LES PREMIERS VOEUX
jeune comtesse de Flaviac* Ma mère me don* nait de grands détails sur cette intimité. Je ne connaissais alors madame de Flaviac que de nom.
Selon nos Constitutions, j'avais deux années à consacrer à Tétude de la rhétorique et de la littérature. Après la vie ascétique et rigoureusement cloîtrée du noviciat, c'est un repos donné à l'esprit, une déviation aux pensées trop exaltées du mysticisme, que de prendre le jeune religieux, enchaîné maintenant par des vœux éternels, et de le mettre quelque temps sous les brises rafraîchissantes de la vie littéraire. Si notre Père saint Ignace a vu cela, c'était un éclair de génie. Je voudrais lui faire honneur de cette. grande pensée. Seulement l'habile instituteur de l'Ordre avait une visée moins idéale. Il prenait, dans son noviciat, des jeunes gens à peine leltrés. Il voulait d'abord les tenir iiious les chaudes excitations de la solitude et dans les liens si graves du serment. Maître de ces âmes dont il avait, par l'ascétisme, développé l'ardeur outre mesure, il fallait songer à les rendre capables d'être régents dans les collèges, prédicateurs dans , les missions, confesseurs, professeurs de théologie. Saint Ignace ne vit, dans celte savante combinaison, que le côté pratique, une instruction complète à donner à ses religieux.
Ces études littéraires furent un bonheur pour
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moi, un véritable soula^ment. Â la poursuite de cette perTec lion idéale, et absolue où se jette, forcément une âme que Ton mène à grandes guides sur les pentes du mysticisme, il y a tout simplement à perdre la raison, ou du moins à lui donner une direction tellement faussée, que Tintelligence ne voie plus les réalités de la vie qu'à travers im prisme, que la volonté s'égare au milieu des chimères, que le cœur, arraché à sa loi naturelle d'affection vraie, s'étiple dans le vide, ou se perde dans Textase. Je ne me le dissimule pas maintenant, j'aillais directement à tous ces abîmes, quand mes bonnes études sur les historiens, les orateurs, les poètes de l'antiquité, me sauvèrent. Les exercices extérieurs de l'Ordre continuèrent pour moi : méditations, communions, lectures pieuses, examen de conscience, confession, direction. Mais j'étais dans un monde nouveau. Homère, Horace, Virgile, Juvértal, Démosthènes, Thucydide, Xénophon, Tacite, Cicérdii, Sénèque, Plularque, tous ces classiques, dont l'aspect seul me donnait le dégoût, pendant mesétudes à Saînt-Âcheul, devinrent des amis dont je ne me séparais plus qu'avec regret. Je me sentais devenir homme avec eux. Les grandes idées chrétiennes, que la subtilité mystique rapetisse, se retrouvaient pour moi, conâme sous une large enveloppe, dans ces livres d'une si haute inspiration. On ne m'avait jamais fait sentir le
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génie reUgîeux de Tantiquité : il arriva à moD âme avec tous ses parfums.
Par une étrange puissaoûe d'assimilation de notre nature, aprè& ce» deux ans de vie intime passés avec les. plus beaux génies du monde an^ tique» il se trouva devx boonnes en moi : h religieux, toujours avec ses aspirations ardentes jamais satisfaites, le lettré^ avec le r^>os suave, journellement goûté, dans les régions placides où se^ éludes Tavalmt conduit*
Mai» ce que àamt Igiiaee n'avait pas prévu ^ ce que je n'avais pas pressenti mok^mème, o'esl que je ne pouvais pais m'imprégner impunément de jûette sève antique, sans qu'elle vint circuler^ à mon insu, daPEis tout mon é|re« J'avais greffe vain^neot sur l'homme, tel que la nature Ta pétri, Thomme aa*tiriciel, tel que les méthodes ascétiques veulent le faire. Si j'eusse prolongé, tautema vie, les cotitemptations étouffantes qui absorbaient mon âme p^idant ma seconde probation, la branché nou^ velle eût végété tant bien que mal. Hais, quand je me fus trcHivé en contact avec toute cette antiquité ^ vierge, si primësautière, le mouvement factice ^'arrêta, la nature commença à reprendre ses ' droits ; et, san» que rien alors ne le fît soupçonner, à côté de la branche languissante, si péniblement greffée, sortit une branche plus vigoureuse, qui jùmiuma en moi l'homme et sa vérilable vie.
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Décidé à ne rien déguiser de mes sensations les plus intimes, à me montrer tel que je puis m*ana* lyser moi*méme maintenant, dans les phases diverses que subit ma nature, sous le régime si sa* yamment organisé de FOrdre de saint Ignace, je raconterai la première révélation des besoins du corar qui se fit en moi.
Mon lecteur sait que je n'avais jamais songé à la femme. Je ne pouvais avoir vu que de petites filles dans les adolescentes près desquelles j*dvais passé sur la rue, ou avec lesquelles j'avais joué pendant les vacances de Saint- AcheuL J'avais détourné ma pensée de la femme, dans ces rudes combats contre la chair, que les maîtres en ascétisme appellent bê* tement, devant les novices, des suggestions in* f&mes de Tenuemi de nos âmes, pendant qu'elles ne sont, en êlles*mémes, que l'éclosion de notre virilité. J'y avais vu, comme mes jeunes frères du noviciat, des tentations du diable, et j'étais fort en colère contre le méchant, le maliliosus, de venir troubler jusqu'à mon sommeil. Mais, plus d'un an après mes vœux, quand la chaleur du néophyte se fut calmée, et qu'à l'étude si sérieuse des historiens et des orateurs eut succédé celle, jJus fascinante et plus passionnée, des poètes, une image se forma en moi C'était un idéal qui eut d'abord dés contours indéteï minés, qui se revêtit de grâce, d'innocence, quelque chose de pur comme le plus
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pur des anges» de doux comme une Immaculée, qui avait souvent semblé me parler, m*ouvrant ses deux bras, la tête couronnée d'étoiles et foulant un serpent sous ses pieds, lorsque je la priais de m'obtenir la grâce d'être toujours sans tache comme elle. On aura de la peine à croire ces bizarres associations, et cependant j'atteste que cet idéal, à la fois ange, vierge, fleur, rayon, diamant pur, se transformait tout à coup en l'une de œs images que les poêles m'avaient faites si belles et si séduisantes, naïve comme Gaiathée, passionsnée comme Didon, diaste comme Andromaque»
Elle venait à moi, comme une Calypso ou une Eucbaris qui me fascinait par un charme surnaturel.
On com{n*end que je ne manquais pas d'aller raconter ces rêveries de mon cerveau à mon Père spirituel. Mais je savais par avance sa réponse. 11 me citait les tentations de saint Antoine, et me disait :
. — L'image séduisante qui vous poursuit est un fantôme impur créé par le démon.
, Cependant je ne m'inquiétais pas outre mesure, au point de vue de ma conscience, de ces effets d'imagination, qui évidemment tenaient à mes lectures et à mon âge. Mais, Cbmme cette image idéalisée me revenait fréquemment à l'esprit, de toutes les formes sous lesquelles je l'avais vue.
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celle qui répondait le phis exaetement aux aspirations involontaires de mon cœur se fixa définitivement; et, malgré mes efforts pour l'éloigner de ma pensée, je la vis ensuite, toujours la même, comme une enfant bi^ naïve et bien pure, venant me dire :
-*— Je t'aime comme doivent aimer les anges.
Et, dans ces hallucinations, tout mon être très-saillait d*un sentiment inconnu que je n'avais pas qW'Ouvé encore.
^Celte fiction, je ne Tappclle pas autrement, se présenta à mon esprit pendant des mois entiers. L'instinct d'amour, dont toute œuvre poétique est l'écho divin, m'avait été révélé par mes études sur celte belle antiquité que mon enfance n'avait pas comprise. Mais aussi, dès ce moment, par une lente élaboration qui se fit en moi, à mesure que les sentiments vifs et forts se développaient dans une nature vierge et éprise du beau dont l'antiquité lui avait montré l'idéal, je commençai à comprendre la vie chrétienne, grande et forte, en dehors des méthodes mystiques. Je ne m'aperçus pas de ce premier changement. Ce ne fut que quelques années après, quand le cours de mes études phi- . losophiques et scientifiques fut tenniné, que, devenu régent dans un collège, m*étant remis en contact avec mes auteurs favoris, lisant alors Pénelon, Bossuet, toute la littérature du dix*-septikne siècle, cherchant dans les Pères de l'Église les^