M. DUPIN A SAINT^ACHEUL
nous ferez-vous l'honneur d'assister à cette pieuse
cérémonie ?
— Assurément; je me fois gloire, mon révérend Père, de mes sentiments religieux.
L'avocat alla à la chapelle. On lui donna une place d'honneur. Après les vêpres, un des Pères monta en chaire ; il parla sur la puissance de l'éloquence sacrée ; il trouva moyen de faire l'éloge de l'éloquence profane et de glisser un compliment à l'illustre orateur qui se trouvait dans cette enceinte. M. Dupin subissait de plus en plus le charme ; il était presque altendH,
On disposa tout pour la procession. L'officiant se plaçait sous le dais. Sur l'ordre donné d'avance par le père Loriquet, je m'avanç^^i vers M. Dupin, un gros cierge à la main, et, en le lui présentant, je lui dis à demi-voix que le révérend Père recteur ne croyait pas pouvoir lui donner une plus grande marque de considération qu'en lui offrant de porter un des cordons du dais avec le maire de Saint- Acheul, M. le comte de ***, et son flls. M. Dupin ne pouvait pas reftiser un tel honneur, et il s'acquitta de son emploi de manière à édifier l'assistance.
En sortant de la chapelle, il trouva, dans une des classes, les élèves réunis. Un rhétoricien lui récita un compliment en vers latins fort bien tournés. Ce fut là le bouquet. Or les flatteries du recteur, les vins fins, les chants religieux de la cha-
pelle, le sermon, peut-être les cordons du dais et l'improvisation du rhétoricien produisirent un tel efFet, que M, Dupin, transporté, ému , prit congé des Pères par un petit discours où lui aussi prodigua l'encens, mais sans le moindre mélange épigrammatique.
Le lendemain, vingt lettres apprenaient à Paris que M. Dupin avait dîné chez les Jésuites, à Saint- Acheul, et porté les cordons du dais. Ces lettres moqueuses jetèrent un ridicule sur l'avocat; l'esprit de parti exploita Taventure* Les Jésuites eurent la gloire d'avoir dompté un instant leur ennemi.
Notre société n'avait en France/ sous la Restauration , que huit collèges. Encore nos Pères n'étaient pas là comme chefs indépendants et maîtres de ces collèges, mais comme directeurs et professeurs de petits séminaires appartenant aux évêques. Légalement ils étaient de simples prêtres. On les connaissait sous le nom de Pères de la Foi, et c'était avec ce déguisement qu'au temps de l'Empire ils étaient rentrés en France. En 1814, ils avaient été rétablis, pour toute la catholicité, par une bulle de Pie VII. Mais cette bulle n'avait pas été promulguée conformément aux lois ; et au milieu des agitations politiques du temps, ce grand acte passa à peu près inaperçu •
A cette époque, nos Pères, qui étaient à peine au nombre de deux cents dans toute la France,
avaient eu la maladresse de soulever contre eux le pays tout entier. Au lieu de rester à leur tâche modeste de professeurs des maisons que leur confiaient quelques évêques, il leur parut que ce rôle était trop obscur; que, réintégrés solennellement en Italie, en Autriche et en Espagne, ils devaient avoir en France le même honneur; qu'il fallait laisser là ce nom de Pères de la Foi, sous lequel ils étaient tolérés et pouvaient faire quelque bien, afin de prendre hautement celui de Jésuites, pour lequel, ils ne voulaient pas se l'avouer, il y avait en France des répugnances invincibles.
C'était dans les dernières années de nos études. Depuis longtemps notre maison de Saint- Acheul était moins l'asile silencieux du travail qu'un foyer d'agitation politique. J'ai parlé de la surprise de M. Dupin lisant sur nos murs les inscriptions l€is plus burlesques de notre royalisme exagéré et de nos haines contre les ennemis de nos adorables Pères. Je n'étais pas, je l'avoue aujourd'hui, le moins violent de ces poHtiques imberbes qui voyaient des suppôts de l'enfer et des buveurs de sang dans tous ceux qui attaquaient la Congrégation et les Jéspites.
J'avais , marché assez rapidement dans mes éludes. Arrivé aux humanités, ne connaissant l'histoire moderne que par celle de notre père Loriquet, histoire, on le sait, écrite par un pamphlétaire plein
de passion plutôt que par un historien calme el impartial; écoutant, tous les jours, la chronique des événements contemporains de la bouche de nos maîtres, chronique plus passionnée encore que les dernières pages de l'histoire à notre usage, je prenais un intérêt ardent à tout ce qui se passait alors, dans le monde politique, au sujet de l'Ordre.
Depuis le fameux plaidoyer de M. Dupin dans le procès du Constitutionnel y l'attention publique avait été éveillée, plus vive que jamais, sur l'existence des Jésuites. Le journalisme libéral ne tarissait pas, chaque jour, sur les dangers de cette corporation non autorisée par les lois. C'était pour lui une mine inépuisable; et il comprenait trop bien l'art de la mise en scène, pour ne pas exploiter jusqu'à la fin toutes les rancunes des masses contre elle; il vint un moment où l'on ne parlait plus en France que de la Congrégation et des Jésuites.
La presse royaliste, comme on l'appelait alors, niettait trop d'ardeur dans la lutte pour ne pas aider au fracas. Nous étions le grand danger de la France, pour le libéralisme ; nous étions le salut de la monarchie, pour nos apologistes. Sans nous, aux yeux de ces derniers, le trône allait de nouveau être renversé; la philosophie moderne, c'était le mot consacré, était prête à s'asseoir sur
les autels. Ce qui s'est dépensé alors en exagérations pour et contre cette pauvre Société ne saurait se rendre.
Les Jésuites trouvaient qu'on n'en disait jamais assez à leur gloire. La maison de Montrouge, près de Paris, où se trouvaient les Pères les plus influents, les plus mêlés aux intrigues politiques de l'époque, était dans une impatience fiévreuse de voir enfin la monarchie bourbonienne, représentée par un homme qui les aimait sincèrement, proclamer leur existence comme institut religieux, à la face de la nation. Mais la chose était difficile : il fallait braver trop d'antipathies, trop de haines.
L'heureux moment arriva toutefois. C'était au mois de mai 1826. Il y avait, à la chambre des députés, des discussions ardentes. L'opposition ne demandait pas mieux que de provoquer le ministère. L'alarme répandue dans les masses par les journaux, qui représentaient la France enveloppée du vaste réseau d'une Congrégation dirigée par les Jésuites, espèce de carbonarisme religieux, redoutable comme toutes les sociétés secrètes, devait avoir là son retentissement. A cette tribune libre, l'accusation allait prendre les formes les plus véhémentes et les plus passionnées. Ce fut le député Agier, un membre dont on ne pouvait suspecter le dévouement aux Bourbons ^ et qui appartenait à l'opposition de droite, qui porta
la question à la tribune. Il dénonça la Congrégation en termes modérés, mais énergiques. Il la
distingua des associations méritoires créées pour de vraies bonnes œuvres, et ne craignit pas d'avancer a qu'elle avait juré haine à nos institutions. » Il montra son esprit inquisitorial, le lâche espionnage de ses agents les plus subalternes, ses dénonciations injustes, sesV,alomnies indignes. Il alla jusqu'à dire « qu'elle faisait trembler les préfète, les sous-préfets sous son influence secrète, quand ils ne sont pas ses adeptes; qu'elle dominait le ministère lui-même. »
Il y eut un mouvement prolongé dans toute l'assemblée, devant une accusation aussi nettement formulée. L'orateur s'écria alors :
« D'où lui vient donc cette puissance qui lui fait donner ou ôter les emplois dans l'armée comme dans le civil? Si nous avions la corruption de rhypocrisie devenue un moyen d'avancement, le caractère de loyauté qui appartient à notre nation s'altérerait, et par suite, la religion serait compromise et la monarchie menacée. »
Et il termina en disant :
ce Que le ministère brise résolument le joug de cette puissance occulte qui ne larderait pas à le renverser lui-même; qu'il vienne la combattre à
cette tribune et désavouer les projets qu'elle médite contre nos libertés publiques et religieuses ! »
Le coup était terrible, et le ministère resta muet. Pendant près de dix jours il hésita, ne pouvant ni désavouer ni combattre cette fameuse Congrégation dont M. de Villèle et ses collègues étaient membres. Il se détermina cependant, sous la pression générale de l'opinion, à faire donner des explications à la tribune^ non plus pour démentir l'existence de la fameuse Congrégation et le rétablissement des Jésuites, c'eût été s'attirer la risée universelle, mais pour nier l'influence attribuée aux Congréganistes et justifier le retour de la Compagnie de Jésus.
M. l'évêque d'Hermopolis, ministre des affaires ecclésiastiques, fat chargé de prendre la parole. Dans la séance du 25 mai 1826, il affirma que le clergé n'avait, ni dans sa doctrine, ni dans ses actes, rien qui donnât le moindre prétexte aux accusations d'envahissement amassées contre lui, et d'hostilité au nouveau code du royaume. Abordant enfin la fameuse question de la Congrégation, il avoua son existence, mais la déclara complètement inoffensive, et affirma qu'il était faux qu'elle exerçât sur le gouvernement aucune influence mystérieuse.
L'opposition n'était pas vaincue , on le pense.
par ces simples dénégations. Elle triompha \nême de l'aveu du ministre, « Prenons acte, s'écria Casimir Perrier, de la déclaration faite par le gouvernement lui-même. Le fait matériel, la Congrégation , n'est pas un vain fantôme ! »
Toutefois le nom de nos Pères n'avait pas été mis en cause. Le ministre n'avait p^ parlé des Jésuites. M. d'Hermopolis, plus sage que ces derniers, redoutait de soulever l'orage en avouant leur existence. i
Ici commence la faute capitale qui les perdit. Je sus plus tard, par ma mère, toute la scène qui se passa à Montrouge pendant la nuit qui suivit le discours du ministre en faveur delà Congrégation, et dont je retrouve le détail exact dans une lettre extrêmement curieuse du Père Romanet. On verra, par ce document, écrit avec beaucoup de laisser aller et destiné à l'intimité la plus absolue, quelles étaient les prétentions extrêmes de Montrouge, et combien étaient superflus, dans ce moment, les timides avis de l'expérience et de la raison.
c( Nous nous perdons, ma pauvre amie, nous nous perdons! Vous savez le résultat de la séance d'hier à la Chambre des Députés. Le discours dé M. d'Hermopolis a été digne et habile; il ne nous a pas nommés. Ses aveux sur la Congrégation ne peuvent pas beaucoup tirer à conséquence ; et je
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ne m'en inquiète pas outre mesure. C'est un os à ronger à messieurs les libéraux. Mais voici bien le revers de la médaille.
« A peine le compte rendu de la séance a été connu ici, que le conseil s'est réuni pour délibérer sur la conduite que nous avions à tenir dans cette circonstance. — Le moment est venu ! Le moment est venu! se sont écriés les plus ardents, je dirai les plus imprudents des nôtres. Pourquoi Monseigneur fait-il la lâcheté de ne vpas dire tout haut que nous existons? Jamais occasion plus belle ne se présentera.
c( Le conseil a duré très-longtemps. Il a été plus tumultueux et moins sage qu'on ne devait l'attendre de gens auxquels on fait la réputation d'être si habiles. Je vous affirme que nous sommes les gens les moins habiles de la terre, et, je le dis en gémissant devant Dieu, nous sommes les plus fous. Quoi ! nous avions pu, après la tourmente révolutionnaire, rentrer paisibles dans notre patrie ; nous avions, sous le protectorat des évoques, nos collèges où nous faisions le bien ; que pouvions-nous demander de plus? 11 fallait attendre de longues années avant de produire notre nom, objet des vieilles rancunes des Jansénistes et des philosophes.
« J'ai exposé tout cela à nos Père3. Je leur ai dit que, par une malheureuse précipitation, ils aliaient
tout compromettre. J'ai cherché à lem* faire comprendre que le caractère français est singulièrement irritable ; que l'idée fixe du parti libéral est de se servir de la question des Jésuites comme d'une arme de guerre contre le gouvernement; que ce parti sait très-bien que nous sommes, à côté de lui et des forces dont il dispose dans la nation, une bien petite puissance; que ce serait jouer son jeu, devenir ses compères, que de réclamer du ministre une reconnaissance bruyante à la tribune ; que nous n'y gagnerions qu'une vaine satisfaction d'amour-propre, et que nous risquions d'exciter contre nous une violente tempête, précurseur infaillible d'une expulsion prochaine : on ne m'a pas écouté.
<i — Vous êtes trop timide, sage Père, m'a dit presque avec ironie le père Varin, un de nos plus ardents- Il faut compter sur la Providence. Elle est pour nous ! Tout nous a servis. Le Roi nous aime. Si nous manquons cette occasion, se représenterat-elle?
c( Et autres balivernes de ce genre qui m'ont fait pitié.
c< — La Providence n'est pas pour les imprudents et pour les fous, ai-je répondu,
« Il y a eu un hourra universel. Tout le monde parlait à la fois. Un ou deux des plus âgés, qui comprenaient la suprême maladresse que nous
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allions faire, ont essayé timidement quelques remarques, ils n'ont pas été plus heureux que moi. Tous ces hommes, excités comme des énergumènes, paraissaient impatients, et, s'ils eussent pu, seraient allés, la nuit, à Paris, dire au prudent ministre : — Nommez-nous à la face de la France !
« J'ai fait un dernier effort. J'ai conjuré qu'on attendît encore, qu'on envoyât à Rome un de nos Pères, pour exposer les faits au révérend Père Général. On ne m'a pas laissé achever, et l'on m'a répondu que cette démarche était bien superflue, toutes les lettres du Général insistant pour qu'on obtienne du gouvernement français notre reconnaissance, et le Pape lui-même témoignant fréquemment ce désir à notre Général.
«J'étais vaincu. Ce père Varin, le plus emporté de tous, a été chargé d'aller, aujourd'hui même, avant la séance, conjurer M. d'Hermopolis de compléter son œuvre, et, après avoir eu le courage de défendre, en pleine tribune, la Congrégation, de proclamer hautement l'existence de la Compagnie de Jésus. ■ .
« Je suis atterré, ma digne et excellente amie. 11 semble que l'esprit de vertige soit dans cette pauvre Société ! Je ne retrouve plus des hommes de quelque prudence, mais des gens écervelés. Hélas! les pauvres fous ne me laisseront pas. mourir en paix, dans ma chère France et auprès des miens.
Je n'ai pas besoin d'être prophète pour leur dire qu'ils n'en ont pas pour longtemps avec ce système. Les Français vont vite en besogne. Puisse Dieu m'appeler à lui avant le dernier orage !
c< Si le père Varin est de retour de Paris quand viendra votre valet de chambre, j'aurai le temps de vous dire encore deux mots.