‹ Le Jésuite: par l'abbéChapitre 8 sur 29 · ROMANET, S. J · texte numérisé non relu

ROMANET, S. J

« Montrouge, 26 mai 1826. »

c< P. S. — 11 est deux heures ; le père Varin vient d'arriver triompnant (1). A l'heure où ma main tremblante trace ces lignes, notre triomphe de vanité et notre arrêt de mort se prononcent en même temps. Le père Varin a pourtant avoué à un de nDs Pères que M. d'Hermopolis lui avait dit : — Vous en prenez la responsabilité? — Oui, monseigneur, avait-il dit, le très-saint Père et notre Général le désirent ardemment. — Le ministre n'a plus rien dit, et en saluant le père Varin, il n'a eu que celfe parole : Aléa jacta est. »

(1) <K Od a trouvé dans les archives da ministère des Affaires ecclésîastiqaes, une déclaration faite en 1809 à PortaUs par lé père Varin, dans laquelle il assurait qutni Ivi ni ses confrères n* étaient Jésuites^ qu'ils ne le seraient jamais; qu'ils avaient toujouvs enseigné et qu'Us enseigneraient toujours les marimes gnWcanes. Or il se trouve que c'est )ê même père Varin qui est venu, il y a deux ans, déclarer à Frayssînous qu'ils étaient Jésuites et qu'ils avaient toujours eu l'intention de Vitre. Jugez de reffet que produisaient toutes ces belles déclarations. » (Correspondance de Lamennais, 22 février 1828.)

L'histoire a enregistré le reste. Le 26 mai, M. d'Hermopolis prit de nouveau la parole c< pour achever, disait-il, le discours qu'il avait commencé la veille. »

Ayant fait une solennelle profession de foi en faveur des libertés de l'Église gallicane, chose fort odieuse pour les Jésuites, mais dont ils avaient peu de souci pour le quart d'heure, iî continua :

« On me le dira : — Vous êtes partisan des liberce tés de l'Église gallicane, nous le savons ;mais n'a- « vons-nous pas au milieu de nous une Société qui « veut se rendre maîtresse de l'instruction publique, « s'emparer de l'esprit de la jeunesse, lui insinuer « ses idées et renverser toutes vos doctrines? N'a- « vons-nous pas au milieu de nous les Jésuites? »

Il se manifesta à ce moment, dans l'Assemblée, le même mouvement qui avait eu lieu, la veijle, pour l'aveu de l'existence de la Congrégation. Un grand nombre de membres quittèrent leurs bancs et vinrent se grouper au pied de la tribune. La curiosité était excitée au plus haut degré. Le ministre allait-il, oui ou non, avouer l'existence de ces terribles Jésuites?

Il avait une réponse bien facile, s'il eût eu le courage de résister aux folles prétentions des Pères, si mens non lœva fuisset : — Nous ne reconnaissons en France qu'un clergé séculier^ sous la direction

de rÉpiscopat Libre aux Évèques de recueillir, parmi les débris de l'Église de France échappés à la Révolution, les hommes qui ont pu appartenir aux anciens ordres religieux. Ce ne sont plus que des individus. Ces anciens ordres n'existent pas et ne pourraient exister que sur votre autorisation formelle. •

Ces paroles eussent tranché la question, et peutêtre calmé la tempête.

11 n'en fut rien. Le ministre commença par l'aveu formel « de l'existence de la Société célèbre ; » ce fut son expression, il dit que, sur trentehuit collèges royaux, plus de soixante collèges communaux, près de huit cents maisons d'éducation particulière, quatre-vingts séminaires de théologie et au moins cent écoles ecclésiastiques ou petits séminaires, pas un seul de e^ établissements, sinon sept petits séminaires, « n'étaient dans les mains de ces hommes si redoutables, connus sous le nom de Jésuites. »

Il avoua maladroitement que Napoléon avait été sur le point de ks expulser.

«c Voulez-vous, dit-il, savoir l'histoire de leur « réapparition? Elle date de 1800. Le premier éta- <i bhssement qu'ils fondèrent se forma à Lyon, « sous les auspices du cardinal Fesch, oncle de Bo- « naparte. Ce derniCT voulut les expulser en 1804;

« mais sa colère s'apaisa, et depuis ils sont restés « dans l'enseignement. »

L'Excellence, on le voit, compromettait les Jésuites et les rendait suspects, en rappelant cette colère de Napoléon, que l'on pouvait supposer provoquée par de justes griefs. Mais l'existence des Jésuites était officiellement reconnue, à la grande joie de l'opposition libérale. C'était là qu'on attendait le ministre. Il eut encore besoin de s'expliquer sur les édits et sur les arrêts qui interdisent le territoire français aux membres de la Société de Jésus, et qui n'ont pas été abrogés. Ce fut dans un troisième discours qu'il donna des explications sur ces arrêts d'expulsion. Il reconnut que ces arrêts avaient encore toute leur force, mais qu'ils avaient été modifiés successivement, et qu'on avait donné aux Jésuites, qui avaient été frappés, la permission de revenir de leur exil. Pourquoi eût-on été plus sévère envers ceux qui avaient survécu à la tourmente révolutionnaire?

Et il termina en disant :

« Sans doute, s'il s'agissait de donner à cette « Société une existence civile, il faudrait non pas « seulement une ordonnance, mais une loi. Mais « nous n'avons pas encore à délibérer s'il faut ad-v c< mettre ou rejeter cette Société. »

Ui FRANGE ET UL SOCIÉTÉ DE JÉSUS 113 \

Ced mote furent presque accueillis par des mur* I

mures. I

Le retentissement de ce discours fut immense. Les Jésuites* pas phis que le gouvtfnement, n'en avaient retiré aueun avantage, Tapaisement de IV pinîan moins que le re^e. On se demandait partout» jusqu'à la Chambre des Pairs, comment une Société pouvait exister de fieiit, avoir des établissements brillants sur le sol de la France, sans qu'une loi sanctionnât son existence. Le célèbre comte de Montlosier déposa, au greffe de la Cour royale de Paris, une dénonciation en forme contre les Je* suites et leur pouvoir occulte. Les têtes se monté-rent. L'Êpiscopat se mit aux lettres pastorales, où Ton attaquait a Tinfernale licence de la presse, » où Ton appdait les écrivains du libéralisme <k des émissaires de Satan, » et où la Société de J^us était exaltée, « comme un ordre célèbre, perpétuel « objet des plus noires calomnies, environné de a tant de glorieux suffrages, riche des travaux de ce plus de huit mille apôtres et des sept cents marée tyrs qu'il a fait monter dans les cieux, »

De son côté, la presse ministérielle, plus imprudente encore que le pauvre évêque d'HermopoUs^ se donnait libre carrik^ pour les invectives et les louanges, invectives contre les ennemis de l'ordre, louanges passionnées en faveur de « cette a institution sainte, source de force pour les gou-

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« vernements et pour la refigion, » à laquelle devait être confiée rinstruction de la jetinesse;

L'arrêt de la Cour royale de Paris, véritable arrêt de condamnation, fe plus terrible qtfil fût possible de porter contre les Jésuites, vint prouver que la magistrature elle-même, la plus haute, la plus indépendante^ était dans les rangs de leurs ennemis. Ce n^était plus une lutte d*un moment; que le temps se chargerait d'assoupir, c'était un duel à mort entre la Société de lésus et la France nouvelle^ tout imbibée des principes du libéralisme.

Une autre lettre du Père Romanet à ma mère, que je trouve dans mes papiers de famille, lettre aussi confidentielle, et remise secrètement au valet de chambre envoyé à Montrouge pour avoir des nouvelles du vieillard devenu infirme, peint «ï quelques mots la situation des esprits.

(c ... Vous voyez que nous all<ffl8 à la dérive. Notre triomphe aura été de bien petite durée, et nos joies bien légères. Vous ne vous douteriez jamais du brillant procédé que nos jwmes Pères ont imaginé pour s'assurer, disent-ils, une victoire éclatante. Â Taide des membres de la Congrégation dont ils disposent dans toute la France, ils veulent organisa, au smn des Conseils généraux, une grande manifestation de Topinion publique qui

réclamera le rétablissement des congrégations religieuses d'hommes, — sous-entendu de notre Ordre, — l'abolition de la liberté de la presse, ou du moins de fortes restrictions à cette liberté, la célébration du mariage religieux avant le mariage €ivil, la suppression de l'Université, etc., etc., et mille autres demandes impossibles dans un temps trop rapproché des anciennes commotions politiques. Ils espèrent que, devant ce vœu des provinces, le parti bruyant du libéralisme sera atterré.

c< Moi, pauvre Cassandre, je me suis tu cette fois. Mais je me suis demandé s'il n'y avait pas une Providence vengeresse qui, voulant punir l'orgueil où nous sommes tombés, nous aveugle à ce point, pour .mieux nous perdre* Nous faisons tout ce qu'il faut pour précipiter la catastrophe ; et si les choses marchent encore quelque temps de ce train, je n'en donne pas pour six mois à notre malheureuse Société, rentrée si miraculeusement en France.

« Priez Dieu, ma digne et respectable amie...

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