LES PREMIERS VCEUX IM
grandes notions de la religion, que la philosophie devait me montrer plus tard par fragments, comme des échantillons d*une coulée de porphyre qu*on emporte dans sa main, il se fit sur cela plus de lumière dans moji intelligence. Je commençai à soupçonner que les méthodes artificielles pour conduire à Dieu pouvaient n^être qu'une escrime plus ou moins appropriée à tel âge de l'humanité, et je pressentis qu'il devait y avoir une méthode naturelle qui menait à Dieu, sans l'immense échafaudage inventé par une ingénieuse scolas* tique.
Je n'ai pas eu besoin de dire que les études littéraires, chez les Jésuites, sont ce qu'elles seraient partout dans une école spéciale. Les intelligences vulgaires, douées de mémoire, prennent une teinture générale des lettres, gardent un souvenir de quelques passages choisis des grands écrivains de l'antiquité. Entré homme médiocre dans ces belles éludes, on en sort homme médiocre. Les esprits de valeur y gagnent immensément, lorsque, . ayant fait déjà des études classiques, ils peuvent mieux goûter dans leur langue les beautés de ces écrivains. Les bons professeurs d'humanités, les prédicateurs distingués, viennent de ce noviciat littéraire, et je reconnais que pour ma part ces deux années furent très-fnictueuses. L'Ordre possède, en Europe, bon nombre d'hommes qui,
sans s*éleyer au premier rang, parlent leur langue et récrivent avec goût. On peut croire dans le monde que les Jésuites, dont on grossit toujours la réputation, ont de bonnes méthodes littéraires pour former leurs jeunes religieux ; c'est une erreur complète. Les maîtres qui sont là ne sortent pas d'une honorable médiocrité. On s'y forme soi-même, voilà tout.
Je dis cela parce que cela est vrai ; la Compagnie manque presque complètement ^de profes* seurs pour les hautes études.
Les Jésuites ont eu, dans les lettres, des hommes d'un mérite incontestable. On comprend que leurs ouvrages nous étaient proposés comme des modèles. Ce qui m'a toujours singulièrement frappé, et ce que l'on sait peu, c'est la liberté laissée, surtout au dix-septièmç et au dix-huitième ^ècle, aux écrivains de notre Compagnie. Un Jésuite, il est vrai, doit toujours être prêt à sacrifier cette liberté. Cette disposition suffit; le lanquam accadaver est un principe dont l'application n'est pas toujours nécessaire.
11 y a, à toutes les époques, un courant d'idées adopté par la Compagnie; il faut que tous ses membres s'entendent, et leurs voix réunies doivent former une seule voix destinée à propager la doctrine reçue. Nul n'a le droit de la discuter. Qu'elle répugne à ses instincts, à sa raison ; qu'il la croie
LES PREIIIERS VCECX
dangereuse, inintelligente, soit, c'est son opinion personnelle; mais il lui est interdit de chercher à la combattre* Les chefs de TOrdre disent : — Prêchez cette doctrine, infiltrez-la dans les masses, au moyen de renseignement, de la chaire, du confessionnal, de la direction, des relations avec le monde. 11 faut obéir. Là il faut être Jésuite; le tanquam ac caàaver est de rigueur. Par exemple, au dix-septième siècle, les ennemis des Jésuites étaient les Jansénistes; toutes les forces vives de rOrdre furent dirigées contre eux. On ferait un volume du catalogue des livres, des brochures, des pamphlets, signés ou anonymes, écrits par les Jésuites contre leurs adversaires. Mais, hors de cette querelle, où du reste les Jésuites soutenaient les droits de la liberté de Tâme humaine, les hommes de la Compagnie pouvaient écrire à peu près tout ce qu'ils voulaient. Ils usèrent largement de cette liberté. De notre temps, quel Jésuite oserait faire Féloge de Molière et du Tartuffe^ et dirait avec le Père Bouhours :
Ornement du théâtre.
Incomparable acteur.
Ta muse, en jouant l'hypocrite, A redressé les faux dévois.
Je conviens que la poésie était médiocre ; mais comprend-on Tébahissement dé la Secte ultramon-
taine de nos jours, si un Jésuite, en robe longue ou en robe courte, s'avisait de faire de Molière un redresseur de faux dévots. C'est qu'aujourd'hui Tartuffe s'est fait ultramontain ; il a droit aux respects. Un Jésuite est bien libre de le mépriser in petto; mais il ne peut plus le flétrir ostensiblement, et il doit s'apitoyer, dans toutes les occasions possibles, sur ce bon M. Tartuffe, si méchamment calomnié par les libres penseurs.
Du temps du Père Bouhours, au contraire, Tartuffe était, selon les Jésuites, janséniste. Sa vie était austère, il prenait la haire et la discipline, et les révérends Pères, qui faisaient écrire la Dévotion aisée par leur Père Bauny, et le Paradis ouvert à Philagie par cent dévolions à la Mère de DieUj aisées à pratiquer, par le Père Barry, flé^ trissaient les Jansénistes, qui, par un excès contraire, honorable, il faut en convenir, exagéraient les difficultés du salut.
Le Père Rapin est très-estimé parmi nous, et son poëme des Jardins, Hortonim libri, n'a pas été au-dessous des éloges qu'on en a faits; mais le plus grand mérite du Père Rapin était, aux yeux de la Compagnie, celui d'être un des plus implacables adversaires de la doctrine de Jansénius. Grâce à ce beau zèle, il put publier pas mal d'ouvrages très-mondains, qui alternaient avec ses élncubrations anti-jansénistes, ce qui faisait dire
LES PREMIERS VOECX 203
de lui qu'il servait Dieu et le monde par semestre.
J'avais donc, par ces études littéraires, si attrayantes pour un jeune homme, repris possession de moi-même, autant que cela est possible à un Jésuite.