‹ Le Jésuite: par l'abbéChapitre 23 sur 29 · LE PÈRE DE MONTGAZIN · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE MONTGAZIN

se transfiguraient selon les différentes impressions de Tâme qu'ils avaient à refléter.

Le Père de Montgazin était d'une taille peu audessus de la moyenne; 1 habit relgieux le rai>ait paraître plus grand qu il ne Tétait en réalité. Ses mains étaient admirables, et je suis bien certain qu'il n'y apportait d'autre soin que relui d'une minutieuse propreté. Sa belle chevelure noire, fine, abondante, ondée, encadrait un visage un peu pâle, mais d'une régularité, d'une pureté de lignes irré, rochables. Ses yeux bleu-fo icé étaient, au repos, d'une douceur infinie. Causait-il, s'animait-il, les flammes du génie y resplendissaient. Le Père de Montgazin était beau dans la chaire du professeur et dans la chaire chrétienne ; il était beau, causant avec no :s, et se livrant à une douce gaieté; plus beau peut-être encore dans la douleur, quand des larmes rares et brûlantes coulaient une à une sur son mâle visage, et que, levant vers le ci(*l un long regard, il semblait lui demander courage et résignation.

Père de Montgazin, vous êtes un de mes plus djers souvenirs! Je suis fi<.r de vous avoir aimé, fier d'avoir été aimé de vous. Vous avez été plus g and, malgré vos faiblesses, quepas un des hommes qui étaient là. On avait pu enserrer quelque temps votre esprit dans ces liens, inextricables et multiples, que créen t les Constitutions de TOrdre ;

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mais voire cœur leur avai* échappé ; et c'est par le cœur que l'homme est véritablement grand !

On se demandait, à F***, pourquoi le Père de Montgazin, qui avait eu^ à Paris et dans les principales villes de France, un succès incontestable comme prédicateur, était tout d'un coup arraché à ce ministère de la parole, qui était plus que tout autre dans ses goûts et dans ses aptitudes , pour être employé, en Suisse, aux labeurs du professorat des Jeunes reUgicux.

En général, ses élèves lui étaient sympathiques; mais nous pouvions nous apercevoir que les Pères profès Taimaient peu, et que son mivoi parmi tïous était une disgrâce. Pourquoi cette disgrâce? Il fut impossible aux plus fins et aux plus habile d'entre nous de rien deviner.

Pour moi, je ne cherchai même pas.

Nos Pères, qui ne manquent Jamais de faire retentir toutes les trompettes de la renommée quand il s'agit de prôner, devant le public religieux, une médiocrité quelconque, n'avaient pas noanqué d'exalter le magnifique talent du Pare de Montgazin pour la prédicaticm. Cette fois, leur orateur fut accepté de tous. £t, pendant les années que j'avais passées sans voir le Père, son nom avait retenti bien souvent autour de moi. Il entre dans la tactique de l'Ordre de faire entrevoir aux jeunes gens^ qui veulent s'y en^ger, avec quel zèle il sait van-»

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ter et soutenir ceux qui lui appartiennent ; et ce n'est pas là, pour certains esprits, une séduction naédiocre. On le sait d'avance : pour peu que Ton possède qudque valeur, et nul ne doute de la sienne, elle ne sera ni méconnue ni enfouie* Par cela même qu'on est Jésuite, on est grand; dans la Compagnie, la lumière ne reste jamais sous le boisseau.

J'avais toujoursrreconnu dans le Père de Montgazin une disposition à la mélancolie ; cette disposition me sembla plus marquée encore que par le passé. Je me gardai bien de le dire à mes condisciples ; ils auraient tiré de mes paroles cette conséquence que le Père de Montgazin regrettait la carrière à laquelle on l'avait arraché. Je gardai pour moi mes observations.

Nous étions au mois de juillet 1833. Les eaux de *** se trouvent à peu de distance de notre maison. Celte année-là, il y avait une affljjence extraordinaire d'étrangers. C'était on ne peut plus favorable à nos intérêts. Notre chapelle était vaste et bâtie rééemment, dans le style gothique leplus pur et de la meilleure époque. On organisa des exercices religieux dans le but d'y attirer fa foule. On ne négligeait rien pour donner aux cérémonies le plus de pompe et d'éclat possible. Tout servait de prétexte : neuvaine pour la fête du Sacré-Cœur^ neuvaine pour celle du Saint-Cœur de Marie, neuvaine

pour ia fête du Mont-Garmel, neuvaine enfin pour la fête de saint Ignare. Celte dernière surtout fut splendide. Le jour où elle se lermiria, notre église était pleine : jamais on n'avait prodigué un tel luxe de fleurs, de lumières, d encens, de musique religieuse, de rirhes draperies, de dentelles, la garniture en point d'Àlençon de l'autel de la Vierge avait, disait-on, une valeur de plus de 6,000 francs. C'était une des philolhées de notre Provincial qui avait fait ce magnifique cadeau à la Vierge, au grand déplaisir des enfants de la donatrice.

La foule fut attirée, ce jour-là surtout, par la nouvelle que le célèbre Père de Montgazin prêcherail le panégyrique de notre saint fondateur. En effet, le jour même de la fête, le Père reçut Tordre de prê her à Vêpre ; il parut très-surpris, et répondit qu'il n avait pas le temps de se préparer.

— Un Jésuite, dit sèchement le supérieur, doit toujours être prêt à obéir.

Le Père de Montgazin s'inclina en disant :

— Je prêcherai.

îl monta en chaire, à l'issue des Vêpres. Jamais il n'avait été si brillant; jamais sa parole n'avait été plus vibrante, plus sympathique. Il raconta la vie de saint Ignace, et il me semblait que j'entendais cette vie pour la première fois. Tout à coup un mouvement se fait vers la grai^ae porte de l'église ; plu-

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