VE PÈRE DE MONTGAZIN
sieurs personnes arriven l et ehenhent à se faire une place dans les rangs pressés de Tauditoire. Le Père de Montgqzin nous représentait saint Ignace dans la grotte de Manrèse. . . Mais sa voix s*altère, il porte ses deux mains à son front, comme s'il eût voulu y rappeler la [)ensée ; bientôt il achève sa phrase ; mais sa pâleur e^t extrême, sa voix n'a plus la même force ; il s'affaisse enfin sur le bord de la chaire et il s'évanouit. On remporta dans la sacristie, et cet incident, qui produisit une grande sensation, dans le monde religieux des eaux, s'expliqua naturellement par la chaleur extrême qu'il faisait ce jour-là.
Le lendemain, le Père de Montgazin nous parut conjplétement renris de sjn indisposition ; mais, mélancolique par nature, il sembla le devenir encore plus. Son visage était tous les jours plus pâle; il maigrissait, et, dans l'espace de quinze jours, il me sembla qu'il avait plus vieilli que pendant les cinq années de notre séparation. Quelquefois je le questionnais sur sa santé.
— Je suis bien, très-bien, mon che'" enfant> médisait il; il y a peut-être chez moi excès de travail, et le corps ressent un peu de fatigue; mais le travail est bon à Tâme, surtout pour un religieux.
En effet, le Père de Montgazin donnait à Tétnde tout le temps dont il pouvait disposer entre les
heur^ de sa classe de philosophie et celles, bien plus longues, qu'il passait au confessionnal; car, surtout depuis le panégyrique de saint Igaace, Tengouement pour le beau Père de . Mon tgazin, comme on disait dans le monde, était à son comble. On citait des conversions; et jamais Jésuite ne fut plus à la mode que ne le fut alors mon cher professeur. Les supérieurs de notre maison recommençaient a le vanter et même à le flatter. C'était un véritable triomphe, dont il était loin dé paraître enivré.
Le Supérieur voulut le faire prêcher pour la fête de l'Assomption; mais le Père de Montgazin déclara que sa santé ne lui permettait pas de monter en chaire. Le Supérieur n'insista pas. Un regard jeté sur le Père lui apprit que celte excuse n'était pas un vain prétexte, et il le pria, fen termes presque affectueux, de soigner une santé si chère à l'institut.
Vers la fin du mois d'août, il y eut, au sujet du Père de Montgazin, quelque chose d'étrange. Il régnait, autour de lui, je ne sais quelle atmosphère de suspicion, de défiance. Les supérieurs redevinrent froids pour lui. On prononçait son nom avec des inflexions de voix particulières. — Ce pauvre Père de Montgazin ! — disaient les mystiques, les saints de la maison ; et ils soupiraient en levant les yeux au ciel. — Ah! le père de Montgazin, disaient tes moins parfaits, est un excellent professeur de philosophie; mais pourquoi donc est -il si triste t
LE PÈRS DE MONTGAZIN 2i5
Il arriva un jour où j'entendis murmurer autour de moi :
— Le Père de Montgazin quittera la Compagnie.
Le Père de Montgazin quitter la Compagnie!
Cela ne me semblait pas possible. Renoncer à la gloire de faire partie de l'Ordre militant qui porte sur son drapeau le nom même du Christ ! La pensée seule serait un crime, et ce n'était pas le Père de Montgazin, une des gloires de notre Société, qui pouvait la concevoir.
Mon amitié enthousiaste pour ce Père n'était un secret pour personne. Ma nature spontanée trahissait toutes les impressions, tous les sentiments de mon cœur. Beaucoup plus âgé que moi, mon cher professeur savait mieux, ce que toui Jésuite finit toujours par apprendre, dissimuler. Malgré cela, sa prédilection pour moi n'avait pas échappé aux yeux scrutateurs qui nous épiaient, et j'avais été souvent dénoncé comme coupable d'avoir trop manifesté le penchant qui m'entraînait vers lui; mais, je puis le dire, l'ensemble de ma conduite,. comme religieux, était assez bonne pour que mes supérieurs se montrassent indulgents à mon égard.
Nous avions un vaste et magnifique jardin planté d'arbres qui nous donnaient de délicieux ombrages. On sait qu'il nous est sévèrement dé-
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fendu de nous^ promener deux ensemble; il faut être au moins trois. Mais aussi il n*est pas défendu d'être seul, et j'avais assez l'habitude de m'éloign(T de mes condisciples et d'aller rêver à l'e xtrémité du jardin, dans un petit bosquet peur lequel j'avais unepré^lilection.
Le 24 août, jamais cette date ne sortira de mon esprit, fatigué de la chaleur de la journée, je m'étais assis la, sur un banc rustique, pendant la récréation, lorsque tout à coup j'entendis un bruit de pas, derrière le massif auquel j'étais adossé et qui me cachait à tous les regards. On s'arrêta, .et j« reconnus la voix de trois de nos Pères.
Deux de ces révérends m'inspiraient une médiocre sympathie. J'avais bien adopté le système de dénonciation mis en usage dans tous les ordres religieux, et singulièrement perfectionné dans le nôtre. Si je le pratiquais peu, je trouvais fort naturel qu'on en usât, même contre moi. Mais, sur ce point de nos règles, le zèle me paraissait inutile. Les Pères Vermont et Ruffin trouvaient, au contraire, que le zèle n'était jamais de trop ; ils croyaient devoir découvrir aux supérieurs nonseulement les fautes patentes, mais encore, selon Tart. 20 de nos Begulœ cqmmuneSj les tentations graves de leurs frères. Ces tentations graves sont, entre autres., « le désir de retourner dans le monde, le désir de se faire renvoyer de l'ordre, etc., etc., etc. » On comprend que, pour obéir
à cette règle, n faut scruter la conscience de ses frères, prendre acte d'une parole imprudente, faire de véritables procès de tendance, tout interpréter, trfut commenter, pratiquer, sur une large échelle, ce que la théologie enseigne pourtant être un péché grave, le jugement téméraire. De tous les espionnages, celui qui poursuit votre pensée jusque dans le plus intime de votre cœur est le plus odieux; et vous vous sentez cruellement froissé, lorsque, dans la direction de conscience, vous recevez des avis, des reproches sévères, au sujet de tentations que vous n'avez jamais éprouvées , mais que quelques-uns de vos compagnons ont cru deviner par votre conversation, quelquefois par votre silence. Vous vous trouvez, grâce à leur zèle pieux , suspect sans savoir pourquoi. Vous êtes sûr que vos actions ont toujours été irrépréhensibles ; mais vous avez oui^ié qu'un jour vous avez parlé de ceux que vous arpz laissés dans le monde avec trop de sensibilité ; donc vqus avez la tentation de retourner dans le siècle. Si vous êtes prêtre et que vous ayeas témoigné qudque estime pour le clergé séeuiier, vous avez la tentation de quitter rOrdre, e.t, la règle 20 à la main, on va vous dénoncer.
Je savais que les Pères Ruffin et Vermont avaknt un talent tout particulier pour ce genre d'investigations intimes. Us professaient le culte de la lettre
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(k la règle ; son esprU, les modifications qne le temps avait dûlniapporfer^ échappaient à leurs intelijgeaces rétrécies, mais douées d'un véritable talent pour trouver des ruses, des stratagèmes, pour vous embarrasser par des questions captieuses, et arriver, à Taide de ces petits^ moyens, à connaître toutes vos pensées. On a surnommé les Jésuites les Pères de la ruse* Hélas! cela est vrai; et il est vrai aussi qu'il ne faut pas un grand génie pour pratiquer cet art ; il suffit d'une certaine aptitude, développée par l'éducation, ,à partir du moment où on met le pied dans un collège de la Gompagnie, jusqu'après les quinze ou seize années qui séparent le noviciat de la dernière probation. Pour moi, cette aptitude m'a toujours manqué.
Le Jésuite qui était en tiers avec les Pères Vermont et Ruffm se nommait Typhon. C'était un excellent jeune homme, d'une extrême médiocrité ; il le comprenait et ne se permettait jamais d'avoir une opinion qui lui fût propre. C'était une machine entre les mains de ceux qui s'emparaient de sa volonté. Il y avait en lui beaucoup de naïveté et de bonhomie. Quand deux Pères voulaient causer ensemble, ils prenaient avec eux le Père Typhon. C'était un moyen excellenl d'escobarder la règle qui prescrit de ne jamais être moins de trois ensemble : car, devant le Père Typhon, on pouvait tout dire; le Père Typhon ne comprenait pas.
n'entendait même pas, ou ne se souvenait pas des paroles qu'on j>e lui avait pas directement adressées. Pendant qu'on causait, lui rêvait et méditait. 11 avait du penchant pour les idées mystiques, croyait, d'une foi aveugle, toutes les légendes, voyait dans les faits les plus simples des miracles éclatants, et des saints dans tous les fnembres de la Compagnie de Jésus , lui excepté, car le bonhomme, bien que Jésuite, était humble. Le Père Typhon n'était pas sans doute destiné à jeter un grand éclat sur la Société. Sa naissance était obscure, mais sa vocation était des plus sincères. Peut-être sa simplicité, sa candeur, sa nullité avaient-elles facilité son admission. Des hommes comme lui peuvent devenir des séides, sans s'en douter.
— Père Ruffm, dit un des trois, je crois que nous pouvons causer ici, en toute liberté, de ce malheureux Père de Montgazin.
Ce nom, cette épithète, le ton dont tout cela fut prononcé, me clouèrent à la place que j'allais quitter après avoir entendu approcher les trois religieux. Je me décidai à écouter une conversation dans laquelle le Père, objot de mon ajQfeclion, était intéressé.
— Avant tout. Père Typhon, voyez un peu s'il n'y a pas quelqu'un dans Iç massif.
J'étais très-petit et très-mince; je me blottis sous le banc, et le Père Typhon, après avoir jeté un rapide regard dans le cabinet, revint vers ses compagnons et leur dit :
— 11 n'y a personne.
— Si nous allions nous y asseoir, dit le Père Vermont.
— Non, on pourrait se placer où nous sommes, et entendre notre conversation.
—Vous m'avez pr é, dil le Père Typhon, de venir me promener avec vous, afin de ne pas être en contravention avec nos saintes règles; mais vous me permettrez bien de continuer un chapelet; j'en dis trois par jour en deliors de celui du règlement : c'est une neuvaine que j'ai commencée hier.
— Bien, bien, faites des neuvaines. Père Typhon; la règle veut que nous soyons trois, mais nous ne sommes pas obligés de causer tous les trois ensemble ; et ce qu'elle ne défend pas, elle le permet.
— Oh ! cela est vrai, il faut que notre obéissance soit exacte; nous ne sommes tenus à rien de plus, et je vous assure qu'après deux Ave AI aria, je ne vous entendrai même pas.
— Vous êtes si fervent. Père Typhon !
— Père Ruffin I vous vous trompez, je suis un .pécheur; mais Dieu et la sainte Vierge me font
229 U JÉSCTTE
bien 4es grâces, et j'ai dans ce mom^it une grande faveur à demanda à la sainte Vierge.
— Demandez et vous recevrez»
Et pendant que le mystique Père Typhon reprenait la récitation de son rosaire, le Père Vermonl dit àTautre Jésuite :
— Vous savez donc quelque chose de plus sur le Père de Montgazin?
— Oui, dit le Père Ruffin, que j'avais toujours soupçonné d'être un ennemi de mom cher maître.
— Quelque chose de grave?
— De très-grave.
— Ce que nous avi<ms soupçonné, en voyant arriva ici cette belle comtesse de Flaviac, serait vrai?
— Ah bah! il S'agit bien de la comtesse de Flaviac! Qu'elle soit éprise du beau Père de Montgazin, cela est possible; on en a causé» dans le temps, k Marseille et même un peu à Paris; mais pour hii, d'après ce que j'ai vu, je crois que le misérable pense à toute autre chose.
— Vous avez vu. Père Ruffin?
— Vu et entendu.
— Vous avez donc une certitude?
— Une certitude complète.
— Et la comtesse de Flaviac n'est pour nsn làdedans?
LES E^>IOHS ils
r— Pauvre feniine! Non certainement.
— Alors ii ne mer^ste plus qu'à déchôrer le rapport que j'aTais écrit ponr notre Père Général.
— N<>n, Père Vermont, gardez-yous-en bien.
Eb ! mon Dieu l vous le savez, quand le démon ^'empare du cœw d'un hconme» il peut y mettre pkis d'un vice.
— Mais enfin, Père Ruffin, que s'est-il donc passé î 0^'avez-vous vu?
Je n'ai pas besoin de dire eonribien je souffrais pendant cette conversation^ dont pas un mot ne m^'éehappait. J'entendais le P^ Typhon aller et venir dans un espace de six à huit pieds et murmurer à dràa^voîx les PcUer et les At^<ie son rosaire.
— Vous vous le rappelez, répondît le Père Ruffin : en voyant le Père de Montgazîn enlevé au ministère de la prédication, après y avoir obtenu un si brillant succès , pour venir ici professer la philosophie, nous avons supposé de suite qu'il avait dû se passer quelque chose d'extraordinaire.
— Et nous ne nous sommes pas tnynpés.
— Ce qui prouve son manque d'humilité, c'est que cette mesure des supérieurs a excité en lui un vif mécontentement ; le jour m il a prêché ici, je l'ai entendu qui mormunût en sortant de la diambre du supérieur :
— Allofks! mi me délend de prêcher a Paris;
parce que me» succès, disaient-ils, m'ont doimé un orgueil capable de perdre mon âme; et ici on va me faire monter en chaire pour battre monnaie sur ma réputation. On m^tra les diaises de notre chapelle à trois francs, puis on fera la quête^ ad majorem Dei gloriam. On peut bien risquer l'âme d un Jésuite pour quelques milliers de francs.
— Ces propos-là étaient peu édifiants dans la bouche d*un religieux ; mais le fait est que la spéculation a été bpnne^ car chaises et quête ont rap* porté près de quatre mille francs. Mais continuez/ pèreRuffin.
— Je veux. Père Vermorit, faire ici appel à Icwis nos souvenirs, afin de bien établir les faits sur lesquels nous devons faire notre rapport. Vous vous souvenez de Faccident arrivé en chaire au Père de Montgazin.
— Oui, il s'est évanoui ; il est vrai que la chaleur était extrême.
— Depuis, il est devenu triste et sombre; vous avez remarqué cela le premier. Père Vermoni, et ce fut le jour où il nous dit que Tair de la Suisse était mortel pour lui. Sur voire observation, que nous autres Jésuites nous ne nous appartenions plus, et qu'on pouvait, sans ni>u8 consulta, npite envoyer aux extrémités de la terre, il a répondu en baissant la tête et comme se parlimt à lui-
même, : « Il serait peut-être bon qu'un Jésuite pût user quelquefois de son libre arbitre ; » et il ajouta avec un profond soupir : « Plût au ciel que je ne fusse jamais venu ici, et qu'on m'eût permis d'aller partager les dangers de nos frères dans les missions! »
— C'est bien cela, dit le père Vermont ; et il a même ajouté ces mots, que je n'ai compris qu'au mouvement de ses lèvres : « J'aurais été moins malheureux. »
— Grâce au ciel, nous avons été fidèles à la règle, et nous n'avons pas manqué d'avertir. Vous avez parlé au Supérieur, et j'ai écrit au Général une lettre dans laquelle je lui consignais vos observations et les miennes. 11 était de la dernière évidence que le Père de Montgazin n'avait plus l'esprit de l'Ordre, qu'il regrettait d'y être entré, qu'il avait la tentation d'en sortir. Je crois que notre Général l'a compris ainsi; car il nous a fait écrire de continuer à le mettre au courant de ce qui concernerait le Père de Montgazin, et de tenir compte, dans nos rapports, des plus légers indices.
— Aussi, père Ruffin, quand la comtesse de Flaviac arriva ici, nous écrivîmes de suite à Rome. Elle a fait demander le Père de Montgazin plusieurs fois au parloir ; il a refusé de s'y rendre sous des prétextes très-futiles. Pourquoi cela?
226 us JÉSUITE
* Seraient-ils brouillés? Y aurait-il une autre intrigue?
— Hélas ! père Yermont, il y en a en effet une
* autre.
— Eh bien! parlez donc, que s'est-il passé?
Je dois ici m'arrêter. J'éprouve le besoin de déclarer que, si le Père de Moûtgazin ne fut pas exempt de faiblesses de cœur, que si quelques fautes ont terni cette existence dont l'ensemble fut si honorable, l'âme resta noble, élevée : elle ne pouvait pas se dégrader. Il n'est pas vrai que les natures d'élite, comme était celle de mon ami, puissent tomber dans le dernier degré de l'avilissement. Je ne veux pas que mon lecteur conçoive une pensée outrageante du Père de Montgazin. Cette pensée, il est vrai, est entrée un instant dans mon esprit ; et j'en éprouverai, toute ma vie, un profond repentir. Ceci posé, je continue le récit de la conversation qui se faisait à quelques pas de moi.
— Vous souvenez-vous, continua le Père Ruffin,
iSS LE JÉSUITE
qu'hier nous rencontrâmes dans l'escalier un jeune homme de dix-huit à vingt ans, de petite taille , qui mit son chapeau presque sur ses yeux en passant auprès de nous , comme s'il avait eu peur d être reconnu ?
— Parfaitement.
— Ce jeune homme entra chez le Père de Montgazin.
— Il y allait sans doute pour se confesser.
— Non, ce n'était pas pour cela... Hé! vraiment... je n'ose achever.
— Que voulez-vous dire?... Il se pourrait que le Père de Montgazin ...
— Non-seulement cela est possible, mais cela est.
Le père Ruffin accentua lentement ces paroles, qui entrèrent dans mon cœur comme la lame aiguë d'un poignard. Moi aussi, j'avais compris ! Mais je ne croyais pas, je ne, voulais pas croire. J'allais me montrer, dire au Père Ruffm : Vous êtes un] infâme imposteur. Mais je contins ma douloureuse indignation. Je voulais entendre jusqu'au bout cette conversation étrange.
— Vous ne vous trompez pas? disait le Père Vermont. Vous êtes bien sûr de ce que vous avancez?
— Parfaitement sûr. Vous le savez, j'allais moi-
même chez le Père Sainval, mon directeur. Le Père Sainval n'était pas chez lui. Je pris un livre, et je me mis à lire en l'attendant. Voyez, mon cher Vermont, comme la Providence se sert des circonstances les plus frivoles en apparence, pour arriver à ses fins. Je fermai mon livre, afin d'en prendre un autre ; et mes yeux, par hasard, se portèrent sur un iaiAemx.YAssornpliondelaVierge». Il ne me parut pas solidement attaché. La corde qui retenait le cadre était usée. Vous savez que j'ai la passion de l'ordre. J'avais un cordon assez fort dans ma poche; je montai sur une chaise pour décrocher le tableau. Quelle ne fut pas ma surprise ! Un des coins du cadre déchira la tapisserie et ma laissa voir une ouverture creusée dans l'épaisseur du mur. La chambre du Père de Montgazin a été prise, comme celle de tous les professeurs, dans un ancien dortoir. Evidemment l'ouverture pratiquée dans le mur était là pour faciliter l'inspection du dortoir. Du côté du Père de Montgazin, cette petite lucarne était cachée, comme chez le Père Sainval, par le papier qui tapisse sa chambre. J'allais redescendre avec le tableau, lorsque j'entendis distinctement le bruit de plusieurs baisers donnés avec passion. Par un mouvement spontané, je brisai légèrement le frêle obstacle qui m'empêchait de voir dans la chambre de ce malheureux, et je regardai. Le Père de Montgazin ouvrait
sa porte à ce joli petit jeune homme, dont je ne pus voir les traits : il me tournait le dos; mais, avant de s'en séparer, le Père le serra dans ses bras, l'embrassa en lui disant d'une voix émue : — Adieu, mon ange! adieu, ma vie! adieu, mon amour!
— Il paraît, dit le père Vermont, avec un rire cynique, que cet ange n est pas un de ceux que Loth fut obligé dé soustraire aux empressements des habitants de Sodome : ceux-là descendaient du ciel.
— Non, sans doute ; l'ange de ce misérable me paraît, au contraire, venir directement de l'enfer. Je me retirai, continua le Père; j'arrangeai tant bien que mal la tapisserie , je remis le tableau à sa plac^, et j'attendis avec impatience l'heure de la récréation, pour vous raconter tout cela et vous demander votre avis.
— J'avoue que la culpabilité me paraît évidente* U est donc vrai que ce n'est pas en vain que nos Regulœ communes multiplient les prescriptions au siqet de nos relations de frère à frère : c'est afin que de semblables désordres soient évités. Je n'avais jamais, si bien compris l'importance de la règle XXXIV, De nemine tangendo, etc.
— Et vous souvenez-vous, père Vermont, que, dans la règle XVII, De non loquendo, etc., il est rapporté que saint Garion quitta un monastère avec son fils Zacharie, encore imberbe, de peur
d'offenser et de blesser les moines de ce désert, qui auraient supporté péniblement le séjour de ce tout jeune homme, ne mondchos ejus eremi adolescentuli œmmorationem œgre ferentes offenderet ?
— A présent, père Vermont, il s'agit de la marche que nous devons suivre. Notre supérieur est absent, il ne reviendra qu'après-demain ; faut-il attendre son retour, ou devons-nous écrire aujourd'hui même au Père Général?
— Je crois, Père RufFm, que nous devons parler d'abord à notre supérieur.
— C'est bien ; vous vous chargerez de ce soin. J'écrirai, immédiatement après, à Rome.
La cloche, qui annonçait la lin de la récréation, se fit entendre. Le père Typhon interrompit aussitôt son rosaire.
— Allons, dit-il, voici l'heure du cours de philosophie. Quel admirable professeur nous avons \ci dans notre cher Père de Montgazin ! C'est bien la Providence qui nous l'a envoyé ; et puis il aime tant ses élèves !
— Oui, sans doute, dit le père Ruffin en riant méchamment. A propos. Père Vermont, que ditesvous de la prédilection très-marquée du professeur pour le petit Frère de Sainte-Maure? Il est très-joK,le Frère de Sainte-Maure, et comme Zacha-
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rie, le fils de saint Carion, il est encore imberbe.
— Je dis, répondit le père Vermont, qu'il est bon d'avoir les yeux ouverts.
— Ouverts ! Eh ! pourquoi? dit le bon Typhon.
— Nous vous dirons cela une autre fois.
El les trois Jésuites s'éloignèrent.
Quant à moi, je restai là, immobile, atterré.
Je n'estimais pas le caractère du Père Ruffin ; mais je le croyais incapable d'inventer une calomnie. Ce qu'il disait avoir vu, il l'avait bien vu.
Le trait grossier qu'il s'était permis contre moi en me comparant au jeune Zacharie, n'avait fait qu'effleurer mon âme ; mais les attaques contre le Père de Montgazin, contre cet homme que j'avais tant aimé, que j'aimais encore, me broyaient le cœur. Elles m'ôtaient mes plus saintes illusions. Si celuici était tombé si bas, quelle raison avais-je de croire que les autres Pères ne cachaient pas aussi les plus viles passions sous la robe du religieux? Si cet homm^, à la physionomie si loyale, gi ouverte, était un monstre d'hypocrisie, que devais-je penser de tant d autres dont le regard obUque, les poses mystiques et affectées m'avaient toujours inspiré une invincible défiance?
Je me le représentais, mon cher professeur, de-, puis le moment où, élève à Saint-Acheul, j'avais commencé à le connaître, jusqu'à celui où il était
venu dans cette maison. Urne semblait voir passer, dans les temps écoulés et dans le temps présent, cette grande et noble figure devant moi; je la voyais toujours la même, calme, quelquefois souriante, le plus souvent mélancolique; mais je n'y voyais pas la trace du remords et des inquiétudes dont le criminel doit être dévoré. Non, ces fréquentes tristesses n'avaient pas une cause hideuse !
Puis je me rappelais quelques conversations d'hommes du monde, que j'avais entendues, à la dérobée, chez mon père. On disait là d'étranges choses; on plaisantait sur Taffection que les Jésuites avaient pour leurs élèves. Quelques vieillards de l'ancienne cour racontaient des anecdotes dont ils donnaient Voltaire pour garant. Les en- *
fants ne comprennent pas toujours ce qu'ils entendent, mais ils n'oublient rien ; et si parfois de fatales lumières se font plus tard dans leur esprit, c'est qu'ils se souviennent. J'atteste que pas un fait, quelque léger qu'il fût, n'avait pu, pendant le temps que je passai au collège, déchirer le voile que l'innocence mettait encore sur mes yeux. Si, dans le cours de mes études, j'avais appris quelque chose de plus sur les turpitudes honteuses auxquelles notre pauvre nature peut s'abandonner, rien n'avait pu me donner la pensée qu'elles se rencontrassent dans nos maisons. Et voilà que, ♦ 3
tout à coup, j'entends accuser un Jésuite, un supérieur, bien plus que tout cela, le Père de Montgazin, l'homme que je vénérais, l'honmie qui me paraissait le type le plus parfait de la grandeur morale !
Oui, je le répète, j'étais atterré !
vertu ! me disais-je, toi que j'ai tant aimée, puis-je me flatter de conserver toujours ton culte au fond de mon âme? Cet homme n'a pas toujours été un infâme ; et si lui est tombé, puis-je espérer de ne jamais chanceler?
Mais non! j'en étais sûr, il y a des degrés dans le vice que certaines âmes ne franchissent jamais. Et je pouvais, moi qui me sentais si fort contre des tentations immondes, supposer que le Père de Montgazin y avait succombé ! Cette pensée seule était un crime.
Luttant entre mon estime et mon affection pour le Père de Montgazin et l'odieuse délation que je venais d'entendre, je me perdais dans mes douloureuses pensées. Mon imagination ne pouvait, dans les moments de doute, séparer cet homme de l'Ordre entier, etje voulais fuir, m'arrachera cette demeure devenue à jamais odieuse, où le vice peut se cacher sous le masque le plus attrayant.
Et cette prédilection qu'il avait pour moi , j'en rougissais comme d'une honte ! La veille encore, j'étais allé lui demander un conseil ; il me l'avait
donné avec une bonté parfaite. En me congédiant, il m'avait serré la main et m'avait dit : — Allez en paix, mon cher Frère.
Ce serrement de main, je me le rappelais, et il me faisait l'effet d'un fer rouge. Mais je me rappelais aussi le regard et l'accent du Père, et je sentais s'évanouir tous mes doutes.
Je passai ainsi une heure entière.
Au moment où le tintement de la cloche s'était fait entendre, une pluie fine commençait à tomber ; elle était devenue assez forte, mais je ne m'en apercevais pas, et ce ne fut qu'en reprenant peu à peu possession de moi-même, que j'aperçus mes vêtements transpercés, et que j'éprouvai une sensation de froid assez vive.
J'entendis sonner. L'heure de la classe était passée. Les religieux devaient être à la chapelle. Je me hâtai de m'y rendre. Au lieu de prendre ma place habituelle, je me blottis dans un coin, auprès de la porte d'entrée, et là, la tête dans mes deux mains, j'essayai de me recueillir et de suivre les dernières prières qui se faisaient à haute voix ; mais elles n'arrivaient à mon oreille que comme des sons vagues dont je ne saisissais pas le sens ; et tout à coup je m'aperçus qu'en répondant machinalement, je prenais un psaume pour un autre. Je sentais des frissons douloureux parcourir tout mon corps. Cette chapelle obscure, cette voix
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à laquelle toutes les voix répondaient, ces religieux qui se mouvaient dans l'ombre, tout cela me semblait avoir quelque chose de fantastique dont ma raison était troublée. C'était l'obsession d'un rêve. Les pâles reflets de la lumière de la lampe couraient le long des piliers et des arceaux sans les éclairer, et, dans la pénombre, je croyais voir les saints personnages des vitraux coloriés du chœur se pencher vers nous, les uns pour nous bénir, les autres, au contraire, détournant la tête et se hâtant de disparaître.
Je me sentais devenir fou.
Enfin la prière s'acheva. Nous nous mîmes en rang pour remonter l'escalier du long corridor où se trouvaient nos cellules. Je suivais mes condisciples, comme l'automate, mu par des ressorts, suit les figurines de bois derrière lesquelles il est placé. Le bruit des pas sur les dalles du vestibule et sur les marches de l'escalier avait un retentissement sourd, effrayant; je n'avais jamais entendu cela; et le vent qui soufflait avec violence et pénétrait avec un sifflement aigu par tous les interstices qu'il rencontrait, n'élaii-il pas une voix mystérieuse et menaçante qui nous criait : Malheur! malheur!
J'entrai dans ma cellule, et, sans quitter mes vêtements, je me jetai sur mon lit, dans une agitation qui ne faisait que s'accroître. Tout à coup les
projets de délation des deux religieux contre le Père de Montgazin me revinrent à l'esprit, et je me sentis saisi de crainte» non plus pour moi, mais pour lui. Je voulais qu'il connût l'orage qui s'amoncelait sur sa tête. Ce nouvel ordre d'idées me rendit, sinon du calme, au moins un peu de lucidité. Je me décidai à aller trouver le Père de Montgazin.
Je sortis doucement de ma cellule ; je descendis l'escalier qui conduisait au corridor où se trouvent les chambres des Pères. Comme je touchais les dernières marches, je crus entendre un léger bruit au-dessus de ma tête, et, levant les yeux, j'aperçus un des Pères, qui, appuyé sur la rampe de l'escalier, me regardait descendre. Malgré l'obscurité^ je reconnus le Père Ruffin. De là il pouvait trèsbien me voir entrer chez le Père de Montgazin. Mais que m'importait? Je continuai de descendre en faisant le moins de bruit que possible, et il me sembla entendre de nouveau ce petit ricanement sec que j'avais déjà entendu quand le père Ruffin disait : « Il est très-joli, le petit Frère de Sainte- Maure,^ et comme Zacharie, le fils de saint Carion, il est encore imberbe. » Ce rire strident était peut-être une nouvelle hallucination de mon cerveau malade ; toutefois l'idée de l'odieux soupçon que ce misérable Père pouvait concevoir sur moi me fit frémir d'indignation. Je ne m'arrêtai pas.
et, sans penser à frapper à la porte du Père, j'ouvris cette porte.
Le Père était à genoux. Au bruit que je fis en entrant, il se retourna. La lumière de sa lampe tomba d'aplomb sur son visage : il était baigné de larmes.
Il vit mon air égaré, ma pâleur, ma démarche chancelante; il en fut effrayé, et se levant, il vint à moi en me disant :
— Mon enfant, qu'avez-vous ? que voulez-vous? que vous est-il arrivé ?
Je le regardai stupidement ; mais, en considérant cette belle et noble figure, il me semblait que la lumière se faisait dans mon esprit. El comme il me répétait ses questions du ton le plus affectueux, je tombai à genoux devant lui en lui disant:
— Je le savais bien, moi, que vous n'étiez pas un infâme !
— Un infâme ! Que voulez- vous dire, mon cher Sainte-Maure ? Assurément votre esprit est égaré dans ce moment ! •
— Oui, je crois que j'ai été fou ; mais je ne le suis plus.
— Expliquez-vous, mon ami ! Que signifient vos étranges paroles?
UNE BÉVÉUnON 239
— Parlez plus bas, lui dis-je, on peut nous entendre.
— Non, mon enfant, on ne peut pas nous en* tendre. Il n'y a personne, je pense, dans le petit vestibule de ma chambre. Vous êtes Venu seul?
•:— Seul, absolument seul. Mais dans la chambre voisine... dis-je en désignant la muraille qui séparait son appartement de celui du Père Saînval.
— La muraille est trop épaisse pour laisser passer même le son de notre voix.
— Je vous dis, mon Père, qu'on peut nous voir, nous entendre.
Ma voix brève, mon agitation, ma persistance à soutenir une chose que le Père croyait impossible, lui persuadèrent que j'avais un accès de folie. Il prit ma main, et dit comme en se parlant à lui-même :
— Ce malheureux jeune homme a une fièvre ardente; et hier, ce matin encore, je l'ai vu bien portant, gai, actif, comme on Test à son âge.
Pendant que le Père tenait ma main et comptait les pulsations de mon pouls, je regardais fixement la muraille que je lui avais désignée; et bientôt je reconnus l'endroit où le papier avait été déctùré. Alors, retirant ma main de celle du Père, je saisis un morceau de carton qui était sur sa table, j'allu- 4,
lûai ime bougie, je pris de la cire à cacheter, et,
montant sur une chaise, je collai le carton sur la fatale ouverture. Je descendis tranquillement ; car, par une réaction soudaine, j'avais repris du calme. Je dis au Père de Montgazin :
— Demain, pour cacher ce carton, il faudra mettre là un de vos tableaux.
Le Père était stupéfait.
— Pourquoi tout cela? me dit-il enfin.
— La muraille est percée à cet endroit que je viens de couvrir. En parlant bas, on ne peut nous entendre ; et nous voir est à présent impossible.
Le Père de Montgazin me parut très-ému de cette révélation.
— Comment savez-vous cela? que signifient les étranges paroles que vous avez prononcées? Vos vêtements sont trempés d'eau. Vous avez une fièvre ardente. Mon cher enfant, expliquez- vous ! Comment avez-vous su, et vraiment j'en doute encore, qu'on pouvait voir dans cette chambre? L'espionnage aurait-il donc ici des moyens de s'exercer qui me seraient inconnus et auxquels je n'aurais pas voulu croire?
Plus je voyais, plus j'écoutais le Père de Montgazin, plus je sentais croître en moi la conviction de son innocence. Elle ne tenait pas évidemment aux paroles qu'il prononçait, mais à son accent, à
UNE RÉVÉLATION 24t
sa physionomie, à ee je ne sais quoi que leâ natures vulgaires et grossières ne peuvent ni posséder ni imiter, qu'on ne peut définir, mais qu'on sent être vrai. Il ne me restait plus aucun doute ; mais comment dire ce que je savais, ce que j'avais entendu?
Je gardais un morne silence.
Le Père, voyant que je pouvais à peine me soutenir, m'avait fait asseoir, et il me suppliait d'avoir confiance en lui , et de ne rien lui cacher des causes qui avaient amené Texallation où il me voyait.
— Écoutez, lui dis-je enfin, je voudrais pouvoir vous taire ce qui s'est passé ce soir ; dans votre intérêt je dois vous le révéler. Aujourd'hui, à deux heures, le Père Ruilin est allé dans la chambre de son directeur; celui-ci était absent..,
— Eh bien! continuez, dit le Père un peu émUé
— Le hasard, non sa volonté, lui a fait découvrir le secret de l'ouverture percée dans le mur qui sépare votre chambre de celle de son directeur.
— Elle existe donc réellement?
— Elle existe; seulement elle était recouverte avec du papier et un tableau. Le Père Ruffin, en arrangeant ce tableau... ayant entendu... ayant cru entendre. . .
T. I Ift
SI42 LE JÉSCITfi
Des gouttes de sueur perlèr^t sur mcm front : J'étais prêt à défaillir»
— Achevez, mon filsj achevez, dites-moi tout.
Et le Père était lui-même devenu très-pâle; sa Toix était tremblante.
— Ehbien! lui dis-je en précipitant mes paroles, le Père Ruffin a vu chez vous un jeune homme; au moment où il sortait de cette chanibre, vous Favez embrassé, vous lui avez dit,..
Ici je m'arrêtai encore.
Le Père de Montgazin bondit de son siège, et debout, les yeux levés vers le ciel, il s'écria :
— Le Père Ruffin m'accuse d'un crime odieux ! El vous, le fils de mon cœur, vous avez cru à cette accusation?
— Non, je n'y ai pas cru, je n'y croirai jamais l m'écriai-je.
• — Oh ! mon pauvre enfant, n'est-ce pas la lutte terrible qui s'est faite entre votre estime pour moi et les insinuations jetées dans votre esprit, qui vous a mis dans l'état où vous êtes, qui a allumé dans vos veines celte fièvre dévorante et a surexcité en vous une telle exaltation que j'ai pu craindre un instant pour votre raison? Si tu as autant souffert, mon fils, c'est parce que tu m'as beaucoup aimé. Croistu donc que je te fais un crime de m'avoir soupçonné un instant? Je n'en fais pas même un crime
à ce misérable Père Ruffin. Les apparences Font abusé. Seuleihent, je le connais, lui ne viendra pas à moi me dire : — Père, j'ai vu cela : que dois-je crdre?
La lettre par laquelle il doit me dénoncer serait déjà écrite, sik règle ne prescrivait pas le repos à cette heure. Cet homme, qui m'a épié,. jugé, con-- <iamné, qui va me dénoncer, ne manquerait certes pas un iota delà règle; il attendra demain le temps et l'heure, et il dormira d'un sommeil tranquille, mec cette joie au cœur, que les âmes basses éprouvent en trouvant en faute ceux que la renommée a peut-être trop élevés. Pour toi, mon fils, tu as souffert, horriblement souffert; tu n'es pas de ceux qui se croient plus grand3 quand leurs frères et leurs maîtres leur paraissent descendre. Tu ne comprendras peut-être jamais ces misères^ de pareilles âmes; bien misérables en effet, puisqu'elles trouvent pins de voluptés dans le mépris et dans la haine que dans l'estime et dans l'amour.
A présent, mon enfant, j'ai besoin de me recueillir : tu sauras toute la vérité. Tu me plaindras, mon fils, car je suis malheureux, profondément malheureux. Je crois à une justice providentielle qui ne laisse rien d'impuni, même sur cette terre. Elle châtie pour guérir. Heureux ceux qui peuvent reconnaître le coup qui les frappe !
Ce qui s'est passé aujourd'hui, mon fils, est un
châtiment de Dieu, et je Tai mérité; car je suis coupable.
— Coupable ! m*écriai-je ; vous coupable î
— Oui, coupable, reprit le Père de Montgazin, mais non pas avili. Tu Tas dit : je ne suis pas un infâme; mais, ô mon fils bien-aimé, je ne suis pas uii ange : je suis un homme !
Rentre chez toi : demain tu sauras tout. Non** seulement je te confierai mes douloureux secrets, mais encore je ferai appel à ton sens droit, que Téducation que tu as reçue n a pas encore pu fausser. Calme-toi. Un mot, hélas ! te dira tout dès ce soir : ce jeune homme que le Père RufBn a vu che2 moi, ce jeune homme était une femme !
— Une fenmae !
— Oui, une femme, la comtesse de Flaviac.
Le lendemain de cette terrible soirée, j étais sérieusement malade* Quand je voulus me lever, ' les forces me manquèrent et je m'évanouis, La
veille, mon absence de la chapelle avait été remarquée, peut-être dénoncée; celle des exercices du matin le fut bien davantage. Le Père ministre envoya dans ma chambre le Frère infirmier, et celuici me trouva à demi vêtu et encore sans connais sance. Il n'y a pas de maison religieuse où les soins qu'exige la santé soient prodigués avec plus de zèle et d'intelligence que dans la nôtre. On appela le médecin : il me trouva une fièvre violente et me prescrivit le repos le plus absolu. Le Frère infirmier et seulement un ou deux religieux, désignés par moi, devaient entrer dans ma chambre. Je demandai le Père de Montgazin : quelques
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instants après il arriva, et le Frère infirmier nous laissa seuls.
Le Père, après m'avoir questionné sur ce que j'éprouvais, s'assit auprès de mon lit, et resta plongé dans un silence rêveur que e n'osais interrompre.
Enfin, prenant la parole :
— N'attendez pas aujourd'hui de moi, dit-il, les explications que je vous ai promises hier. Vous n'êtes pas en état de les entendre sans fatigue. Je veux vous consacrer les heures que mes Revoirs me laissent libres. Je vous soignerai comme un père soigne un enfant chéri, et, aussitôt que vous aurez assez de force, je vous ferai le récit que je vous ai promis.
— Mais ils veulent voua dénoncer non- seulement au Supérieur, mais au Général à Rome.
— Ils? Le père Ruffm n'était donc pas seul?
— Il était seul dans la chambre de son directeur. Mais le soir, en se promenant avec les pères Vermont et Typhon, il leur a tout raconté; le hasard m'a fait entendre leur conversation, et j'ai compris que, depuis longtemps, ils vous espionnaient.
— Ils étaient dans leur droit, dit froidement le Père de Montgazin. Us croyaient même en cela accomplir un devoir. La délation, cette vertu des ordres monastiques, n'a-t-elle paâ atteint, dans
m oiATEOn 347
notre Société, m plus haute perfectiou? Nous en avons fait, sinon une quatrième vertu théologale, au moinp une des vertus cardinales.
Rien ne saurait rendre Faccent d'amertume et de dédain avec lequel le Père de Montgazin prononça ces paroles.
Et il ajouta :
— Ne parions plus de cela. Apprends seulement, pour ta tranquillité, que les dénonciations des pères Ruffin et Vennont arriveront trop tard, fussœt-elles parties d*hier . Les Supérieurs savent déjà tout ce quMls doivent savoir* J'ai remis ma destinée entre les mains de Dieu, et je suis calme. A présent, pas un mot de plus. Le médecin t'a prescrit un repos absolu. Je ne puis oublier, mon cher fils, que ta maladie a pour cause première ton attachement pour moi. Laisse-moi remplir, en te soignant, un devoir sacré de reconnaissance : et surtout éloigne de ton esprit tout ce qui peut le troubler et le fatiguer.
Le Père passa trois nuits au chevet de mon lit. Et comme je m'étonnais quelquefois qu'on lui eût permis de me consacrer tant d'heures, il me répondait :
— Ne vous occupez pas de cela : ma position est pénible par elle-même, il est vrai ; mais ni le
Î4B u; JÉSUITE
Père supérieur, ni le Père ministre ne manquent d'indulgence pour mou
Enfin la fièvre cessa. J'étais encore d'une faiblesse extrême, mais je pouvais entendre parler auprès de moi sans trop de fatigue. El, un jour que j'étais seul avec le Père de Montgazin, il prit une de mes mains dans les siennes et me dit :
— Mon cher enfant, je suis entré dans la (Compagnie, comme vous y êtes entré vous-même, avec bonheur, avec enthousiasme. Peut-être même y a-t-il eu dans ma vocation plus d'exaltation que dans la vôtre ; car, malgré l'ardeur de votre imagination et la sensibilité de votre cœur, il y a dans votre esprit une rectitude de logique, un instinct pour démêler le vrai du faux, qui ne m'a pas été donné comme à vous. Je n'ai rien appris que par l'expérience. J'étais orphelin, élevé pieusement par un oncle et par une tante qui me servaient de tuteurs ; j'avais de grandes aspirations vers la perfection chrétienne, et je ne croyais pas qu'on pût y arriver par un autre chemin que celui du cloître. J'oubliais, ou plutôt je n'avais jamais remarqué que pas un mot de l'Evangile n'indique que le Christ et ses apôtres aient mis la vie cénobitique au-dessus de la vie de famille. Il n'est jamais entré dans le plan du Christ, ce divin réformateur d'un culte tombant de vétusté, de former
des groupes séparés du reste du monde, mais bien de faire de l'humanité une grande famille où tous aimeraient Dieu par-dessus toute chose et leurs frères comme eux-mêmes. On ne voit rien de plus dans rÉvangiie.
Mais, élevé par des religieux, je subissais Tinfluence du milieu où je m6 trouvais. Ils se servirent de mes aspirations vers une perfection idéale pour m'attirer à eux. Ils y réussirent sans peine; mon esprit et mon coeur leur appartenaient. Je devins Jésuite. Le jour où j'entrai au noviciat, j'avais quatorze ans ; et à seize ans, je prononçai les voeux qui me liaient à la Compagnie.
Mon enfant, vous avez passé par les épreuves du noviciat vers l'âge de dix-huit à vingt ans. Certes vous étiez bien jeune, trop jeune même. Mais comprenez-vous ce que ce régime de solitude absolue, d'absence de toute espèce d'étude et ces terribles exercices spirituels de saint Ignace, imposés à un enfaot de quatorze ans, devaient développer d'exaltation en hii ?
J'annonçai de bonne heure un talent remarquable pour la prédication. Je vous dis cela sim plement, je ne veux pas faire avec vous de fausse modestie. Je suis né orateur, et dans le monde, au moment de nos orages politiques, j'aurais eu toutes les qualités qui font le tribun : l'énergie et l'enthousiasme joints à une parfaite possession de
250 LE léSUlTB
moi-même. Ces deux qualités semblent s'exclure, et cependant je les réunissais: En suivant Ten-' trainement de mon (iœur , je ne m'enivrais pas de ma propre parole, et je savais m'arrôter.
Dans les exercices de prédication imposés aux jeunes Frères pour les former comme prédicateurs, je subjuguais mes condisciples, quelquefois même nos maîtres. Selon que je le désirais, je les frap-^ pais de terreur ou je faisais couler leurs larmes ; je les transportais sur le Thabor, ou je portais à leurs lèvres le calice de Gethsémani. C'était en moi une puissance dont je ne me rendais pas.
compte ; elle me dominait, elle était indépendante de ma volonté. Je n'avais point travaillé à l'acquérir, conunent en âurais-je eu de l'orgueil? Cependant mes condisciples, jaloux de mes succès^ m'accusaient de vanité. Mais les supérieurs, qui voient, avant tout, les intérêts de l'Ordre, n'atta« chaient que peu d'importance aux dénonciations qui leur arrivaient contre moi. Ils se contentaient de me débiter les lieux communs sur le danger de s'enorgueillir des dons de Dieu. Une fois, ce fiit, je pense, pour fermer la bouche à mes détracteurs, il me fut défendu de prendre part à nos exercices oratoires pendant deux mois. Je n'éprouvai pas la moindre contrariété , de cette défense. Le fait est que je ne me souvenais que j'étais orateur qu'au moment où je montais en chaire. Ce n'était pas un
UN ORATEUR 2Si
art que je possédais, c'était an instinct qui s'éveillait à un Bfiûmeat dofiné et que je ne pouvais ana** lyser ensuite. Quelquefois on me demandait des conseils. Il m'était impossible d'en fonnuler. Je né comprenais rien aux règles de l'art oratoire ; je ne pouvais en faire l'application, et quand je me trouvais d'accord avec elles, c'est que l'in^iration l'avait ainsi voulu.
J'éprouvais une vive contrariété en me soumettant à la règle qui veut que les élèves composent leurs discours et les apprennent par cœur. Je puis dire que tous ceux que j'ai couchés sur le papier étaient d'une médiocrité désespérante. Je ne rendais pas ma pensée ; mon âme n'animait pas ces froides lignes, et l'inspiration était déjà bien loin^ quand la plume avait à peine tracé quelques mots. Il fallait obéir cependant, et j'obéissais. J'apprenais par cœur ces pages décolorées ; je m'indignais de les sentir si mauvaises. Hélas ! cet exercice suffisait seul pour me rappeler à l'humilité. Mais aussitôt que j'étais en chaire, après y être monté avec l'intention bien arrêtée de réciter le mot à mot de mon discours, le démon de l'improvisation s'emparait de moi; mes amplifications de rhétoricien fuyaient des cases de mon cerveau, où je les avais fait entrer avec tant de peine : je redevenais moi-même.
Si je vous parle ainsi, mon enfant, de cette
vocation d'orateur, d'est que je lui ai dû et mes plus grandes joies et mes plus amères douleurs : mes plus grandes joies, car je crois que j*ai eu le bonheur de faire quelque bien aux âmes de mes frères.
Il est rare chez nous qu'on appelle aux ordres sacrés un jeune religieux, avant l'âge de trente ou de trente-trois ans. El, comme à présent les sujets sont nombreux, et qu'on n'a plus, pour se hâter, les raisons qu'on avait de mon temps, il est probable que voils, mon cher Sainte-Maure, vous ne serez appelé au sacerdoce que dans sept à huit ans.
— Notre institut, mon Père, lui dis-je, ne faitil pas preuve en cela d'une grande prudence? Il attend que le libre arbitre ait atteint son entier développement, et que le jeune homme, connaissant les passions qu'il aura à combattre pour rester fidèle à ses engagements, puisse se rendre le témoignage qu'il sent en lui la force de leur résister.
— Tout cela est beau en théorie, mon enfant ; mais vous parlez de libre arbitre développé. Apprenez, Sainte-Maure, que lorsqu'on passe dix, quinze, dix-sept années dans l'Ordre, on né devient pas un homme, mais une chose ; et celte chose appartient à la Compagnie; c'est une matière qu'elle a triturée, à laquelle elle a imposé
UN OKATEOR 253
diverses formes. Elle ménage l'individualité à ses sujets, et ne leur en laisse conserver que la dose nécessaire non au sujet, mais à ses intérêts à elle. Depuis Tâge de huit ans j'appartenais aux Jésuites ; ils m'avaient façonné à leur image ; je n'avais que leurs livres ; je ne connaissais de grand, de noble, de beau, d'héroïque, que leur institut ; je le regardais comme seul capable de régénérer la face de la terre. Quand même ils n'eussent pas fait fléchir la règle,, et qu'ils eussent attendu mes trenteou mes trente-trois ans pour m'élever au sacerdoce, je n'en aurais pas moins été un enfant. Et, d'ailleurs, ne nous engageons-nous pas par des vœux, simples il est vrai, mais éternels, dès Tâge de seize à dix-huit ans? Quand on est déjà lié, qu'importe un lien de plus ? Cette règle, que vous trouvez si prudente, n'est donc, après tout, qu'une équivoque. Ah! si, au lieu de me faire prêtre à vingt-six ans , ils m'avaient dit : — Rentrez dans le monde, restez-y pendant quelques années, et ensuite, si vous vous sentez le courage d'être prêtre et religieux, revenez parmi nous!... Mais on ne dit pas cela. Et si on le disait, en reviendrait-il beaucoup? Je n'oserais l'affirmer.
— Pour moi, mon cher Père, je crois, je suis même sûr que je reviendrais.
— Cela tf est pas impossible, et vous pourriez
alors vous dire : Je me suis fait Jésuite parce que j'ai voûta l'être.
Au reste, s*il en rentrait «n grand nombre comme vous, l'Ordre changerait bientôt de face. Au lieu d'être une force colossale, mais hostile à la société, il deviendrait une dé ses forces vives; Nous travaillerions pour elle et avec elle. Ne croyez pas, mon fils, que je veuille vous inspirer le dégoût de l'état que vous avez embrassé. J'ai trente-huit ans, je suis arrivé à l'âge mûr, sans avoir pu me dépouiller assez des influences, je ne veux pas dire des préjugés de mon éducation première, pour décider si la Compagnie de Jésus est, oui ou non, l'idéal de cette perfection vers laquelle il est beau de tendre. C'est a vous d'examiner, pendant les quelques années qui vous séparent encore du seul engagement irrévocable, celui du sacerdoce, si Favenir de la société dépend de la réalisation des plans de la Compagnie ; si, pour sauver les peuples, il est nécessaire de les réunir en un seul peuple, espèce de? république universelle gouvernée Ihéocratiquemenl par le chef de l'Éghse, avec les Jésuites pour auxiliaires ; et si c'est ainsi qu'on doit comprendre ces paroles de l'Evangile : a II n'y aura plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur? » Quant à moi, je l'ai cru longtemps. Et peut-être cela eût-il été possible, si l'Ordre i^e se fût pas voué à Timmobilitç la plus absolue, et si, au
UN OEATEUR SSi5
lieu de se renfermer dans la lettre de ses Constitutions, elle en eût interprété l'esprit. Hélas! mon fils, nous avons la prétention d'être un Jour les maîtres du monde, et nous ne nous apercevons pas que le monde s'est transformé depuis saint Ignace, Il ne se laisse plus conduire par les diemins que suivaient nos pères. Il ne comprend plus la langue que nous parlons ; il passe auprès de nos maisons en secouant la tête avec dédain ; les femmes seules viennent à nous, parce qu'elles aiment la pompe de nos cérémonies, le luxe de nos églises, la musique, l'encens, les fleurs, les séduclioûs de la parole, les récits légendaires et merveilleux.
— Quoi! mon Père, en serait-il ainsi? Et de l'influence que nous avons eue jadis, est-ce là tout ce qui nous reste?
— Tout ce qui nous reste ! me cépondit le Père; tout ce qui nous reste ! Avons-nous jamais possédé quelque chose? Avons-nous jamais eu prise sur cette société que nous avions la prétention de gouverner et de régénérer?
— Mais Dieu a suscité notre Ordre pour combattre l'hérésie.
-r- Oui, nos historiens et nos apologistes répètent cela. Mais l'hérésie, l'avons-nous vaincue? Avons-nous empêché la jnoitié du monde occidental d'échapper à la Rome papale, qui avait
accepté notre appui? Dites-moi quelles sont nos œuvres dans le monde civilisé? en France, par exemple ?
— L'éducation de la jeunesse, dont nous avons été les maîtres jusqu'à la destruction de notre Ordre.
— Vous oubliez, enfant, que cette jeunesse, élevée par nous, nous a abandonnés pour la philosophie railleuse et sceptique du dix-huitième siècle; et, en admettant que nous ayons fait ici quelque bien, je ne vois ailleurs que des intrigues de confessionnal. Notre Père Lachaise poussait la tolérance pour les écarts de son royal pénitent jusqu'à mériter de voir son nom devenir l'objet d'un jeu de mots ignoble. x\près lui, notre Père Letellier jetait le monarque, enfin converti, non par nous, niais par une femme qui ne nous aimait pas, dans tous les excès du rigorisme; et, pendant que nos Pères écrivaient leurs livres de morale relâchée, en (apposition avec la morale austère des Jansénistes, Letellier provoquait les dragonnades, les supplices et la proscription de ces hérétiques que nous avions été impuissants à convertir par la parole. Ah ! j'oubliais, dit le Père : nous avons soutenu, propagé les rêveries d'une illuminée, Marie Alacoque; la dévotion du Sacré-Cœur a pris, grâce à nous, un accroissement immense. Nous avons ergoté, écrit là-dessus, soutenant ici que, dans cette dévotion.
on ne devait voir qu'un symbole, ailleurs, que c'était bien un cœur réel, la chair même du Christ, une portion de son corps, qu'on adorait. Et on a cru dçpuis avoir beaucoup respecté les droits de la raison humaine, en défendant de distinguer entre le svmbole et la réalité.
Nous avons fait encore autre chose de grand : nous avons persécuté les Jansénistes; nous avons arraché de pauvres filles de la maison où elles voulaient vivre et mourir, parce qu'elles refusaient de se prononcer sur des questions qu'elles ne comprenaient pas, trop loyales qu'elles étaient pour se sauver par des formules équivo(]fues de soumis** sion.
Avoir provoqué la révocation de l'édit de Nantes, propagé les rêveries de Marie Âlacoque, fait raser les murailles d'un couvent de pauvres filles el lait déclarer bienheureux un mendiant français, Benoît Labre, voilà notre bilan du dix-septième et du dix-huitième siècle! Faut-il s'étonner, après cela, que le monde n'ait jamais consenti à plier sous notre joug ; qu'il ait tenu en suspicion no5 équivoques perpétuelles ; qu'il se soit défié de ces pauvres qui possèdent des millions, de cette petite Société qui convoite la puissance universelle? Qu'avons-nous fait depuis la naissance de l'Ordre jusqu'à sa suppression par Clément XIV? Rien. Qu'avons-nous fait depuis qu'une bulle de Pie VU T. 1 n
258 LE jÉscrrE
nous a rétablis? Rien. Nous nous sommes cachés longtemps dans l'ombre, pour ne pas effaroucher le monde, qui ne voulait plus de nous. Nous avons rétabli nos finances, et, ne dédaignant pas les pro- <;édés de la société moderne pour augmenter son crédit et ses ressources, nous avons rivalisé d^habileté avec les faiseurs, et nous sommes parvenus A porter notre prospérité matérielle bien au delà de ce qu'elle était, quand le malheureux Ricci fat enfermé au château Saint-Ange. Nous avons travaillé pour nous. Nous avons élevé, pour chapelles, des cathédrales splendides, des palais pour en faire les collèges de *ia minima Sodetas ; tout cela en parlant de pauvreté et. de détachement.
•—Cependant, mon Père, pour avoir subsisté malgré tous les obstacles, malgré toutes les haines, malgré toutes les répulsions, malgré ses fautes, car il a pu, il a dû en commettre, malgré ses ennemis, peut-être même malgré ses imprudents amis, il faut que notre Ordre ait eu en lui un principe ^e force. Ce principe Ta soutenu pendant trois siècles ; c'est par lui sans doute qu'il s'est relevé de sa chute.
— Vous ne vous trompez pas, mon enfant; il y a dans TOrdre un principe de force. Ce principe, c'est l'association : Tassociation, dont le monde mo^ derne ignore encore toute la puissance, mais dont il se servira, comme d^un levier, pour soulever leè
obstacles qui entravent sa civilisation. L'association a été admirablement comprise par les Jésuites; car il semble que notre Compagnie, si inhabile au point de vue des intérêts spirituels, ait, pour ce qui touche aux intérêts temporels, des intuitions merveilleuses. C'est l'association qui fait de nous un danger ; c'est elle qui pourrait faire de nous un moyen de sâlut, si nous avions la connaissance des temps que nous traversons.
J'aime tellement encore la Société, mon cher enfant, bien que je vous paraisse la juger avec une grande rigueur, que je suis heureux quand je vois des honunes à l'intelligence élevée y entrer, surtout quand ce sont des Français. J'espère qu'un j<5ur un de ces esprits d'élite entreprendra la réforme de l'Ordre; s'il réussit, il aura fait une grande chose. S'il doit succomber, d'autres reprendront sa tâche abandonnée pour un temps, et si tous vont échouer contre une résistance inerte et inintelligente, eh bien ! la Société accumulera ses fautes, et elle tombera sous leur poids, pour ne plus se relever , et sans pouvoir dire : J'ai fait quelque chose de grand.
C'était la première fois que mes oreilles entendaient un semblable langage* Jusqu'à présent j'avais regardé la Société comme un idéal réalisé sur la terre. Ainsi que le disait mon maître, j'avais une logique naturelle qui me guidait sûrement, et me montrait le côté faux ou vrai de toutes dioses. Certes cette logique était chez moi peu développée; mais elle Tétait assez pour me faire discerner qu'il n'y avait rien d'exagéré dans les assertions du Père de Montgazin. Elles se gravèrent profondément dans mon esprit, et elles contribuèrent, sans aucun doute^ à la réaction (|uî devait s'y opérer plus tard.
Dans le moment présent, je cherchais surtout à justifier la Compagnie des reproches qu'on lui
adressait, et surtout de celui de n'avoir rien fait de grand.
— Oubliez<»Yous donc, mon Père, lui dis-je, nos missions?
— J'espère, me dit-il, que, par missions, vous n'entendez pas les parades religieuses que nous avons jouées sous la Restauration. Vous en voyez aujourd'hui les beaux résultats. Vous voulez parler de nos missions à l'étranger. Oui, mon enfant, je serais injuste si je ne convenais pas que là les Jésuites ont été véritablement grands. En savez-vous la raison? C'est que, dans les missions, il faut plutôt des hommes de foi, des hommes de cœur, que des habiles ; c'est que là il faut s'élever jusqu'à rhéroïsme et braver la mort, non sur un champ de bataille, mais la mort par le martyre ; c'est que, dans les missions, on ne vit plus dans l'atmosphère étroite et étouffante d'une maison religieuse. Lors* que le missionnaire parcourt les savanes, la délation ne marche pas à côté de lui. Dans les missions, le religieux aime ces frères qui sont avec lui, qui partagent ses fatigues, ses périls. Il n'est pas renfermé dans un cercle de prescriptions minutieuses; il peut être lui-même, se livrci à son initiative personnelle, faire le bien comme il le comprend. La règle n'a pas réglementé l'imprévu. Vous n'exposez pas votre vie par ordre, mais par entraînement.
202 fJE JÉSUITE
J'aurais voulu, mon cher Sainte-Maure, partir pour ces belles missions ; c'est là que mes goûts m'appelaient. Porter la dvilisation chrétienne jusqu'aux extrémités de la terre, arracher des peuplei» entiers au fétichisme, que cela me paraissait beau ! Les supérieurs ne voulurent pas se rendre à ce désir. Je sentais en moi une soif d'héroïsme et de périls inconnus. On prétendit que cette ardeur était trop naturelle et qu'elle ne provenait pas de l'esprit de Dieu. J'étais encore sous le joug de la langue ascétique ; je crus que mes supérieurs connaissaient mieux que moi les mouvements de mon âme, qu'ils savaient y distinguer ce qui était l'œuvre de la grâce ou l'œuvre de la nature. Je ine soumis sans murmurer à la volonté de mes maîtres. Je redemandai à être employé aux missions étrangères, il y a quelques années; alors un intérêt puissant, celui de ma tranquillité, de mon honneur d'homme et de prêtre, me commandait de fuir l'Europe* Cette fois, mon enfant, j'ai insisté, j'ai supplié; on m'a encore refusé avec une dureté impitoyable. Je demandais plus que la vie du corps, c'était celle de l'âme que je voulais conserver. On me répondit que la grâce devait me suffire, et qu'avec la prière on résistait toujours à la tentation.
En disant ces mots, le Père de Montgazin mit sa tête entre ses deux mains, et resta quelque temps
UN JÉSUrrfi DE ROBE COURTE 963
absorbé dans ses douloureuses réflexions. Je cornprenais combien Taveu qui lui restait à faire deyait coûter cher à cet honune si éminent. J*étais pour lui un enfant, un inférieur; sa confiance m'honorait, mais je n'aurais pas voulu^ qu'elle fût pour lui une pénible humiliation*
— Père, lui dis-je, si vos souvenirs réveillent en vous trop de tristesses, n'achevez pas ce récit. Pour peu que votre dignité de prêtre et de supérieur doive souffrir, ne parlez pas; je sympathiserai à Vos douleurs, sans en connaître l'étendue, et, quelles qu'en soient les causes, je vous aimerai et je vous vénérerai toujours.
— Il est certain, mon enfant, me répondit le Père deMontgazin, que, sans les fatales circonstances qui ont amené la découverte d'une partie de mon secret, je n'aurais pas cru, malgré toute l'estime que votre caractère si loyal m'inspire, de- Toir vous faire mes tristes confidences. Vous êtes encore si jeune!... A présent, vous en savez trop pour que je craigne de vous dire le reste. Il y a une grande faute dans ma vie. Pourquoi craindrais-je de vous en faire connaître les circonstances? Je vous le répète, j'ai confiance dans la rectitude de votre jugement.
— Ayez surtout confiance, mon bien-aimé Père, dans mon affection pour vous.
— Oui, je crois à votre amitié. Et, après avoir
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connu les orages des passions, on aime à se reposer sur un sentiment doux et calme, dont on ne peut mettre en doute ni la sincérité ni la soli* dite.
Vous comprendrez plus tard, mon enfant, quand vous serez plus initié à la vie de la Compagnie, qu'on n'avait pas en moi un prédicateur à l'éloquence passionnée, à la voix vibrantQret sympathique, à la taille avantageuse, et, disons-le, ce n'est pas vous qui m'accuserez d'une stupide vanité, doué d une beauté physique assez remarquable, trop remarquable même, pour l'envoyer se perdre au Japon ou dans les sohtudes du Nouveau Monde. Ajoutez à cela que je portais un des plus beaux noms du midi de la France. Les sauvages n'attachent aucun prix aux titres nobiliaires ; mais, en France, cela produit toujours un certain efTet que nos Pères apprécient. La foule accorde trop de prix à tout ce qui est extérieur, pour qu'on néglige un moyen de l'entraîner. J'étais l'amorce qu'on lui jetait.
Je fus donc promu aux ordres sacrés à vingtquatre ans; à vingt- six ans j'étais prêtre, profès. Père Jésuite. On avait supprimé cinq années sur les dix-sept qu'on emploie ordinairement à former non un homme, mais un automate. Je n'avais fait que passer par les cours de régence; je donnai plus de temps aux études théologiques, bien que
je n'annonçasse pas de grandes dispositions pour les subtilités casuistiques.
Eu 1832, je fus envoyé à Paris. Vous étiez alors élève à Saint-Acheul ; je vis quelque fois votre mère. Elle me parla de ses enfants, des inquiétudes que lui causait l'éducation peu religieuse que son fils atné recevait au collège, de ses espérances pour son plus jeui\p fils. Elle me parla beaucoup de vous^ de votre caractère si charmant, de votre précoce intelligence. Je soupçonnais bien dans tout cela un peu d'exagération maternelle, mais il n en est pas moins vrai que je me trouvai tout disposé à vous aimer, quand les circonstances nous réunirent à Saint-Acheul.
Depuis près de quatre ans, les Jésuites prenaient part aux missions qui avaient été organisées en France par l'abbé de Rauzan, prêtre séculier.
M. Portalis, en 1806, avait fait un rapport à TEmpereur sur cette œuvre des missions. Napoléon I" en avait compris l'importance et Futilité, et avait accordé tout ce que son ministre demandait pour elle. Ces missions se faisaient sans bruit, sans mise en scène. Mais, sous la Restauration, le nombre des Missionnaires de France se trouvant insuffisant, on prit nos Pères pour auxiliaires, et bientôt on les eut pour maîtres.
Bien que l'Ordre fût solennellement restauré par la bulle de Pie VII, nos Pères gardaient encore
en France le nom de Pères de la Foi-, qu'ils ayaient pris sous TEmpire ; même dans les établissements qu'ils fondaient, séminaires, maisons d'éducation. Us ne semblaient être que des prêtres séculiers placés sous la juridiction des évêques. On n'osait pas produire au grand jour ce titre de Jésuites, objet de tant de répulsions. Associés à la Congrégation de M. de Rauzan, les Jésuites prennent le nom de Missionnaires de France ; ils n'en veulent pas d'autre, -r On dit que vous êtes Jésuites? — Nous Jésuites l Nous sommes Missionnaires de France^ voilà tout»
On se sauvait par l'équivoque.
Vous avez vu de ces missions dans votre enfance, mon cher Sainte-Maure. Vous vous rappelez cette pompeusQ mise en scène, ces processions, ces autels splendides, étincolants de lumières, qu'on élevait presque jusqu'à la voûte des temples, et auxquels on montait par des gradins garnis de riches tapis et bordés de vases de fleurs. Vous vous rappelez ces trois cérémonies, à grand effet, du renouvellement des vœux du baptême, de l'amende honorable au Saint- Sacrement et de la consécration à Marie. La mission, qui durait ordinairement de cinq à six semaines, se terminait par une procession solennelle avec bannières et oriflammes, et l'on faisait la plantation de la croix.
Tout cela était théâtral, tout était combiné pour
enlever son public; on Fenleyait en efiet, mais on ne le retenait pas; et sur mille ou douze c^its hommes qui se présentaient à la communion générale, il n'y en avait pas dix, ^ en dehors de ceux dont la vie avait toujours été chrétienne, — qui fissent leurs pàques Tannée suivante*
— Cependant, dis-je au Père de Montgazin, ces missions faisaient quelque bien.
— Je crois, mon enfant, que nous faisions plus de mal que de bien. Les minces résultats que nous obtenions ne pouvaient compenser l'agitation que notre présence causait dans les cités où nous arrivions, et la division que nous mettions dans les familles. Ce n'était pas la paix que nous apportions, mais la guerre ; et, dans nos victoires, la religion perdait bien plus qu'elle ne gagnait. Qu'avionsnous fait? nous avions galvanisé quelques âmes mortes à la foi, mais nous ne les avions pas ressuscitées : Nous avions fait trop et trop peu. L*esprit chrétien ne revient pas dans une population avec tant de rapidité; c'est l'œuvre du temps. Le jour où nous partions, on nous accompagnait en criant : Vivent les missionnaires ! Nous avions ce jour-là pour nous les trois quarts de la ville. Les plus fougueux libéraux étaient venus à nos sermons. On avait commencé d'abord par jeter dans l'église quelques pois fulminants; nous étions habitués à cette mauvaise plaisanterie. En voyant nos autels
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gigantesques, on nous comparait à des saltimbanques , et vraiment la comparaison ne man-^ quait pas d'une certaine justesse ; ensuite, s'il se trouvait parmi nous des Pères qui eussent un véritable talent, et il y en avait, ces hommes, hostiles d'abord, subissaient presque tous Tentraînement général; mais tout cela était factice, et par cela même mauvais. C'était du charlatanisme religieux, et rien de plus. Quand on était dégrisé, les haines contre nous n'en devenaient que plus vivaces. On nous l'a bien prouvé en 1828, en nous renvoyant, et en 1830, en abattant les croix qu'on avait plantées devant nous avec des transports de Joie.
A Brest, en 1819, la population ne voulut point nous garder. La mission commença le 24; le 28, nos Pères furent obligés de quitter la ville. Ce fut un grand scandale, mais je ne crois pas que les intérêts de la religion en aient souffert.
En 1825, je pensais autrement qu'aujourd'hui. Je fus envoyé en mission à Marseille avec quatorze de nos Pères. Là nous étions sûrs d'être bien accueillis : nous étions douze Jésuites et trois if is-
sionnaires de France ; c'est sous ce dernier titre que nous étions tous désignés. Je prêchais dans la cathédrale ; et, bien que presque à mon début , la renommée avait jeté aux quatre vents que le Père de Montgazin était Tun des plus brillants orateurs de la Congrégation des Missions. Mon nom, si connu
dans le Midi, avait aussi son prestige. Lorsque j'entrai au noviciat, je voulus renoncer à ces distinctions nobiliaires que je comprenais dans le monde, mais qu'un membre de la minima SocieUxs me semblait devoir mépriser. Si Tégalité doit régner quelque part , c'est surtout dans une communauté. Dans mes lettres aux supérieurs je signais donc : Montgazin. On m'intima Tordre de mettre cette particule à laquelle je ne tenais pas ; il parait qu'on y tenait pour moi.
Le jour de l'ouverture de la mission, je montai en chaire. Pour la première fois, j'avais à porter la parole devant un grand auditoire , et j'étais un peu ému. Il ne m'était pas permis de choisir le sujet que je devais traiter ; tout était réglé d'avance : il fallait ce jour-là parler sur les avantages de la mission. Heureusement j'étais convaincu alors que les Missionnaires de France, surtout si l'élément jésuite y dominait, devaient sauver l'autel et le trône. Je parlai avec chaleur, et mon succès fut complet. J'eus le bon sens, rare alors, de ne pas foire trop d'allusions politiques; je ne maudis Voltaire et Rousseau, et tous les philosophes du dix»huitième siècle, que deux fois dans le premier point de mon discours, une fois dans le second, et quatre dans la péroraison. Tous ceux que la curiosité seulement avait attirés dans la cathédrale convinrent qu« j'avais du talent et de la modéra-
tion. — C'est bien dommage, ajoutaient-ils, que ce beau prédicateur ne se soit pas fait avocat. Dans les causes criminelles , il eût attendri jusqu'aux gendarmes.
Le Provincial m'avait donné une lettre pour le marquis de Flaviac, qui demeurait à une lieue de Marseille , dans une délicieuse bastide située sur les bords de la Méditerranée. Le marquis était un vieillard de soixante-dix ans, qui ne paraissait pas en avoir plus de cinquante.: il avait conservé toutes ses dents, et ses cheveux commençaient à peine à blanchir. Sec et nerveux, il avait toute l'agilité d'un jeune homme, et il montait à cheval comme à l'époque où il était colonel des mousquetaires de la Reine. Il semblait que le temps se fût arrêté pour lui. Son intelligence n'avait pas non plus vieilli. Le marquis était bien loin d'être un homme supérieur, mais il avait cet esprit que donne Tusage du monde, et toute la vivacité méridionale. Il avait été élevé par les Jésuites. A seize ans, le jeune marquis entra au service ; à vingt-deux ans, il avait eu des maîtresses, des dettes et des duels. Il se maria avec une jeune fille dont il était devenu passionnément amoureux; elle avait de la naissance et de la fortune. Les parents s'^aient d'abord opposés à son mariage avec le marquis ; mais l'intervention d'un Père, ancien préfet des études du marquis et qui avait conservé pour le jeune fou.
comme il l'appelait, une affection très-vive, leva toutes les difficultés.
Le marquis de Flaviac fut un assez bon mari.
L'ambition calma ce qui restait d'exubérance de passions en lui. Il fit, comme on le disait alors, grande figure à la cour, et sa femme obtint une place dans la maison de Mesdames, tantes du roi.
Lorsque le mouvement de 1780 se produisit, le marquis en fut un des plus violents adversaires; et il émigra avec sa femme dès la fin de 1790.
La bulle de Clément XIV, qui supprimait la Compagnie de Jésus, semblait avoir porté un coup mortel au parti qui avait constamment travaillé à la faire rappeler en France. Il n'en fut pas ainsi. On espéra dans un nouveau pontificat : Pie VI fut nommé Pape en 1775; on le savait favorable aux Jésuites, et les intrigues recommencèrent. Le jeune marquis de Flaviac fut un des agents les plus actifs du parti qui soutenait à la cour les intérêts des Jésuites. Sa femme, méridionale comme lui, dévote jusqu'au fanatisme, et qui savait très-bien qu'elle devait au Père F..., et son mariage et la position qu'elle occupait à la cour, ne croyait pas qu'il fût jamais possible de trop faire quand il s'agissait des intérêts de l'Ordre.
Le jeune roi Louis XVI avait un certain penchant pour' le rétablissement des Jésuites ; son père les avait protégés. La reine, au contraire, fidèle à
la politique de M. de Choiseul» et se souvenant que sa mère Marie-Thérèse avait donné son assentiment à la suppression de la Compagnie, était à la tête du parti anti-jésuite. Ce fut de sa part une imprudence. Le parti jésuite de la cour, qui avait son centre chez Mesdames, tantes du roi, fut Fantagoniste de Marie-Antoinette, et les premières calomnies débitées contre elle sortirent des salons des filles de Louis XV.
Le marquis de Flaviac était, de tous les affiliés à la Société de Jésus, certainement le plus zélé.
— Comment ! dis-je au Père de Montgazin, estce que vous croyez aux Jésuites laïques?
— Vous doutez de leur existence?
— Oui, et j*ai toujours pensé que la Congrégation et les Jésuites de robe courte étaient un épouvantail dont Topposition se servait, sous la Restauration, pour effrayer les crédules et les niais.
— C*est ce que nous disons, nous autres Jésuites, mon cher enfant, bien que, dans d'autres circonstances, nous ne fassions pas difficulté d'avouer l'existence de la Congrégation. On l'a proclamée, sous la Restauration même, à la Chambre des députés. Aprésent,nous soutenons que c'est unmythe. Mais la Congrégation et les Jésuites de robe courte sont si peu une invention du libéraUsme, qu'au 7 mai 1764, à la séance du Parlement de Besancon, toutes les Chambres assemblées» il fut dit « que
UN JÉSUITE DB HObE COURTE 273
ceux qui font partie de la Congrégation dite de messieurs, — il y en ava.t une autre dite d*ar(tsanSy — ne pourraient prendre part aux délibéra* tions dans une affaire concernant les Jésuites, parce que ces Congrégations étaient immédiatement soumises au Général et aux autres supérieurs de la Société, et que par conséquent la cause des J^uites était celle de la Congrégation de messieurs. »
Déjà en 1772, dans le môme Parlement, on avait interpellé le conseiller Quéroy, qui demandait à ne pas prendre part à la délibération dans une affaire concernant la Compagnie, en lui disant : « Êtes-vous un Jésuite de robe courte? » Vous voyez que le mot est ancien, et que ces libéraux, contre lesquels nous avons tant déblatéré et qui nous le rendaient bien, n'en sont pas les inventeurs.
Les membres de la Congrégation , car je veux adïever de vous éclairer là-dessus, sont liés d'intérêts avec la Société de Jésus. Ils dépendent du Général, et ne doivent avoir pour confesseurs que ceux de la Société, bu bien ceux qui sont désignés par elle. Maïs, outre cette Congrégation mère et une infinité de petites Congrégations particulières qui se rattachent à l'Ordre à différents degrés, il y a les affiliés y et ce sont là surtout ceux qui doivent être désignés sous le nom de Jésuites de robe courte.
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d74 t£ J6S0ITE
Le vieux marquis de Flaviac est un de ceux-là.
Lesaf/iliés s'engagentpar serment àsoutenir l'Ordre et à lui rendre tous les bens offices qui seront enleur pouvoir ; ils font au Général le verni simple d'obéissance. De son côté, l'Ordre s'engage à les protéger, à les aider dans toutes les circonstances où eux et tous ceux qui leur appartienneii^t pourraient en avoir besoin. Les affiliée portent toujours sur eux un scapulaire ; la forme, la couleur, l'étoflfe est la même pour tous.
Le marquis de Flaviac revint en France, avant même la publication du décret qui autorisait les émigrés à rentrer dans leur patrie. 11 fit élever son fils, le jeune comte de Flaviac, par les Pères de la Foi. C'est sous ce nom que se cachaient alors les Jésuites. Quelque temps après la rentrée des Bourbons, le comte de Flaviac entra dans la diplomatie,' et, tout en servant les intérêts de la France, il rendit aux Jésuites d'éminents services. Les Flaviac nous étaient donc et nous sont encore tout dévouéa. C'est une tradition de famille. Le jeune comte, élevé par nos Pères, a été marié par eux à une riche héritière d'une des plus nobles familles du Languedoc, celle des Ssdméron; elle n'est pas moins dévouée à notre Société que celle des Flaviac,
On peut dire que, depuis la fondation de l'Ordre, il y a eu une alliance étroite contractée entre les fils d'Ignace de Loyola et les Flaviac et Les Salméron.
UN JÉSUITB K BOBE COURTE 275
Ces demiars, d'origine espagnole, sont* disent-îls» de la famille d*Alphonse Salméron» l'un des compagnons de saint Ignace.
Depuis le mariage de son fils, le vieux marquis de Flaviac a quitté Paris. Ses biens avaient été vendus payant la Révolution ; il en raeheta la plus grande partie , et à la place où s'élevait autrefois le château féodal, il fit bâtir une élégante bastide entourée de trois côtés de platanes , de tamarins et de vieux mûriers aux formes bizarrement contournées, et puis, au midi, de la Méditerranée.
Le lendemain de l'ouverture de la mission, j'allai chez le marquis. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher Sainte-Maure, que je fus admirablement reçu. Ce ne fut pas parce que les Montgazin avaient eu des alliances au douzième siècle avec les Flaviac, et pourtant, aux yeux du marquis» cela avait bi^i sa valeur; ce ne fut pas parce que j'étais prêtre, et que ce titre me donnait droit aux égards d'un homme aussi profondément religieux que Tétait Ml de Flaviac, ce fut surtout parce que j'étais Jésuite ; et, soit dit en passant, mon cher ami, un curé de paroisse est souvent reçu dans de nobles maisons avec un laisser-aller , un sans-façon qui frise l'impertinence, tandis qu'un religieux, quel qu'il soit, est toujours l'objet de la déférence la plus respectueuse» Il semble que la soutane écourtée du Jésuite, ou les sandales du capucin aient en
soi une vertu qui commande aux fronts les plus altiers de s'incliner.
Après les compliments d'usage sur mon éloquent discours de la veille , le marquis de Flaviae me dit:
— J'espère bien , malgré mes soixante-douze ans , ne pas manquer un des exercices de cette sainte mission. J'ai de bons chevaux, ils me conduisent dans vingt minutes à Marseille; cet exercice répété deux fois par jour me sera, je le crois, trèssalutaire. Ah! mon cher Père, à mon âge, il est temps de songer sérieusement à son salut. A la vérité, je compte sur la promesse que Dieu a faite à l'un des fondateurs de votre Ordre, saint François de Borgia, que, pendant trois cents ans, tous ceux qui auront appartenu à l'Ordre et qui y auront persévéré jusqu'à la fin, seront sûrs de leur salut, et vous savez que j'appartiens à votre sainte Compagnie par Taffiliation.
J interrompis le Père de Montgazin et je lui dis :
— Serait-il vrai que saint François de Borgia ait eu cette révélation?
— Je ne sais pas, me dit en souriant le Père, si François de Borgia a eu une révélation de ce genre, ou si son cerveau, surexcité par le jeûne et par les macérations, a rêvé quelque chose de semblable; je crois que Dieu veut sauver toutes ses créatures^ et ce bail de trois cents ans passé avec la Com*
pagfiiede Jésus me parait, je Tavoue, très- suspect» 11 continua :
— Pendant le temps que je restai à Marseille, je sus que le marquis, confiant sans doute dans la promesse faite au saint Jésuite, se pemiettait quelques retours aux erreurs de sa jeunesse. J'aime à croire que la mission Faura converti»
— Je vous devrai, mes Pères, me dit-il, une visite des plus agréables pour moi, celle de ma belle-fille, la comtesse de Flàviac. Vous savez qu'elle est de la famille de votre glorieux Alphonse Salméron. Aussi les fils aînés desSalméron portent« ils toujours le nom d'Alphonse, et les filles aînées celui d'Alphonsine. Hélas ! c'est encore une noble famille qui s'éteint. Ma belle-fille est la dernière descendante des Salméron, comme mon fils est le dernier descendant de la branche aînée des Flaviac. Il ne reste plus de ce nom qu'un de mes neveux, charmant garçon s'il en ^ut, mais malheureusement un peu entiché de la philosophie moderne. J'aime encore mieux cela que s'il était janséniste. Voltaire, Rousseau, Diderot nous ont fait moins de mal que les Jansénistes.
Voyez-vous, mon cher Père, continua le marquis, je serais le plus heureux des hommes, sans la crainte de voir s'éteindre le nom des Flaviac. Mon neveu est marié depuis dix ans, et il n'a qu'un fils; et ma belle-fille, depuis cinq ans qu'elle est
mariée, n'a pas encore d'ènfents. Deux fois nos espérances ont été déçues. C'est là ua grand chagrin pour moi. Uh si beau nom! reposer tout entier sur la tête d'un enfont de six ans, c'est déplorable!
Je l'avoue, la désolation du vieux marquis me touchait médiocrement. Je lui remis la lettre du Provincial et je me retirai.
. Quand vous prêcherez , mon cher enfant, et vous serez, je crois, une des gloires de notre Compagnie comme orateur, vous vous apercevrez bientôt qu'U s'établit entre le prédicateur, surtout s'il improvise, et son auditoire, des rapports tels que rien ne lui échappe des impressions produites par sa païole. Les improvisateurs trouvent, dans cette rapide étude des dispositions plus ou moins favorables de leur public, l'élan qui leur est nécessaire. Un courant d'idées s'établit entre celui qui parle et ceux qui écoutent ; on donne et Ton reçoit. Le prédicateur comprend jusqu'où il peut aller, le point au contraire où il doit s'arrêter. Quant à moi, un geste, un regard, un mouvement de tête, un sourire, rien ne m'échappait; tout avait sa signification. Moi, le moins clairvoyant de tous les hommes, je devinais alors les plus intimes pensées de ceux qui m'écoutaientf et. j'ai surpris ainsi des secrets qui ne m'ont jamais été révélés que là. Le surlendemain du jour de ma visite au mar-
quis de Flaviac, je devais prêcher le soir. L'église était splendidement éclairée , la foule compacte. Dans le côté réservé aux hommes je reconnus le marquis de Flaviac.
Au premier rang des chaises placées derrière le chœur de cantiques, et presque en face de la chaire, j'aperçus une femme que je n'avais certes pas vue aux exercices précédents. L'élégance, la richesse de sa parure la rendaient trop remarquable pour qu'il lui fût possible de passer inaperçue. La pensée me vint que ce devait être la belle-fille du marquis de Flaviac. Que m'importait cela? Rien sans doute : c'était un sentiment de pure curiosité que j'éprouvais; il ne pouvait y avoir rien de plus, et je ne m'expliquais pas pourquoi je me sentais troublé. Je voulus réagir contre moi-même : je cherchai des torts à cette inconnue, quelle qu'elle fût; je trouvai qu'il était ridicule d'étaler dans, une église un tel luxe de velours, de plumes et de dentelles; et je me promis de donner, à l'occasion, une bonne leçon à ces femmes du monde qui ne viennent dans le temple du Seigneur que pour attirer les regards par un luxe extravagant. Je ne m'étais jamais senti de telles dispositions au rigorisme, et tout cela à propos de cette femme dont je n'avais pas encore vu les traits.
Le cantique d'invocation au Saint-Esprit était terminé. Quelques notes jetées çà et là avaient dominé parfois la voix des chanteuses^ notes fraîches, pures et sans le moindre, accent marseillais. C'était bien l'étrangère qui avait mêlé sa voix à celle des jeunes Provençales. Mais cette étrangère était-elle la comtesse de Flaviac, Alphonsine de Salméron? Pourquoi désirais-je savoir cela?
Les Marseillais ne possèdent pas le sens musical comme les Toulousains. Leur accei^ est plus énergique qu'harmonieux. Notre chowir de cantiques laissait beaucoup à désirer pour des oreilles délicates, et je n'étais pas le seul sur lequel la belle voix, qui semblait ne s'être fait entendre que pour se faire désirer, eût produit un effet électrique.
Quand l'étrangère se fut assise pour entendre le
prédicateur, elle se trouva en face de moi, et je ne pus m*empêcher de jeter sur elle un regard de eu* riosité [uresque anxieuse. Si, avant que je 1 eusse vue, on m'eût demandé : Cette femme est-elle belle? je crois que j'aurais répondu affirmativement. Et je fus très-surpris de ne la trouver pas même jolie. Ce n'était pas là cette pureté de lignes, cette beauté placide et chaste que j'avais si souvent admirée dans les chefs-d'œuvre de l'art antique, ni l'éclat, ni la fraîcheur de coloris , ni le sensualisme des figures de femmes peintes par Raphaël et par Rubens; encore moins y trouvais-je la candeur, la naïveté de celles du Giotto et de Fra Angelico. Elle ne ressemblait en rien aux différents types que je m'étais fait, de la beauté de la femme. Elle était petite et mince, les traits de son visage étaient irréguliers, les contours en étaient amaigris; elle était pâle; son teint, mat et légèrement brun, rappelait son origine espagnole. Non, elle n'était pas belle. Mais elle avait je ne sais quoi d'étrange qui surprenait au premier regard qu'on jetait sur elle, et qui attirait ensuite. Il semblait qu'il y eût là un inconnu. Ses yeuij noirs, entourés d'un cercle bistré, avaient un éclat extraordinaire. Il y avait dans son regard je ne sais quoi de profond et de passionné, quelque chose d'indéfinissable.
J'avais eu occasion de rencontrer deux ou trois fois des £munes dont l'admirable beauté rappelait
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les chefs-d'œuvre de la peinture et de la statuaire. Je les avais admirées en artiste, et j'avais même ressenti quelque surprise de n'avoir pas, en cela, éprouvé le plus léger trouble des sens. Gomment me serais-je défié de moi-même en regardant avec une certaine curiosité cette petite femme brune et maigre, que j'avais d'abord presque trouvée laide? Pourquoi sentais-je son regard fixé sur moi, même quand le mien se portait du côté opposé où elle était? Par quelle fascination mes yeux revenaient-ils chercher les siens? Pourquoi ce trouble étrange ?
Nos cérémonies avaient toujours lieu Ip soir, et bien que l'église fût très-éclairée , la lueur des lampes et des cierges ne se projetait paa également partout. Le visage de cette jeune femme, sur lequel mon attention se portait malgré moi, m'appa* raissait baigné de lumières, et son regard ardent cherchait mon regard. Quelquefois un léger mouvement de tête faisait rentrer ses traits dans l'ombre; mais ses yeux, ses yeux dont je n'ai jamais vu, dont on ne verra jamais les semblables, brillaient dans cette ombre. Je voulais éviter ces yeux fascinateurs, je ne le pouvais pas. Cependant vous n'auriez pas cru, en m'entendant prêcher, que j'étais en proie à une véritable hallucination. Il y avait en moi un dualisme très-marqué, et dont je me rendais compte, tout en le subissant : d'un côté, l'ora-
leur maître de son sujet, et de l'autre, Thomme suivant, dans une des cases de son cerveau, lesdifférentesphases d'un rêve fatigant, sans pouvoir s'éveiller. Je prêchais ce jour-là sur les peines éternelles de l'enfer. J'étais alors saturé de toutes les idées du moyen âge , je les avais adoptées ; et c'était en raison d'une sincère conviction que je me complaisais dans les tableaux terribles des tortures imposées, pendant toute l'éternité, par le Dieu infiniment miséricordieux, à des créatures pécheresses, parce que toute créature est faible. Je voyais frémir tout mon auditoire, au récit de ces supplices inouïs, que je me déclarais pourtant impuissant à rendre. Elle, l'étrangère, ne frémissait pas. Elle ne perdait pas une seule dé mes paroles, j'en étais bien sûr ; mais je les voyais glisser sur cette âme sans la pénétrer. Ces tortures des damnés, que je n'avais jamais encore représentées sous des couleurs si effrayantes , sur lesquelles j'avais concentré les sombres imaginations du Dante et les rêveries monstrueuses des théologiens de toutes les religions, ne me paraissaient pas devoir ébranler une seule des fibres nerveuses de cette femme. Il y eut un moment où elle devint, pour moi, tout mon audittire, où je ne prêchai plus que pour elle. Je voulais la dompter, lui arracher un signe d'effroi de ces rigueurs éternellement vengeresses. Je voulais l'attendrir au récit des douloureuses angoisses
d*une âme séparée par le péché de tout ce qu'elle a aimé sur la terre, qui voit son époux et ses enfants dans le sein d'Abraham, qui tend ses bras vers eux et se tord dans l'agonie d'un incommensurable désespoir, à la pensée de ne pouvoir jamais, jamais, se réunir à eux. Elle ne frémissait pas ; elle ne pleurait pas. J'avais pourtant un succès de larmes et de sanglots, comme jamais prédicateur n'en a obtenu. L'imagination brûlante des Provençales se complaisait dans ces lamentables amplifications ; plus que toutes les autres femmes, elles sont avides d'émotions. Mais elle, que je voyais là devant moi, elle n'était donc pas femme! Je ne pouvais m'expliquer cette insensibilité quand il s'agissait d'un des dogmes les plus terribles de la religion chrétienne.
Je descendis de chaire. Il y eut, à la fin de ma péroraison, un murmure d'applaudissements que la majesté du saint lieu put seule contenir. Je crois qu'en effet je n'avais jamais si bien prêché. Aujourd'hui je trouve mon discours absurde; mais enfin, le genre admis une fois, j'avais dominé mon auditoire, elle exceptée.Ce jour-là J'avais désiré un seul succès et je ne l'avais pas obtenu. Qui sait? me disais-je, peut-être me trouve-^t-elle médiocre^ ou 5u moins fort au-dessous de ma réputation?
Après avoT pris un moment de repos , bien qu'encore inondé de sueur, je rentrai dans l'église
et je me plaçai dans une stalle du chœur, d'où je pouvais voir ce qui se passait dans la nef.
On donna, selon Fusage, la bénédiction, et Ton chanta un cantique. Ce cantique rappelait le sujet qui venait d'être traité : l'enfer. Tout le monde restait à sa place. Cette voix merveilleuse qui n'avait vibré qu'un instant, on espérait l'entendre encore. Ce fut en vain. Le cantique est très long et, soit dit en passant, trè»-stupide. Après les premières strophes, la foule, trompée dans son attente, s'écoula lentement, et il ne resta bientôt plus dans l'église que les chanteuses et quelques dévotes bien déterminées à rester jusqu'à la fermeture des portes. Elle était toujours là, à genoux, immobile, la tête dans ses deux mains. On commençait, le dernier verset du cantique. Alors relevant sa tête, elle mêla sa voix à celle des chanteuses, ou plutôt elle chanta seule, car toutes s'arrêtèrent pour mieux l'écouter, avec une passion, un accent de douleur impossible à rendre. Les mots : Hélas ! hélas ! surtout furent accentués avec une telle énergie de désespoir lugubre, que tous ceux qui étaient encore là frémirent. Cette voix, n'était-ce pas celle d'une de ces âmes que j'avais évoquées dans ma péroraison, et qui venait, comme je l'en avais conjurée, donner aux pécheurs un dernier avertissement?
Je n'étais pas loin de le croire moi-même.
286 L£ JÉSOITff
En sortant de Féglise, je me dirigeai du oôté du port. La frmde brise de la mer passait sur mon iront brûlant. Le calme revenait dans mon âme, et à mesure que la réaction se faisait, je ne craaprenaiâ plus comment j'avais pu me laisser impressionner ainsi. Ce fut pour moi Toccasion de profondes réflexions philosophiques sur ce pauvre cœur humain , sur cette intelligence dont nous sommes si fiers. Je jetai la sonde de Tanalyse dans ces abîmes plus profonds quecette mer mugissant à mes pieds,et je rentrai chez moi^ sans avoir trouvé le premier mot de ces mystères. Mais la bonne nature m'envoya un sonameil réparateur et, avec lui, l'oubli*
Le lendemain, j'avais une de ces migraines que vous me connaissez, et je fus deux jours sans paraître aux exercices de la mission*
Je logeais à Tévêché, et j'avais un salon où je recevais les visites beaucoup trop nwnbreuses qui m 'arrivaient. Je confessais les hommes dans ma chambre*
Mon indisposition avait été la nouvelle du monde dévot de Marseille. On déposa chez moi plusieurs cartes; je lus sur une d'elles le nom du marquis de Flaviac, sur une autre celui de la comtesse A. de Flaviac.
Elle était donc bien à Marseille, et c'était bien elle que j avais vue à l'église.
LA COMTSS^ DE FLAVUC S87
Ces deux jours de réclusion m'avaient été utiles ; J'étais sur que l'étrange impresi^on que j'av;.is
reçue ne se renouvellerait pas» du moins avec la même intensité. J'allai à la cathédrale; je montai* en chaire; mais je n'aperçus pas la seule personne que mes yeux cherehai^it malgré moi. Sa voix né se mêla pas à celle de nos choristes. Je me sentis plus à Taise en ne la voyant pas dans l'église. Peut-être y avait-il un regret mêlé à cette satisfaction !
Le lendemain, j'avais chez n^oi différentes personnes de Marseille. On annonça le marquis de Flaviac et la comtesse de Flaviac.
C'était bien elle que j'avais vue! C'était bien ce beau regard, ces yeux si doux et si ardents et dont l'expression n'était jamais la même. Non, cette femme n'était pas belle; mais je comprenais qu'il y a une fascination plus puissante que celle de la beauté : c'est celle dont on subit l'empire sans pouvoir se l'expliquer, celle qui tient à la physionomie, au regard, au sourire, au timbre de la voix.
Madame de Flaviac avait tout l'usage et tout l'aplomb d'une femme du monde, et, pendant le petit nombre d'instants que dura sa visite, je rea)nnus qu'elle avait vraiment un esprit supérieur, beaucoup de naturel, de la vivacité et de la gaieté dans le caractère»
En partant, elle me remit une lettre du Provin-
38B u Jimm
clal de Dotre maÛHm de Paris et une autre du Père Mau^in* L'heure otije devais prêchar était venue; tout la monde se retira»
Resté seul, j'ouvris les lettres; mais il y en avait une troisième placée entre les deux autres. L'adresse de ceUe-Kîi était d'une petite écriture ^e, serrée, tégulière, d'une écriture de femme.
J'ouvris cette lettre; elle ne contenait que six lignes :
« Mon Père, j'ai besoin de conseils, et je ne puis en demander qu'à vous. Seul, vous m'inspirez une confiance absolue, sans réserve. Vous seul pouvez lire dans cette âme que personne ne saurait, comprendre. Je passe souriante au milieu du monde; il ne voit que les apparences, la position brillante que j'occupe. Il me proclame heureuse entre les plus heureuses, et moi je soufire, je souffre à en mourir! Mon Père, laiî^ez-moi venir à vous. Seul, vous pouvez me sauver. . .
« Alphonsine. »
Ce billet m'impressionna péniblement. Je le jetai presque avec colère sur ma taWe. Voilà encore, me dîs-je, une de ces histoires de femme du monde^ comme j'en ai tant entendu depuis trois ans que je suis dans le ministère, qu'elle veut me raconter. Elles sont toutes comme cela! Dieu a
donné à celle-ci la naissance, la fortune, Tamour de son mari, l'estime de sa famille, la beauté, oui, la beauté, car, si elle n'a pas la beauté de convention, elle en a une qui n'appartient qu'à elle, et qui est mille fois préférable à celle que les peintres mettent sur leurs toiles, et que les statuaires donnent au marbre ; et c^tte femme se croit malheureuse ! elle a sans doute au cœur une passion adultère.
Cette pensée me fit frémir. La jalousie venait de me mordre au cœur. Je ne voulus pas me l'avouer, et je me dis que c'était l'indignation qui me faisait monter le sang à la tète.
Je répondis immédiatement :
« Madame,
« Je suis à mon confessionnal de sept heures du matin à dix heures, et, dans l'après-midi, de deux heures à quatre heures. Vous m'y trouverez, toujours prêt à vous donner les conseils que vous réclamez.
« Agréez, etc.
a De Montgazin. »
Je me rendis à l'église, sans songer à ouvrir les lettres du Père Provincial et du Père Mauguin. En montant en chaire, je parcourus la nef du regard; madame de Flaviac n'y était pas.
En rentrant chez moi, je vis sur ma table les
lettres oubliées et je les ouvris. Dans celle du Provincial, je trouvai la recommandation expresse d'avoir les plus grands égards pour la comtesse de Flaviac.
« Sa famille, je ne devais pas l'ignorer, était toute dévouée à notre Ordre, et la comtesse par elle-même était digne du plus vif intérêt. Depuis cinq ans qu'elle était dans le monde, elle avait conservé une réputation intacte. A la vérité, elle laissait un peu à désirer sous le rapport des sentiments religieux. Sans doute elle avait la foi ; elle accomplissait régulièrement ses devoirs de catholique; elle allait même au delà, mais elle manquait de piété. Elle avait besoin d'être dirigée au point de vue de la vie intérieure, dont elle n'avait pas la moindre idée. Elle n'avait pas encore eu de directeur. Son confesseur était un ancien vicaire, resté à Paris pendant la Révolution. Il avait montré un grand zèle et beaucoup de courage ; il avait cent fois exposé sa vie pour donner les derniers sacrements aux mourants. Ceci est très-beau sans doute; mais il faut bien avouer que cela ne suffit pas pour diriger les âmes dans la voie de la perfection. Celuici, comme les neuf dixièmes des prêtres séculiers, n'y entend absolument rien. Ces bons curés auraient besoin de méditer et de faire et refaire les exercices spirituels de nc^re Père saint Ignace. C'est à quoi ils ne pensent pas; les travaux du
ministère les absorbent, et ils n'ont pas le temps de devenir des hommes d*oraison. Ils conduisent leurs ouailles au ciel tant bien que mal par les voies communes. Cela peut encore suffire pour des pér nitentes appartenant aux classes laborieuses de la société. Cela ne suffit pas pour celles qui se trouvent, soit par la naissance, soit par la fortune, aux sommités de TécheUe sociale : elles sont plus exposées que les autres. La comtesse de Flaviac a dans le monde une réputation de jolie femme, elle est à la mode : son esprit vif, brillant, mais un peu caustique, lui fait des admirateurs et des ennemis. Son mari, attaché à une ambassade, est souvent séparé d'elle. La position peut donc avoir ses moments difficiles. Je l'ai pressenti, quand elle est venue m'annoncer qu'au lieu d'aller rejoindre son mari à B*, . , elle voulait aller à Marseille suivre les exercices de la mission. Elle était sûre en cela de faire le bonheur de son beau-père; et, par la même occasion, ajouta-t-eUe en riant, je pourrais bien me convertir.
« — Ne traitez pas si légèrement une chose sérieuse, lui ai-je dit, et croyez-moi, puisque vous n'aurez pas là votre confesseur ordinaire, le digne curé de Saint-Merri, adressez-vous à un des Pères de la mission, et faites une bonne confession générale.
ce — Et à quel Père me conseillez-vous de m'adresser? me répondit la comtesse.
a Cher Père de Montgazin, ce n'est pas vous que je désignai; ce fut le Père Quéroy, un des religieux, vous le savez, des plus intérieurs de notre Compagnie.
« — Oh! pour celui-là, je n'en veux pas! dit la comtesse. Il est affreux ce bon Père, et puis je l'ai entendu prêcher ; il n'est pas du tout éloquent, et je vous préviens que, pour faire de moi une sainte, il faudra beaucoup,, mais beaucoup d'éloquence. Pourquoi ne me conseillez-vous pas de m'adresser au Père de Montgazin? On dit que sa parole a tant de puissance qu'il n'y a pas de Madeleine qu'elle ne puisse envoyer pleurer ses péchés dans le désert de la Sainte-Baume?
« Je ne suis pas une Madeleine, continua-t-elle ; je ne veux pas être envoyée au désert. Mais j'ai entendu une fois à Paris le Père de Montgazin. Malheureusement j'arrivai trop tard; je me plaçai mal, je voyais à peine, et beaucoup de paroles étaient perdues pour moi. Mais quelle voix harmonieuse! Quel accent entraînant! Je comprends qu'on ne résiste pas à cela, et, s'il est au confessionnal ce qu'il est dans la chaire, je crois que je pourrais devenir, sinon une sainte, je ne pense pas encore à cela , au moins une chrétienne fervente. »
« Dieu se sert de tous les moyens. Je ne contrariai pas l'attrait qui entraînait vers vous ma-
dame 4e Flaviac, bien que j'eusse préféré pour elle le Père Quéroy.
<c — Eh bien ! soit, lui dis-je, prenez pour directeur le Père de Montgazin.
« — Mais voudra-t-il causer avec moi, avant de m'entendre en confession?
« — Cela se peut ; on cause au confessionnal.
« — Allons donc ! causer à genoux, entre ces affreuses planches où l'on étouffe; cela n'est pas possible ! Cet aspect seul éteint l'imagination.
« — Il n'y a peut-être pas grand mal à cela. Mais voyez comme Dieu aplanit même les plus légers obstacles devant les âmes qu'il veut tout à lui. Ici vous ne pourriez voir le Père de Montgazin qu'au parloir commun à tous les religieux, et, l'heure des visites étant pour tous la même, ce parloir est souvent encombré. A Marseille, le Père a un appartement où il reçoit ses visites, et la convenance seule règle les heures où il doit recevoir ; il lui sera facile de vous accorder quelques instants pour commencer l'œuvre de la conversion d'une chrétienne qui jusque-là n'a pas essayé d'atteindre la perfection à laquelle elle est appelée.
« — Mais on dit qu'il est très-difficile à aborder, le Père de Montgazin ; on lui prête même un propos peu aimable.
« — Quel propos?
^4 LE JÉsorrs
« — Je n'aime pas à perdre mon temps avec les femmes.
. « — Le fait est qu'il est trèsK)ccupé. Mais soyez sûre qu'à Marseille il vous recevra; je vous donnerai une lettre pour luL
« — Merci ; avec ce passe-port je puis tout espérer. »
« Voilà, cher Père, ce que vous deviez savoir. J'ai dû vous reproduire ce long entretien, pour que vous soyez bien au courant de tout. Rendez la comtesse solidement pieuse. Jetez-la dans les pratiques de la dévotion. Qu'elle prenne le scapulaire! Qu'elle soit de quelques-unes de nos Congrégations ! cela est essentiel. Je sais que vous n'attachez pas assez de prix à ces petits moyens.
Apprenez-le, c'est par là que l'on retient les femmes. Celle-ci a l'âme généreuse; elle aime rOrdre. Elle n'a pas d'enfants; peut-être n'en aura-t-elle jamais. Elle a une grande fortune; qu'elle sache en faire un noble et saint usage! En présence du bien qu'on a à réaliser, les ressources sont insuffisantes. Arrachons à la mondanité quelque peu de cet or qu'on prodigue follement pour elle, et que les riches apprennent par nous qu'ils ne sont que les dispensateurs de ces trésors qm leur sont confiés.
« J'espère que vous vous pénétrerez du sens de ma lettre, et que vous agirez en conséquence. »
Telle était la teneur de cette longue épttre.Sans le vouloir, je me trouvais en contravention avec les ordres qui m'étaient donnés sous forme de conseils. Je ne m'en repentais pas; je croyais avoir agi selon toutes les règles de la prudence.
Pendant deux jours j'attendis en vain la comtesse à mon confessionnal. Peut-être, sachant à peu près ce que le Provincial m'avait écrit, étaitelle blessée de la manière dont j'avais répoadu à sa missive.
Je me décidai à écrire au Provincial, à lui raconter tout ce qui s'était passé et à prendre ses ordres. Vous en ferez l'expérience, mon cher enfant; du moment que la Société attache un intérêt personnel à une affaire, cebiLqui en çst chargé doit renoncer à toute initiative. Il faut qu'il suive le mouvement qui lui est imprimé.
C'était Y obéissance aveugle qui m'était prescrite ; elle ne me permettait pas de commenter ces ordres, d'examiner s'ils étaient ou non contraires aux lois de la prudence et même de la délicatesse, du moins quant à l'allusion faite à la fortune des Flaviac. Le sens de la lettre était clair; je devais m'en pénétrer, mais non le modifier, et ce flair de la future succession des Flaviac, je ne me permis pas alors de l'analyser.
Quand je voulais me soustraire aux nombreuses visites qui m' arrivaient, je donnais au portier de
Lj
révêché Tordre de ne recevoir personne; mais comme, d'après mes instructions, je devais les plus grands égards au marquis de Flaviac et à quelques notables de Marseille, le portier avait une liste de leurs noms, et ceux-là avaient le droit d'être importuns.
J'allais écrire au Provincial, lui raconter ce qui s'était passé, lorsque ma porte s'ouvrit.
On annonça la comtesse de Flaviac.
Le portier, interprétant les ordres qu'il avait reçus, avait décidé que, le nom de Flaviac étant sur la liste, toute personne qui le portait avait le droit de trpubler les moments de solitude que je me réservais.
vu
Bien que je ne sois pas précisément timide, je me sentis gauche et déconcerté, en voyant entrer chez moi madame de Flaviac. On peut rire, si l'on veiit, de la croyance aux pressentiments, j'en ai ri moimême, j'en rirai peut-être encore; mais il est certain qu'il me sembla voir entrer chez moi l'être qui devait s'emparer de toute ma destinée. Serait-ce mon bon ou mon mauvais génie ? Je ne le savais pas encore. L'impression que j'éprouvais était à la fois doiice et amère ; je souffrais, et je me sentais heureux de souffrir.
Dans la visite que madame de Flaviac m'avait faite avec son beau-père, j'avais trouvé, tout en rendant justice à la parfaite distinction de sa personne et de ses manières, et à son tact exquis des convenances, plus de hardiesse que je n'aurais voulu en
voir dans une femme aussi jeune. Son ton était quelquefois sec et tranchant ; et, dans les expressions si multiples de son regard, j'en surpris une froidement railleuse qui me déplut. Ce n'était pourtant pas moi qu'elle regardait alors.
Mais, ce jour-là, madame deFlaviac n'était plus la femme que j'avais vue à l'église et dans mon salon. Sa mise était d'une simplicité extrême. Un voile noir placé sur son chapeau couvrait à demi ses traits. Son attitude était timide, presque humble; et sa voix, cette voix à la fois si douce et si sonore, tremblait quand elle me dit :
— Mon Père, me pardonnerez-vous de ne m'être pas rendue au lieu que vous m'avez indiqué, et d'être venue ici où, peut-être, je suis importune ?
Et comme j'hésitais à répondre, elle ajouta, en joignant ses deux mains, d'une forme si délicate et si parfaite, et en levant vers moi ses yeux, dans lesquels je crus voir briller une larme :
— Vous ne me le pardonnez pas !
Je n'eus pas besoin de me souvenir que la lettre de mon supérieur m'ordonnait la plus grande déférence pour madame de Flaviac, que cette entrevue m'était en quelque sorte imposée par lui.
Cette femme si doucement suppliante, c'était' sa volonté que je subissais.
— Je n'ai rien à vous pardonner, lui dis-je. Vous avez préféré venir ici causer avec moi ; vous avez
bien fait d'y venir. Ne croyez pas que j'aie eu la pensée de vous forcer à une confessi(Hi* Je déteste la contrainte, sous quelque forme qu'elle se déguise. Dieu attend : pourquoi ses ministres n'attendraient^ils pas le temps et l'heure? Vous avez des peines, vous voulez des conseils : parlez avec confiance , je suis prêt à vous écouter.
La comtesse s'assit dans le fauteuil que je lui •présentais. Elle mit ses deux mains sur son front et resté quelques instants immobile et muette; puis, laissant lentement retomber ses mains, elle m'apparut, le visage inondé de larmes et les yeux levés vers le ciel. Il y avait là un désespoir si navrant, que je me sentis ému jusqu'au fond de l'âme. Dans ce moment, elle était plus que belle.
Je ne sais ce que je pus lui dire. Sans doute mon émotion ne lui échappa pas.
— Oui, vous êtes bon, me dit-elle. Vous avez toutes les grandeurs, celle du cœur, celle de l'intdligence. Je le savais bien, quand je suis venue ,de Paris ici. Oh! pourquoi y suis-je venue?... Et comment vous dire?... Vous ne me comprendrez pas. Oh ! malheureuse ! malheureuse !
— Hélas ! madame, lui dis-je, bien que le religieux ne vive pas dans le monde, il en connaît tous les dangers. Depuis six ans que suis dans le ministère, j'ai sondé de bien terribles abîmes, j'ai vu saigner de douloureuses blessures, j'ai vu cou-
1er des larmes, amères comme les vôtres. Le prêtre sait, madame, ce que le cœur humain peut renfermer de misères, et il sait compatir à toutes.
Et ma voix était triste, car, je n'en doutais plus, cette femme avait une faute à se reprocher.
Mais les larmes de madame de Flaviac cessèrent de couler, ses yeux devinrent étincelants ; un sourire amer découvrit ses dents blanches, petites et un peu aiguës, et elle me dit :
— Croyez-vous donc, mon Père, que je sois ici pour vous confier quelque amour vulgaire? pour vous raconter comment je me suis laissé vaincre par quelque séducteur émérite, qui voulait mettre la fière, la dédaigneuse comtesse de Flaviac sur la liste de ses conquêtes, ou comment, tourmentée par le besoin d'aimer, ne pouvant réchauffer mon cœur à l'atmosphère un peu tiède, il est vrai, du toit conjugal, je me suis mise à la remorque de quelque jouvenceau, au teint pâle et à l'air lugubre, qui m'aura débité des tirades romantiques? Non, mon Père, non ; je ne suis pas une femme ordinaire. ^ Toutes ces amours qui m'ont été offertes m'ont toujours paru si misérables, si factices, que vraiment il ne m'a pas fallu beaucoup de vertu pour les rejeter loin de moi. J'ai eu mes coquetteries de femme, je l'avoue, je me suis laissé aimer; mais, quand je me suis donné la peine de sonder le cœur de ces hommes qui me parlaient, en termes
si brûlants, de leur éternel amour, je n'y ai rien trouvé de réel ! Comédie! comédie! Rien de plus. Est-ce qu'il y a de l'amour dans le monde où je vis?
Et puis, s'interrompant brusquement, changeant d'attitude et de ton, elle s'écria, avec un mouvement de grâce juvénile, impossible à décrire :
— Oh ! je le vois, vous êtes satisfait de ce que je puis vous regarder en face, sans rougir de honte. ^
Je ne sais comment cela se fit, sa petite main se posa sur la mienne, et, au lieu de la repousser, je la pressai par une vive et involontaire étreinte.
J'étais plus que satisfait, j'étais heureux, bien heureux de la savoir pure.
Elle pâlit, et retomba sur son fauteuil avec accablement.
Par convenance autant que par devoir, je m'étais toujours gardé de toute espèce de familiarité avec une femme ; je fus effrayé de la liberté que j'avais prise avec la comtesse. Je venais d'en comprendre le danger.
— Eh bien! lui dis-je, puisque Dieu vous a fait la grâce de passer au milieu des séductions du monde, sans froisser vos ailes d'ange, pourquoi souffrez-vous? Dieu vous a comblé de ses dons: vous êtes belle...
— Vous me trouvez belle? s'exclama-t-elle en me regardant fixement.
Jamais je n'avais été plus embarrassé. Comment un compliment si banal était-il venu sur mes lèvres ? J'étais humilié de ma sottise ; il me semblait que cette étrange femme, tantôt éplorée, tantôt souriante, devait se moquer de moi.
Mais elle me dit très-simplement, et sans la moindre intention railleuse :
— Continuez , je vous prie, mon révérend Père.
— Oui, madame, repris-je avec le plus de calme qu'il me fut possible, oui. Dieu a tout fait pour vous. Votre mari vous aime..,
— Vous croyez ? interrompit-elle en faisant une petite mou dédaigneuse,
— Vous le savez bien ?
— Je sais le contraire.
— Le contraire?
— Oui. Mon mari est un ambitieux, et les ambitieux ne connaissent pas l'amour.
— Peut-être vous trompez-vous. D'ailleurs, l'amour n'est pas tout ; dans la vie conjugale, l'estime, l'amitié...
— mon Père, je vous en supplie, ne tombons pas dans les lieux communs ! Je vous en supplie, ne me redites pas ce que tous les hommes d'église répètent à celles qui vont les consulter ! J'aimerais
autant voir un médecin ordonner à un mourant une infusion de fleurs d'oranger ou de camomille. Ah! je le savais bien, ajouta-t-elle avec un geste d'impatience, que vous ne me comprendriez pas!
Et elle reprit sa pose de femme désespérée.
La comtesse était là, devant moi, comme une énigme dont je ne pouvais trouver le mot.
— Je vois, lui dis-je avec tristesse, que je suis aujourd'hui d'une maladresse extrême. Je ne fais qu'irriter votre mal, au lieu de le guérir.
— Non, non, c'est moi qui suis injuste, me ditelle avec une douceur enchanteresse. Parlez, oh ! parlez-moi !
— Permettez-moi donc une question. L'ennui ne serait-il pas votre mal ? Entrée très-jeune dans le monde, n'avez-vous pas été d'abord éblouie, enivrée ? Et puis, avec votre esprit si supérieur, votre âme élevée, comprenant le vide et la vanité de tout cela, n'avez- vous pas dit avec le sage : « J'ai réputé le rire une erreur, et j'ai dit à la joie : Pourquoi me trompes-tu ? »
En arriver à dire cela, madame, c'est avoir fait un grand pas vers la vie sérieuse d'une femme chrétienne; mais on ne le fait que le jour où toutes les illusions tombent, et ce jour est un jour de douleur, non à dire : « Je souffre à mourir ! » il faut laisser là ces exagérations, elles ne con-
viennent pas à une femme telle que vous, mais parce qu'à ces enivrements des premières années de la jeunesse, succède un ennui profond.
La comtesse m'avait écouté avec une attention très-soutenue, le coude appuyé sur une petite table qui se trouvait auprès d'elle, et la tête inclinée dans sa main.
Aux derniers mots que je prononçai, elle fit entendre un petit éclat de rire sec et métallique, et elle me dit :
— Ainsi vous supposez que le mal dont souffre à mourir une femme telle que moi, — ce sont vos expressions que je répète, mon révérend Père, — est tout simplement l'ennui?
Ce ton dégagé, si différent dé celui qu'elle avait pris en entrant chez moi, me causa une vive irritation ; je voulus me mettre à son nouveau diapason et je lui répondis :
— Oui, madame, l'ennui, et pas autre chose.
L'ennui, c'est la grande maladie des femmes de votre classe et de votre position de fortune. Vous vous mourez, — pour me servir de vos expressions, — non d'une douleur réelle, noble, digne d'intérêt, mais de satiété. Et puisque vous aimez les comparaisons médicales, je vous dirai franchement que votre mal est des plus vulgaires : il ne peut inspirer quelque pitié qu'à ceux dont le devoir est de soulager toutes les souffrances; c'est
une indigestion de toutes cei joies, de tous ces plaisirs dont vous vous êtes rassasiée avec la fougue de votre ardent caractère.
Pendant que je loi parlais si durement, la comfesse me regardait avec de grands yeux étonnés. Elle- ne m'interrompit pas. Mais quand j'eus achevé de parler, elle éclata en sanglots, se jeta à mes pieds, sans qu'il me fût possible de prévoir son^ mouvement et de Tempécher, et saisissant mes deux mains, elle me dit avec un accent de douleur passionnée :
— Mon Père, mon Père, pourquoi suis-je venue ici?...
Et pourquoi, au moment où je comprenais que j'allais, malgré moi, vous livrer mon âme tout entière, ai-je voulu prendre ce masque d'insouciance et de légèreté qui peut abuser cette société frivole, dans laquelle j'ai le malheur de vivre, niais qui me rend* méprisable à vos yeux?
— Ma pauvre enfant, lui dis-je en la forçant de se relever, je ne vous comprends pas.
— Hé! me comprends-je moi-même?
-— N*êles-vous pas venue ici pour réclamer des conseils?
— Oui.
— Maïs û vous ne me laissez pas lire dans votre âme, quels conseils puisse vous donner?
— Vous avez raison, je suis une insensée.
T. I io
Et aes saoglots redoublèrent.
— Si vous aviez de pénibles aveux à- me faire^ ce n'est pas ici que je devrais les entendre. Mais, vous me Tavex dit, votre vie est eximipte de tac}^.
— £t je vous le dis encore; mais, je le vois, 3 faut parler. J'ai désiré ce jour avec arésur. Il me semblait que j'éprouverais un bonheur immense à vous ouvrir mon àme tout tù\ière, c'est au con-traire une horrible souffrance! N'importe, j'irai jusqu'au bout.
Et, oppressée, palpitante, d'une voix s«)cadée par l'émotion; elle me dit ;
— J'aime, comme je puis aimer, avec frénésie» et celui que j'aime ne m'aime pas ! il ne m'aimera peut-^tre jamais!...
— Pauvre enfant! lui dis-je avec l'accent d'une profonde douleur.
Je souffrais cruell^nent^
— Vous me plaignez?
— Oui, je vous plains! Car je vois cette auréole de chasteté qui vous a couronnée jusqu'à présent prête à disparaître de votre front.
— Non, non, vous vous trompez! Je l'aime comme on doit aimer les anges; car il est un ange sur la terre, et le plus beau des anges. Je ne désire de lui qu'un mot , qu'un regard de pitié ! Je ne l'aime pas d'un amour vulgaire, sachez-le bien, mais d'un amour énergique et fort, capable de
"ÇA ofcns 90T
ê^mtoêk^ hii^nièsie/de ft'ensevelir dans le eœur ie plus paseiooné qni tdi jamais, pour ne pkis en sortir. Maïs auparavant je veux entendre encore ce mot que vous m'arez dit tout a l'heure d'une Toix si douée, si pénétrante : « Je vous plains. » De grâce, répétez encore ce mot!
-^ Ohl ciel! madame, que dttes-yaus?
— Moi ! dit-elle, je n'ai ri^ dit^ je ne Tai pas nommé.
Et son regard plein d'eflroi interrogeait le mien*
— Dites! est-ce que je l'aurais ncHoiimé?
— Non, vous ne l'avez pas nommé, liû dis-je. # Peut-être, pensai-je, ai-je mal interprété ses
paroles.
«-- Croyez-moi, madame, eontînuai-je, cessons un entretien pénible pour tous les deux. Ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser.
• — Et à qui donc? Pourquoi, ajurès avoir accepté ma confiance, me repoussez-vous?
*- Voulez-vous Ruérir de votre fatale passion?
— Que faudrait-ï faire pour cela?
— Celui que votts aimez vitnd dans lé môme ttionde que vous?
— 11 n'a pas trouvé le monde digne de Itii : il l'a abandonné.
' r— Eh bien ! ne dierchez jamais à le voir ; et puis.*.
Elle ne me laissa pas achever.
808 Lfi JÉSUITE
-^ Ne jamais le vûiri s'écria*t<^Ue en se tordant ies mains avec désespoir, mais je ne suis venue à Marseille que pour le voir, pour Tentendre, pour tomber à ses pieds, pour lui dire : Je t'aime !«*.
Et la comtesse était retombée à mes genoux, et ses mains pressaient encore les miennes. D'une voix étouffée, mourante, elle me répétait : Je t'aime, je t'aime! Son étrange et fatale beauté me fascinait* Je sentais les passions, si longtemps et si péniblement comprimées, se révolter en mm. Mon sang bouillonnait. et affluait avec violence à mon cœur et à mon cerveau» Le vertige s'empara de moi.
Sans y penser, sans l'avoir voulu, j'avais relevé la comtesse, je la tenais dans mes bras. Son petit corps, si délicat et si souple, je le serrais à le briser. Elle jeta presque un cri de douleur ; mes bras se détachèrent, mais alors ce fut elle qui m'enlaça, et saisissant ma tète dans ses deux mains, elle l'attira vers elle et ses lèvres s'appuyèrent sur les miennes.
premier baiser d'mnour ! combien de fois ton souvenir a-t-il troublé mes nuits sans sommeil! Combien de fois ai-je regretté ou maudit too ivresse ! Virginité de mon âme , qui s'est exhalée dans un ardent soupir, je vous ai pleurée sincèrement devant Dieu ! Mais quaod, à seize ans, j'ai renoncé à ces étreintes, à ces joies que j'autais pu goûter dans une union légitime, n'ai-je pas été un
U CHCTE 909
insensé? Pouyai9*j^ connaître l'étendue du sacri<fke que je m'imposais? Un instinct puissant me pressait d'aller évangéliser les sauvages tribus où la civilisation chrétienne n'a pas pénétré. Là, il m'aurait été facile d'être fort contre moi-même. Ils ne l'ont pas voulu ! Ils étaient fiers de mon talent d'orateur, de mon nom , de mes avantages e%ié^ rieurs; tout cela créait un danger pour moi. Qu'iœ* porte? l'intérêt de la Société avant tout! Qu'ira^ porte que l'âme d'un Jésuite se perde, pourvu que la Société retire de lui de la gloire et de l'argent ? Tavaîs, avant ce jour terrible, rencontré bien des écueils, j'avais demandé grâce ! Dn me répondait par des banalités, et l'on me rejetait dans des relations continuelles avec les femmes du monde, sans paraître se douter qu'un homme, malgré Fhabit qu'il porte, malgré ses vœux, peut aimer ou être aimé!
mon cher enfant! pardonnez-moi, continua le Père en me voyant inquiet, troublé devant son exaltation, je ne devrais pas vous dire cela! Mes souvenirs m'ont entraîné plus loin que je ne l'aurais voulu. Dieu l'a permis peut-être, pour que vous receviez une salutaire leçon. Vous avez fait des vœux; mais ils ne sont pas irrévocables ; avant de vous engager par ceux du sacerdoce, sondez bien votre propre cœur. Dans notre Ordre, on ne s'engage pas, sauf les exceptions, et j'ai eu te mal-
SIO LE léSUlTE
iiOTr d'en être une, avant trente-lroi&ans; souvenez-vous qu à cet âge même^ cet engagement, pour «celui qui ne connaît pas le monde auquel on le lail renoncer, est encore peut-être imprudent.
Je pris les mains du ï^re de Montgazin dans les miennes. .
— Je crois, lui dis-je, que Dieu m'a(>pelie à lui^ <îomme il vous a appelé vous-même. Que vous n'ayez pii résister à la séduction de cette femme, je n'en suis pas étonné ; Je ne vois là qu'une sur*: prise des sens et du cœur, pour laquelle Dieu doit être indulgent Ce n'est pas cela qui peut ébranlçT ma vocation au sacerdoce. De grâce, mon Père, €on tinuez de m'ouvrir votre âme ,
— Quand nous revînmes de notre délire, me dit le Père de Montgazin, J'éprouvai une douleur et une humiliation inexprimables. Il y a toujours de l'orgueil dans toute vertu humaine. J'avais treqte ans. Je n'avais pas une faute à me reprocher, je me croyais sauvé de tous les dangers que la fougueuse Jeunesse peut faire courir à un prêtre. Une foi ardente m'avait fait triompher de mes sens, et l'habitude de les dominer en apaise peu à peu les dévorantes ardeurs ; c'est alors qu'on se croit maître de soi. On oublie que le cœur peut, à son tour, commander en maître ; on a puisé dans ces luttes mêmes un certain dégoût pour tout ce qui tient à la matière; mais les imipressioos de l'âme.
lA CflUTB Sll
Qiaîs ces affeeticms qui s'offirent à ¥0U8 chastes el pures» eomment s'en défier? Qu'une oecasioii se {irésente, et le Vieil homme^ qu'on pensait avoir bien enehainé, brise ses entraves. On est perdu.
C'est ce qui m'était arrivé. Et puis une désillusion terrible se fit en moi. Cette femme, que je me sentais aimer d'un terrible, d'un fol amour , cette femme qui avait absoii)é €fi die tout ce que mon cœur et mes sens pouvaient avoir d'énergie, cette femme, était«il bien vrai qu'elle m'aima? Etait^elle à moi comme j'étais à elle? Non : car, pendant qu'enivré et humihé de notre chute, je ne savais conune»t lui exprimer et mon bonheur et ma dou^ leur, je voyais dans ses yeux, non pas l'ivresse de l'amour, mais l'orgueil du triomphe. Ce n'était plus une amante passionnée, mais une reine qui voyait à ses pieds un vaincu. Pendant que mon amour s'était élevé, en peu d'instants, à son plus haut (^ré de puissance, il semblait que le sien fiM aUé en sens inverse. Il y eut presque de la froideur quand nous nous quittâmes.
Je restai seul avec ma honte et mes remords.
J'avais trop vif le sentiment de mes devoirs pour être incertain sur le parti que je devais prendre. Je devais broyer mon cœur, et quelque (knilour^ix que dût être le supplice, je n'hésitais pas à l'accepter, et je me sentais fort. Mais où je me sentais faible, c'était à la pensée que mon sacrifice
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pouvait coûter une larme à celle que j'aimais.
Je devais prêcher le soir. Je ne sais plus quel sujet m'était imposé ; mais je choisis celui de la conversion du pécheur, et je pris pour texte :
a Quomodé ceciderunt fortes? Comment sont tombés les fwts?»
Elle était là! Je fus éloquent comme jamais je i^ l'avais été, comme je ne le serai jamais. C'était pour nous deux que je prêchais. Je ne la vis point émue; et sa physionomie froide, railleuse semblait braver le ciel et moi.
Je me demandai, avec terreur, si mon amour n'avait pas dégradé cette âme que je voulais sauver, et si, dans notre doiible adultère, car moi aussi j'étais engagé dans des liens sacrés, il n'y avait pas une mesure de perversité telle qu'il fallût un miracle pour en effacer la souillure ?
Le lendemain, je donnai l'ordre de ne laisser pè* nétrer personne chez moi,sans*exception.Le soir y, on me remit la liste des personnes qui s'étaient présentées ; le nom de madame de Flaviac s'y trouvait. Alors je fus au désespoir de ne pas l'avoir reçue. Cet ordre, je l'avais donné, précisément pour me soustraire au danger de la revoir. A présent^ il me paraissait une cruauté ; peut-être en avaitelle souffert?
Le P^ de Montgazin continua :
'— Mon dier enfant, je ne veux pas, je ne puis pas vous raconter ici les contradictions qui se rencontrent dans un cœur, passionné, bien que cela vous fournit un sujet d'études psychologiques, qui ne serait pas sans iiStérèt et sans utilité ; mais j'ai hâte d'arriver au terme de ce long récitet de cesser d'évoquer ces souvenirs qui me brisent.
J'écrivis deux lettres, une à mon supérieur, à Paris, et Tautre à madame de Flaviac.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je mis une grande réserve dans ma lettre au Provincial.
J'avais la conviction, lui disais-je, que je ne pouvais être d'aucune utilité spirituelle à madame la comtesse de Flaviac, et je voyais, dans mes rela-
314 LE JÉSUFTE
lions avec elle, une perte de temps, et peut-être un danger pour moi.
Je me souviens qu'un homme de lettres vint un jour me prier de diriger sa conscience : il voulait revenir à Dieu. Nous causâmes longtemps ensemble avant sa confession, que je connaissais d'avance ; sa vie scandaleuse avait fait assez de bruit. Il me montra, avec une certaine satisfaction littéraire, la copie d'une lettre qu'il venait d'envoyer à sa dernière maîtresse. Cétait quelque chose d'inimaginable comme dureté d'expression; il semblait qu'il avait pris un plaisir féroce à traîner dans la fange l'idole qu'il avait adorée la veille. J'éprouvai un. profond dégoût, en lisant cette étrange missive, écrite en styte ampoulé ek déclamatoire, et qui n'afait pas moins de huit f^^s» Cette femme eûtHË*Ue été la (ternière des créatures, l'eût-îl, «D jour d'orgie , ramassée dans le rvtmseau, il était lâdie et craef de rinsulter atnsi« delà seul me fit douter de la sincérité de là conversion de cet homme, j'eus assez d'adresse pour ramenw à choisir un autre directeur que moi. Il devina peut-être que je l'avais compris. Notre Ordre l'a accepté avec enthousiasme polir défenseur, le crois que cet h<Hisne nous a tait foeaucoap plus de mal que de bien, et malheureusement il a compromis de phis saintes causes que la nôtre.
En écrivant à madame de Ftaviao, je n'euis pas
TERMHJES RBSORDS 315
la pensée de rinsoiter. Je la suppliai, au nom de ses plus chers intérêts et pour le temps et pour rétermté^ de renonce à moi, oomme je devais re* noitcer à elle. Je ne lui dissimulai pas combien «cette résolotkm était navrante pour moL Je mis le baume de mon amour sur les blessures que je faisais à son cœur. Je plaçai Dieu entre elle et moi. C'était loi qui nous séparait. Il fallait accepter une douleur immense, volontairement et noblement, «lever notre sacrifice à la hauteur de notre passion. A cfiftte condition, le souvenir que nouscon*serverioQS l\itt de Tautre serait doux, et nos coravs ne seraieiU pas complètement séparés.
Madame dé Flaviac ne me répondit pas. Elle ne vint pas à Marseille pendant plusieurs jours ; et son beau-père me dit qu'elle était indisposée. Je crus que je deviendrais fou d^inquiétude et de doubleur.
Voi(û quelle fut fa réponse du Provincial : « Vous ne comprendrez donc jamais Tobéissance telle que doit la pratiquer un fils de saint Ignace! Tant que vous pèserez les ordres de vos ' supérieurs au poids de vos opinions personnelles, vous ne serez pas, bien que profès, un véritable Jésuite. Que parlezrvous de la perte de votre temps? N*appartient-il pas à TOrdre? Vos supérieurs n'ont-ils pas le droit d'en disposer? Madame de Flaviac m'a écrit une lettre dans laquelle elle
S16 tu JÉSVITB
se plaint que vous êtes inabordable. Je sais que vous avez refusé d'aller dîner, avec un de nos Pères, à la bastide du marquis. Faut-41 donc vous répéter que nous avons, dans le présent et en vue de l'avenir, des raison pour être agréables aux Fia* vîac, etc. »
Tout le reste de la lettre était sur ce ton. On mè rappelait au tanquam ac cadaver. Que pouvais-je faire?
Sans doute, mon cber enfant, il était fedle de répondre à cette question. N'ayant pn tout dire à TOon supérieur, je devais regarder sa lettre comme non avenue, me renfermer dans les travaux de la mission, et ne me montrer au monde que dans la chaire. Mais, hélas! il y a, dans le cœur de Thonïme, d'étranges misères et des abîmes de contradictions* C'était de bonne foi, sans arrière -pensée, que j'avais pris l'engagement avec moi-même de rompre toute relation avec madame de Flaviac. J'avais une trop haute idée des obligations qu'un vœu, quelque imprudent qu'il soit, nous impose, pour ne pas me sentir abaissé dans ma propre estime, après y avoir manqué. Et pourtant un sentiment de joie, que je ne saurais vous définir, se glissa dans mon cœur, pendant que je lisais k lettre de mon supérieur. Voilà qu'il me tançait de ra'être écarté de la voie qu'il m'avait tracée ; mes scrupules lui paraissaient frivoles !.♦.
TBMynUES RMORDS 817
Certes, j'avais toyjours fait pai decas, jeravoue, des procédés de nos casimtes pour légitimer de» actes que la morale, même la plus élémentaire^ réprouve. Le probabilisme et le probabUiorisme me semblaieiit une porte ouverte à la justification des actes les moins justifiables. Et voilà que, tout à eoupv cette casuistique m'apparait sous un autre aspect; je lui trouvai des côtés vrais et pratir ques.
J'ouvris machinalement un livre de notre P^e Ëseobar, qui se trouvait sur ma table {Cursus thed., tract. 3, disp. 15, sact. III, § 48); il me sembla répondre à ma pensée la plus intime :
« £n vérité, dit-il en parlant de nos auteurs, « quand je considère tant de divers sentiments sur a les matines de morale, je.pense que c'est un heu- « reux effet de la Providence, en ce que cette variété « d'opinions nous fait porter agréablement le joug « du Seigneur. Donc la Providence a voulu qu'il y « eût plusieurs voies à suivre dans les actions mo^ « raies, et que la même action pût être trouvée « bonne^ soit qu'on agit suivant une opinion, soit « qu'on suivit l'opinion contraire. »
£t je me disais encore que, fils de saint Ignace, je devais me rappeler l'enseignement du saint fondateur de l'Ordre. Il nous commande de nous porter « avec une grande promptitude, avec joie spiri- « tuelle et persévérance à tout ce qui nous sera or*
^ doimé » ranonçant , par une sdrte d^i^béîssuice « aveugle, à toat jugement contraire, et eda dan» « toutes le$ cbeses régulées par le sapérienf, et où 4f il ne se traître point de péché. »
ÉvideniiDent il n'y arait pdnt de péefeé^ e» soi, à revoir machiine de Flaviae, et il n'y arait pas^ lieu pour moi d^exannner les ordres de mon supérieur. Et si les moralistes religieux prescrivent d'éviter les occasions de faillir, nos Pères ont soutenu mamte et mainte fois qu'il était probable^ et marne très^^NTobable, qn'on n'y était pdini oii^é* i'arrais^ kl Pascal dans ma je«messe, et je lui avais dc^mé raison contre nos Pères; et à présent la morale des âïéologiens de la Compagnie me sembleit «loins relâchée* L^obéissance aveugle devint pour mû le chemin le plus sAr : j'imposai sâence à ma raison fA à ma conscience, et je revis madame de Fia^ vsaCai
Je dois me rendre cette justice que, par on su^ prème effort de ma volonté, je me tins d'9hc»rd, avec elle, dans la réserve commandée par notre po* sition* Mais die était trop pén^rante pour ne pas deviner mes combats, mes remords et mes résolu* lions. Elle m'aurait ^dédaigné sans doute, ai j'avais voulu ccmlimier avec elle une vie d'asioiir et de bonheurs coupables ; mais lui présenter un obs<^ tacle, c'était lui d<»ii»r le désir d'en triompher. C'est ainsi que jjB l'ai jugé» plus tard; alo4*sîe crus
TERiyBLES liEMORDS M9
à son amour, à la pas^on irré^slible qui r^rtnâcait yers Rioi. La mienne s'exalta à son plus haut èegté (te puissance , et je m'y abandonnai tout entier.
Maddfifie de Flaviac me parut plus bdle, plus séduisante que jamais ; elle n*ayait pas eu beau* eemp de peine à me faire retomber à ses pieds. S^xiords, résoluti(ms, tout avait été oublié.
Je passais dbez le marquis de Flayiae tout le temps que je pouvais soustraire aux exercices de la mission , me jurant à moi-même et à Dieu , apjrès diaque chute, de résister à la pas^on qui m'efitratnait. Je me r^evais avec courage, et je succombais encore.
U fout être un homme de foi, sincèrement attaéàé aux devoirs de i^n ministère, les acceptant comme la vie normale, comme les seuls moyens de conserver la paix et Festime de soi-même, pour comprendre ces tortures de Tenfer qui bouleversent une conscience placée entre la faiblesse de la nature el les aspirations vers la vertu. Je les ai connues ces tortures, et, tout ea les subissant, il me semblait que j'en aimais davantage cette femme, qpie ma souffrance était un lien qui nous unissait. Je ne lui dissimulais pas cette souffrance, et je puis dire que j'étais plus heureux quand je lui faisais partager mes remords, que lorsqu'elle me jetait dans le» voluptés les pius enivrantes.
ait m iÈsmn
Là. mîsdidû se pBBS^ uknsi.
Quafid ellefut terminée, je ftis rappelé à Piqrîs ; madame de Fkviae m'y suivit. EEe eut âsspz d'influence sur son l}eau-père pour le décider à quitter MarseiBe au mois de février, et à:veâir pasd^ le resté de l'hiver à Paris. La présence du viBux marquis i^ans son hôtel laissait à la comtesse, pFéNtk^ cupée avant tout du soin de sa réputation, phtô ite liberté poulp aller dans îe monde et pour recevoir. Ce fut dans son salon que je revis votre mère, la miarquise de Sainte-Maure*
Madame de Flaviac n'âv^t pas de proches pa^ rents à Paris. Son marv étftjit absent, et, malgré la présence de son beau-père, elle sentait la néoésajté de placer sa jeunesse sous la protection d'une femme dont l'âge et la considération pussent lui servir «d'égide. La marquise de Sainte-Maure était, do toutes les femmes du grand monde, eeHe dont il était le plus honorable de posséda l'estime et Taffeotion. Madame de Flaviac voulut subju^er votre mère : elle y réussite Elle eut avec elle des câlineries charmantes, de la confiance, de la déférence. La marquise l'aima avec passion ; elle TappèJa sa fifle, et se persuada qu'elle exerçait sur cette jeune femme une grande influence.
— Je aie souviens, en effet, dià-^je au Père de Montgazin, que, dans plusieurs de ses lettres, ma mère m'a parlé de la feomtésse de Flavîac avec en-
thousiasme. — C'est une adorable enfant, me disait*elle; le contact du monde lui a laissé toute sa candeur, toute son ingénuité. Elle sent son inexpérience, et, souvent séparée de son mari, elle m'a priée de lui servir de mentor. — J'avoue, mon cher Père, que, d'après ces lettres, je me figurais la comtesse sous d'autres traits que ceux sous lesquels vous me l'avez représentée.
— Madame de Flaviac n'est jamais la même femme ; elle vous apparaît sous cent aspects différents, mais toujours séduisante, irrésistible.
Vous le comprenez, mon cher enfant, continua le Père de Montgazin, pour un cœur loyal, il y a quelque chose d'affreux à sentir sa conduite en désaccord avec ses principes, à usurper l'estime de ses supérieurs et celle du monde, à se dire : — Je déteste l'hypocrisie et le mensonge, et je suis hypocrite et menteur ; je prêche l'horreur du vice, . l'amour de la vertu, le respect de la foi jurée, et je trahis mon Dieu; je me glisse comme un larron dans la maison d'un homme, pour lui ravir le plus précieux des. biens qu'il possède, l'amour de sa femme. Je foule aux pieds mes vœux, vœux imprudents, il est vrai, et je n'ai pas attendu d'y avoir manqué pour le reconnaître, mais que je devais, que j'aurais pu tenir, par ce respect qu'un homme d'honneur doit à sa parole, même quand il Fa engagée légèrement.
S22 VE jÉsom
O mon char Sainte-Maure, tous les avez déjà faits ces vœux terribles; mais eofin il vous reste une issue. Avant de vous engager par ceux du sacerdoce, les seuls qui soient irrévocables, avant de franchir le seuil de la porte sur laquelle il est écrit : « Laissez ici l'espérance! x> réfléchissez bien; si toutefois votre libre arbitre n'est pas déjà étouffé dans les liens inextiicabies que nos Constitutions^ nos exercices, notre direction, multiplient autour des jeunes hommes qui veulent entrer dans l'Ordre.
— Dois-je donc quitter la Compagnie ? dis-je au Père de Akmtgazin.
— Ehî mon enfant, le sais-jet Depuis dix ans que je me suis engagé comme profès et comme prêtre, j'ai maudit et béni mille fois l'heure fatale où je me suis Ué. Ëstnce qu'un Jésuite est un homme ayant la conscience de sa force ^ (k sa liberté? Sais-je ce que je dois vous conseiller? Sais- . je si je dois vous dire : — Rester ici : il y a beaucoup de bien à foire parmi nous ; — ou bien : — Fuyez, fuyez : la vie n'existe plus dans ee grand corps de la Compagnie de Jésus^ elle est anéantie, et nous ne pouvons produire que des fruits de mort ? — Pourquoi, nous cadavres, voulons-nous peser sur les destinées humaines? Pourquoi voukms-aious diriger les Jeunes ^nérations? Pourquoi avonsnous la prétention de soeller te monde nouveau^
TERKOlLfiS REMORDS 323
qoi 3'élaace Yers un avenir radieux, dans Je tooibewL du passé, et de lui dire : — Tu n'iras pas en avant ! — morts que nous sommes I ensevelissons nos morts et ne nous mêlons pas aux vivants! Ils ont horreur de nous, comme la Jeune fille, couronnée de fleurs <et parée pour une fête, aurait horreur des linceuls du sépulcre.
Savez-vous, continua le père de Montgazin avec une exaltation toujours croissante, que j'ai craint o^tlbis de devenir fou?
Mon enfant, voilà sept ans que je subis ce martyre, et que mon cœur saigne des meurtrissures de mes chutes et de celles de mes ré^tanees. Aux yacances de l'année 1827, j*eus un moment de répit dans mes cruelles angoisses. Ma poitrine fatiguée exigea quelques ménagements. Oa me fit suspendre mes prédications, et Ton m'envoya comme préfet, des études à Saint-AcheuL C'est là que je vous vis pour la première fois, enfant plein de candeur el de grâce; c'était bien ainsi que votre tendre mère vous avait dépeint à moi. Sachant que j'allais être attaché à la maison de Saint- Acheul, elle me recommanda son cher trésor. Je vous aimai, et pour les qualités de votre cœur, et pour tout oe que votre caractère annonçait de solidité et d'élévation. Le recteur luinoiéme, voyant l'attrait mutuel qui nous attirait l'un v^s l'autre, m'engagea à m'occuper de vous d'une manière toute
particulière. Les liens d'amitié, me dit-il, qui m'unissaient à la respectable marquise de Sainte- Maure me faisaient un devoir de cette préférence pour un élève distingué sous tous les rapports.
J'ai pensé depuis qu'on s'était servi de moi pour fortifier l'inclination naissante qui vous attirait vers l'Ordre. Peut-être vous a-t-on pris au doux piège de mon affection pour vous ; peut-être avezvous aimé la Compagnie, parce que je vous aimais.
Si vous y restez, puissiez- vous y vivre heureux; et pour cela, mon enfant, gardez-vous, non pas précisément des passions qui brûlent la jeunesse, mais de celles qui, peut-être un jour, brûleront votre âge mûr.
J'avais quitté Paris, continua le Père de Montgazin après un moment de silence, sans aller voir madame de Flaviac. Dieu seul sait ce que je souffris en prenant cette cruelle détermination ! Trois jours après mon arrivée à Saint-Acheul, je reçus une lettre d'Alphonsine.
On m'avait donné le sigillum; c'est le droit, vous le savez sans doute, de cacheter et de décacheter soi-même ses lettres. On accorde généralement cette faveur à tous les Pères employés au ministère actif de la prédication et de la direction des âmes. Ce n'est pas une garantie que le secret de vos lettres sera inviolable. Quant aux miennes, j'ai eu mille raisons de croire que le cabinet noir, qui
n'est plus qu'un mythe chez les gouvernements qui se respectent, fonctionne parfaitement dans celui de la Compagnie de Jésus. Aussi, après quelques expériences, je pris les précautions que la prudence exigeait.
Je m'attendais à une lettre de femme désespérée; il n'en fut pas ainsi. Âlphonsine me parut convaincue, aussi bien que moi, de la nécessité de rompre une liaison coupable. Elle m'apprenait même que quelques remarques malignes avaient été faites, à mon sujet, dans sa société. Je devais savoir, disait-elle, qu'elle tenait à sa réputation plus qu'à sa vie, et nous devions, en effet, bénir DieUy — c'était une phrase de la lettre que je lui avais écrite au moment de mon départ ; — il se servait de la vobnté de mes supérieurs pour nous séparer. Elle me promettait son amitié, et tout cela en termes si compassés, si froids, que je restai atterré. G^tte femme, me disais-je, ne m'a jamais aimé.
La comtesse ne me demandait pas de réponse ; je ne lui écrivis plus ; et je cherchai en Dieu l'apaisement de mon cœur brisé.
Quelque temps après, me promenant avec vous dans la campagne, j'aperçus une paysanne qui semblait nous regarder attentivement. Nous étions trop loin pour bien distinguer ses traits; cependant il me semblait trouver une vague ressem-
3% LE JÉsmTE
blance entre elle et madame de Flaviac. J'acciisai mon imagination troublée par un cher sourenir^ et je détonrnai mes regards; mais biratôt ils se portèrent irrésistiblement du côté où j*avais vu la jeune femme. Elle n'était plus Ik; mais, en passant auprès de la place qu'elle ayait occupée, je me retournai, et, à travers les branches écartées, j*apereus les grands yeux noirs d'Alphonsine. Je jetai un cri, et vous me demandâtes ^ je ne m'étais pas heurté à quelque pî»re.
— Oui, mon enfant, vous dis^je, et ce n'est pas de moi qu'il a été écrit : « Les anges vous porte-ront dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez vos pieds contre la pierre. » Vous vous mites à rire de cette singuhère application des paroles du prophète^roi ; mais, en voyant ma pâleur, vous me crûtes blessé sérieusement, et j*eœ qudque peine à vous rassurer.
Le lendemain je reçus une l^^tre d'une écriture trop connue. Je l'ouvris avec une agitation fébrile; j'y trouvai cette seule ligne :
<K Pardonne-moi d'avoir cherché à te revoir ! »
Cette aventure romanesque exarça, sur mon imagination et sur mon coeur, une incroyable fascination. Un homme du monde l'eût peut-être trouvée aussi puérile qu'imprudente ; il n'eût vu là qu'une réminiscence de ces lectures frivoles dont les femmes repaissent leur esprit. Moi, à trente-deux
ans, je n'arais perdu ancime des illusions de ma jeunesse. Je ne connaissaîs les passâons que par les poètes de l'antiquité et par mes études théologiques, et Dieu sait ce que celles-ci vous apprennent! Elles nous font connaître tous les c6tés hideux du vice, toutes ses honteuses dépravations; et si nous rencontrons un jour cette attraction des cœurs, ces côtés charmants de Tamour qui sexor blent se confondre avec toutes les aspirations gé* néreuses de Tâme, de telle sorte qu'un amour vrai, même coupable, vous rend cependant meilleur, qu'il agrandit vos horizons et vous fait com* prendre qu'il y a en lui une vertu divii», oè! qu*alors nous regrettons de l'avoir méconnu^ d'avoir renoncé à ses Joies légitimes et pures, îA d'avoir, dans un moment de ferveur imprudente, , mutilé l'être moral, comme on mutile en Orient l'être physique!
Je veux, mon enfant, que vous sachiei bien, avant de vous engager pour toujours, quels sont les écueîls que vous pourrez trouver sous vos pas. Avant mon funeste égarement, j'avais déjà triomphé de plusd*un péril. Une brillante renommée, des avantages physiques trop remarquables créent, pour les hommes engagés dans le saeaxloee,, une position souvent difBcîte. L*tE»ithousiasine des femmes a ses séductions, rt ks ptus dévotes s'y livrent avec une expansion dangereuse pour cduî
qui en est Tobjet. J'ai connu plus d'un prêtre estimable, entraîné ainsi dans des surprises des sens qu'il n'avait pas su prévoir, et dont il s'est relevé, parce que les sens seuls avaient été surexcités. J'avais craint moi-même plus d'une fois d'échouer sur ces écueils. Une froide réserve suffit souvent pour arrêter ces admirations passionnées , ces élans d'amour, qui semblent avoir Dieu pour objet, mais qui, en définitive, s'adressent à son ministre , toutes ces faiblesses enfin d'âmes ardentes qui ne peuvent aller au ciel que soutenues par un ' directeur aimé. Elles veulent gravir, avec lui seul, . les sonmiets de la montagne mystique, et le vertige s'empare des imprudents qui n'ont pas su ménager leurs forces. Ce mélange d'amour humain et , d'amour divin, ces ardeurs de la femme qui veut donner tout son cœur à Dieu, immoler ses passions sur l'autel, à la condition que le sacrificateur sera celui-là et non un autre, tout cela est plein de périls pour la. chasteté du prêtre. Si vous vous engagez dans le sacerdoce, vous traverserez sans aucun doute cette voie périlleuse. Souvenez-vous bien que, tant que votre cœur ne se donnera pas, le danger ne sera pas imminent. Si par malheur on tombe, on se relève; mais quand le cœur s'est donné, ^comment le reprendre, et comment avoir même le courage de vouloir le reprendre?
Je résolus de ne pas sortir de chez moi le lendemain. Et pourtant, à la même heure où j'avais rencontré la veille la prétendue paysanne, je me trouvai près de la haie. Madame de Flaviac était là. Elle m'indiqua une maison où elle était logée pour deux jours ; elle me donna tous les détails sur la manière dont elle avait quitté Paris, sur son déguisement, etc. Il me sembla depuis qu'elle aurait pu venir à Saint-Acheul, bien plus simplement et avec moins de danger. Mais Àlphonsine aime à combiner des incidents romanesques, à se jeter dans l'imprévu, à se créer des périls pour se donner le plaisir de les vaincre. Elle aime à multiplier les fils d'une intrigue, à la condition de les tenir tous dans sa main ; elle va volontiers jusqu'à la dernière limite de la prudence, bien sûre qu'elle est de ne pas la dépasser. Elle joue avec la passion, et ne se laisse pas dominer par elle. Malheureusement elle se joue aussi avec la passion qu'elle inspire, elle se plaît à l'exalter jusqu'à la frénésie ; et quand on croit que son cœur s'est donné, bien donné, qu'il est pour jamais enlacé dans le doux lien de l'amour mutuel, elle le dégage par un mot, par un regard froid et railleur. Au nioment où elle vient de vous enivrer, elle se plaît à vous torturer. On se demande si vous n'êtes pas, pour elle, un jouet qu'enfant maUcieux elle se plaît à briser. Et tout à coup elle a des moments de passion fou-
330 LE lÉSGITE
gueuse, délfrante, où son cœur semble dominer tous ses instincts fantasques et cruels.
Elle repartit pour Paris me laissant fou de bonheur et de remords, et me croyant plus que jamais aimé.
Les ordonnances de 1828 arrivèrent. On me fit quitter Saint-Acheul. Je prêchai, Thiver, à Paris, et vers la fin de 1829, on m'envoya à Rome.
Là je repris encore possession de moi-même.
Ma passion pour la comtesse de Flaviac avait suivi ses phases d'orages et d'incertitudes : tantôt transporté par elle dans les plus hautes régions de Tamour, tantôt rejeté dans Tabîme du doute. Je ne m'abusais pas sur mes fautes ; je ne sophistiquais point avec ma conscience. Je demandai avec instance à être employé dans les missions étrangères. Sans .nommer personne, j'avouai au révérend Père Général ce que ma position avait d'irrégulier. Il me témoigna une indulgence extrême, mais il conclut en me disant que mes fautes mêmes ne me donnaient pas le droit de servir la Société autrement qu'elle voulait être servie. J'avais reçu le don de l'éloquence, de la persuasion : ce don n'était plus à moi, il appartenait à FOrdre; je n'avais pas le droit de mettre la lumière sous le boisseau. Il m'assura ensuite que le secret que je lui avais confié, en dehors de la confession, resterait entre lui et moi. H me demanda ma parole de rompre
une liaison coupable, je le promis ; et, en rentrant chez moi, j*écrivis dans ce sens à madame de Flaviac, Hélas t c'était, je crois, la quatrième ou la cinquième fois que je lui écrivais pour lui dire que je renonçais à elle.
Vous le voyez, mon cher enfant, je ne vous dissimule ni mes faiblesses ni mes fautes.
Comme rhomme peut beaucoup avec une ferme volonté, l'apaisement se fit peu à peu dans mon cœur.
Je savais que M. de Flaviac était revenu à Paris, et que la comtesse était une des femmes les plus considérées du faubourg Saint-Germain . Son hôtel était, pour nos Pères, un centre de réunion. On y discutait les bonnes œuvres à établir, les associations à former. Quand 1830 arriva, le comte de Flaviac, à la grande surprise de la noblesse, ne donna point sa démission ; il resta dans la diplomatie. Les conseils, peut-être même les ordres de nos Pères, — le comte était un affilié, et comme tel tenu à Tobéissance, — décidèrent sa détermination : elle souleva dans le monde un véritable tollé. Un Flaviac se rallier à une quasi légitimité, cela était-il possible ! Le fait est que nos Pères ne se gênaient pas pour dire que les royautés légitimes leur avaient été peu favorables. Ils découvrirent tout à coup que la reconnaissance leur faisait un devoir dé s'attacher aux d'Oriéans. Le Régent jadis les
avait soutenus ; ils avaient fait obtenir le chapeau de cardinal à Dubois, son premier ministre; et, en échange de ce léger et peu honorable service, la bulle Unigenitus fut reçue en France, au grand désespoir des Jansénistes, ces ennemis mortels de la Compagnie. L'extension de la liberté ne pouvait que leur être favorable. Leurs affiliés reçurent l'ordre de reconnaître le fait accompli; ils obéirent"
Le comte de Flaviac fut nommé à un poste beaucoup plus important que celui qu'il occupait sous la Restauration. C'était à la reine Marie-Amélie qu'il devait cette faveur. Nos Pères s'emparèrent de l'esprit de la reine, dès le commencement du règne. Ils levaient ses scrupules, et, grâce aux ressources de notre théologie morale, elle trônait aux Tuileries, non-seulement sans trop de peine, mais encore avec une certaine satisfaction. On obtenait, en retour, des faveurs pour le présent, et des promesses pour l'avenir.
La comtesse partit avec son mari pour B***.
Elle avait accepté notre rupture avec résignation, et une amitié vraie semblait avoir remplacé cette passion pleine d'orages qui avait troublé ma
vie.
Elle m'écrivait quelquefois, elle me demandait des conseils. J'avais voulu, dès le commencement^ rompre cette correspondance dangereuse ; je pré-
vins même la comtesse que j'avais renoncé au sigillum, et que ses lettres seraient décachetées par les supérieurs : elle persista, et sa correspondance, écrite avec un charme et un art extrêmes, avait toujours un sens que seul je pouvais pénétrer.
J'étais revenu en France pour prêcher dans différentes villes. Ma santé, affaiblie de nouveau, exigea Fair pur des montagnes, et je fus envoyé ici. Je traversais une de ces phases qui ne se rencontrent que trop souvent dans l'existence d'un Jésuite. J'étais en disgrâce, sans pouvoir en deviner la cause. Peut-être voulait-on me faire expier mes succès. J'étais en butte à des taquineries continuelles, à des reproches vagues, à des accusations puériles et sans base. J'avais, disait-on, de l'orgueil; je me croyais indispensable à la Compagnie ; je croyais être plus éclairé que les anciens dans l'Ordre, et autres niaiseries de ce genre. Dieu sait qu'absorbé par mes luttes avec une passion malheureuse, je ne pensais guère à l'influence que j'aurais pu exercer dans la Compagnie.