‹ Le Jésuite: par l'abbéChapitre 6 sur 29 · DDPIN A* SAIN7-ACHEUL · texte numérisé non relu

DDPIN A* SAIN7-ACHEUL

— Ce mon&ieur Dupin est probablement rhomme d'affaires de M. le marquis de Sainte- Maure ?

— M. Dupin est son avocat , dis-je, rougissant jusqu'aux oreilles, en me voyant forcé d avouer les relations de mon père avec cet ennemi de la Compagnie, que j'avais si souvent entendu traiter de janséniste à Saint-Acheul, surtout depuis l'affaire du ÇonstitutionneL /

— Comment! que dites-vous? Quoi! ce serait là M. Dupin, M. Dupin l'avocat?

— Oui, mon Père, ce doit être lui.

-*- C'est bien. Et ouvrant, la porte du parloir, il m'y fil entrer et se relira.

On comprend que je raconte cette aventure telle que je l'ai comprise depuis, en me remémorant mes souvenirs, en causant avec les Pères et même avec le célèbre avocat.

M. Dupin m'embrassa, me parla de mon père, me questionna sur mes études ; il parat satisfait de mes réponses. Le Jésuite qui assistait à la conversation triomphait en me voyanl répondre ad iioc à toutes les questions qui m* étaient posées.

Tout à coup la porte du parloir s'ouvrit , et je vis paraître le Père Loriquel. 11 avait l'air assez affairé, et saluant sans presque regarder, il dit :

— père Morin, on a besoin de vous à l'économat : je vais vous remplacer ici. Et, se retournant , il

90 iG JÉSUITE

regarda M* Dupin , auquel je veuai» de dire tout bas :

— C'est le recteur du collège, le Père Loriquet.

— Comment, monsiettr Dupin! vous ici? dit le recteur en tendant sa main à l'avocat et donnant à son visage Texpression de la jubilation.

M. Dupin, probablement, comptait faire une visite d'un quart d'heure et repartir sans avoir trahi son espèce d'incognito . Il fut un moment stupéfait de se voir ainsi accueilli par le recteur lui-même. Sa conscience lui rappela les traits les plus piquants de son plaidoyer, et il se disait à part lui :

— Si ces gens4à reçoivent ainsi leurs ennemis, que font-ils donc pour leurs amis? Diable! tenonsnous sur nos gardes !

Timeo Danaos et dona fer en tes.

Un avocat ne perd pas longtemps son aplomb, surtout quand cet avocat est M. Dupin aîné. Il mit sa physionomie à l'unisson de celle du révérend ' Père ; seulement il y avait quelque chose de moqueur dans son accent quand il lui dit :

— Je ne croyais pas, mon Père, avoir l'honneur d'être connu de vous?

— Vous ne voyez pas tous c^ix que votre parole tient si souvent sous le charme , dit le Père Loriquet. J'ai eu le bonheur d'être un de c^s privilégiés, et rien ne pouvait être plus agréable pour

M. DUPIN A SàniT'ACHEUL 91

BKH que de trouver une occasion de vous exprimer mon admiration pour votre beau talent.

— Je voudrais bien savoir, se disait l'avocat, si c'est mon discours du 19 novemlnre dernier qu'il a entendu*

— Mon révérend Père, dit-il en serrant affectueusement la main que le Jésuite lui tendait pour la seconcte fcâs» je suis vraiment très-flatté de Faccueil que vous me faites.

— Mais Je veux que toute notre maison, interrompit le Père, sache quelle célébrité a franchi aujourd'hui notre humble seuil. Chez les Jésuites, monsieur, tout est commun, les joies comme les pdnes de ce monde. Vous visiterez notre établissement, n'est-ce pas?

— Avec grand plaisir.

— Voyons, monsieur Dupin, dit le Père Loriquel en prenant un air bonhomme, avouez-le, vous ne pensiez pas, en venant ici, y apporter tant de joie?

— Le fait est, mon révérend Père, que je pouvais redouter de votre part quelques préventions. Je suis aujourd'hui encore plus persuadé que jamais que les Jésuites sont des hommes d'esprit, qui comprennent leur temps et les exigences de la position de chacun.

— Certainement, certainement ♦ dit le Père en riant , et vous n'êtes pas si diable que nous sommes noirs. Vous avez eu un peu trop d'esprit

02 LE flÉS€lTG

contre nous ; mdîs vous y étiez obKgé , n'est«ce pas?

— Mon révérend Père, j'ai toujours distingué les hommes des institutions ; et puis un avocat, il ne faut pas le condamner sur ses paroles,

— Nous le savons, nous le savons, pas plus qu'il ne faut condamner une corporation pour les o{»» nions de quelques-uns de ses membres. Vous avez, pour le besoin de la cause , un peu surfait notre importance. Il y a aussi cette méta^^we hardie par laquelle vous comparez notre ordre à une épée dont la poignée est à Rome et la pointe partout*

— Ceci est échappé à l'improvisation , dit M. Dupin, fort embarrassé pour défendre l'audacieuse métaphore.

Le Père Loriquet se chargea de ce soin.

— Ce que vous avez dit là a son côté vrai : la parole évangélique est un glaive, et ce glaive, nous voudrions le porter jusqu'aux extrémités de la terre. C'est bien là le but de notre Ordre. On n'a pas compris la portée de votre parole ; il est probable qu'au fond elle est mieux interprétée par nous que par nos ennemis.

— C'est en effet très-probable.

C'est le cas, se disait Tavocat, d'adopter la doctrine du probabilisme et même du probabiiiorisme si chère aux révérends Pères. Cet homme-là est vraiment charmant : il paraît décidé à tout prendre

M. DUPIN A SAlirr-ACHECL 93

du bon côté, li est très-probable aussi qu'il ne pense pas un mot de ce qu'il me dit; mais, puis* que je suis là , je ne serai pas fâché de voir cet établissement.

Le Père Loriqi^t ne fit pas grftce à son visiteur du phis petit détail : dortoirs, réfectoire, salles d'études, bibliothèque, infirmerie, tout fut parcouru, et M. Dupin convint qu'il était difficile de trouver ailleurs qu'à Saint-Âdieul un ordre plus intelli* gent et une entente plus parfaite des besoins d'une maison de ce genre.

J'assistais à cette visite, tout ébahi des gracieusetés qui s'échangeaient, avec une vivacité de riposte incroyable, entre le Jésuite et le Janséniste. Le Père Loriquet eut pourtant un moment d'embarras.

On connaît la passion des écoliers pour écrire et pour dessiner sur les murailles ; et celles de la cour des récréations étaient chargées d'inscriptions. Toutes témoignaient de notre royalisme ardent et de notre ferveur religieuse. Le jour de la visite de M. Dupin, il y en avait une dont les lettres n'a* valent pas moins de deux pouces de hauteur. On V lisait :

L'EXPULSION DES JÉSUITES PAR LES JAN- SÉNISTES A ÉTÉ LA CAUSE DE LA RÉ- VOLUTION.

M. Dupin l'aperçut, et se tournant vers te Père Loriquet, il lui dit en lui désignant Tinscription :

— On ne dira pas , mes révérends Pères^ qtie vous êtes ennemis de la liberté d'écrire.

— Et comme toujours on en abuse, dit te rectebr, qui , voyant pour la première fois la malencontreuse sentence, fut visiblement déconcerté* Il me dit :

— Cônnaissez'vous Féteve qui s*est permis ce barbouillage?

— C'est moi, mon révérend Père.

— Vous savez que cela est défendu.

Je ne répondis rien,

— Il paraît que la tolérance aux infractions est grande, dit M. Dupin, et vous avez raison, tiion Père. Pour moi, j'aime tant la liberté que je Suis ravi que vos élèves aient celle d'écrire même cette maxime.

Et il lui désigna ces mots tracés en lettres mdns gigantesques que les miennes, mais enjolivées de fleurons et d'arabesques :

tE PAPE EST INFAILLIBLE I IL EST LE ROI DBS R0B5, AU SPIRITUEL ET AU TEMPOREL.

— Vous avez, mes Pères, continua-t-il, protesté tant de fois que voué n'aviez garde d'enseigner rien de contraire aux constitutions de l'Église gai-

m: dupin a saint-achell 95

licdne^ qu'il est bien évident que ces inscriptions ne peuvent être que Texpression du sentiment particulier de vos élèves et non des vôtres. Oh ! la liberté ! mon Père, la liberté ! c'est une belle chose; et vous avez trop de bon sens pour ne pas recon^ naître que vous avez plus à attendre d'elle que du despotisme.

Bien que le Père Loriquet eût beaucoup d'esprit, il n'était pas de force à lutter contre M. Dupin, et il ne trouva pas un mot à répondre aux éloges ironiques de celui-ci.

Le recteur, tout en accompagnait son hAte, avait donné ses ordres ; et, à midi, un dtner splendioe se trouva servi dans le réfectoire des Pères. M. Dupin refusa d'abord de l'accepter. Il voulait, dîsait*il, partir immédiatement. Mais les instances furent si pressantes qu'il ne put se défendre de passer le reste de la journée à Saint-Acheul. Je fus admis à ce dîner; M. Dupin mangea beaucoup, et si, comme on l'a tant dit depuis, il redoutait une potion semblable à celle qui fit périr misérablement Clément XIV, à coup sûr il était bien imprudent de fournk aux Jésuites une si belle oocasion de la hii administrer. ' »

Le dîn€3r fut suivi de la .récréation. J'allai rejoindre mes condisciples. J'ai su depuis que tous les Pères réunis avaient paru transportés de joie en voyant -au milieu d'eux une des gloires du barreau

9!^ LE JÉSOITB

français». Il s'échangea, eEtre les Jésuiies et Tavoeaf ^ bon nombre de compliments et de flatteries où la pointe de Tépigramme se cachait quelquefois sou» les fleurs deia rhétorique. M. Dupin loua dans la Compagnie toutes les qualités qu'elle n'a phii* et celles qu'elle devrait avoir. Remarquant que les plus spirituels semblaient sedemanders'ilne se moquait pas d'eux, le malin personnage prenak alors si naturellement des airs de bonhomme, il devenait si expansif, que les mystiques espéraient que le chemin de Saint-Acheul avait été pour liii le chemin de Damas, et que, comme un nouveau Saul, il allait désormais défendre ce qu'il avait si vivement attaqué.

Le Père Loriquet ne se faisait pas de telles iUusîons, et rogner tant soit peu^ par la flatterie, les griffes et les dents du lion lui suffisait Les excellents vins de la cave des Révérends, vins des meil* leurs crus, pieux tributs offerts par les hautes et puissantes dames de l'aristocratie aux bons Pères,, n'avaient pas nui aux projets du recteur, et M. Dupin, qui savourait d excellent café et (k précieuses liqueurs des lies, devenait de plus en plus ahxiable«. quand la cloche se fit entendre.

— Monsieur Dupin, dit te recteur, aujourd'hui, jeudi, est la fête du Saint-Sacrement : nous la célébrons avec beaucoup de p^upe. Les vêpres se^ ront chantées par les Pères et par nQs^[i&nts;

Page 1