SCÈNE TERRIBLE AVEC UNE MÈRE
dès mon arrivée au collège des Pères, J'eus un moment de ces entraînements extatiques, de ces aspirations ardentes vers l'idéal, qu'on ne comprend guère qu'en se transportant, par le souvenir, à ses dix-huit ans. 11 me sembla que ce n'était pas un prêtre, pas même un ange, mais Dieu lui-même qui, tout à coup, sans préparation à cette parole révélatrice, venait me dire : Le siècle ne peut être rien pour toi; tu dois entrer dans la vie religieuse !
Mon excellente mère vint me chercher au collège ; et, le jour de la distribution dés prix, je lui donnai, en déposant sur ses genoux mes lauriers classiques, les dernières joies qu'elle devait éprouver de ce fils unique qu'elle aimait jusqu'à l'idolâtrie.
Mes mémoires intimes seraient trop longs si je ' devais raconter, avec quelque détail, ce qui se passa entre elle et moi. A mon arrivée à Paris je ne trouvai pas mon père. Il était dans notre terre de Seine-et-Marne. Et ma mère me dit, comme n'y attachant aucune importance : — Ton père, depuis quelque temps, n'est pas bien. Les médecins lui ont conseillé de quitter ***, où il se consume de douleur, au souvenir de la perte de ton pauvre frère. Nous n'avons pu l'arracher de là. J'ai bien des peines; mais tu seras ma consolation...
Je dois seulement raconter Tunique scène qui se
passa entre nous deux, au sujet de l'état que j'allais prendre.
Dès les premières paroles que nous échangeâmes, ma mère et moi, au sujet de mon avenir, je vis que j'aurais à soutenir, de sa part, une opposition formidable. Autant je l'avais vue, autrefois, trouver très-bon que son cadet s'effaçât, qu'entrant dans le sacerdoce il laissât au frère aîné la grande fortune des Sainte-Maure, autant, devant ce fils devenu l'aîné à son tour, je la vis trembler qu'une résolution invincible lui ravît l'espoir de voir se continuer notre race.
Après des paroles habilement dites, mais qui tonfibaient sans force sur mes fougueuses obstinations, je vis que la patience commençait à lui échapper. Elle cessa de me parler sur le ton* insinuant qu'elle avait pris d'abord, et je ne fus pas peu étonné de Tentendre me dire :
— Vous ne comprenez donc pas? Vous êtes le dernier rejeton des Sainte-Maure: l'honneur, la conscience vous commandent de ne pas laisser s'éteindre cette famille illustre.
-r- Oh! ma mère; mais je n'ai nullement Tidée du mariage, je vous assure* J'ai une idée absolument contraire.
— Seriez-vous de ces jeunes gens qui ne savent que contrister leurs parents par leur désobéis-» âance?