SCÈNE TERRIBLE AVEC UNE MÈRE
mer sur leurs toiles, s'inspirer de poésie et d'amour comme ma mère, et me dire avec elle : Pauvre innocent, combien tu te trompes !
Depuis, quand j'ai analysé bien intimement le puissant motif qui me détermina à ma dernière résistance, tout en tenant légitimement compte des aspirations de vie contemplative que j'avais cru découvrir en moi, j'ai trouvé qu'il s'y était mêlé comme un sentiment d'amère vengeance, de fierté blessée. On m'avait dit que j'avais des goûts de roture. Eh bien! m'étais-je dit, oui, je serai le roturier de Dieu. Je foulerai aux pieds ces grandeurs terrestres. Cette race que je devrais continuer avec orgueil au milieu du monde aristocratique et princier, j'aurai la sainte volupté de la voir s'éteindre en moi ! Je ferai à Dieu ce sacrifice, qui est peu de chose quand on est le second, et que la famille, dans ses appétits de fortune, vous voit partir avec bonheur pour une maison de prière, mais qui est inmiense, quand on prend le blason de ses pères et qu'on le brise sans pitié, pour aller se cacher dans une cellule de novice.
Ma mère, je le compris plus tard, avait compté que je ne résisterais pas à la caresse de son regard inondé de larmes : ce fut son erreur. Ce souvenir : « Vous avez des goûts de roture, » me vint à l'esprit aussi âpre qu'au palais un mélange de fiel.
— Ma mère, vous vous trompez !
Ces paroles, que je prononçai avec un son de voix solennel et terrible, reteii tirent dans le salon comme un glas funèbre. C'était mon adieu suprême au monde.
— Ma nïère, vous vous trompez ! Je serai le dernier des Sainte-Maure. Je vous aime, mais j'aime^ avant vous. Dieu. Je ne pourrais vous obéir qu'en violant ma conscience ; j'ai eu à choisir entre elle et vous. Ne me demandez plus rien ; ce sera grand et digne de^vous. N'exposez plus un fils à être dur pour sa mère !
A cette déclaration, faite avec une énergie dont je ne me serais pas. cru capable, et qui me semblait alors m'être donnée d'en haut, je vis ma mère essuyer ses larmes ; elle tenta un dernier effbri .
— Mon fils, ce n'est pas possible! ^
— Très-possible, ma mère.
— Non, mon pauvre enfant, tu ne feras pas cela!... Tu n'abandonneras pas ta mère!...
— Ma décision est prise^ irrévocable.
— Je te suppilierai tant !
•^ Pauvre mère ! ne me brisez pas le cœur.
— Je tomberai aux genoux de mon fils !.. .
— Non, ma mère, ne faites pas cela; vous me feriez trop de mal! Soyez forte! Résignez-vous.
Et je la vis s'affaisser et s'agenouiller devan moi.