‹ Le Jésuite: par l'abbéChapitre 16 sur 29 · SCÈNE TERRIBLE AVEC UNE MÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE TERRIBLE AVEC UNE MÈRE

— Ma mère, ô ma mère, de grâce, ne m'imposez pas celte douleur de vous résister à vous, suppliante à mes pieds !

Et, la relevant par le bras, je la fis asseoir.

— Monfils! mon fils!

— Pauvre mère, soyez courageuse ! Mais ne me tuez pas. Je ne puis pas être au monde.

— Ah ! fais-moi ce sacrifice*

— Non, ma mère, n'insistez plus. Vous rendez le triomphe trop méritoire pour moi, devant Dieu, parce qu'il me coûte trop.

— Tu n'as pas de cœur !

— Ma mère, souvenez-vous de sainte Chantai :

elle eut le courage de passer sur le corps de son fils, pour suivre l'appel de sa vocation. Le monde entier a admiré ce trait d'héroïsme. Direz -vous qu'elle manqua de cœur?

— Eh bien! je ferai comme son fils.

— Que dites-vous, ma mère?

Je me levai eflaré.

Je me sentais comme en délire.

— Calmez-vous, ma mère ! lui dis-je, sous une impression indicible.

— Oui, fils dénaturé, je veux savoir si tu auras le cœur de fouler aux pieds le sein qui t'a porté neuf mois !

i44 LE JÉSUITE

Eu se précipitant vers la grande porte du salon, alors à demi ouverte, vers laquelle je dirigeais mes pas, comme si j'eusse été atteint tout à coup ifune horrible folie, elle y arriva avant moi, et, s'étendant en travers devant la porte :

— Ose ! me dit-elle, ose !

Mon Dieu ! pardon !

Ma mère était là, immobile comme un marbre, se roidissant, pour faire de son corps un obstacle matériel qu'une dernière pudeur me commandait de ne pas franchir.

Mon Dieu ! pardon ! J'eus rhorrible courage de sainte Chantai!

UNE AirrU OOtLEUR

Je n'avais pas fait trois pas daos le vestibule, ^isi d'borreur de moh-mème, comme si j'eusse ^foommis un parricide, qu'un courrier, arrivant tout ïialetant de Seine-et-Marne, entra, suivi du con* <^ierge derhôtel. Il nous annonçait que mon pauvre père venait d'éprouver une crise dangereuse, ^t qu'il réclamait, à la hâte, sa femme et son fils.

Ma mère, qui s'était relevée, reprit un calme glacial. EUe ne me parla plus.

Nous partîmes à Finstant même.

Quand nous arrivâmes, mon père vivait enclore.

Ma mère, d*abord, entra seule dans la chambre €iu mourant. Elle vint bient^^t à moi,

-^ Hâtez-vous de venir recevdr la bénédiction ^e votre père.

La scène fut déchirante. Mon père nous dit qu'il :se sentait mourir. Sa douleur, qu'il n'avait jamais |)u dominer, le conduisait au tombeau. Ma mère, <im jusque-là n'avait pas cru à une maladie sérieuse, vit tomber toutes ses illusions. Elle versa «des larmes de désespoir. Mon père me fit appro- •cher de son lit de mort, me combla de ses plus tendres bénédictions.

— Pauvre enfant! me dit-il, je voudrais bien te demander de ne pas laisser s'éteindre lés derniers iSainte-Maure, et de remplacer, dans le monde, ce frère sur lequel j'avais fait reposer de si légitimes -el de si folles espérances. Mais pourquoi te demander cela? Est-ce que tu t'appartiens, à cette heure?' Je sais tout! Prêt à entrer dans ipon éternité, ilmè d^épugne de faire la moindre violence à tes instincts. Si lu l'avais voulu, tu m'aurais donné la dernière joie humaine que je pusse emporter d'icibas. Mais je ne veux pas que tu aies un jour le tremords de m'avoir répondu par un refus. Sois libre, mon enfant chéri, l'unique reste d*une famille qui a eu sa gloire dans Tancienne société, et que j'ai cru représenter noblement dans la so- *ciété nouvelle. Qu'elle revive par toi ou qu'elle s'éteigne, ce sera de ton'plein gré. Monsieur le mar- ^<p}is de Sain(e4iatnie, Totre père tous iaufte sa dernière bénédiction, et ne vous comiiiâ»(k<pi*uite

UNE AUTRE DOULEUR f 47

êkv^ ctiMe, d'être sur la terre un hemme de

Je fondis en larmes ; mon cœur se brisa; et, au* jourd'bni aprèft les longues année» écoulées depuis cette séparation douloiffeuset j'éprouve , en me rappelant ce souvenir, le même déchirement, éàBst iotft moA être, que si m digne père, prenant œtte Toîx. soleimdie des meorants, xzie disait : ~> Sois libre, mon enfant chéri!

Les parali^ de ma lAère, ses Distances et ses iarmes ne m'avaient pas éln*aiilé. Le respect de mon père pour la dignité de son dernier descendant et pour ma conscience d'homme m'émut profonde»

ment. Je me Jetai dans ses bras ; je Finondai de larmes^ J'avais M peu véoi avec Im! Notre stu|Hde éducation nous enlève aux cfaaud« étreintes de la lamil^ à l'âge où deviendraient indestructibles des alfeetions qui se portent ailleurs, en laissant dans le cœur, vide à peu près, la place où Dieu a voulu que fût l'amour pour notre père et pour notre mère»

D^^ ee moment, j'aurais vdontiers donné ma viç pour que mon père véeût encore* L'effort qu'il avait fait sur lui-même, les impressions qui l'avaient agité hâtèrent le moment £eital. Il me regarda cependant, comme s il eût attendu de moi une parole. Ce regard bouleversa toutes mes prisées et toutes mes résolutions.

148 LE JÉSnTE

— Mon père! mon bon père! m'écriai-je en le serrant dans mes bras par une dernière étreinte^ je vous jure que je ferai . . .

— Non, non, interrompiUil d'une Toix faible. .» Sois libre, mon enfant !

Ce fut la dernière parole que nous entendîmes de sa bouche. Nous n*eûmes plus qu*à lui rendre les devoirs funèbres.

Quelques jours après, ma mère quittait ce château, qui ne lui inspirait plus que de Thorreur, et nous rentrions à Paris, pour y passer les longs mois de notre deuil. Toutes les joies de ma vie avaient pris fin. Cette solitude de la famille, où deux êtres seuls se trouvaient et échangeaient leurs lar-^ mes, exerça sur moi une impressioi^ profonde» L'adolescent avait disparu, et, si je n'étais pas encore un homme, je me sentais prêt à entrer dans tout le sérieux de la vie.

Ma mère se livrait plus que jamais aux exercice» de la piété. Le Père Romanet, qui avait eu asseat^ de bon sens pour modérer quelquefois les pieuses exagérations de ses pénitentes, était mort, et ma mère avait pris pour directeur un ancien Capucin^ fanatique s'il en fut jamais, et croyant fermement que du rétablissement de Tordre de Saint-François dépendaient la gloire et la prospérité de \sé France.

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