SUPPRESSION DES COLLÈGES DE LA COMPAGNIE
presse n'étaient pas faits pour réconcilier l'opinion publique avec la Compagnie de Jésus. Elle se résigna à son isolement, en caressant ses chères espérances. Singulière leçon donnée à ses Pères les plus habiles et les plus doués de pénétration, ce ne fut pas la maison de Bourbon, ce devait être la République qui leur permettrait de reparaître et d'ouvrir par toute la France de brillants collèges I
Les premiers mois de mon deuil étaient passés ; nous étions au commencement de 1829. Je m'étais mis à quelques études fort négligées à Saint- AcheuL J'avais classé tous les papiers de mon père, que je parcourus, je le reconn^^is, assez sur perficieliement, et dans lesquels plus tard j'ai trouvé des documents précieux* Le temps s'écoula ainsi. Je redoutais le moment où il faudrait quit* ter ma pauvre mère, et je me reprochais eette anxiété comme uoe coupable faiblesse.
C'est une singulière chose que la fascina lion exercée par> Tenthousiasme sur la conscience humaine. Il n'y a pas de fanatisme que je ne m'explique aujourd'hui. Ces jeunes hommes que le Vieux de la Montagne lançait en assassins autour de lui obéissaient avec une volupté brutale, ^t bravaient la lïiwi : le Prophète les attendait dans son paradis. Je dois faire Taveu de Tindignité de ma conduite à l'égard de ma mère. Je me dis maintenant, avec toute la sincérité d'un repentir inutile, que je fus infame. Pauvre mère ! elle avait à supporter les amères douleurs de tous les délaissements.. L'ainé de ses enfants avr.it eu une fin funeste ; elle venait de perdre mon père. Je voyais tous les jours que son profond chiagrin, contrairement à la loi générale des peines de
cœur, augmentait avec les mois de son deuil. Elle avait en vain espéré que Tage, la réflexion, à défaut de tendresse filiale, me feraient comprendre la sainteté du devoir envers elle. Son silence même était une leçon délicate, en même temps qu'une prière muette que je devais écouter. Tt)ut cela fut foulé aux pieds. On m'avait fanatisé.
La Société, après les ordonnances du 16 juin 1828, avait abandonné les huit collèges qu'elle possédait en France, vendant à l'encan son mobilier. Elle avait mis beaucoup de fracas et d'ostentation à cet acte, de soi fort simple, oubliant qu*elle donnait raison aux libéraux qui n'avaient jamais voulu accepter que les Jésuites français eussent la modestie de se mettre professeurs dans des écoles appartenant aux évêques. Naturellement j'applaudis beaucoup à cette maladresse qui compromettait la parole de l'épiscopat et le mettait, avec les Pères, en flagrant délit d'escobarderie. Ou ne s'arrêtait pas alors pour si peu. C'était un mo-. ment d'incroyable effervescence. Ma seule irritation de Texpulsion de mes bien-aimés Pères me portail aux résolutions les plus extrêmes, le n'attendis pas la fin de notre deuil. Mon confesseur, on le devine, était l'un des Pères que l'on avait laissés à Paris dans la maison de la rue du Bac.
J'allai le trouver un jour.
J'étais à Tune de ces heures, rares chez les na-
tures ardentes, où un peu de calme arrive à la pensée, et où l'imagination, œmme un coursier qui se modère dans* sa course rapide, s'arrête dervant les apaisements de la raison et de la conscience. J'exposai tout au bon Père, filialement, simplement. C'est un faible soulagement à mes remords que de pouvoiî* me dire, aujourd'hui, qu'il eût obtenu de moi une complète obéissance si, écoutant lui-même les plus vulgaires notions de la justice, contre laquelle rien ne prescrit, il m'eût commandé de rester auprès de ma mère et de me rendre à ses désirs, d'autant plus qu'^après tout, die me laissait libre d'entrer dans le sacerdoce.
Le Père, qui prit les doutes queje lui soumettais pour des hésitations, n'écowta que l'ardeur d'un zèle outré, ou peut-être, oserai-je le dire, les intérêts matériels de son Ordre. Je n'arriverais qu'avec dés millions au noviciat. Il me répugnerait de calomnier cet homme ; uiais, en y pensant depuis, en ayant sous les yeux tant de preuves matérielles de l'âpreté des Jésuites à convoiter les riches dots •et les grands héritages, je me suis dit, bien des fois, que les millions des Sainte-Maure avaient dû pes^ •de quelque poids sur la chaleureuse décision que me donna le Père, et que je reçus comme un oracle venu du ciel.
11 me semble que je les entends encore, ces paroles qui fixèrent pour jamais ma destinée, et qui
fanausmb 10S
firent de mci un horrible ingrat. J'étais (ians la chambre du Père^ agenouillé sur un prie*Dieu. Le Père était assis à côté de moi ; sa main était passée doucement autour de mon cou, et formait comme une étreinte» un enlacement paternel, qui exerçait sur mpi ime incroyable magnétisation* Je me sen* tais heureux là« quoiqu'un dernier instinct, aver* tissement trop souvent inutile du libre arbitre dans Ykme, me fit comprendre que l'homme abdiquait en moi pour jamais.
— L'heure est venue, mon en£sint aimé, me dit-il, de la prendre, cette grande détermination d'appartenir pour jamais à Dieu, dans la sainte Société à laquelle vous devez le bienfait d'une éducation chrétiëni^. Il y a des vocations sur lesquelles j'hésiterais à me prononcer. Je serais coupable devant ma conscience, devant Dieu, si je ne vous disais pas : Dieu vous veut avec nous!
Ni le monde ni le sacerdoce séculier ne sont dignes de vous. Vous êtes appelé à une vocation plus haute ; il vous faut sur la tête la royauté du sacerdoce ; et c'est dans la sainte fomille des en£aints de notre grand Père saint Ignace que cette couronne se conserve sans tache et glorieuse, régale^ sacerdotium.
La Providence, mon enfant, a brisé tous vos liens. Votre mère, me dites-vous, désirerait vous garder auprès d'elle dans le clergé séculier.
Vous m'avez avoué qu'il vous semblait découvrir^ derrière cette pensée, excusable chez une mère, un sentiment de vanité, une espérance de vous voir arriver aux plus hautes dignités de l'Église. Notre Ordre, mon fils, a volontairement renoncé à ces dignités. Nous sommes plus que des cardinaux et des évêques ; nous sommes le corps d'élite du ca* tholicisme. Que nous importe la gloriole d'une mitre sur le front ? Votre mère s'est laissée aller là, tout doucement, à une pensée d'orgueil, que nous devons pardonner à la faiblesse de la femme. Elle a parlé comme la mère des fils de Zébédée à Jésus. Nous lui ferons la réponse de Jésus : Elle ne sait de quel esprit elle est.
Mais, dites-vous, cher enfant, ma mère est courbée sous le poids d'un double malheur : dois-je la laisser sans consolations? Ayez confiance en Dieu, mon cher fils; il enverra Marie, la consolatrice des affligés, à votre mère. Dieu vous veut à lui, dans l'état le plus parfait. C'est lui qui bles«e et qui guérit. Craindriez-vous donc de lui confier votre mère?
Puisque vous attendez de moi une décision dernière et irrévocable, la voici, au nom de Dieu : Partez! nouvel Isaac, consommez votre sacrifice! Plus vous immolerez les grandeurs et les affections même légitimes de ce monde, plus ce sacrifice sera précieux devant l'adorable majesté, plus votre immolation sera belle.
Je veux être le ppemier de notre sainte Société à vous bénir comme notre frère.
Et, élevant alors ses deux mains sur ma tète, il prononça des paroles si pathétiques qu'elles me firent pleurer. Puis, quand je me relevai, il me prit dans ses bras, et me donnant par anticipation le nom de Père, il me dit :
— Père de Sainte-Maure, que je vous embrasse ! .
Je ne crus pas que la mise en scène de ce petit drame fût préparée. Elle pouvait l'être, ou du moins les habitudes du pathétique oratoire purent l'amener. Toutefois elle fit sur moi l'une des plus grandes impressions de ma vie.
Restait le plus embarrassant pour moi : Texéculion. On est gauche et maladroit dans la jeunesse. Le Père savait cela. C'était une rude affaire que la signification à ma mère de mon départ pour le noviciat. Cela me tourmentait terriblement déjà; et^ la pensée seule du chagrin que j'allais donner à cette mère, dont j'étais l'idole, me jetait dans une perplexité effrayante. Le Père, plus expérimenté que moi, vit mon embarras cruel, et, par un coup hardi, leva toute difficulté.
— Mon enfant, croyez-moi, épargnez à votre mère la torture d'une séparation dernière. Le coup sera moins rude pour elle, quand vous ne serez
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pas là pour rendre son désespoir pîus poignant encore. Exi de domo et cognatione tuâ. Faites comme Abraham, faites comme tous les saints qui ont généreusement foirlé aux pieds là chair et le sang. Est-ce que saint François Xavier, partant pour les Indes, ne passa pas devant la maison de sa mère, en s'imposant le douloureux sacrifice de ne pas lui dire le dernier adieu? Prétextez l'absence d'un jour à la campagne, et qu'une lettre remise à votre mère, le lendemain, lui apprenne votre irrévocable détermination. Avec de la faiblesse, on peut tout perdre. Un bon Jésuite pousse le courage jus-^ qu'à l'héroïsme.
Ce dernier trait me décida. Abraham et son souvenir avaient eu moins de pouvoir sur moi que mon ardente admiration pour les Pères. Je voulus êtra^digne d'eux. Huit jours après, j'étais à Brigues.
Rien ne m'avait arrêté, ni les larmes que j'avais vues couler des yeux de ma mère chaque jour, ni le procédé grossier de cette sortie de la maison pater-^ nelle à l'aide d'un subterfuge. Mon Jésuite s'applaudissait de sa chaude rhétorique, et moi-même je croyais faire une œuvre de haute perfection, prouver à Dieu un amour surhumain, être un nouveau François Xavier, lorsque je violais les saintes lois du respect filial, de la dignité personnelle, qui viennent de Dieu et qui sont consacrées par l'Évan-
gile, et que j'ouvrais mon âme à ces dangereuses impressions d'un mysticisme sans frein, où trop souvent se perdent le sentiment du devoir et les dernières lueurs de la raison. A Tâge où la loi civile ne me permettait pas encore de disposer de moi-même, un religieux, sous le vain prétexte que j'étais appelé à une sublime perfection, me faisait violer sans scrupule non-seulement cette loi, mais bien plus encore celle de Dieu même : Honora patrem et matrem.
Ma lettre à ma mère avait été vague et embarrassée ; quelques traits échappés au cœur lui prouvaient seuls un reste de piété filiale. Je sus qu'elle l'avait jetée au feu en disant : — Je n'ai plus de fils!
Elle m'avait jugé»
Mon noviciat devait durer deux ans, conformément aux règles de la Compagnie. Malgré la vie de rigoureux ascétisme et d'interminables minuties qui marqua ces deux années, elles s'écoulèrent pour moi avec un charme indicible.
Pauvre cœur humain, il faut que tu aimes ! Tu ne vis que de passion; et j'étais à l'âge où Ton surabonde de passion. Arriver à un noviciat de Jésuites, c'était pour moi mettre le pied dans le vestibule du palais même de Dieu, c'était me mêler aux anges de la terre, jusqu'à ce que vînt l'heure de chanter les hymnes sans fin avec les anges du ciel, et de m'enivrefr au torrent des voluptés éternelles. Pendant deux années, je ne vis que cela. Je me mis, avec une incroyable ardeur, à ces exercices multipliés de dévotion, qui absorbent l'âme
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et les sens : véritable machine, aux mille engrenages, dans laquelle, une fois entré, vous ne vous appartenez plus, et qui prend l'âme humaine comme ces mécaniques modernes qui prennent l'argile, la battent, la roulent, la découpent, la compriment et la font sortir toute moulée, prête à subir la cuisson du four à potier.
Aujourd'hui que je juge avec sang-froid mes enthousiasmes d'adolescent, je me rends très-bien compte de ce qui me passionnait alors si vivement. Je poursuivais un idéal, et, cet idéal, je le créais, dans mon imagination, le suprême bien, le suprême beau. Avoir pris l'être tout entier, ses facultés puissantes, son expansion d'amour et de volonté, sa capacité d'intelligence, ses sens même, organes toujours si rebelles aux compressions combinées par la théorie ascétique ; avoir réduit tout cela à n'être plus qu'un instrument docile de la grâce d'en haut; avoir tué l'homme charnel pour exalter l'homme spirituel, et amener celui-ci aux délices ininterrompues de la contemplation et de l'amour, me semblait le but le plus élevé de la vie humaine, et je croyais pouvoir l'atteindre. Je me passionnai donc pour ce but. Ce que l'amant le plus épris s'impose, pendant des mois entiers, dans une poursuite ardente, de contraintes et de sacrifices ; ce qu'il dévore de refus de la part d'une rebelle, jusqu'à ce qu'il triomphe d'elle, à force de
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se mettre sous ses pieds, je me l'imposai avec toute l'ardeur de mon âge et de mon caractère, pour réaliser en moi cet homme parfait que les ascètes ont si singulièrement synthétisé dans cette révol-tante image : Tanquam ac cadaver.
Mon lecteur comprendra quelles luttes j'eus à soutenir, ou mieux, il comprendra que je succombai sous la lutte, comme ont succombé, sans en excepter une seule, toutes les natures ardentes qui se sont jetées à la poursuite de cet idéal insaisissable. Mais je dois être vrai : j'eus toutes les âpres voluptés de cette longue veillée des armes. Mes facultés s'exaltèrent outre mesure, non pas pour mieux aimer Dieu, ce qui serait encore rationnel, si l'amour sérieux et pratique se mesurait par l'intensité de la flamme plutôt que par les persévérances du dévouement, mais pour réaliser le type du parfait novice, tel que les règlements le tracent^ tel que les supérieurs le ci)mprennent. Autant je mettais d'ardeur dans cette tâche singulière, autant je rétrécissais rhorizon déjà si borné de mon intelligence. Il me fallait faire le vide autour de moi : oublier famille, patrie, fortune, cette effrayante et .magique chose appelée le monde , l'éternel cro- . quemitaine des ascètes , tout aussi redouté que Satan, et prêt à nous jouer, d'une heure à l'autre, les mêmes tours, en nous offrant les mêmes séductions.
Ce vide se fit. Comme j'avais reçu une grande rectitude de logique, je ne m'arrêtai pas en chemin. Il fallait fuir et haïr le monde : la fuite était ikite. J'étais dans la solitude la plus absolue. Je ne voyais rien du monde que les montagnes du Valais. Haïr était le dernier terme de la perfection. Je me mis donc à haïr, in globo, ce monde que j'avais si peu connu. Je ne sais pas si, dans mes aberrations ascétiques, il n'y eut pas des moments où il m'arriva de répousser l'image si légitimement adorée de ma mère, par un sentiment qui, dépassant l'oubli, aurait atteint les premières limites de la haine.
. mon Dieu! pardonnez-moi celte erreur, si jamais la perfection, rêvée parles ascètes, m'amena à violer, même par une simple pensée de délaissement, le saint amour filial que ces vandales ont flétri, comme tout le reste, dans la folie de leurs anathèmes (1)!
Mais ces joies frénétiques, je les appelerai ainsi, ne duraient pas toujours. Il vient un moment où toute passion, comme le cratère d'un volcan après ses éjections les plus violentes, s'affaisse sur ellemême et semble impuissante à s'exalter encore.
(i) On lit dans les Constitutions, Exumen général, p. 29 : a Pour que Je caractère du langage vienne au secours des sentinaeuls, il est d'usage de s'habituer à dire, non pas \Jai des parents, j'ai des frères ; mais : j* avais des parents, /«ra/» des frères. »
Viennent alors les clartés de la raison. Après ces bouleversements contre nature des puissances intimes de l'âme, j'éprouvai ces éclairs de vérité où, comme au milieu d'une nuit obscure, illuminée tout à coup par un lambeau étoile du ciel qui se dégage d'épaisses vapeurs, je me dis que je poursuivais une folle idée ; où la simple comparaison de quel* qijes pensées de l'Evangile, telles que celle-ci : « Dieu est au-dedans de vous ; » — « Soyez comme des enfants, » avec le mécanisme compliqué de la perfection monacale, me révéla que le Christianisme ne serait qu'une pâle imitation des religions indiennes, s'il avait pour but de proposer la con*templation mystique, et l'atrophie des forces humaines dans le cadaver^ comme l'idéal du bien au sein de l'humanité. Mais ce n'étaient que des lueurs. J'étais dans l'affreux engrenage ; il fallait le suivre. Pour être conséquent avec moi-m*ême, je devais aller découvrir au maître des novices ces pensées, ces doutes, ces imaginations, ces ienta^ lions ^ comme elles sont appelées dans les exercices religieux.
Là , tantôt j'étais doucement consolé , tantôt tancé vertement, comme ayant eu l'orgueil de trouver quelque chose à blâmer dans l'œuvre de la sagesse des siècles. L'orgueilleux qui avait voulu faire la leçon à saint Pacome, à saint Bruno et à saint Ignace en était quitte pour s'humilier beau-
sais
coup et pour se remettre à sa tâche d'annihilation et de mort.
Une pensée me poursuivait surtout. Je me di-
Je veux être Jésuite : cet ordre me plaît. Je crois qu'une vocation sérieuse m*y appelle. Maintenant je fais mon noviciat, après lequel je ferai des vœux perpétuels. Jusque-là rien de mieux. Je suis venu ici librement ; je m'y engagerai librement.
Mais, pour s'engager avec quelque prudence, il est de toute justice que l'on sache à quoi l'on s'engage. Or le meilleur moyen de connaître un ordre, c'est de connaître les hommes qui le composent, c'est de juger leur esprit, c'est de voir, même dans des entretiens intimes, s'il n'en est pas beaucoup, parmi eux, qui aient à se repentir aujourd'hui d'y être entrés.
Or une règle sévère, et inviolablement observée, défend à tout novice de parler à quelque Père que ce soit, excepté à celui que le supérieur a désigné pour le former. Cette règle s'étend aux simples domestiques appelés frères-lais, « afin que, dit saint Ignace, ne parlant à personne, il puisse plus librement peser sa vocation. » [Regulœ communes, page 467.) La raison est médiocre, je lo vois maintenant; mais c'était celle qu'on me donnait. J'ai lu plus tard, dans le même recueil, qu'une
autre raison motivait cette défense ; a Dans toutes « les congrégations, il y en a qui sont moins parce faits et qui désirent que le plus grand noml:H*e « leur ressemblent. De là ils ont coutume de s'a- « dresser aux jeunes, qu'ils espèrent, en raison « de leur simplicité, entraîner facilement à indler c< leurs mœurs. Ils vomissent des axiomes abso- « lument contraires à ceux qu'ils ont appris du ce maître des novices, et que je rapporterais* dit ce le naïf auteur, si je ne craignais pas que leur et expression ne fût plus nuisible qu'utile à ceux ce qui me lisent, » [Regul. comm., p. 470.)
Il y a donc parti pris de ne jamais mettre le novice en contact avec ceux qui pourraient l'éclairer sur l'Ordre, jusqu'à ce que, lié par des engagements irrévocables, il n'ait plus qu'à se livrer à de stériles regrets. C'est habile peut-être, parce que autrement on perdrait beaucoup de sujets ; mais ce n'est ni loyal ni chrétien.
Je ne sais pas pourquoi j'étais blessé, plus que tout autre, de cette règle. Ils ont donc peur, me disais-je, de quelques révélations, qu'ils ne nous laissent jamais parler à aucun Père?
J'eus bien des fois maille a partir, pour cela, avec mon guide spirituel. Il devenait furieux sur l'article, lorsqu'avec ma bonne foi, enfantine presque, je lui soumettais la peine (pie me faisait une règle si soupçonneuse, dans un Ordre où il me semblait
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<]ue je ne devais rencontrer que des hommes édifidfits et des saints.
— Tous peuvent ne pas être saints, me dit-il un jour, avec un ton bien singulier.
Depuis ce moment, je cherchai à refouler ce sentiment dans mon cœur. D'ailleurs, le maître des novices s'en tirait toujours par ce mot stéréotypé : Mon enfant, ce sont des tentations du démon !
H me faHut bien longtemps aussi pour me rompre à l'uniformité des simagrées extérieures, auxquelles on donne, dans le noviciat, tant d importance. J'avais été élevé, spécialement par mon père, à regarder droit, à bien regarder, c'était son expression. Le regard droit, ni hautain ni servile, annonçait, selon lui, une âme noble. J'avais été imbu de ces idées dès mon enfance, et j'avoue qu'il m'en coûta horriblement lorsque, conformément à ses instructions, le maître des novices voulut me corriger de mon habitude de mal regar^ der. Je ne compris pas d'abord. Tous les principes de ma première éducation étaient loin de me laisser soupçonner qu'en regardant droit, sans aucune fierté, ceux auxquels je parlais, je fisse une chose contraire à une règle religieuse.
11 m'expliqua qu'en présence de quelqu'un, surtout 8*il s'agit d'un homme en dignité, la vue devait être réglée d'une certaine façon; qu'il ne fallait pas le regarder en face. « Votre vue, me di-
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sait-il, doit toujours tomber au-dessous de ses yeux. » 11 m'apprit que le visage devait se composer de manière à annoncer plus de gaieté que de tristesse. « Les mains, ajoutait-il, doivent être, quand on adresse la parole à quelqu'un, dans une sainte inaction. »
C'était en cela que consistait la perfection extérieure : tenir les yeux baissés, avoif les lèvres ni serrées ni trop ouvertes, éviter les mouvements aux narines et au front, de manière à ce que l'extérieur témoignât toujours de la sérénité. Il me fallut bien longtemps pour me mettre à ce maintien factice, qui ne rend jamais l'état réel de l'âme. Mais notre Père saint Ignace avait compris les choses ainsi. « 11 voulait, disait notre maître des novices, l'uniformité en tout, à l'extérieur comme pour la manière de penser. » •
Saint Ignace,* j'ai le regret de le dire aujourd'hui, oubliait que c'était là la méthode de faire des automates.
On eut bien quelque peine à me plier à ce régime, qui me répugnait profondément ; mais on me dit que c'était une condition rigoureuse pour être parfait. Cependant j'ai eu beau voir les autres novices baisser à demi les yeux et ne pas regarder en face, il m'a été impossible d'arriver à ce genre de perfection. Quand j'y pensais, devant le maître des novices, je commandais à mes paupières ;
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hors de là* la nature reprenait ses droits. J*ai toujcors reconnu les nôtres à leur regard oblique, Cet affireu:x; défaut, que toute bonne éducation devrait proscrire, et auquel j'ai eu le bonheur d'échapper, s'est trouvé, par une aberration singulière, un conseil de perfection •
Je dois c<mvenir pourtant que, grâce à cette éducation mécanique qui règle jusqu'à notre sourire, j'ai perdu une mauvaise habitude, celle de froncw les sourcils en écrivant. Ma mère m'avait souvent grondé' pour cela ; elle m'assurait qu'à vingt ans j'aurais des rides comme un vieillard. Cela ne m'effrayait pas beaucoup ; mais, au noviciat, on me reprit si souvent là-dessus, on me répéta tellement que la sérénité de l'âme devait se refléter sur notre front, sur lequel on ne devait se laisser former aucun pli, que je me corrigeai ; et si j'ai toujours paru beaucoup plus jeune que je ne Tétais réellement, je le dois peut-être à mon maître des novices.
Mais le point le plus sévère de notre règle, pendant le noviciat, était la défense des amitiés particulières. Pour cela, nous étions très-strictement surveillés. Je ne comprenais pas la raison de cette défense. L'amitié, ce noble sentiment inspiré ^ar la nature, ce doux épanchement auquel tout nous attire dans nos frères, leurs vertus, leur franchise, les grâces de leur esprit, l'amitié pou-
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.vaitHeUe être jamais un malt L'Évangîle aousmonr trait Jésua ouvrant son cœur à Tamitiéi. aimant Jean son disciple » Lazare qa'il ressusçi^^ Maée^ Jeiije la pécheresse, Marthe et Marie, sœuRS dp Xazare ; et voilà qu-une règle^ qm me paraissait absurde, venait encore, après les grands renonce*- .mentsà la famille, comprimer l'élan si légitime du eceur envers nos frères*
J'avoue que ce fut le point de la règle qui rae froissa le plus, et dont je ne pus comprendre les raisons. Cette conviction intime que rie» n'était • .doux à l'âme comme une bonpe affection d'ami .ne put pas être ébranlée un instant pai* les beaux •raisonnements *du maître des novices. Je faisais^ .tous mes efforts pour ne pas violer la règle qui * défendait de se trouver deux ensemble ; je n en demeurais pas moins dans cette pensée, que les- Jésuites outraient en cela l'esprit de détachement.
Il est vrai que j'avais un ami. C'était un con^ disciple de Saint-Acheul, qui était entré au novir ciat un an avant moi, et dont les bonnes manières, la simplicité, le caractère droit et franc m'avaient de suite attiré. Je déguisais peu mes sympathies pour mon ancien condisciple; et six semaines ne .s'étaient pas écoulées, que j'étais appelé chez le maître des novices pour recevoir une verte . se* monce.
J'argumentai avec le digne Père ; iL répliqua
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taiijt»à^ que c'élait contraire à la règle, ran traire à la perfection, contraire à l'esprit de saint Ignace^ Qu'avais-Je à répondre devant des raisons de cette force ? Je fus réprimandé ^ur mon obstination à voir autrement que les grandes . lumières de . la Société, et renvoyé, tout penaud, avec cette parole peu consolante, que, s'il y avait une raison puissante de ne pas garder un sujet dans le noviciat, ce serait une infraction bien constatée à la règle qui défendait les amitiés particulières.
Cependant, un jour de promenade au Rohrberg,. où nous avions une petite maison de campagne, je me trouvai causer seul avec mon ami. Nous parlions dé la France, nous rappelions nos souv eîiîrs de jeunesse ; puis, comme tous ceux qui sont jeunes, nous faisions nos rêves d'avenir, nous nous transportions au temps où, devenue hommes, profès dans l'Ordre, probablement nous serions reflyoyés en France. Il émettait devant moi des sentiments si nobles, si élevés; je voyais là une de i^es natures si admirables de délicatesse et de dévouement, que, dafts un mouvement de cœur, je me jetai dans ses bras, et que je lui dis en lui donnant un chaud baiser d'ami : « Oh ! que je vous aime de penser si bien ! Puissions-Dous nous retrouver un jour dans notre c^ère France !»
Jja promenade se termina- Nous rentrâmea à Brigues. Maïs j'avais été €f$pionné : on avait dé-
boncé mon crime. Je fas appelé» j'eus à subir an véritable interrogatoire.
Le maître des novijces me dit alors les choses les plus étranges^ que, dans ma naïveté, je ne comprenais pas.
— Quelle pensée aviez-vous en rembrassaiit ?
— Mais aucune autre que celle de lui témoigner mon amitié.
— Sans doute ; mais aviez-vous quelque désir ?
— Je ne vous comprends pas, rilon Père.
— Aviez-vous quelque désir coupable ?
— Mais vous m'étonnez, mon Père.
En effet, innocent comme je Fêtais, ne soupçonnant aucune des turpitudes humaines, ces interrogatoires n'avaient aucun sens pour moi ; et j'en vins à lui dire, à peu près comme l'Agnès de Molière :
— Est-ce qu'on peut avoir des désirs coupablés?
Ceci probablement sortit si naïvement de ma bouche, que je le vis étouffer un rire ; mais, se hâtant de reprendre son air sévère, il. me congédia, en me disant qu'il espérait que je saurais ré^ parer le scandale que j'avais donné.
Le soir, je me mis à genoux dans le réfectoire, je m*accusai à haute voix d'avoir manqué à la règle d*une manière grave,' et je demandai pardon à
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mes condisciples du mauvais exemple que je leur avais donné. Ces humiliations solennelles sont fort en usage dans le noviciat, et même après le noviciat. Dans le Gesù, on est toujours traité en enfant»
Ce ne fut que plus tard, lorsque je pus lire beaucoup, surtout le développement de nos règles, et que, plus avancé en âge, je compris plus de misé* res dans l'humanité, même dans les maisons religieuses, que les affreuses raisons à Tendroit des amitiés particulières m'apparurent dans toutes leur force.
mon IHeu ! cela était*il possible ? Et des hommes amenés à une vie si parfaite avaient-îls besoin qu'on leur interdit jusqu'à l'attouchement de la main d'un enfant (1)? Et la sainteté de ces vieillards qui avaient fui le monde, souvent ses splendeurs, ses joies légitimes, pouvait-elle trouver, à tout instant, un écueil dans la présence d'un adolescent ?
Je fus atterré, je l'avoue, de toutes les révélations de nos règles. Elles rappelaient les prescriptions de tous les précepteurs de moines, de ne jamais laisser aller les frères deux ensemble, et de voir toujours, dans toute liaison entre eux, amidtiam maie olentem (littéralement : amitié mal odo-
(i) Bouc ergo pn^ciiiœ eusioéiam pritd Paireê 9feetû$$e tndenttÊr imprimkt cUm junionm coiUactum ^Qhiketml. (Regul. Comm., XXXIV, p. 542.)
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Tante). Saiiït' Pacome disait :!« Si Tiin des frères est stirpris à rire, à jouer avec dès enfants, à aroir <les amitiés de ce jeuheâge, il sera averti a la troi* .sième fois d'abandonner cette habitude. » Saint Doi^othée disait à ses ihoinés : a Fuyei les entretiens des jeunes gens, et repoussez leur amitié comme Tamitié du diable* tU amieitiam diaboli. » Saint Isidore met au rang des fautes les plus graves, de jouer et de rire avec les enfants. Cassien défend <iê s'arrêter^ même un instant, avec un des frère» ♦ jsurtout avec un. plus jeune que soi, de s'enftretenir à l'écart et de se tenir par la main. Saint Théodore Stîidite dit : « Tu ne recevras pas dans ta cet Iule un jeune disciple. » Saint Saba ne voulait re* revoir parmi ses moines' aucun imberbe, de peur qu'il ne fût un danger dans sa laure. Et il était de règle, au monastère de Saint-Bernon, en Bourgogne {Vil. S. (Mon.), que le maître de Técole n'allât ja<mais seul avec un enfant seul, et n'osât jamais parler seul en secret avec un enfant, ut magisler scolœ nusquam sdus cum solo puero progrederè-' m^J^^f nec soluspuer secreliusilli loqui amus esset.
Notre père Aquaviva a renouvelé cette prescri potion (1).
La raison de tout cela est, en apparence, la
(1) Comnltas de Mère P, Cla^iu9 Aquaviva prœpositns généra- Un pr€a:imis à»m/>, rescrif*êit estra^eùs tanpere, et pneroBytœterUm^ nemiui îiostrûm licere. (Regul. Çomm., XXXIV, p. 64^.)
gravité; mais réellement, comme le disent nos r^les {Reg. Comm. XXXIV de Nemine^ p. 542)^ la conservation de la chasteté. Taclus œntigit et ignem adolevit, dit saint Ambroige. Et Jean Gerson -dit clairement que, parmi les tentations du diable, ^st celle de toucher ses amis spirituels, et que Ta* mitié spirituelle se change par là en amour charnel, vertatur spirilualis amor in libidinosum carnakmqiie amorem.
Enfin les prescriptions »mt allées jusqu'à défendre de loucher des chats et des chiens (1).
Et voilà ce que Texpérience a fait dire à des hommes graves ! Voilà où cet entassement contre nature de reclus de tout âge, occupés à la vie contemplative, a mené sous toutes les civilisations, nians tous les climats : en Thébaïde avec saint Pacome, en Bourgogne avec saint Odon, pour qu'il soit su et bien su qu'un attouchement de main peut conduire à une in£9ime pensée, et changer en^ vils sodomitès ceux qui se nourrissent de la vie «contemplative des anges. Cela est trop fort ! Oa Ton a calomnié tous ces hommes, ou Finstitution Éionacale est, bien plus encore que le célibat, une institution profondément vicieuse.
• (1) S€mi)er à tfiriM gratf^ut, atqtêe U viid spirUuali esereitëi^ nutUvi, ne feies quidem avi canes ioMgi^ à noslris opporiere^ reQvlam per eum tactum vidari : pœnasque irrog$,n vidi m qvi fêles per jocum. mi§is$efU. (Reg. Comm., XXXIV, p. S43.) ...
LBS PREMIERS VOEUX
Mon noviciat était terminé* J'avais apporté à la Compagnie le dévouement du cœur le plus chaud, l'abnégation la plus absolue. L'image de ma pau-^, vre mère s'était présentée bien des fois à mon souvenir. Je la voyais dans mes songes, dans me» moments de rêverie involontaire. Tout cela avait été fortement refoulé dans les abîmes du cœur, pour y être comprimé sans retour- J'allais naïve* ment raconter au maître des novices ces pensées^ même ces songes. On me répondait que c'était la tentation, que Satan rugissait de rage de me voir renoncer aux joies de la famille et au monde; qu'il essayait de me prendre par là; qu'il fallait chasser le malin par la mortification et par la prière.
La nature était vaincue% Ma mère ne m'appa*
LES PREMIERS TCEUX 185
raissait plus que comme une ombre dans le passé : je m'étais en réalité atrophié le cœur.
Mon exaltation était au comble. C'était le mo* ment de mes vœux solennels.
J'avais vingt ans !
Je lis ces vœux avec un bonheur indicible.
Vœu de chasteté!
. Je ne m'étais pas trouvé deux fois dans ma vie avec une adolescente dont le souffle fût venu» même à distance^ m'apprendre que j'étais homme, par ces effluves invisibles qui préparent Tamour* Mon vœu de chasteté, lorsque je Tai analysé depuis, était une promesse de l'inconnu. Sil voulait dire une détermination de ne pas me marier, rien de plus facile. Le mariage, dans tous nos .entretiens, dans tous nos livres, était représenté comme œuvre de la corruption humaine, prédominance de la chair, transmission de la chute originelle, dégradation de l'âme, nature angéhque, dans les jouissances grossières de la brute. Ces idées admises, je pouvais promettre cela*
De plus, qu'un jour il se trouvât sur mon passage, dans la vie, un être dont le cœur aspirât vers le mien, et qui me fît comprendre d'un regard que j'étais tout pour lui, et qu'à vingt ans je prisse l'engagement sacré et perpétuel d'être chaste, de ne pas toucher cet être qui s'offrirait à moi, oui cela encore était possible. Mais ne pas Taimer,
!8é Le JÉsciTCf *'
quand d'un trait l'amour serait entré dans moii <*œur, voilà eè qu'aucun vœu ne pouvait garantir.. Je pourrais être matériellement chaste; je li'avais pas besoin d un vœu pour cela : il suffit de ne pas toucher une femme. Faire voeu de ne pas aimer ! Meii songe ! Est-ce qu'un vœu empêche une impression puissante et irrésistible?
Hélas! il vous condamne à d'éterndles tortures. Vous n'avez pas été plus pur, plus saint, aux yeu* de Dieu. Vous vous êtes imposé de cruels remords.
Vœu de pauvreté ! .
^ A vingt ans, quand on s*est dépouillé de la grande richesse de l'âme, l'amour, quand on a pu entrer dans l'immense rouage de la machine vi^ vante destinée à comprimer toujours, renoncer à quelques parcelles de biens terrestres, à la posses-* sion privée de quelques pièces d'argent, c'est un jeu pour la vdonté. Ce serait demander à Taig^d captif s'il regrette quelques-une^ des plumes do«t il fut revêtu au sortir de Taire paternelle. Mais lui, du moins, il n'a pas accepté l'esclavage, et, pour protester, il cherche à toute heure à prendre son vol. ^ ' ''^
Mon éducation intellectuelle était tellen^t laûs* sée, que ce fut là, à mes yeux comme à ceux de nos Pères et des autres novices qui firent leurs vœux avec moi, la grande affaire/ le côté héroïque
LES pREiiiESis' Voeux )8t
tle mon sacrifiée. On ne me le disait pas, maïs tous les regards semblaient, dans une espèce dé joie ti^iômphale, me dire : Que e*est beau ! que
c'est sublime ! Le dernier des Sainte-Maure, dont la fortlme s*élevait à plusieurs mfllions, venaii; en toute liberté, à vingt ans, renoncer à la joui^«. sance dès biens de ce monde!
Je doiis ajouter ici que, pour rendre sans doute mon sacrifice plus méritoire, les Pères m'avaient -fait émanciper. J'étais en possession de la fortune de mon père, ou plutôt ils en étaient en posises* ëion.
Vœu d*obéissance ! " Je ne m'appartenais pas depuis mon enfonce : il m'était facile de disposer irrévocablement de tnoi. On se donne sans peine à ceux qu'on aimel
Il m*en coûte horriblement d'écrire ces lignes, qui sont en complet désaccord avec l'opinion reçue, dans le catholicisme, sur la valeur des vœux solennels en religion. Que Dieu ail pour agréable la détermination énergique de pratiquer le bien, ce n'est pas ce que je viens contester ici; mais, je le demande, que pouvait être mon vœu d'obéissance? 'Une promesse d'obéir, tant que les supérieurs me voudraient dans l'Ordre, tant que moi-même je n'aurais pas de raisons graves de sortir de l'Ordre. Rien de plus! Mais ne savais-je pas que, malgré mes voeux, on ne me garderait pas, si je venais k
188 LE lÉstniE
trop déplaire, et que, si l'Ordre venait à ne pas répondre à l'idéal que je m'en étais fait, les ^upé** rieurs, le Pape au besoin, me laisseraient rentrer dans le siècle ? Dès lors qu'était-ce que ce vœto, ce vœu perpétuel ? C'est ce que je ne comprends pas, je l'avoue, même avec ma raison d'homme, mûrie par tant de secousses.
Puis qu'était-ce qu'un vœu de pauvreté, dans un Ordre immensément riche et puissamment ordonné, qui sait tenir les celliers garnis et le vestiaire bien pourvu? Ce n'était pas la privation d'une petite bourse avec quelques pièces d'argent; puisque le procureur, chaque fois que vous partez pour un voyage, vous donne amplement le nécessaire, et même le superflu. Sur les chemins de fer, qui a jamais rencontré un Jésuite dans les wagons de troisième et même de seconde classe ?
Qu'est-ce qu'un vœu de chasteté, qui probablement ne vous met pas à l'abri d'un regard et de ce contact, à distance, des cœurs, qui réveille rénergique sentiment appelé l'amour ?
Vœu de pauvreté, quand j'ai la certitude de ne manquer de rien J
Vœu d'obéissance, quand je quitterai l'Ordre ou que l'Ordre me congédiera à un moment donné !
Vœu de chasteté, impuissant à arrêter un échange irrésistible de sympathies ! Et ce vœu, je Je faisais à vingt ans; quelques-uns le font à seize
LES PREMIERS VCEUX 189
et à dix-huit; encore est-on censé avoir agi dans la plénitude de sa raison et de sa liberté !
Franchement, que faisais-je en prononçant des vœux?
Au moment où j*espérais mettre ainsi une éternelle barrière entre le monde et moi, au moment où Ton m'apprenait à dire : « J'avais une mère, » pourtant vivante et perdue depuis deux ans dans sa douleur, comme si j'eusse dit : a J'avais autrefois tin arrière-grand-oncle, » un de ces grands événements politiques appelés révolution s'accomplissait en France, et avait son retentissement autour de nous*
11 y eut, dans l'Ordre, 'une espèce de joie secrète à voir tomber le Bourbon si faible qui n'avait pas su résister aux exigences du libéralisme ; et nous acceptions comme le plus doux des éloges la stupide pensée reproduite dans certains écrits, que cet infortuné Charles X n'était parti pour l'exil que par une juste punition de la Providence de ce qu'il avait supprimé les Jésuites.
Je sus plus tard cependant que la révolution de 1830 avait fort abattu nos Pères, qu'ils voyaient fermée longtemps pour eux cette France, la première dans le mouvement pour toutes choses, et, comme je le compris bientôt moi-même, le sol béni où germent les grandes pensées de religion sérieuse et élevée, le foyer où se garde l'amour
désintériessé de rhiuoanité, le saiieloaiee où le bien et le vrai doivent re^pleodir jusqu'à leur épanoui^ semeut dernier sur le monde. Cbds$é&de ià, maintenant, comme corporation enseignante, ne pouvant plus s'y glisser que comme prêtres auxiliaires de ce clergé séculier, objet perpétuel de leurs dédains, serviteurs protégés là où ils devraient être maître^ ^t protecteurs, la position était humiliante, et les dix'-huit ans de règne de la secopde branche des Bourbons fut pour eux une longue et douloureuse épreuve.
. Tantôt ils espéraient que. sous les émeutes des premières années, ou sous le coup des conspira-: tions, la royauté de Juillet succomberait, et ferait place à une restauration qui n'aurait plus, à leur endroit, les faiblesses du passé; tantôt, devant la longue durée de ce règne, la patience leur manquait, à eux si patients autrefois; et des essais de rapprochement, des tentatives pour flatter le nouveau pouvoir étaient commandés par le Général de
Rome.
J'ai sous les yeux une note de la main même du Général, qui porte ceci à la date du ... 1842 :
« Puisque notre Père de Ravignan aura dani> ce quelques jours l'occasion de prêcher à Saintce Roch devant la reine des Français, il est impora tant qu'il fasse un pompeux éloge de la reine ,^^
LES PaEMIERS VOELX 191
jK qu'il vante sa piété, l'influence heureuse qu'elle
a exerce sur le souverain son époux. Qu'il n'é«
<i pargne rien pour nous rendre la reine favorable,
et Qu'il s'étende longuement. 11 ne faut pas un
<^ éloge banal, quelques mots tombés par eonver
ce nance de la bouche du prédicateur, mais un
<< morceau bien préparé et assez saillant pour
«r qu'il frappe la reine , et que celle-ci, travaillée
a d'autre part par les influences dont nous pou*
« vous disposer, parle au roi de nos dispositions
Si vis-è-vis de son gouvernement. Vous me rendrez
« compte, dans le plus grand détail, de ce qui se '
« sera passe à Saint-Roch, »
Tout se fit selon les ordres du Général. Le Père de Ravignan ftit élogieux au plus haut point, et remplît parfaitement le programme. On se regardait dans l'auditoire, et on se demandait ce qui se passait; pour que la girouette des Jésuites se tournât tout à coup vers le gouvernement qui, par son origine même et les conditions de son' existence; était impuissant à rien faire pour eux.
' J*aî une autre note du même Général et à peu près du même temps :
.. c< Faites tout pour que les feuilles politiques qui << nous sont dévouées en France^, en particulier À rUniverSf se montrent tout à fait favorables au « gouvCTnement de Louîs-Philippe. C'est impor-
« tant pour nos desseins. La Compagnie ne peut « rien attendre de la démagogie, qui voudrait ren- <c verser ce gouvernement, et qui ne s'en cacàe pas^ « Forcé de chercher un appui contre la Révolution, « Louis-Philippe sera obligé de revenir à nous, « Dans ce sens, M. *** nous seconde très-biem « Qu'il continue à attaquer le parti légitimiste ; « c'est une bonne manière de flatter le pouvoir « actuel. Il sait que vous le désavouez auprès des « amis de la royauté déchue ; mais comme cela << est nécessaire, il ne nous en est pas moins déa voué. Dites-lui tout mon attadiement, »
Mais j'anticipe sur les événements.
Ma seconde probation était terminée. Mes vœux de religieux étaient prononcés» J'étais de la sainte Compagnie. Ce que j'avais vu, dans mon imagination égarée, comme l'idéal, s'était réalisé : j'étais Jésuite, et je Tétais comme très-peu l'ont été, à part les vertus.
Je reçus alors une lettre de ma pauvre mère, en réponse à la nouvelle que je lui donnais de mon engagement solennel dans la Compagnie de Jésus. L'amour est intarissable dans le cœur des mères. Je vis là clairement qu'elle voulait oublier mon ingratitude, pour que j'eusse moins de remords de l'isolement où je l'avais laissée; et elle me disait que Dieu lui- donnait une fille adoptive dans la