dit cent fois: — Sans un changement radical, les Jésuites sont à jamais impossibles en France.
Seulement j'ajouterai à ces paroles, en apparence sévères, que vous êtes très-possibles, du jour où vous comprenez votre temps, où vous faites alliance avec les forces vives de votre pays: et ces forces vives sont les conquêtes longues et douloureuses de la civilisation. Amis de votre temps et de votre pays, vous y trouverez rhospitalitr la plus bienveillante, au moins vous y serez tolérés; tandis qu'avec les prétentions du vieui temps, vous y serez traités en ennemis.
Je remerciai beaucoup le >;omte de *•*. Je
PAR l'abbé ♦♦♦ 125
lui avouai que ce qu'il venait de me dire faisait une vive impression sur moi, qu'il confirmait par l'autorité de sa parole et de son expérience ce qui m'avait préoccupé longtemps moi-même, dans les longues et stériles années de mes probations.
Nous nous quittâmes excellents amis, moi avec des illusions de moins sur mon ordre, lui satisfait, comme il me dit en souriant, d'avoir trouvé dans le Père de Sainte-Maure le premier Jésuite qui ne prétendit pas avoir toujours raison.
Je n'avais pas été heureux à Venise auprès du représentant de la légitimité; le serais-je davantage, à Paris, auprès de l'agent des républicains? Je commençais à en douter fortement. Si l'ancienne royauté, que nous avions servie depuis près de deux siècles, me délivrait Textrait mortuaire de l'Ordre, et me signifiait poliment que, pour être quelque chose dans le monde nouveau, il fallait nous coucher comme le phénix sur notre bûcher, afin de renaître, s'il était possible, de notre cendre, que ne me dirait pas le farouche démocrate, quand je viendrais lui offrir l'alliance de ée débris de vieille armée appelé la Société de Jésus?
Cette réflexion se présenta souvent à mon esprit sur la longue route de Venise à la frontière de France. Elle me jeta dans une espèce de découragement que je ne saurais décrire. J'étais trop jeune , trop ardent, j'aimais trop la Société, dont je me trouvais à cette heure l'un des
12fi LE JÉUIllËi
priDoît)anix' dignitaires, pour tout abâindbimer au premier obstacle et opoine que tout fût perdn pour nous. Cependant j^avais été extraordinaîpem«^nit frappé de ce qae m'avait dit le comte de' ***.. Vainement je m'insurgieaiB- contre cet arrêl dicté par la raison et par l'expérience; vainement les plans enthousiastes de la domination du monde par la* théocratie , qui m'avaient séduit un moment, dans la bouche du Père Roothaan, me revenaient avec une certaine force, ]K>ur combattre la douloureuse vérité; elle se trouvait trop conforme aux longues impressions que j'avais éprouvées moi-même pendant dix-sept ans au sein de la Société, aux récentes études historiques qu'un singulier hasard m'avait permis de faire sur l'époque capitale de la vie de l'Ordro au milieu des grandes monarchies de l'Eu* rope, pour me faire plus longtemps une misérable illusion, et croire retrouver sa puissance d'avenir dans une institution dont toute la gloire était dans le passé, mais qui ne pouvait être quelque chose maintenant qu'à la condition de renoncer aux visées prétentieuses dé pouvoir politique et social qui avaient déjà fait sa perte.
Dans ces heures monotones de voyage, en traversant les plaines de la Lombardie, je me rappelais la belle théorie de domination tfaéocratique sur le monde caressée toujours par les Jésuites, et qui est bienen réalité le grand secret, mienx peut-être la grande cbimèra que les
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^énépMir de KOrdre* se* transmettent depuis- te seiztènie «ècle, dépouillée maintenant de tout le prestige de- langage* qui ne manquait^ pas de force, de' persuasion ni de cterme clans la bouche du Père Roothaan. A^et) le peu que Je savais des aspirations énergiques du monde moderne , cette théorie me paraissait d'une impossibilité effrayante.. Je dois cependant l'avouer dansi ces pages, elle m'avait un. moment séduit. La monarchie sacerdotale sur la terre, le regale sacerdotium dea livres saints allait à ces aspirations mystiques dont nous sommes imprégnés^ k notre insu, dans notre éducation cléricale. Le prêtre, même celui du dix-neuvième siècle, n'est que trop porté à se croire, par son ordination, élevé au-dessus de toute race royale, de toute puissance démocratir que. Cet adolescent, sorti de la cabane de chaume, ou de l'échoppe du pauvre ouvrier, n'a pas endossé la toque noire que, dans cette atmosphère nouvelle, sous les voûtes des longs corridors des séminaires, il lui monte d'incroyables bouffées de domination. Plus il avance, en élargissant sa tonsure, dans les ordres inférieurs, jusqu'au grade suprême du sacerdoce, dont il partage le caractère avec répiscopat et la pq)auté, plus il aime à se représenter orné de cette couronne à laquelle est inférieure la couronne des rois. S'il en est ainsi du prêtre séculier, que doit-il en être des Jésuites, habitués à se croire lès pre* miers dans le sacerdoce? Comme tous les au-^
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très, je m'étais follement enivré de cette suprématie de ta royauté sacerdotale sur le monde; et quand le Père Roothaan me fit ses confidences intimes, il y eut quelque chose de mystérieux et de divin qui m'apparut dans le plan de FOrdre de réaliser la théocratie universelle à son profit
Les paroles si graves et si sensées que j'avais entendues à Venise étaient tombées, comme un souffle de glace, sur ces projets d'incroyable ambition. Nous étions plus que des hommes déraisonnables à nous bercer dans de pareils rêves, nous étions des illuminés ou des fous.
Arrivé logiquement à cette dernière conclusion, il y eut un moment où ma dignité d'homme s'insurgea en moi, où je me demandai si je pouvais, en conscience, servir des projets absurdes, peut-être coupables; s'il convenait à un Français, à un Sainte-Maure, d'user une existence reçue de Dieu pour qu'elle se dévouât au bien et au vrai, dans la poursuite des chimères théocratiques de quelques vieillards qui en étaient encore aux extravagances de Grégoire VII?
Cependant j'étais lié par ce serrement de main du Général, auquel' j'avais répondu. Je ne m'appartenais plus à moi-même; des vœux solennels m'enchaînaient à un ordre que j'aimais, tout en voyant, avec une netteté parfaite, que ses chefs poursuivaient un idéal impossible. Je me
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décidai 'à continuer ma mission avec courage et persévérance.
Tout à coup, au milieu de mes agitations d'esprit, je devrais dire de mes tortures, il me vint une grande idée.
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