SCÈNE TERRIBLE AVEC UNE MÈRE
dait et ne me parlait pas; c'était d'une assez grande maladresse.
Je m^obstinai de mon côté à un silence rigoureux.
Ce silence eût duré longtemps si enfin, un jour, au sortir de table, seul moment où nous nous trouvions ensemble, et où, devant les domestiques, j'observais strictement les convenances, elle ne m'eût suivi, lorsque je traversais le grand salon pour me rendre au jardin, et ne m'eût adressé la parole, en m'invitant à m'asseoir sur un large canapé où elle se plaça elle-même.
— Vous avez réfléchi? me dit-elle d'un ton assez doux.
— Beaucoup, chère mère.
Ce mot, prononcé affectueusement, lui donna quelque espérance.
— Oh! mon enfant, je sais que tu as un si bon cœur!
— Ma mère, je vous aime beaucoup.
— Eh bien ! sois raisonnable, mon fils adoré, mon unique espoir sur la terre!...
Et déjà des larmes venaient à ses paupièi^s.
Ma mère était d'une remarquable beauté. Je Tavais vue pleurer bien rarement dans sa vie. Il y eut alors, dans son regard mouillé de larmes, dans
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son mouvement de lèvres sollicitant de moi une parole qui répondît à son ardent désir, quelque chose de si irrésistible que, devant cette belle statue, rendant l'amour maternel dans son expression la plus forte et la plus enivrante, je fus prêt à tomber à ses pieds, comme un adolescent devant une femme dont il est fou, et à lui dire :
— Oui, mère, c*en est fait, je t'appartiens pour toujours !
Mon Dieu! pourquoi n'ai-je pas dit cela? Pourquoi, brisant ce pauvre cœur de mère, mentant aux instincts qui sont dans l'âme de tout homme, par un orgueil que je me reprochais d'autant moins que je le prenais pour une inspiration de la grâce au fond de ma conscience, eus-je le triste courage de me roidir contre moi-même, de baisser mes paupières pour ne plus rester sous le regard fasci^ nateur de ma mère? Mon Dieu! cette force brutale, que j'eus alors pouraffliger ma mère, pouvait-elle venir de vous? Et auriez-vous quelque gloire dans le ciel pour les cœurs froids qui pensent vous prouver de Tamour en résistant au plus puissant, au plus doux dés amours ?
Hélas! je l'eus cetteforce. Et je ne pense qu'en tremblant à la scène qui se passa dans ce grand salon aux riches tentures, en présence des plus beaux portraits de nos aïeux, qui semblaient s'ani-