‹ Le Jésuite: par l'abbéChapitre 25 sur 29 · ENCORE UNE SOUFFRANCE · texte numérisé non relu

ENCORE UNE SOUFFRANCE

Depuis un an, madame de Flaviac ne m'écrivait plus. Dans ses dernières lettres, elle avait pris un cruei plaisir à exciter ma jalousie^ et tout à coup elle rompit notre correspondance. Je me crus oublié ; }e pensai qu'un autre amour avait succédé à celui qu'elle avait eu pour moi, et je souffris beaucoup. Toutefois le calme se faisait dans mon cœur, et depuis six mois que j'étais ici, j'entrevoyais une vie, sinon heureuse^ du moins toute consacrée à mes devoirs de prêtre et de religieux. Je renouvelai môme, il y a trois mois, au jour anniversaire de ma profession, avec un certain bonheur, les vœux qui me lient à la Société. Mon cœur renfermait le germe d'une éternelle douleur ; mais, comme l'homme déchu, j'entrevoyais que, même hors de l'Eden, il pouvait y avoir des rayons de soleil pour

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réchauffer mon oœur glacé, ou de fraîches brises pour en tem{)érer les ardeurs; et ia pensée que j'avais uue tâche à remplir et une expiatioa à faire m'était douce.

Yoilà où j'eo étais arrivé, ie 30 juillet, jour où je préchai ie panégyrique de notre fondateur saint Ignace. Vous savez qu'il fallut m'emporter de la chaire, privé de sentiment. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que cette femme qui semblait m'avoir oublié, je la vis là tout à coup devant moi, et dans un seul de ses regards je lus tout notre passé d'amour, de luttes, de souffrances. Ce passé, que je croyais mort, se dressait devant moi vivant, terrible, implacable.

Le lendemain on Vint m'avertir que la comtesse de Flaviac me demandait au parloir. Mon indisposition me servit de prétexte pour ne pas quitter ma cellule. J'écrivis à la comtesse : je la suppliai de ne pas chercher à me revoir. Elle avait voulu l'oubli, pourquoi à présent venir troubler mon existence, sinon la sienne ?

Je lui envoyai ma lettre par un homme dont j'étais sûr. Elle me répondit :

« En venant ici, je ne savais pas que vous y fussiez. Si je l'avais su, peut-être ne serais-je pas venue. Quoi qu'il en soit, je veux vous voir, vous parler. Je ne puis rester indifférente. Il me faut vous ainier ou vous haïr. Choisissez ! y^

Je ne répondis pas. Et quand la comtesse revint, je refusai de me rendre au parloir.

Dix jours après, on raconta chez les Pères que la comtesse de Flaviac, dans une excursion sur la montagne, avait couru un grand danger dont son adresse et son sang-froid l'avaient miraculeusement sauvée. Le lendemain, ajoutait- on, elle avait passé la plus grande partie de la matinée dans notre église, et l'on avait remarqué son attitude profondément recueillie. De plus, elle avait envoyé pour notre chapelle de la Vierge un magnifique cadeau estimé par le Père Ruffm environ quatre à cinq mille francs; et vous saurez, mon cher Sainte-Maure, que nous avons des Pères qui, en estimation de bijoux et d'étofltes précieuses, en remontreraient au plus fin commissaire-priseur.

Le lendemain, la grande nouvelle du jour fut celle-ci : la comtesse de Flaviac avait fait demander le Père ministre, et elle était restée deux heures à son confessionnal.

Il serait difficile de s'imaginer tous les petits commérages qui se font dans les maisons religieuses; l'importance qu'on attache à savoir que madame une telle s est confessée au Père un tel; que tel personnage haut placé a dit un mot bienveillant pour les Jésuites.

Je n'ai jamais aimé ces conversations ; mais celte fois elles m'intéressaient, et il me sembla même

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