LE PERE DE MONTGAZIN
L'histoire de mes joies paisibles^ ou plutôt celle de mes illusions, s'arrête ici. J'ai dit bien simplement ce que j'ai vu jusque-là dans l'Ordre; et je crois avoir laissé entrevoirie vrai, à travers mes admirations juvéniles et ces impressions, presque toiyours ineffaçables, de l'éducation maternelle.
Une vie nouvelle commençait pour moi; je la rêvais calme et laborieuse; et, dans le port où je m'étais abrité si jeune, je ne comprenais pas que la plus petite tempête des passions auxquelles j'avais renoncé par mon vœu, vînt jamais l'agiter.
L'existence du Père de Montgazin, de celui que les femmes enthousiastes, à Paris et dans les villes de province,. appelaient « le beau Jésuite^ » se lie intimement àJa mienne. Ses malheurs ont préparé mes grandes souffrances; et raconter comment cette
brillante carrière dVateur fiil troublée par les épreuves déchirantes d'une passion tourmentée» c'est raconter mes propres épreuves, c'est en montrer la source et en faire pressentir les douleurs.
Ce fut une grande joie pour mon cœur, lorsque j'appris l'arrivée du père de Monigazinà F***; il y était envoyé pour professer la philosophie. J'allais me trouver sous la direction immédiate de cel aimable Père, que j*avais tant aimé à Saint* Acheul.
Le Père de Montgazin avait trente-huit ans ; il était dans tout l'épanouissement de la force physique et de la force intellectuelle. Sans doute, chez un religieux, les avantages extérieurs sont comptés . pour peu de chose ; cependant les supérieurs ne sont pas fâchés quand leurs orateurs joignent au talent de la parole une belle lêîe, un organe sonore et de belles mains sachant porter au front, avec grâce, le mouchoir blanc destiné à étancher la sueur. On a beau lépéter des lieux communs sur le peu de valeur de la beauté {Aysique, il n'en est pas moins vrai qu'elle est un moyen de fascination. Or, de tous les Pères dé la Compagnie, le Père de Montgazin était certainement le plus beau. Il eût été impossible à l'œil le plus sévère de trouver un défaut, une imperfection physique dans cet homme. C'était quelque chose d'idéal, que le pinceau ne pouvait rendre, parce que ses traits