NI TRAITRE NI ENNEMI
. Je viens d'atteindre la cinquantième année de ma vie, et j'en ai passé près de trente dans la Corn* pagnie de Jésust J'ai aimé cet ordre ; ce n'est pas assez dire, j'ai été passionné pour lui. J'y entrai avec tout l'enthousiasme d'un cœur de dix-huit ans, qui cherche l'idéal et qui pense l'avoir trouvé. Dois-je avouer toute la vérité? même aujourd'hui, en écrivant ces pages, où je m'épanch«rai en toute liberté, où j'aurai à dévoiler beaucoup de choses, pénibles pour moi-même comme pour l'ordre cé^ lèbre auquel j'ai appartenu, où il me faudra tout le courage d'une âme qui n'a pas cessé d'adorer le vrai, afin de tout dire, même ce qui sera le plus dur à mon amour-propre et à celui des hommes
qui furent mes frères, aujourd'hui que j'ai brisé à jamais le Uen qui me retenait à eux et que, pour merci d'un dévouement immense et d'une colossale fortune que je leur ai de grand* cœur abandonnée, je n'ai recueilli de leur bouche que cette parole de cruel dédain : Cecidit corona de capite ejus, je sens que je les aime encore, que là a été ma famille adoptive, le foyer où mon cœur a le plus chaudement vécu, le champ fécond où mon intelligence a laissé tomber ses sueurs avec le plus de joie.
Je ne suis donc pas l'ennemi de ces hommes, et ma conscience me dit que je ne suis pas un traître. Et cependant, sur le point de livrer ma vie tout entière à la publicité, d'écrire cette longue et douloureuse épopée d'une âme vaincue dans ses plus grandes aspirations, meurtrie soi»s les coups d'un absolutisme implacable, je sens qu'une ligne ne sera pas tracée par ma plume, qu'un fait qui concernera la célèbre Société, — et ma vie n'est pas autre chose que l'histoire de la Société ellemême pendant ce siècle, -^ ne sera pas déposé dans ces pages, sans que ces hommes ne disent : « Le traître ! » sans que le parti haineux et violent qu'ils dirigent ne s'écrie contre moi : « C'est un ennemi! »
Je dois accepter cette condition pénible , telle qu'elle m'est faite. Je souffre à l'avance, et proba-