‹ Le Jésuite: par l'abbéChapitre 27 sur 29 · ENCORE UNE SOUFFRANCE · texte numérisé non relu

ENCORE UNE SOUFFRANCE

tous les ménagements que Taffection la plus tendre a pu me suggérer? Ne ravez-vous pas reconnu vous-même? N'avez-vous pas accepté la position <iui nods était faite? Ne suis-je pas celui de nous deux qui a le plus souffert? Vous m'avez oublié pendant un an, et vous me revenez avec des pa*» rôles de colère. Eh quoi! dans votre âme n'y a*t*il donc pas^ de place pour les sentiments paisibles et doux? et vous sentez-vous le cruel besoin de briser et de fouler aux pieds ce que vous avez aimé?

— ¥h bien! oui; mon cœur ne peut contenir que Tamour ou la haine. Et je crois ce dernier sen- .timent plus fort que le premier. Quoi qu'il en soit, je vous ai aimé, et dans ce moment je vous aime peut-être encore. J'ai voulu sincèrement rompre notre liaison : je pressentais la satiété ; il fallait briser le vase avant d'avoir extrait la dernière goutte du parfum qu'il contenait. La dernière aspiration de mon amour devait être un soupir de regret et non un bâillement d'ennui. Je savais que vous m'échapperiez tôt ou tard, et il ne me convenait pas d'être abandonnée. Voilà pourquoi j'accueillis bien la pieuse homélie que vous m'envoyâtes de Rome. Elle répondait à un besoin de mon esprit; elle avait de l'actualité. Vous vouliez cesser toute correspondance entre nous; cela, je ne le permis pas ; il n'entrait pas dans mes idées d^abdiquer aussi vile tout empire sur vous.

340 LE JÉSOITE

J'ai cherché à m'élourdir, à vivre indifférente, à aimer encore. Je ne vous raconterai pas mes e&pé* rances et mes déceptions. Le fait est que la flamme de la passion était usée ; elle ne jetait plus que de faibles lueurs, et je n*ai trouvé personne qui me parût digne de la rallumer : j'ai pu avoir des fan-taisies, je n'ai pas eu d'amour.

Enivrée d'hommages, et au miUeu de l'agitation et des splendeurs qui composent la vie d'une fiemmo de mon rang et de ma position, j'ai senti l'ennui me dévorer. L'ennui, [c'est la mort. Mon médecin m'a envoyée ici. J'étais bien éloignée de croire que je vous y rencontrerais. L'impression que vousr, éprouvâtes en me revoyant me prouva que mon souvenir n'était pas éteint dans votre cœur, et je m'avouai que vous aviez été le seul sentiment vrai de ma vie. Mais voqs ayejB été dur pour moi ; vous avez refusé de me recevoir. Vous avez blessé mon cœur et mon orgueil : la haine a reniplacé l'antour . Un accident dont les suites auraient pu m'être fatales, vous en avez peut-être entendu parler, donna tout à coup une autre direction à mes idées* Vous le savez, je suis croyante et^ peut-être encore plus, superstitieuse. J'ai vu dans vos refus, dans le danger que j'avais couru, un avertissement du ciel,, et j'ai pris tout à coup la détermination de commenr cer, à vingt-huit ans, la vie sérieuse et chrétienne que JG me promettais bien de mener plus tard.

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— Oh ! merci! dîs-je en pressant les deux mains de la comtesse dans les miennes , merci d'être venue me dire cela î

— Vraiment! ce que je vous dis vous rend heureux?

— Oui, bien heureux. Cest la paix, pour vous et pour moi, que cette résolution nous donne.

— Non, ce ne sera pas la paix pour vous ! Safîhez donc que je suis venue ici avec mille sentiments contradictoires. Je ne sais si c'est Faversion ou l'amour qui m'a poussée à prendre ce déguisement, et si c'est pour vous dire : — Tu m'as repoussée et je me suis vengée; — ou bien : — Je t'aime toujours, mais malgré moi je suis ton mauvais génie. Je t'ai trahi, je t'ai perdu !

— Que voulez-vous dire, Alphonsine?

— Je veux dire que le Père ministre, auquel je me suis confessée hier, sachant que celui que je m'accusais d'avoir trop aimé appartenait à là Compagnie, m'a fait une obligation de conscience de le nommer.

— Et vous m'avez nommé au Père ministre?

— Oui. Vous le savez, mes résolutions sont toujours complètes. Je venais de dire à cet homme : — Dirigez-moi dans la voie nouvelle où je veuxentrer. — Il a commandé, j'ai dû obéir. Je me vengeais de votre indifférence en obéissant, et alors cela me semblait doux.

ft42 , L£ JÉSUITE

— Sans doQte il vous a demandé, dans Vintérêt 4e rOîdre, rautorisation de se servir de ce secretî

— Il me Fa demandée, et je la lui ai douuée,

~- C'est pour me dire cda que vous êtes venue ici?

— Oui, c'est pour vous dire cela,

— Eh bien I que Dieu vous pardonne le mal que vous m'avez fait ! A présent laissez-moi. Puissiezvous être sincère dans votre retour à la vertu ! La haine est pourtant une mauvaise voie pour arriver à Dieu. La seule grâce que je vous demande» pour prix des douleurs dont vous m'avez abreuvé, c'est de ne plus chercher à me revoir. Que nos destinées s'accomplissent, et qu'elles soient à Jamais sépar rées! Nous pouvions, par un sacrifice douloureux mais volontaire , renoncer à notre amour et en conserver le souvenir à la fois amer et doux , vous ne l'avez pas voulu. Le souffle de votre haine a jQétri tout ce qui pouvait survivre aux orages de la passion. Encore une fois je vous pardonne l

— Mais moi, je ne me pardonne pas, me dit Âlphonsine d'une voix étouffée. J'ai été entraînée par je ne sais quel vertige. Moi vous haïr, grand Dieu!... vous hsor! vous, mon seul, mon unique amour!...

Et cette femme, mon cher Sainte^aure, se roula à mes pieds, comme en proie à un affreux délire. Cette femme inonda mes mains de larmes; elle fut

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sublime d'éloquence douloureuse et passionnée. Le yerlige aussi s'emparait de moi. Tout eet amour comprimé faisait battre mon cœur avec violence. Cette femme qui venait de me trahir» de me dé^ Boncer, je n'eus pas la force de la repousser de mes bras. Encore une fois je fus à elle !

Vous me plaindrez, mon cher Sainte-Maure, et, je le sais, vous ne me mépriserez pas. Mais combien je me trouvai méprisable à mes propres yeux! Revenu à moi-naême, après le départ de madame de Flaviac, je rappelai dans ma pensée toutes les phases de ce fatal et coupable amour. Il se fit des^ lueurs dans mon intelligence ; et pour la première fois peut-être, je m'avouai qu'Alphonsine ne m'avait jamais aimé. Je n'avais été, dans sa vie, qu'un caprice, qu'une difficulté vaincue. Cet amour d'un religieux lui avait paru avoir une saveur, un piquant que celui d'un homme du monde ne pouvait lui offrir. Un homme du monde, que pouvait-il lui sacrifier? L'amour d'une autre femme ! Mais triompher de Dieu, savoir que cette âme à jijimais troublée ne chercherait le repos qu'au pied même de l'autel profané, que Dieu seul prendrait la place laissée vide : c'était là le triomphe rêvé par lorgueil de madame de Flaviac. .C'était encore l'orgueil qui l'avait conduite dans ma cellule pour ressaisir sa proie. Elle ne voulait pas lui permettre de briser elle-même ses Uens.

Le lendemain je reçus d'elle cette lettre :

« A présent, tout est fini entre nous ! Oubliez^ moi si vous le pouvez. Je ne chercherai plus à vous revoir. Quels qu'aient été les entraînements de notre dernière entrevue, je persiste dans ma résolution. Je trouve bon, à vingt-huit ans, de me poser en femme sérieuse. Il aurait toujours fallu en venir là, dans quelques années. Alors ce rôle eût été forcé. Pour bien le remplir, il faut l'accepter volontairement. Il y a dans les familles de Flaviac et de Salmérôn des traditions religieuses auxquelles je dois rester fidèle. On nous a reproché d'avoir abandonné notre drapeau politique ; je vais relever plus haut que jamais notre drapeau religieux. A la cour des Tuileries, cela commence à devenir d'assez bon goût , et ceux de notre monde qui s'obstinent à bouder la royauté de Juillet et ses adhérents se rapprocheront de nous sur le terrain du catholicisme. Je vois loin dans l'avenir ; il faut se préparer des rentrées, et se conduire de manière à ne jamais se trouver dans les impossibles, en face d'événements imprévus. Je deviens ambitieuse. Cette passion s'accorde à merveille avec la dévotion, et je sauvegarderai à la fois les intérêts du temps et ceux de Téternité. J'établirai ma réputation sur des bases solides. La coquetterie ou l'amour auraient pu la compromettre. L'amour, pourquoi le regretterais-je ? il n'a été pour moi

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qu'une curioftité de l'esprit, on excès d'imagination ; il ne m'a pas donné assez de bonheur pour en ayoir même des remords.

a Vous le voyez, je vous parte avec franchise* ' le n'ai été, envers vous, ni fausse m perfide : je me monte si bien la tète, dans certaines circonstances, que j'éprouve tout ce que je parais éprouver. J'aurais voulu pouvoir aimer autrement : il parait que ce n*est pas dans ma nature. Vous avez eu, de ce cœur de glace et de cette tête volcanisée, tout ce qu'ils pouvaient donner. J'ai eu des moments d'illusion : votre affection alors me paraissait nécessaire. Le hasard nous a rapprochés; je vous ai trouvé plus indépendant de moi que je ne le voulais. Vous refusâtes de me recevoir, de m'écrire. Mon orgueil fut froissé; et je ressentis la haine, sentiment bien autrement âpre et énergique que l'amour. Je n'ai pas voulu clore mon passé et entrer dans une voie nouvelle, sans ressaisir l'empire que j'avais eu jadis sur vous. Peut-être ai-je été plus loin que je ne voulais aller. En vous voyant si beau, si doux, si calme, après ce que vous pouviez appeler ma trahison, je me suis sentie prise d'une pitié profonde pour tout le mal que je vous ai fait dans le passé, pour tout celui que la découverte de notre fatal secret peut vous faire dans l'avenir. Si je vous ai aimé d'un amour sincère, c'est dans ce moment : mes larmes n'ont pas été feintes.

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a Vous m'avasL touJQurs aimée avec Votre comr ; je vous ai aimé avec ma tête; you& ^es donc le seul à plaindre. D'après mes aveux» vous n'aurez pas à vous reprocher d'avoir troublé ma vie; elle a été ce que je Voulais qu'elle fût : il en sera toujours ainsi. Oublîez^moi, cette fois» c'est bien sîn^ cèrement que je renence à vous.

« Je retourne à Paris. Mcm beau^père étant à Marseille, je descendrai à l'hôtel de madame de Sainte-JUaure ; je ne peux pas mieux me placer, pour devenir bientôt toute confite en dévotion. Au reste^ vous le savez, j'aime madame de Saisie- Maure, et elle raffole de .moi. On dit que son fils est le plus joli petit Jésuite que l'on puisse voir. Espérons qu'il ne rencontrera pas, sur sa route, une femme pour l'aimer trop ou pas assez. »

Cette lettre, mon cher Sainte-Maure, fit tomber toutes nies illusions. Croyez-le bien, ma plus grande douleur n'est pas d'avoir été trahi, dénoncé par cette femme, d'avoir été abandonné par elle avec cette indifférence railleuse , mais de la vwr aftfin tdie qu'elle est, d'être obligé de m' avouer que les doutes que j'ai conçus tant de fois ^r son cœur et sur son caractère sont fondés. Avoir aimé un être indigne de soi est la plus amère des humi-* liations*

Le jour même de mon entretien avec n>adâme de Flaviac, j'allai trouver le Père ministre. Il fut

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excessivement surpris de me voir aborder une question si délicate. Je'dois^ lui rendre justice : cet homme, qui avait toujours été malveillant pour moi, changea tout à coup. 11 avait appris mon secret au tribunal de la pénitence; il avait fait u^age» pour Tarracher à madame de Flaviac, d'une règle de théologie aussi absurde qu'ignoble, et qui est en vigueur dans la plupart des diocèses : c'est celle qui exige que le prêtre prévaricateur soit nommé par sa complice; l'absolution n'est qu'à ce prix. Le prêtre, bien entendu, est dénoncé immédiatement à ses supérieurs. Le Père ministre usa de la connaissance qu'il avait acquise, avec une certaine délicatesse.

- — Vous savez, me dit-il, que, bien qu'il puisse m'en coûter, je suis obligé d'avertir le Père Supérieur et notre Père Général. Je le ferai avec tous les égards que l'on doit à un homme de votre caractère. Vous êtes tombé comme David, vous vous relèverez comme lui; et^ l'Ordre pourra toujours se glorifier de vous avoir eu pour fils.

Ce matin, mon cher enfant, le Père Supérieur m'a fait appeler. J'ai compris que les Pères Ruffin et Vermont avaient parlé ; leur dénonciation ayant été prévenue est restée sans effet. J'ai reçu l'ordre de me rendre à Lyon. On m'y envoie comme Père ministre. Je ne m'attendais pas à cela.

— Le Général, m'a dit le Supérieur, veut vous

relever à vos propres yeux, en vous donnant une marque de confiance. Le Père de Montgazin ne devait pas être traité comme un homme ordinaire. Tout est oublié,

VoUs le voyez, je n'ai pas à me plaindre de më» supérieurs. Depuis 1828, nos maisons ont peu d'importance, et mes fonctions de Père ministre seront une sinécure ; mais, comme prêtre soumis à l'ordinaire, je prêcherai dans le diocèse de Lyon et dans les diocèses voisins. Je vais me remettre avec courage à Taccomplissement de la tâche que je me suis imposée. Après avoir fait la cruelle expérience des faiblesses humaines, je serai peut-être plus apte à les guérir.

Nous allons nous séparer ; mais nos cœurs resteront unis ; ils tendront vers le même but : faire le plus de bien possible. Réfléchissez beaucoup avant de vous engager définitivement dans l'Ordre. Mon existence a été trop troublée pour qu'il me soit possible d'avoir, sur lui, des données parfaitement justes. Dans ce moment, je ne veux pas, je ne dois pas juger ceux qui veulent bien m'absoudre. Avant tout, il faut me réhabiliter à mes yeux et aux leurs; il me faut redevenir fort, maître de moimême. Alors j'aurai le droit d'examiner si la voie que nous suivons est bien la voie droite enseignée par le Christ.

DÉPART POUR l'iTA^E

Ma seconde année d'études philosophiques et scientifiques était près d'être terminée. Je regrettai beaucoup de ne pas faire ma troisième année sous Ici direction de mon cher professeur. Tout en se renfermant dans les règles de renseignement imposées par les Congrégations de l'Ordre, il trouvait le moyen d'élever notre âme, d'élargir l'horizon de nos idées, de nous apprendre à nous servir de nos facultés intellectuelles. £t quand tout, dans l'institut était combiné pour faire de nous des machines, quelques paroles du Père de Montgazin nous rappelaient que nous étions des honunes.

Mais je regrettai encore bien plus l'ami que le professeur. Dans nos misons, jamais le cœur ne peut s'épancher librement. À qui se confier? Aux supérieurs? On les redoute. A ses condisciples? ils

sont, comme vous Têtes vous-même, pleins de zèle et d'enthousiasme pour l'Ordre ; et s'ils n'ont pas pour la délation une répugnance instinctive, invincible, — et le cas est rare, — vos confidences les plus innocentes peuvent, en raison d'une fausse interprétation, être dénoncées. Que faire? Se renfermer en soi-même ; mais cette concentration absolue est contraire à l'instinct de relation qui est dans 1 ame humaine ; et tout ce qui contrarie, tout ce qui dérange l'équilibre des facultés et des besoins que Dieu a placés en nous, comme un don de sa toute-puissante sagesse, est un mal pour l'âme. Dans le Père de Montgazin je ne redoutais ni le supérieur ni le confident. Et puis je pouvais hii parler de ma mère, de ma mère que j'avais abandqnnée, au moment de ses plus grands chagrins, de ma mère que j'avais presque oubliée pendant les ardeurs de l'initiation du noviciat. Je ne l'avais pas revue depuis trois ians; et nos lettres, par cela . même qu'elles devaient être lues par le Supérieur, étaient froides et contraintes. Celles de ma pauvre mère étaient souvent tristes, désolées même. Et le Supérieur en me les remettant me disait :

— Vous n*avez donc pas su donner à votre mère « cette conviction que cherche sa tendresse pour vous, que son fils est ïà où Dieu Tappelle, dans Tordre de sa volonté, dans une famille de frères qu'unit étroitement la charité de Notre-Sei-

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gn<iur, et qui n'ont qu'à travailler pour la gloire de Dieu? »

Alors, dans mes réponses, je présentais à ma* mère ces pieuses considérations, tout en seatant lûen que ce n'était pas avec de froides paroles, avec des théories de perfection religieuse, qu'on peut cimtris» les btessures £aites à un corar materneL Aussi quelquefois, laissant toutes ces belles théories de détadîement absolu, je retrouvais, pour consoler ma mère, les tendresses filiales que je lui pro^ dignais autrefois. Alors mes lettres étaient incriminées par mon Supérieur, — Etait-ce là te langage grave et réservé d'un religieux? Toute affection humaine, si légitime qu'elle fût, ne devait-elle pas s'exprimer au point de vue des devoirs imposés par ma sainte vocation? Une mère est sans doute pour nous la première des créatures d^ Dieu, mais enfin ce n'est qu'une créature ; notre amour ne peut lui appartenir que dans une mesure restreinte; nous sommes voués au Christ, et celui qui aime plus son père ou sa mère que lui n'est pas digne de lui.

Et mes lettres, sous ce ùiveau inexorable qui passe sur toutes les aspirations, sur tous les désirs, sur tous les sentknents de Tàme, redevenaient sèches et glacées, et désolaient ma pauvre mère.

Dieu prit pitié de ses angoisses matemdles, et

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une circonstance imprévue nous rendit quelques mois d'intimité, pendant lesquels il me fut donné é^ faire ooUlier à ma mère les dingrins que je lui avais causés.

La maladie qui s^était déclarée le jour où, n)sl« ffté moi, je surpris les secrets^ du Père de Montgaiin, n'avait pas d'abord para grave; maïs, après le départ de mon cher professeur, ma s^^té^ qu'on croyait à peu près rétiâ>lie, s'altéfa pro£oiidément. 11 y avait en moi un tel ébranl^nient du système nerveux, qu'il m'était impossible de suivre leseiter* GÎiees de la maison sans fatigue, et les médecins prescrivirent le repos le plus absolu. Ma mère apprit que j'étais malade, non par nK)i, car, mon mal ne paraissant pas encore dangereux, je ne lui en parlai pas dans mes lettres. Elle vint à F..* pour me voir, et, secondée par les médecins, elle obtint la permission de m'emmener en Italie. On fit d'abord de grandes difficultés. Si l'air du midi de l'Italie m'était indispensable, il y avai^, dans le royaume de Naples^ des naaisons de notre Ordre où l'on pouvait m'envoyer. En présence de celte opposition, ma mère fit vsdoir un argument brésistible. Elle possédait une grande fortune personnelle; elle fit entendre aux Père* que de leur condescendance à ses légitimes désirs dépendrait la disposition de biens dont elle pouvait facilement m'enlever, ou plutôt enlever i l'Ordre • la plus

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grande partie. L'effet de cette menace ne pouvait être douteux. Il fut décidé que je partirais avec ma mère, et que nous passerions l'hiver dans les environs de Naples.

Ma mère retourna à Paris, dans les derniers jours d'octobre, pour régler des affaires d'intérêt assez importantes. A la fin de la première quinzaine de novembre, nous devions nous réunir à Lyon, et de là partir pour l'Italie.

J'avoue que ce voyage, si peu prévu, me causait une joie d'enfant ; mais, dans une Société où tout se commente et s'interprète, je cachais soigneusement cfette impression.

Ma mère, pendant son séjour en Suisse, me parla beaucoup de madame de Flaviac. Pour elle, la comtesse était un ange, un idéal réunissant toutes les perfections. Avec un esprit supérieur, une instruction sérieuse, une imagination d'artiste, des talents remarquables, elle avait une simplicité, une naïveté qui la rendaient adorable'; et puis elle était si pieuse ! elle avait une foi si ardente! etc., etc.

On le comprend, • d'après les révélations du Père

de Montgazin, je rfavais pas besoin de connaître

la disposition naturelle de ma mère à l-eiithou-

siasme, pour rabattre beaucoup des éloges qu'elle

, prodiguait à la vi. fille de son cœur, » c'est ainsi

qu'elle l'appelait; et j'avalis quelquepeineà m'empêcher de sourire, en entendant vanter la candeur et la naïveté d'Alphonsine. La délicatesse me faisait un devoir de me taire, et je me taisais.

La seule perfection que ma mère n'accordât pas à sa favorite, c'était la beauté. Elle avait, disaitelle, les plus beaux yeux du monde, mais une petite figure chiffonnée très-piquante, et voilà tout.

Pendant son séjour à F***, ma mère reçut plusieurs lettres de la comtesse. Dans la dernière, datée du 2 octobre, madame de Flaviac annonçait que son mari revenait en France; et, pour le voir quelques jours plus tôt, elle partait pour Bruxelles ; le comte devait y rester près d'un mois*

Cette lettre était un chef-d'œuvre de passion conjugale. Ma mère, en me la lisant, était tout attendrie. Madame de Flaviac exprimait à « sa chère mère adoptive » tous ses regrets de ne pas se trouver à Paris au moment de son arrivée. « Dieu seul, ajoutait-elle, sait quand je vous reverrai. Si M. de Flaviac n'obtientfpas la position qu'il désire, et qui le fixerait en France, »'il est encore envoyé en mission, certainement rien ne m'œnpôchéra de le suivre n'importe où il ira. Il m'est impossible de supporter davantage les douleurs de ces longues séparations. »

DÉPART POUR L^ITAUE 355

Certes ma pauvre mère ne pouvait pas soupçonner la sincérité de cette Pénélope moderne; mais j'avoue que son enthousiasme pour elle me causait parfois une véritable irritation.

J'arrivai à Lyon le 12 novembre, ainsi qu'il en avait été convenu avec ma mère. J'allai nécessairement descendre dans une de nos maisons, celle où le Père de Montgazin était Père ministre. Le lendemain, je reçus une lettre de ma mèfe. Un événement imprévu, me disait-elle, la forçait de différer son départ de huit jours. Elle était extrêmement contrariée ; mais il s'agissait de rendre un service à la personne qu'elle aimait le plus au monde après moi, à la comtesse de Flaviac; elle n'avait pu s'y refuser.

Ce retard, loin de me déplaire, me fut trèsagréable: il me donnait toute une semaine à passer avec mon cher Père de Montgazin. Je le trouvai toujours mélancolique, mais très-calme. Nous ne prononçâmes pas le nom d'Alphonsine. Je com-

pris qu'il voulait éloigner, autant que possible, un souvenir dangereux, et je me gardai bien de lui dire que la prolongation de mon séjour à Lyon tenait à des causes dans lesquelles madame de Fiaviac se trouvait intéressée.

Ces huit jours passèrent rapidement. Je reçus une lettre qui m'annonçait l'arrivée de ma mère pour le 20, à dix heures du soir. Le lendemain, à huit heures, nous partirions pour Marseille.

L'heure était trop avancée pour que je me trouvasse à l'hôtel au moment où ma mère y arriverait; il aurait fallu une permission, et, devant partir le lendemain, je ne voulus pas la demander.

Le matin, quand je me rendis à l'hôtel, le Père de Montgazin, qui désirait voir ma mère, m'y accompagna. La voiture de voyage était déjà dans la cour tout attelée , et le cocher nous dit que madame la marquise de Sainte-Maure prenait une tasse de café dans la salle des voyageurs* Nous entrâmes dans cette salle, et là nous trouvâmes ma mère déjeunant avec, la comtesse de Flaviac.

Sa petite taille, son teint bistré, la flamme qui s'échappait de ses grands yeux noirs, me la firent reconnaître. D'ailleurs, la pâleur, le trouble de mon ami me le disaient assez : c'était bien elle ! Ma mère, en nous présentant l'un à l'autre, m'apprit quç la comtesse faisait avec nous le voyage d'Italie.

Ma mère aimait beaucoup le Père de Montgazin : elle fut charmée de le revoir. Celui^, après avoir salué respectueusement, mais froidement, ma^ dame de Flaviae et causé quelques instants avec ma mère, prétexta une aiïaire fH^essante et nous quitta.

Nous montâmes en voiture, et là j'af^is qae madame de Flaviae était restée quinze jours à Bruxelles, auprès de son maru Celui-ci, au lieu de l'ordre de se rendre à Paris, avait reçu une lettre du ministre des affaires étrangères, qui lui donnait une mission spéciale pour Saint-Pétersbourg, mission toute confidentielle, devant nécessairwnenl le conduire au poste, si désiré, d'ambassadeur auprès d'une grande puissance. La comtesse voulait suivre son mari ; mais depuis qu'elle était à Bruxelles, elle avait été constamment souffrante, et le médecin consulté déclara que le climat glacial de la Rus^e serait mortel pour madame de Flaviae , que ses poumons étaient déjà dans un état d'irritation trèsinquiétant, et que l'air chaud des contrées méridionales pouvait seul arrêter les progrès du mal. Cette prescription du médecin, mit la comtesse au désespoir; elle voulait tout braver^ disait-elle, pour suivre son mari. Celui-ci alors déclara qu'il donnerait plutôt sa démission que de permettre qu'elle exposât sa vie pour le suivre en Russie. La comtesse ne voulut pas accepter ce sacrifice , elle céda.

UNE smPRISE ^ 35^

M. de Fkviact sachant que ma mère partait avec sM)i pour Naples , lui demanda d'emmener Al* {Cousine avec elle en Italie. Ma mère aimait trop « sa fiUe adoptive i^pour refuser, et, aussitôt après fe départ du comte pour Saint-Pétersbourg, madame de Flaviac vint rejoindre ma mère à Paris, et elles partirent ensemble.

Tqut ceci me fut raconté par ma mère. J'avoue que j'éprouvais une certaine curiosité au sujet de la comtesse de Flaviac. Je n'aurais pas été fôché de me rencontrer avec elle pour quelques heures ; mais me trouver en relations intimes avec elle, la voir en tiers entre ma mère et moi, cela m'était excessivement désagréable; et certes, si j'avais pu prévoir un incident semblable, j'aurais refusé de ' faire le voyage.

Arrivés à Marseille, où nous nous arrêtâmes deux jours, je trouvai à la poste une lettre du Père de Montgazin.

« Prenez bien garde, m'écrivait-il, délaisser soupçonner à cette femme que vous connaissez son secret; et, pour éviter cela, croyez-le, il ne suffira pas de vous taire. Son regard peut atteindre les dernières profondeurs de l'âme et y lire ce qu'elle a intérêt de connaître. Ne m'en parlez jamaiis^ dans vos lettres. Je ne veux plus me ressouvenir d'elle qu'à l'autel; pçrtout ailleurs^ je veux, je dois

l'oublier. Ne craignez rien pour notre correspondance, comme Père ministre, j'ai le sigUlum^ et notre Provincial est incapable de décacheter sournoisement mes lettres. Dans toutes nos maisons, soit en France, soit à l'étranger, je ne connais pas quatre supérieurs desquels je puisse en dire autant. »

La santé de madame de Flaviac m'inquiétait peu. Sa pâleur n'était nullement maladive, et la petite toux sèche qu'elle faisait entendre régulièrement, deux ou trois fois par heure, ne me paraissait pas naturelle; et, bien qu'elle crachât, disaitelle, le sang tous les matins^ je persistai à croire que ma poitrine était beaucoup plus mdade que la sienne».

Nous ne restâmes que huit jours à Rome. Je vis le souverain Pontife, et je passai ces huit jours à ce Gesù où devaient s'accomplir plus tard les événements de ma vie de religieux. J'appris par hasard qiïe madame de Flaviac avait fait une visite à notre Général. Elle cacha à ma mère cette circonstance, et je n'en parlai pas non plus. Je ne voulais pas porter dans ce monde, où je rentrais pour quelques jours, les habitudes de délation et d'inquisition du Jésuite.

— Madame de Flaviac va à Naples avec madame

la marquise de Sainte-Maure? me dit un jour l'Asestant pour la France, le Père Rozav^i.

— Oui, mon révérend Père.

— C'est une personne très^pieuse.

— Elle paraît du moins telle, ipon Père.

— On doit croire qu'elle est ce qu'elle paraît être, me dit le Père Rozaten.

Je m'inclmai sans répondre.

— Vous savez, me dit-il, que sa famille nous est toute dévouée. Hélas! il en est de cette noble famille des Flaviac comme de tant d'autres qui s'éteignent tous les jours en France. La comtesse, mariée depuis plusieurs années, n'a pas d'enfants, et l'immense fortune du marquis de Flaviac appartiendra à son neveu, le baron de Flaviac.

Celui-ci n'a lui-même qu'un héritier, un enfant de neuf ans; le baron est voltairien. Son fils sera élevé dans les collèges de l'Université : ce sera un impie comme son père. Il ne conservera ceHes pas les traditions politiques et religieuses de ses ancêtres, et nous aurons en lui un ennemi plutôt qu'un ami.

— Il me semble, mon Père, que le comte de Flaviac, en acceptant le gouvernement de Juillet, en se mettant à son service, n'a pas tenu beaucoup aux traditions de sa famille.

Je savais que le Père Rozaven, enfant de cette Bretagne qui a fait tant de sacrifices à la

cause de la légitimilé, avait vu avec une proftmde douleur la chute de la branche atnée des Bourbons, et je n'étais pas fâché de le mettre en demeure de me dire sa pensée sur la défection des Flaviac. ^

— Il y a des circonstances, me dit le Père assistant, où l'on doit abandonner quelque chose au flot qui nous entraîne, afin de conserver ce qu'on a de plus précieux, il fallait, dans l'intérêt de notre Société en France, avoir au sein du corps diplomatique un homme qui fût complètement à nous ; cet homme, c'était le comte de Flaviac. Beauccmp de ses confrères dans la diplomatie faisaient partie de nos Congrégations ; mais seul le comte était attaché à notre Ordre par les liens de l'affiliation. Il y a une cause plus sainte que celle d'une dynastie : c'est celle de la religion et de la Société à laquelle nous avons le bonheur d'appartenir. Le Père Rozaven, le frère de Sainte-Maure peuvent conserver leurs sympathies, croire que la prospérité de la France est attachée à telle ou telle forme gouvernementale ; mais tout doit s'arrêter là. Leurs opinions ne sauraient leur créer des devoirs, car la ligne politique qu'ils voudraient suivre pourrait ne pas être celle de la Compagnie. Souvenez-vous, mon cher enfant, qu'une fois le seuil du Gesù franchi, on n'est plus Italien, Français, Allemand, Russe : on est Jésuite, rien que Jésuite. Nos af/lUés

sont soumis à cette loi. Je blâmerais le comte de Flaviae, s'il n'eût pas renoncé, en se donnant à nous, à Texercice de sa volonté ; je le loue, au con^ traire, d'avoir sacrifié ses affections personnelles, pour rester fidèle» avant tout, au glorieux étendard de saint Ignace.

En me rappelant ces paroles, que je trouvais alors admirables, je me suis dit, plus tard, que ce n'est pas en vain que l'on reproche aux Jésuites de n'avoir pas de patriotisme et d'être des étrangers dans leur pays ; .amis du gouvernement, si ce gouvernement consent à se laisser guider par eux; ennemis implacables, s'il veut au contraire marcher en dehors, de leur programme politique et religieux. Comment pourrions-nous inspirer à nos élèves l'amour de leur patrie, le désir de la voir libre et florissante, puisque, pour nous, le mot patrie ne peut plus avoir aucun sens? Nous ne rêvons que les splendeurs de la patrie idéale, les natioiialités courbées sous le joug de là théocratie, la monarchie universelle voulue par Grégoire Vil. Les Jésuites se croient encore assez forts pour réaliser cette utopie dans un avenir plus ou moins prochain. Moins ils seront citoyens dans le monde actuel, plus ils accéléreront le moment du règne futur où le Pape sera roi absolu de toute la terre, avec le Général des Jésuites comme maire du pa-

lais. Toutes les institutions qui se trouvent, en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Amérique, etc., en opposition avec ce plaïi doivent être combattues par les fils de Loyola. Devant le drapeau rouge de saint Ignace, tous les drapeaux doitent s'inclinei*.

Le Père Rozaven me recommanda d'avoir les plus grands égards pour la comtesse de Flaviac. . Je me rappelai que les mêmes prescriptions avaient été faites au Père de Montgazin, au sujet de cette . femme. Je me promis bien dp m'en tenir avec .elle aux exigences de la plus stricte politesse. Madame de Flaviac m'inspirait une répulsion invincible, et je suis sûr que, ne sachant rien de son passé, cette répulsion eût été la même.

Nous arrivâmes à Naples et nous nous établîmes à Pouzzoles, dans une villa située au milieu d'un bois d'orangers, entourée de trois côtés par de hautes murailles. Des rochers, sur lesquels la mer venait se briser, complétaient la clôture de notre habitation. Je n'aurais jamais pu rêver une plus délicieuse solitude.

J'avais prévenu ma mère que je voulais mener à la villa, autant que cela me serait posfeible, la vie d'un religieux. Ma mère était trop pieuse pour contrarier là-dessus mes idées. Il fut convenu que je lui donnerais une grande partie de la matinée ;

c'était le moment où elle était seule. Madame de Flaviac, toujours souffrante, disait«elle, déjeimait dans son appartement et ne paraissait dans le salon qu'à midi. Le reste de la journée, je travaillais dans ma chambre. Je dînais avec ma mère et madame de Flaviac, quand elles étaient seules. De nombreuses visites affluaient, le soir, à la villa : on y voyait des voyageurs de distinction, des hommes de l'aristocratie napolitaine, des prêtres, des évoques, des supérieurs d'ordres monastiques, ce qui donnait à ces réunions un caractère semi-mondain, semi-reUgieux, que j'aurais aimé à observer, si les ordres précis de mes supérieurs n'avaient pas été un obstacle à ce désir. Je ne m'y trouvai que quatre ou cinq fois, et cela par ordre du Provincial de Naples, qui, ces jours-là, était un des convives de ma mère.

J'aimais ma soUtude, et il m'en coûtait peu de suivre scrupuleusement la ligne de conduite qu'on m'avait tracée. Les confidences du Père de Montgazin avaient jeté du trouble dans mon esprit. Je regardais comme des tentations les pensées qu'elles m'avaient suggérées, et ces tentations il fallait les vaincre. Convaincu que ma vocation était d'inspiration divine, je voulais plus que jamais y persévérer. J'avais pris le Provincial de Naples pour mon directeur. Cet homme était le mysticisme incarné; il me remit aux exercices de saint Ignace,

et, SQus son influence, reprenant ma^remière ferveur, je me trouvai plus ailèché que jamais à la Compagnie de Jésus.

Six semaines après notre arrivée, madame de Flaviac annonça à ma mères avec des transports de joie, la cessation de cette longue stérilité qui avait tant désolé son beau-père et son mari. Elle avait la certitude d'être enceinte, et elle était persuadée qu'elle devait ce bienfait de la Providence à l'intercession de la sainte Vierge. Elle avait fait une neuvaine à je ne sais plus quelle Vierge noire miraculeuse, et ses prières avaient été exaucées.

Ma mère avait beaucoup de piété, mais elle n'était pas superstitieuse ; elle plaisantait souvent &a chère Alphonsine sur sa prédilection pour les Vierges noires, et lui demandait quelle supériorité elles pouvaient avoir sur les Vierges blanchesi

Madame de Flaviac défendait avec beaucoup d'esprit sa Viei^e noire, qu'elle prétendait avoir été sculptée par saint Luc. Du reste, elle aimait à soutenir les assertions les plus paradoxales ; plus une chose était absurde, plus Alphonsine mettait de chaleur à la soutenir, tout en mêlant dans la discussion quelques traits piquants ef railleurs; si bien qu'on se demandait quelquefois si elle parlait sérieusement, ou si elle se moquait la première des absui*dites auxquelles elle prétendait croire.

Ma mère parlait souvent du Père de Montgazin,

qu'elle aimait besuicoup. La premi^ fois que ce nom fut prononcé devant la comtesse, je mè trouvai très-embarrassé; j'osais à peine lever les yeux. ie ne voulais pas avoir l'air de m'apercevoir du trouble et de l'embarras que je lui supposais. Je m'aperçus bientôt que mes délicatesses étaient superflues; le nom du Père de Montgazin ne semblait lui rappeler aucun souvenir pénible ou humiliant. DjBpuis, elle parla souvent la première du beau Jésuite, de ses succès à Marseille, de l'enthouaasme des Provençales pour lui, et tout cela d'une voix ^me et aasurée. Il eût été impossible, à tout autre qu'à moi, de s'imaginer que cette femme avait troublé l'existence de ce prêtre dont elle parlait avec tant de désinvolture ; et parfois j'étais tenté de croire qu'elle avait perdu tout souvenir du passé. La comtesse de Flaviac, qui affichait une dévotion exaltée, qui se mettait de toutes les confréries, qui portait, disait-elle, deux scapulaires et Je ne sais combien de médailles, ne me paraissait pas avoir le moindre repentir de ses fautes, pourtant si récentes ; elle affectait même un rigorisme outré ^ Fcjndroit des femmes coupables, que ma jp[ière, elle si parfaitement honorable, essayait de ïppdérer, en lui disant que Tindulgence sied bien à la vertu.

Quant à moi, je trouvais dans les diatribes de madame dp Flaviac contre les pécheresses, ce qu'il

368 LE lésuiTË

m'est impossible d'excuser , l'hypocrisie et l'effronterie.

L'hiver s'était écoulé ; il avait été pour nous un délicieux printemps, et ma santé s'était complètement rétablie. Madame de Flaviac n'avait pas décidé*ment, et de l'avis des meilleurs médecins de Naples , d'autre maladie que celle des incommodités inséparables de l'état où elle se trouvait. Elle recevait de son beau-père lettres sur lettres ; il lui demandait avec instances de venir faire ses couches à Marseille. Les médecins ne s'y opposant pas, madame de Flaviac parut disposée à se rendre aux désirs de ce vieillard, qui avait pour elle une tendresse aveugle, et il fut décidé que nous partirions dans les premiers jours d'avril. Madame de Flaviac serait dans le septième mois de sa grossesse. La mer la fatiguant extrêmement, nous devions revenir par terre, à petites journées, et arriver à Marseille dans les premiers jours de mai.

Les quatre mois qui s'étaient écoulés n'avaient pas fait disparaître l'antipathie que j'éprouvais pour la comtesse. Je crois que cette antipathie était partagée. 11 me semblait reconnaître dans les paroles qu'elle m'adressait quelque chose d'hostile. Je crois qu'elle haïssait en moi l'ami du Père de Montgazin, et qu'elle avait deviné que son secret m'était connu. Ma mère ne s'apercevait pas de l'antagonisme qui existait entre sa fille adoptive

et moi ; elle attribuait notre froideur mutuelle à la réserve que notre âge semblait exiger. C'était pour elle une question de convenance, et rien de plus. Le fait est que je ne pouvais me défendre du vague pressentiment que cette femme serait aussi mon mauvais génie, que ma destinée serait inséparable de la sienne, et qu'elle . serait la cause première des plus grandes douleurs que j'étais destiné à éprouver.

xn

Nous étions arrivés au 8 avril. Le printemps était dans toute sa splendeur, et l'air pur et vivi- .fiant de notre villa avait achevé de rétablir ma poitrine fatiguée. Dans cette chère solitude, rien n'avait troublé ma vie. C'est là que j'ai goûté complètement le bonheur de la paix de l'âme. Ces quelques mois avaient achevé de faire renaître, entre ma mère et moi, cette tendre intimité que mon cruel abandon avait ahérée. Je témoignai à ma mère tant d'affection, je lui répétai si souvent qu'après Dieu elle serait tout dans ma vie et n'aurait jamais de rivale dans mon cœur, qu'elle accepta, sa grande piété aidant, le sacrifice que je lui avais imposé. Le Père de Montgazin l'avait déjà rassurée sur la crainte de me voir un jour envoyé, par mes supérieurs, dans les missions de l'Ame-

POSITION EMBARRASSANTE POUR UN JEUNE JÉSUITE 37i

rique ou de l'Asie, et elle me disait : — S'il ne t'est pas permis de venir ipe trouver» moi je serai toujours iibrç de fixer mon séjour là où l'on t'enverra. — Enfin ces quelques mois resserrèrent eur core les liens sacrés qui unissent une mère à son fils, et^ pour cela, je les bénis et je remercie Dieu de me les ^ivoir accordés.

J'ai à raconter à présent la singulière aventure qui a eu sur ma Vie une si grande in- ^ fiuence. Elle a été le principe de mes jçies les plus intensesr les plus pures et de mes douleurs les plus amères. J'éprouve, je l'avoue, un certain emjbi^ras en commençant le récit d'un événement très-sérieux, mais qui, il faut en convenir, avait bien. s<Mi côté . burlesque .

. Le jour de notre départ était fixé au 10 avril- Nos amis nous avaient fait leurs adieux, el ma mère, depuis buit jours, ne recevait plus personne- J'avais cru devoir lui donner cette dernière semaine .tout entière* Je fis trêve à mes études et à ce que madame de Flaviac appelait ma claustration au milieu du siècle. Je me trouvai ainsi en rapports plus intijnes avec la comtesse que je ne l'avais çté pendant les quatre mois que nous avions passés dans le royaume de Naples; et, tout en conservant contre çlle des préventions trop bien : fondées, je compris qu'à moins de la connaître comme je la conRâissai? mcd-méme, il était presque impossible

de se soustraire à la fascination qu*elie exerçait sur ceux qui l'approchaient. Pour moi, je savais que tout était factice en elle : ce n'était à mes yeux qu'une admirable actrice ; mais quelle illusion dans son jeu! quel naturel! Quand elle jouait son rôle de vertu irréprochable et même intolérante, d'é-f pouse fidèle et passionnée, je n'étais pas sa dupe : je savais qu'elle jouait un rôle, et voilà tout. Mais quand elle parlait religion, amour de Dieu, dévotion à la sainte Vierge ; quand elle affirmait qu'elle croyait non-seulement aux miracles consignés dans les livres saints, mais encore à ceux qui ne reposent que sur la plus faible autorité, le témoignage d'une bonne femme bien ignorante, par exemple ; quand je la voyais passer quelquefois une heure en méditation dans notre oratoire et prendre la pose la plus séraphique, j'avais besoin de me rappeler sa lettre au Père de Montgazin, de savoir que cette haute dévotion était un parti pris d'avance, pour ne pas la croire sincère. Et puis idées superstitieuses, exagérations des pratiques du catholicisme, etc., tout cela était énoncé avec un esprit si charmant, si brillant, si original, avec un accent si profondément convaincu, que j'étais tenté de me demander si cette femme , après avoir pris la religion comme une position honorable, n'avait pas été frappée par ce qu'il y a de divin dans l'idée chrétienne, et si Dieu n'avait pas, par un miracle

de sa grâce, changé un calcul de Tesprit en entraînement de cœur? Mais je me disais : — Non, non, tout cela n*est pas vrai. Comédie! comédie! Rien de plus. Le manteau de la religion lui était utile, elle s'en est revêtue; elle s'y drape avec grâce, et tout sévère qu'il est, elle peut se dire qu'il lui va bien : elle sait le porter, et je dirais presque qu'elle a inventé la coquetterie de la dévotion.

Mais les thèâes que madame de Flaviac soutenaît avec le plus de charme étaient celles d'un amour maternel exalté. Ayant perdu pendant longtemps l'espoir d'être mère, elle était ivre de bonheur, eh pensant à cet enfant qu'elle pourrait bientôt presser dans ses bras. Elle chantait les airs avec lesquels elle le bercerait, elle avait des élans de sensibilité passionnée pour ce petit être, qui n'était encore qu'un doux espoir, qui attendrissaient ma mère et dont j'étais moi-même ému, ou bien d'adorables enfantillages qui nous faisaient sourire. Cette femme, me disais-je, n'a su être ni épouse, ni amante, mais elle sera purifiée par l'amour maternel. J'ai tellement besoin d'éprouver le sentiment de la bienveillance, que je m'attachai à cette pensée ; elle me rendait madame de Flaviac moins odieuse.

Je remarquai que, dans ses rêves sur l'avenir de son enfant, elle supposait toujours qu'elle aurait un garçon.

— Mais si vous ayez une fille? lui dis-je un jour:

— Une fille? me répondit-elle, comme si je lui eusse parlé de la chose du monde le plus en dehors du possible ; une fille ! avoir une fille ! AHons donc ! Quelle singulière idée avez-vous là! Je serais atf désespoir d'avoir une fille.

— Oh! ma chère enfant ! Que dites-vous? s'écria ♦ma mère ; vous n*y pensez pas.

—Dites que je n'y avais jamais pensé, et vous aurez dit vrai. C'est votre fils qui vient de me présenter cette afireuse idée. Que dirait mon beau-père, que dirait mon jnari, si je ne leur donnais pas un héritier des Flaviac? Mais j'éprouverais la plus cruelle des déceptions, si j'avais une fille! C'est un fils que j'ai demandé à la sainte Vierge, c'est un fils qu'elle m'accordera.

La veille de notre départ, ma mère, qui aimait àfaire, le matin, de longues courses à pied, me proposa de parcourir les environs de cette délicieuse villa que nous allions quitter, non sans r^ret- Ja- • mais ma mère n'avait été plus tendre pour moi,

— Tu as voulu séparer nos destinées, me ditelle. Il m'eût été bien doui de voir perpétuer en toi la race des Sainte-Maure. Dieu t'appelait à lui, je devais me soumettre. Mais, si tu étais entré dans le clergé séculier, je n'aurais pas craint d'être à jamais séparée de mon fils. Tu ne sais pas ce que

]'ai soufS^t durant ces trois années de probation pendant lesquelles je n'ai pu te voir.

— Je vous écrivais, ma mère.

— Ah! mon cher enfant, tes lettres étaient à la fois un bonheur et une douleur. Cétait Ion souvenir qui m'arrivait; c'était nn témoignage de ce respect qu'un fils bien né doit à sa mère; c'était l'accomplissement du quatrième commandement : c< Tu honoreras. » Une mère veut plus qu'être hono- » rée et respectée, elle veut être aimée; et je ne trouvais pas le cœur de mon fils dans ses lettres. Que de larmes amères j'ai versées en les lisant ! Je t'avais toujours vu si bon, si affectueux, si caressant! Je ne te reconnaissais plus. Quelquefois un mot me rappelait l'amour que tu avais eu jadis pour moi , et je baisais ce mot béni en disant : Merci, mon Dieu! mon fils m*aime encore.

— Je vous l'ai déjà dit , chère maman , mes lettres, les vôtres étaient lues, commentées.

— Oui, oui, je le sais, et je ne t'accuse plus. On te faisait un crime de donner trop d'expansion à ta sensibilité, même envers ta mère. Il vaudrait peutttre mieux développer les seules affections que le prètre^le religieux puissent éprouver légitimement que de chercher à les ^uffer. Et, d'ailleurs, on ne détruit pas ce besoin d'aimer que Dieu a mis dans l'homme^ qu'il a dû y mettre, puisqu'il est venu sur la terre pour nous dire : « Aimez-vous. » Si l'on

réussissait, on aurait détruit l'œuvre de Dieu, et ce serait un crime.

— Soyez bien assurée, chère mère, que la vie du religieux n'a pas affaibli Famour que j'ai pour vous. Si dans un moment d'exaltation j'ai perdu le gentiment de mes devoirs de fils, je n'ai pas attendu de sentir mon cœur réchauffé au contact du vôtre pour m'en repentir.

— Je le sais, mon fils ; il y a déjà longtemps que je t'ai pardonné. Tu le vois, bien que je sache que tes vœux ne sont pas encore irrévocables, je ne te demande pas de renoncer à la carrière que tu as embrassée. Je serais heureuse, bien heureuse de ion retour; mais enfin j'accepte le fait accompli, et mes bénédictions maternelles te suivront partout.

Nous marchions depuis longtemps ; ma mère commençait à être fatiguée : nous entrâmes dans une petite maisonnette de pécheurs, et nous nous y reposâmes quelques instants. Il y avait là deux femmes. Tune déjà âgée et l'autre dans tout 1 éclat de la force et de la jeunesse. Celle-ci nourrissait un petit enfant de trois ou quatre mois. Ma mère aimait beaucoup les enfants : elle se mit à caressa celui-là, qui était fort beau, tout en causant avec les deux femmes. La plus âgée se plaignit de son excessive pauvreté: son gendre gagnait à peine de ^uoi les faire vivrei L'intérieur de cette habitation

annonçait en efifet la misère. Il y régnait pourtant un ordre, une propreté qu'on rencontre rarement, en Italie, dans les habitations du peuple. Gela seul donna à ma mère une opinion favorable de ces deux femmes. Elle remarqua aussi l'union qui semblait régner entre elles. La bonne vieille était fière de la beauté de sa fille, et quant au marmot, elle en était folle. — Voyez comme il est fort, disaitelle à ma mère. Oh! la Francesca! elle en nourrirait deux sans se gêner. On le lui a proposé plusieurs fois; mais il aurait fallu quitter son mari, sa mère ; cela n'était pas possible : mieux vaut vivre misérables ensemble que riches et séparés. Et après tout la Madone, saint Janvier et saint Pierre, le patron de la barque de Giuseppe, ne nous ont pas encore laissés manquer de pain.

Ma mère, bien reposée, quitta la cabane ; mais, en s'en allant, elle glissa une pièce d'or dans les vêtements du beau hambino.

Le soir, en nous mettant à table, nous dîmes avec un sentiment de tristesse : — Voilà le dernier repas que nous ferons dans cette chère villa. — ^Ma mère avait, depuis deux jours, congédié tous ses domestiques italiens. Nous n'avions ce jour-là, à Pouzzoles, qu'un cuisinier napoHtain et sa fille, qui travaillait habituellement à la lingerie. Notre cocher français avait demandé à ma mère la permission d'aller à Naples, avec sa femme, pour assistera je

378 LE jÉsi^rrE

ne sais plus quelle fête; il ne devait revenir que le lendemain matin. Nous étions donc à peu près seuls.

A peine notre repas était-îl craomencé, que ma-^ dame de Flaviac devint excessivement pâle.

— mon Dieu î s'écria-t-elle, je souffire horriblement!

Ma mère s'élança vers elle pour la secourir- La douleur se calma; mais bientôt elle revint avec une telle intensité, qu'il fallut conduire la comtesse dans sa chambre.

Quelques instants après, ma mère rentra dans le salon. Elle me dit que. la comtesse se trouvait mieux. Elle dîna à la hâte, pour aller la retrouver. Je montai dans ma chambre, qui était située audessus de celle de madame de Flaviac » et je me mis au travail. J'entendais marcher dans la chambre de la comtesse, et je distinguais même de douloureuses plaintes. Trois heures se passèrent ainsi. 11 était dix heures du soir; je n'entendais plus rien au-dessous de moi.

Tout à coup on frappa à ma porte. J'ouvre; .c'était ma mère, mais émue, tremblante, le visage bouleversé. Connaissant son attachement pour madame de Flaviac, je crus celle-ci dangereusement malade.

, •— Descends,, me dit ma mère, je ne puis pas

quitter cette malheuneaM AlfrfuMisine ; descends : il faut que je te parle^que je te coBsuiie« Je suivis ma mère dans sa chambre ; elle étadt

attenante à celle de madame de Flaviac.

Ma mère entra chez la comtesse en me disant :

— Attends-moi là.

Une portière seule séparait les deux pièces; ma mère et schi amie parlaient avec vivacité : il y avait évidenunent une discussion entre elles, et j'entendis ma mère dire :

— Alphpnsine, ayez confiance en moi. U m'est impossible d'agir autrement. L'isolement dans le-^ quel nous nous trouvons nous favorise. A présent, il vous faut du repos; je vais envoyer le cuisinier chercher le docteur C..\

— Non, non, s'écria madame de Flaviac.

— U le faut absolument , ma pauvre enfant !

— Alors donnez-moi une plume , de l'encre et du papier; je veux écrire deux mots au Provincial: il m'enverra son médecin.

— Mais je puis écrire pour vous.

— Non, chère marquise, n'écrivez pas. Le Provincial sait déjà... Non, je veux écrire moi-même.

^ — Allons ! calmez-vous ; écrivez deux lignes seulement. Je vais raconter tout à mon fils; je vous le répète, il le faut absolument.

Et, revenant à moi, ma mère m'entraîna à l'autre extrémité de la chambre et me dit :

— Je t'avoue, mon cher fils, que j'éprouve un grand embarras pour te dire ce qui vient de se passer.

— Que s'est-il donc passé?

— Cette malheureuse Alphonsine est perdue, si nous ne trouvons pas le moyen de cacher cette triste aventure.

— Expliquez-vous, chère mère, je ne vous com* prends pas ; quelle aventure faut-il cacher ?

— mon Dieu ! qui se serait imaginé une chose semblable? dit ma mère, qui, dans son trouble, ne s'apercevait pas qu'elle répondait à sa propre pensée, et qu'elle me laissait dans l'incertitude.

— Voyons, ma bonne mère, lui dis-je en lui prenant les mains, revenez à vous. Madame de Flaviac est-elle donc dans un danger imminent, puisque vous parlez d'envoyer chercher un médecin ?

— Alphonsine est aussi bien qu'elle peut l'être à présent. Tout s'est bien passé. Et en si peu de temps ! Heureusement je n'ai pas perdu la tête, et vraiment on la perdrait à moins... Mais j'avoue... qu'à présent il se fait en moi une réaction qui me rend incapable de m'expliquer comme je le voudrais...

Et ma pauvre mère, agitée d'un tremblement

POSITION ElIBARRASSANTE POUR CN JEUNE JÉSUITE 381

nerveux, se laissa tomber sur un fauteuil en fondant en larmes.

Il y avait sur la cheminée un flacon d'eau de fleurs d'oranger; j'en mis quelques gouttes dans un verre avec de l'eau et du sucre. Dans ce mo* m^it j'entendis deux ou trois faibles cris venir de l'appartement de madame de Flaviac. Ce n'était pas elle qui gémissait ainsi... Je compris tout; mais ma stupéfaction fut si grande, que je laissai tomber le verre que je tenais à la main.

— Mon Dieu! ma mère! dis-je, cela est-^il possible?

— Malheureusement ce n'est que trop possible, Alphonsine vient d'accoucher d'une fille.

— Mais elle n'était grosse que de six mois.

Conmient l'enfant peut-il vivre ?

— Ne te hâte pas de condamner la comtesse ; je te jiure qu'elle n'est pas coupable. Ëhe m'a tout confié : son enfant est né au septième mois. Si cette grossesse avait suivi le cours ordinaire de neuf mois, la pauvre fenune n'eût pas été compromise. Mais, bien que la petite créature qu'elle a mise au jour soittrès-délicate, il est à croire qu'elle vivra ; et pour le comte de Flaviac, pour le monde, pour moi-même , hier Alphonsine n'était grosse que de six mois; et vraiment elle était encore si mince, qu'il était impossible de supposer qu'elle fût plus avancée dans sa grossesse.

983 '- ' . r ; ' ; LR.XBSuirr

J'avoue qae je 96 sais»sdi& pas eàcore très^bîeii les calculs de ma mère ; seulement je voyais quo la position était des plus cntîquts;

Madaifie de Flaviae âviait eu le tal:^, ou pktât l'audace de fabriquer tout im roman daus le g^ure héroïquet pour expliquer à ma mère la naisâaoee de l'enfant. Ma mère avait ji^romia le secret ; mais par quelques mote qui luiéchiappèrent sur ce Taveiir' ture étrange » et sur « la malheureuse et innocente victime , ». je compris que cje rommi devait être aussi intéressant que compliqué, et que l'honneur de madame de Flaviac sortait sain et sauf de soo récit.

• Ma mère avait itifmimail d'esprit; m»s la Vi» vacité de son imaginatioû ntiisait quelquefois à la solidité de son jugement Les personne» qu'dle aimait erorçaient sur elle uni tel empire, qu'il ne lui était pa/possible de les jugei*^ et sa crédulité pour tout ce qu'elles avaient intérêt à lui persuader était quelque chose d'inimaginable.

La comtesse, aivéc raison, comptait sur cette disposition bienveillante de ma mère. Quant àmoi,^ quelques minutes de réflexion firent jaillir la lumi^e dans mon esprit. Mais je n'eus pas la tenta* tion de ^voiler un secret où l'honneur de nuMi ami le plus cher était intéressé, ie laissai ma mèare dans toutes ses illusions.

— Il est évidenl, me dit-elle, que nous ne pou-

Yons partir demain, et que eette paavre petite fiUe ne peut rester ici : car il faut sauver l'hoiioeur d'Alpèofisiiie. Comment y arriverons -nous? Je n'en sais rien encore. Il faut commencer par ca^ cher à présent révénement à toutes les personnes de la maison , et nous prendrons une détermination ensuite. Heureusement mon cocher «t sa femme ne reviendront ici que demain matin. Nous avons le temps d'agir.

— Agir ! Et que pouvons^ndus faire ?

— ' Écoute- moi bien : la chaumière où nous sommes entrés ce matin est trèspisolée* Pars à l'instant, porte cette petite fille à ces pauvres femmes.

-— Mais, ma mère, vous n'y pensez pas ! Moi,; me charger d'un semblable message?

— Songe donc que dans cette maison on ne te connaît pas^ et je ne puis me confier qu'à toi. Cetje femme ne doit garder l'enfant que pendant quelr ques jours. Tu lui donneras tout de suite une asseï forte somme, et tu lui promettras le double, louti ce qu'elle voudra, pour obtenir le secret.

J'avoue que la situation me semblait bizarre ;. et, ind^endamment des idées qu6 j'avais reçues, dans mon çducation cléricale, je devais trouver, étrange de jouer un rôle dans cette aventure r(H manesqifêv Je ne: pouvais refuser à ma mère le sei^ vice qu'elle me< demandait. Je lui q^jfietal ^c^peun

Sèi LE IÉ9UITE

dant que je n'avais pas d'autre costume que mon babit religieux, et que je craignais de paraître ainsi devant ees femmes et devant le mari, qui serait là sûrement. Gela pourrait faire naître, dans Tesprit de ces braves gens, des idées peu avantageuses. Pour moi personnellement, cela m'importak peu ; sans doute je ne les* reverrais jamais ; mais je tenais à ne pas jeter l'opprobre sur l'habit que je portais.

Ma mère sourit et me dit :

— Si tu avais vécu ici moins en mmne et plus en homme du monde, tu saurais que, dans cette Italie, si religieuse, cm plutôt si superstitieuse, il y a un tel dérèglement des mœurs du clergé qu'en te supposant le héros d'une aventure scandaleuse, le pêcheur et sa fiwdille n'en seraient pas le moins du monde surpris. J'ajouterai qu'ils n'en seraient même pas mdL édifiés. En Fram^, pour re^^ecter le prêtre, le religieux, nous avons besoin de aroire à sa vertu. Nous voulons du moins savoir que, s'il tombe, il se relève, et surtout nous ne voulons pas qu'il affiche sa dépravation. En Italie , on vénère le prêtre parce qu'il est {Mrêtre ; mais comme le célibat ne saurait être la vocation du grand nombre d'individus qui endossent la robe du pcètre ou le froc du m<Hne, on trouve tout naturel qu'il soit niai observé, et perscmne ne fatit attention à cela. Le prêtre dont la vie est pure est ici regardé comme

un saint, on le vénère; mais on ne méprise pas les autres. La sainteté est chose si rare! c*est une exception. Je t'assure, mon cher fils, que pour moi je n'avais jamais tant eslimé notre clergé français que depuis que j'ai été- édifiée, par les hommes les plus honorables et les plus religieux, sur les mœurs du clergé italien. Je n'en pense pas moins, comme toi, que, même au m'iieu de la licence la plus générale, on doit toujours faire respecter le caractère dont on est revêtu; mais en prenant le manteau que Paul (le cocher) a laissé ici, tu pourras facilement ne pas être reconnu comme un religieux.

Il fallut bien me piêter à cette espèce de déguisement. Paul était beaucoup plus grand que moi, et le manteau cachait en effet ma soutane. Je mis sur ma tête un bonnet grec, qui me donnait une tout autre physionomie que celle que j'avais sous mon g and chapeau à la Basile. Je devais être ainsi méconnaissable pour ces deux femmes qui ne m'avaient vu qu'un instant.

Ma mère plaça dans mes bras la pauvre petite fille, en m'indiquant la manière dont je devais la tenir.

On comprendra sans peine que j'étais assez gauche dans mon nouvel emploi. Je voyais pour la première fois un enfant nouvellement né. J'avais toujours entendu dire qu'en entrant dans ^ la vie

nous étions très-beaux pour des yeux maternels , mais qu'en réalité nous é lions quelque chose d'assez laid. Je regardais avec curiosité la petite créature; je la trouvais charmante; mais elle me parciissait bien faible. La pensée me vint qu'il serait peutêtre prudent de la baptiser. Ma mère, terul en m'assurant que la petite fille était très -bien constituée et très-viable, se rangea de mon opinion. Elle reprit l'enfant, et, pour la première fois, je remplis une fonction sacerdotale, en versant l'eau du ' baptême sur ce petit front. Je l'adoptai au nom de l'Église, et il me sembla que je l'adoptais aussi, et qu'il y avait, dès ce moment, entre elle et moi, un lien sacré que rien né pourrait rompre. Ma mère lui donna un de ses noms à elle, Marguerite. Je repris l'enfant dans mes bras, et, en songeant de qui elle était la fille, je sentis mes pleurs près de couler. Je penchai ma tête vers elle, et dans mon cœur je jurai d'aimer et de protéger toujours cette enfant, si Diou ne lui retirait pas ce souffle de vie qui me paraissait, hélas ! si léger, et que je tremblais de voir s'éteindre. Pour cacher mon émotion à ma mère, je me hâtai de m'éloigner. Je couvris mon précieux fardeau de manière à le préserver de la fraîcheur de la nuit , et je pris le chemin de la maison du pêcheur.

J'avais à peu près deux kilomètres à parcourir, en suivant presque toujours le bord de la mer. Je

dois confesser que la peur de rencontrer quelquesuns de ces brigands dont les étrangers croient toutes les routes de l'Italie infestées vint quelquefois troubler nK)n esprit. La réflexion me disait que, dans le sentier que je suivais, il passait peu de voyageurs, et que les brigands n'avaient nul intérêt à se promener de ce côté-là.

Un peu rassuré, je songeai à la complication d'événements qui me jetaient, moi jeune religieux, dans la position étrange où je me trouvais, seul, au milieu de la nuit, marchant dans ces sentiers . déserts et portant dans mes bras une pauvre pe~ tite créature qui, je n'en pouvais douter, était la fille du Père de Montgazin, d'un Jésuite ! Et je me rappelais les confidences de mon ami, ses longues douleurs, ses chutes, ses combats, ses déceptions, toute cette vie si tourmentée ; et je me sentais au cœur une immense pitié pour lui, pour cette enfant qui ne recevrait jamais ses caresses paternelles, dont il ignorerait peut-être toujours Texistence. Car savais-je, moi-même, quelle détermination on allait prendre au sujet de Marguerite?

Je me promettais bien d'employer tous les moyens possibles pour ne pas rester étranger à sa destinée. Je me sentais le cœur inondé de sentiments doux et tendres dont je n'avais jamais eu l'idée. J'aurais voulu être l'unique protecteur de ce petit être, dont un faible souffle manifestait seul

l'existence. Rien ne peut donner l'idée d'un dair de lune dans les contrées méridionales : c'est quelque chose de splendide. De temps en temps j'écartais mon manteau, pour voir ce petit ange qui dormait. Comme sa peau d'un blanc rosé était fine et transparente! Marguerite ne serait pas brune comme sa mère ; et déjà, dans ce petit visage, il me semblait trouver une ressemblance qui faisait battre mon cœur. Oui, lui disais-je, oui, tu es bien sa fille; tu auras ses traits, tu auras surtout son âme. J'embrassais ses petites mains, qui se crispaient à mon contact, comme la feuille délicate de la sensitive. J'aimais cette enfant qui était entrée dans la vie il y avait à peine deux heures. Je Faimais avec passion. Je lui prodiguais les noms les plus doux, les plus caressants, comme si elle avait pu m'entendre. Tu seras ma fille, lui disais-je. Et me reprenant : Non, je ne veux pis usurper ce titre de père, je veux le laisser à celui auquel il appartient. 11 est aussi mon père ; car la virilité de mon intelligence, c'est lui qui l'a créée : elle est fille de la sienne. Si j'ai entrevu, dans mes études philosophiques, des horizons que mes autres maîtres semblaient au contraire voiler à mes regards, c'est à lui que je le dois. Tu seras donc ma sœur, ma chère Marguerite, ma sœur adorée; et quels que soient les obstacles, je saurai bien empêcher que ta vie soit

séparée de la mienne. Je te protégerai, ma sœur; et s'il fallait un jour me sacrifier pour toi, je n'hésiterais pas un instant.

J'embrassai encore ses petites mains, son joli front, mais cette fois avec tant de vivacité, que Marguerite se réveilla et jeta quelques faibles vagissements; il n'en fallut pas davantage pour m'effrayer outre mesure. Comment la calmer?

En me rappelant cette nuit si douce et si terrible à la fois, je ne puis m'empécher de sourire de toutes les folles terreurs que mon ignorance des saints mystères de la vie me suggérait. Marguerite pleurait toujours ; désolé, je m'assis sur un tertre. Je me souvins que j'avais vu des mères balancer doucement leurs enfants dans leurs bras, quand ils criaient. Mais ces enfants étaient bien plus forts que Marguerite. Elle était si petite! j'avais peur de la briser. Et puis ses cris avaient quelque chose de si plaintif! Je n'en avais jamais entendu de semblables. Si elle allait mourir dans mes bras! Et mes pleurs coulèrent à cette pensée. Je crois que Dieu, dans cette nuit-là, me fit un cœur maternel. J'éprouvai toutes les angoisses, toutes les joies, toutes les appréhensions, toutes les espérances de la jeune mère qui voit, pour la première fois, l'enfant qu'elle vient de mettre au jour. Mais la jeune mère est entourée de sa famille, de ses amis ; ils la rassurent ; son inexpérience les atten-

390 LE lÉSUITE

drit et les fait sourire ; et elle sourit avec eux de ses craintes. Mais moi j'étais seul avec ce doux mystère que je ne comprenais pas. Heureusement les yeux de mon enfant se fermèrent; elle s'endormit, je me levai pour reprendre ma marche. Tarrivai bientôt à la maisonnette du pêcheur, et je frappai.

— Qui va là ?

— Un voyageur qui vient vous demander un service.

— Bien,, dit Francesco en ouvrant la porte, si cela est possible, on le fera de bon cœur.

J'entrai. Dans le lit que Francesco venait de quitter était sa jeune femme; leur petit enfant reposait à côté d'elle, dans un berceau, chef-d'œuvre de Francesco, qui faisait, avec des joncs marins, de charmants ouvrages de vannerie. Quand la pêche ne donnait pas, ce travail aidait à faire vivre la pauvre famille. La vieille mère filait encore au rouet, malgré l'heure avancée. La lampe qui brûlait devant la madone jetait dans la pièce une faible lueur.

Francesco alluma une autre lampe, et il me fit asseoir.

— A présent, signor, me dit-il, que voulez-vous de moi?

POSITION EMBARRASSANTE POCR UN JECXE JÉSUITE 391

J'étais très-embarrassé. Je ne savais comment aborder la question avec ces braves gens. Pendant la route je n'avais pensé qu'à Marguerite. J'avais ouvert mon cœur à des impressions nouvelles; j'avais donné ma vie à ce petit être. Tout entier à ce doux sentiment, j'avais oublié de me demander quelle histoire j'allais faire à Francesco et à sa femme. Je n'avais pas les ressources d'imagination de madame de Flaviac ; et bien que, plus tard, j'aie été appelé à remplir des négociations beaucoup plus difficiles que celle-ci, j'ai toujours dû m'avouer que je ne serais jamais qu'un intrigant médiocre. Je ne sais pas louvoyer, et si je ne me décide pas à aller droit au but, je suis sûr de ne faire que des maladresses. A'oilà pourquoi, sans doute, je n'ai pas réussi dans la grande entreprise à laquelle je me suis dévoué avec tant d'ardeur.

Après avoir hésité quelques instants, m'a percevant que Francesco me regardait déjà d'un œil soupçonneux, bien que Texiguïté de ma personne fût de nature à le rassurer beaucoup, car il avait près de six pieds, et il était admirablement proportionné, je me décidai à aborder la question ; et, écartant mon manteau de manière à dissimuler autant que possible mon habit religieux, je portai ma chère enfant sur le lit de la femme de Francesco, en lui disant :

— Voilà une enfant. On vous prie de la nourrir

pendant quelques semaines; on vous récompensera généreusement.

Marçuerite s'était réveillée; elle criait. La jeune femme la considérait avec de grands yeux attendris et surpris* Elle lui présenta son sein. L'enfant le saisit avec avidité, et je tressaillis dans tout mon être en voyant s'accomplir une des plus sublimes fonctions de la nature.

La vieille mère avait quitté son rouet, et elle considérait la petite créature attachée aU sein de Francesca.

— Est-ce une fille ou un garçon? me dit-elle.

— C'est une fille.

— C'est bien délicat, bien chétif : pourtant elle pourrait vivre; et ma foi, ajouta-t-elle en riant, si on ne nous la réclame pas, nous la marierons avec notre Beppo. C'est lui qui est fort et bien portant !

— Ah ! dit Giuseppe, on aura le temps de jeter souvent ses filets à la mer avant de faire cette noce-là.

— Mais, signor, dit tout à coup la vieille femme, c'est bien vous! Vous êtes venu ce matin avec une dame. Comme moi, elle n'est plus jeune, mais elle est encore bien belle. Mais vous, vous n'aviez pas la coiffure que vous portez maintenant, ni ce manteau. Cela vous change un peu, mais je vous

reconnais tout de même; vous êtes si beau! on dirait un ange. Ah! dame! dans la vie on est quelquefois obligé de se déguiser, nous le savons bien.

— Oui, c'est moi, dis-je impatienté ; et comme vous avez dit que votre fille aurait bien la force de nourrir un autre enfant avec le sien, je vous ai apporté cette petite fille; sa mère ne peut pas la nourrir... Et... j'ai pensé à vous.

— Oh! mon fraticellOy reprit la vieille, il ne faut pas chercher à nous tromper. Nous voyons bien qu'il s'agit d'une histoire d'amour. Vous êtes pourtant bien jeune ; vous avez au plus dixsept ans, *— le fait est que je ne paraissais pas en avoir davantage; — il est bien possible que vous ne soyez pas le père de cet enfant.

Je me sentais rougir jusqu'aux yeux eh écoutant les suppositions de la vieille femme. Giuseppe riait d'un gros rire, et sa femme regardait Marguerite et moi alternativement, comme si elle eût cherché une ressemblance entre nous deux.

— Vous êtes peut-être, continua la mère, dont la loquacité était intarissable, le frère de la malheureuse jeune fille qui a été séduite, ou du moins un de ses parents? Ce n'est pas par curiosité que je vous demande cela. Vous nous direz tout ce

que vous voudrez, nous le croirons, s'il le faut. Je vois que ma fille est décidée ; et si Giuseppe y consent, nous garderons cette petite.

— Moi, dit Giuseppe, certainement j'y consens. Si j'avais trouvé celte mignonne créature sur le rivage, je ne l'aurais pas jetée à la mer; je l'aurais mise dans un de mes filets et je l'aurais apportée ici, en remerciant pour elle la Providence de ce qu'elle la faisait tomber entre les mains de braves gens comme nous. Elle aurait partagé avec mon fils, d'abord le lait de Francesca, puis notre pain. Vous nous dites qu'on sera généreux envers nous. Eh bien! nous remercierons Dieu qui nous envoie ce petit ange, pour mettre un peu d'aisance dans notre pauvre demeure. A ceux qui n'ont que leur travail il faut si peu de chose pour arriver au bien-être ! Nous ne serons pas exigeants, allez !

Je tirai de ma poche une bourse qui contenait une centaine de pièces d'or, et je la mis dans la main de Giuseppe.

-^ Oh ! signor, me dit-il tout ébahi, vous ne nous donnez pas tout cela ?

— Si, Giuseppe, et je vous en donnerai encore davantage si vous gardez le secret, et si voui3 ne racontez à personne comment cette enfant est venue ici. ,

POSITION EMBAilRASSANTE POUR UN JEUNE JÉSUITE 395

— Oh ! ceci est très-facile ; nous n'avons pas de voisias- Si quelqu'un vient, nous saurons bien faire passer la petite pour une. nièce ou pour une cousine de ma femme, qui est Romaine. Nous supposerons que la mère est morte en couches; et d'ailleurs, pour tout cela, je laisserai parler ma belle-mère et Francesca. Quand il s'agit de mentir, les femmes ne sont jamais embarrassées.

— La petite est-elle baptisée ? me demanda la jeune femme.

. — Oui. Là-dessus vous pouvez être tranquille.

— Comment s'appelle-t-elle ?

— Marguerite.

— C'est un joli' nom. Et vous dites qu'on reprendra l'enfant dans quelques semaines. Poiîrquoi ne pas la laisser? J'ai bien assez de lait pour elle et pour mon fils.

-7- Il est très-possible qu'on laisse ici Marguerite. Mais soyez sûre que vous serez tous bien récompensés de vos soins pour elle et de votre discrétion.

Et m approchant du berceau où l'on avait déposé mon cher trésor, j'embrassai Marguerite.

— Vous l'aimerez bien, dis-je à la jeune femme.

— Comment ne pas aimer la petite créature à laquelle on donne son lait ?

Cette réponse me suffisait Et je sortis en bénissant Dieu, qui a mis tant d'amour dans le cœur des mères, qu'elles peuvent en donner même aux enfants d^ l'adoption.

FEUCITE MORBINI

Je revins à la villa. Ma mère commençait à trouver mon absence beaucoup trop prolongée.

Les histoires de brigands qu'elle avait entendu raconter, depuis qu'elle était à Pouzioles , — et toutes n'étaient pas des fictions de l'imagination napolitaine, — lui revenaient à l'esprit et la remplissaient de terreurs. Je lui appris tout ce qui s'était passé, et elle me dit que la comtesse, de* puis mon départ, avait reposé paisiblement.

Le Provincial de notre maison de Naples arriva le lendemain, en toute hâte, à la villa, accompagné d'un méderin, qui était celui de la Compagnie. Après une longue conférence entre madame de Flaviac et le Provincial, entre ces deux personnages et le médecin, et puis enfin avec ma mère, qui fut appelée pour consentir à

tout ce qu'on avait décidé d'avarice, il fut convenu qu'on dirait, dans la maison, que madame de Flaviac, par suite d'une chute faite dans son appartement, était menacée d'une fausse couche, et que le médecin ne quitterait pas la villa pendant qu'elle serait dans un état aussi inquiétant. Le Provincial envoya de Naples une femme qui ne devait *pas la laisser un instant. Cette femme était Française; elle avait épousé un Italien qui l'avait emmenée à Naples. Elle avait tout au plus trente ans, et paraissait toute confite en dévotion ; ses traits étaient assez beaux, sa mise très-soignée, et je remarquai qu'elle ne manquait pas de coquetterie. Je la surpris, deux ou trois fois, dans la chambre de ma mère, essayant des^ poses devant une armoire à glace^ arrangeant ses cheveux et se souriant avec complaisance; mais aussitôt qu'elle entendait le plus lég»

bruit, elle prenait bien vite son air mystique, roulait entre ses doigts les grains d'un rosaire toujours suspendu à son côté. Jamais elle ne vous regardait en face; elle parlait lentement, d'une petite voix claire^ et douce, qui n'était pas du tout sa voix naturelfe. Bref, Féhcité Morhini avait toutes les allures d'une hypocrite.

J'en fis l'observation à ma mère. Elle me répondit qu'elle avait éprouvé toutes mes impressions au sujet de Félicité; mais que le révérend

FÉLiaTÉ MOHBINI 399

Père Provincial lui avait donné celte feranaepour une sainte, pour une de ces âmes privilégiées déjà arrivées aux régions les plus élevées de la vie spirituelle. Ma mère avait toute confiance dans le révérend Père; moi» j étais trop jeune pour savoir qu'il n'est pas rare de voir des prêtres, ne manquant pas d'intelligence, mais dominés par les idées mystiques, donner tète baissée dans des pièges tendus par d'adroites créatures qui font métier de sainteté, et trouvent le moyen de faire de leur tempérament hystérique une spéculation des plus fructueuses. Il n'y a pas de ville en Italie, de bourgade qui n'ait son extatique, sa stigmatisée ou sa prophétesse. En France, le métier est moins lucratif. Le clergé séculier ne croit guère aux miraculées et aux visionnaires. Si, de temps en temps, il en surgit quelques-unes, nous les devons aux moines, qui commencent à pulluler. C*est un produit spécial du monachisme. Seulement, chez nous, on ne l'expose à l'admiration du public béat qu'avec de grjandes précautions. Les thaumaturges doivent être discrètes, pour ne pas se comproïnettre, ainsi que leurs révérends directeurs. La police, en France, à de singulières préventions : elle ne croit guère au surnaturel ; et si les miracles sont productifs, elle supprime impitoyablement la liberté du miracle. C'est une spéculation interdite comme celle des jeux de hasard.

Aussi Félicité Morbini, que sous retrouverons plus tard, nature paresseuse et sensuelle, aimant le far niente, la bonne obère, rendait-elle grâce au hasard qui Tavait conduite en Italie. Son mari était mort, la laissant dans la. plus profonde mi*sère : quelques personnes pieuses s'intéressèrent à elle. La rusée créature connaissait déjà le terrain où elle se trouvait ; elle avait vu réussir des supercheries grossières; elle avait surpris les secrets d'une extatique ; elle savait que la sainte personne qui, depuis vingt ans, ne prenait pour se soutenir, à la grande admiration et à la grande édification des âmes pieuses, qu'une cuillerée d'eau le matin et une autre le soir, dans lesquelles elle mettait quelques miettes de pain, se dédommageait la nuit des repas ornithologiques de la jour-^ née. D'après cet exemple et quelques autres du même genre, elle comprit qu'en Italie, pour une femme du peuple, le labeur le moins fatigant et le plus productif est la dévotion. ^Elle avait une maladie nerveuse, elle la perfectionna. Il y avait à Naples un Jésuite français qui devint son directeur. Le saint homme crut tout ce que Félicité voulut lui faire croire ; il parla de sa Pbilothèe au Provincial. Celui-ci fut moins crédule que çon subordonné; mais il comprit que, dans certaines circonstances, la Morbini pouvait devenir utile, et il se fit son protecteur.

FÉUaTÉ MORBINI 401

Je sus, à peu près, par ma mère, ce qui s'était passé dans la conférence à laquelle ellg fut appelée à prendre part. Le Père Provincial dit à ma mère que la fille de la comtesse, étant née plus de cent quatre-vingts jours après l'époque où madame de Flaviac avait rejoint son mari à Bruxelles, avait une existence légale ; que, quelles que fussent les circonstances qui pouvaient faire croire à la comtesse que sa fille n'appartenait pas à son mari, personne n'avait le droit d'enlever à l'enfant sa possession d'état. Dans ces cas-là, suivre les prescriptions de la loi était le parti le plus sûr. Mais il y avait, dans ce malheureux événement, une autre considération : celle de sauvegarder l'honneur de madame de Flaviac; et, pour cela, il fut décidé que la naissance de Marguerite ne serait déclarée que dans six semaines. Ma mère consentit sans peine à rester à Pouzzoles tout le temps que la comtesse y resterait elle-même. Quant àmoije dus retourner à F***, pour y reprendre mes études interrompues. Le Provincial m'ordonna, au nom de la sainte obéissance, de me taire sur les événements dont j'avais été malheureusement, disait-il, le témoin. Je pris l'engagement qu'il désirait. Je n'aurais jamais pu être tenté de parler de la naissance de Marguerite qu'avec le Père de Montgazin, et luimême ne m'avait-il pas défendu de lui rappeler le souvenir de madame de Flaviac? Toutefois

40S LB lÉSQITE

le Provincial me défoodit de passer par Lyon. Peut-être ci;^ignait-*îl qu'eu promellant le silence le pks absolu, je n'eusse usé d'une restriction mentale, il se trompait : je ne connaissais pas en* core là-dessus la doctrine de la Compagnie^ et je puis le dire, après avoir, en théologie, étudié notre Père Escobar et quelques autres de nos docteurs, je n'ai jamais eu pour elle une. grande admiration*

Je revis deux fois Marguerite avant n^on départ. Elle était bien délicate. Je crois que la comtesse s'était beaucoup serrée dans les commencements de sa grossesse. La pauvre petite créature souffrait des cruelles et homicides précautions de sa mère. Cep^idant Francesca assurait qu'elle avait vu vivre des enfants bien plus faibles. Je crois bien que mes anxiétés confirmaient ces braves gens dans la pensée que je tenais de très-près à Marguerite. En l'embrassant la dernière fois^je ne pus. retenir mes larmes, et la bonne Francesca, tout émue de ma douleur, me dit :

— Soyez tranquille, fra^ non, monsieur, j'aurai bien soin de votre petite fille.

11 était inutile de chcTcher à désabuser ces braves gens. Je sortis tout confus.

xrv

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