C< ROMANET, S. J
« Montrouge, 24 août 1826. »
Le bon vieillard ne devait se tromper que de quelques mois sur la date de la catastrophe.
Je m'étais senti de tout temps une vocation prononcée pour l'état sacerdotal; mais, soit impressions personnelles que j'avais éprouvées à chacune des vacances que j'avais passées dans ma famille, soit influence des idées qui dominaient chez nos Pères à Saint-Acheul, j'avais un grande répulsion pour le clergé séculier. Ces prêtres de paroisse, comme on les appelait chez nous, me paraissaient, dans l'Église, des êtres tout à fait secondaires, trop absorbés dans les labeurs du ministère pour pouvoir jamais s'élever à une grande sainteté. A voir la différence que ma mère, dont la piété toute remplie d'une infinité de pratiques dévotieuses, — ce qui était alors pour moi l'idéal de la piété, — mettait entre le Père Romanet et le curé de sa
paroisse, les égards pleins de déférence qu'elle prodiguait au Jésuite et la politesse exacte, mais un peu hautaine qu'elle accordait i î'auti*e, je ne pouvais douter que le mérite d'un révérend Père ne fût très-supérieur à celui d'un simple prêtre.
Je n'entendais autour de moi, à Saint-Acheul, que des railleries sur ces pauvres prêtres du clergé séculier; on supposait à peine qu'ils fussent prêtres; et j'entendis répéter mille fois, pendant le temps que je passai au collège, cet axiome que je m'avisai bien tard de mettre en doute : « U n'y a de bons prêtres que les Jésuites. »
Ce mot amer, qui était une odieuse flétrissure pour tout le clergé de la catholicité, chatouillait la vanité sans bornes des Jésuites. Je l'ai entendu prononcer bien des fois devant eux, sans que leur pudeur se soit révoltée, et je ne les ai jamais vus imposer un silence décent à ceux qui se rendaient coupables de cette flatterie, plus méprisante encore pour le reste des prêtres qu'honorable pour l'Ordre. Quand, plus lard, j'ai pu réfléchir à ce peu de vergogne, j'en fus blessé pour l'Église, que je mets aujourd'hui au-dessus d'une corporation, quelle qu'elle soit, qui est en nombre infime dans son sein. Ce qui me prouva que les Jésuites se croyaient sérieusement les uniques prêtres, c'est que, durant tout le temps de mon éducation, je ne lésai jamais vus conseiller à un des jeunes honimes
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qui témoignaient un désir quelconque d'être prêtres, d'entrer dans on séminaire diocésain. Ils les savaient si bien circonvenir qu'ils les dirigeaient tous vers leurs noviciats. C'était un temps où beaucoup de diocèses de France avaient une véritable . pénurie de prêtres. Eh bien ! ceux de leurs élèves qui, à la fin de leurs études, allaient au séminaire, le faisaient, ou à l'insù des Pères, ou sans les consulter.
Encore aujourd'hui, au moment où je mets en ordre mes souvenirs, je sais qu'il ne sort pas de prêtres des nombreux collèges de Jésuites répandus danà toutes les provinces. Et cependant certains diocèses, soit par la mort, soit par la retraite de beaucoup de prêtres, ont de la peine à remplir les postes demeurés vacants.
Il faut cependant leur rendre toute justice : ils ne cherchaient pas à influencer les vocations. L'expérience sans doute leur avait appris qu'on réussit mal par ce procédé. Ils pouvaient croire que Téclat dont ils s'entouraient, le rôle brillant qu'ils paraissaient jouer, comme le corps d'élite du cathoUcisme, les cérémonies pompeuses qu'ils prodiguaient dans le culte, leurs livres si habilement écrits pour faire converger, sur eux-mêmes et sur leur ordre, un sentiment de perpétuelle vénération, seraient plus puissants que l'appel fait, au nom des besoins de l'Église, par le clergé séculier. En cela,
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ils ne s'étaient pas trompés. Pour ma part, j'atteste qu'ils ne me parièrent jamais de me faire prêtre et d'entrar dans leur ordre ; mais mon amour pour eux était si ardent, si excessif, qu'au moment où il fallut me décider sur ma vocaticm, je n'eus que cette pensée : Dans quelques mois, j'entrerai au noviciat des bons Pères.
Nous étions en septanbre 1827. Mon père, ma mère, m(m frère et moi, nous passions les vacances dans une de nos terres de Seine-et-Marne. Le diâteau de ***, à quatre lieues de Melun, était Thabitation favorite de mon père pendant Tété. Comme c'est là que j'ai eu chaque année les seuleis jouissances de la vie de famille que je puisse me rappeler, ce séjour se représente à moi avec tous ses charmes. C'est un vieux château du temps de Henri IV, bâti dans une riante vallée qu'arrose une petite rivière, l'un des affluents de la Seine. La vallée est ombreuse ; et, dans le haut, ses beaux arbres touchent à ceux de la magnifique forêt de Fontainebleau. Le château, bâti à la mode du temps, était «îtouré d'eau de toutes parts. De vastes et belles servitudes, construites plus loin, donnaient à l'habitation un air princier dont j'étais assez fier dans ma petite importance de jeune vicomte. Je vois de là la grande chapelle qui servait d'église au village. Mon père, qui avait parcouru les beaux parcs de l'Angleterre, fît de *** une merveille. U distribua les
arbres en massifs, fit disparaître toutes les elMures autour du château et étendit la pelouse jusqu'aux vastes prairies, qu'il peupla de gracieux bouquets de verdure. Des ponts rustiques servaient à traverser la rivière sinueuse, au delà de laquelle le regard allait se perdre dans un bois de magnifiques arbres verts. C'est là que mon frère et moi nous prenions, enfants, nos joyeux ébats. Le futur diplomate, dont mon père s'était beaucoup occupé, sortait chaque année de son collège, plus diable que jamais, et mettait à Pépreuve toute la patience de ce digtie père. Je vous l'avais bien prédit, — c'était le mot de ma mère, — quand il se plaignait à elle de ce terrible aîné, qu'il ne pouvait fixer à rien* et qui ne rêvait que les plaisirs les plus extravagants. Évidemment, mieux façonné parles Jésuites, j'étais un ange pour ma mère. Cela ne m'empêchait pas de faire, avec monsieur l'aîné, une foule d'escapades que nous déguisions avec une incroyable habileté. Dans ce métier-là, c'était moi qui étais le diplomate, et celui qu'on appelait le mauvais sujet était toujours sur le point, dans sa brusque franchise, de tout avouer ; mais je tenais bon, et, sans mentir précisément, je trouvais toujours quelque subterfuge, et nous échappions ainsi à des punitions bien méritées.
Ce beau séjour, que je ne me rappelle qu'avec délices, ne porta pas bonheur à notre famille : peu
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d'années après, mes joies d'adolescent furent cruet lement attristées. *
Mon frère était devenu un jeune homme des plus charmants. Il avait dix-huit ans, et depuis deux ans il se livrait sérieusement à l'étude.
Notre père ne s'était pas trompé dans ses plans d'éducation. Il y avait entre mon frère, élevé pour être un homme du monde, et moi, une différence qui était toute à son honneur. 11 me surpassait en connaissances, en netteté d'idées, en droiture de caractère. 11 avait cette fleur de loyauté et de franchise qui donne tant de charme à l'adolescence et qui fait ensuite les âmes bien trempées. Tout cela s'était développé dans 4in milieu où les natures n'ont d'autre gêne que la discipline du collège, gêne peu pénible en réalité, parce que tous s'y soumettent et qu'elle est la condition de toute réunion d'hommes.
En comparant plus tard cette éducation à celle que j'avais reçue à Saint-Acheul, j'ai très-bien vu que les habitudes de vie monastique, imposées à de jeunes hommes, ne servent ni à donner le véritable sentiment religieux ni à former des natures viriles. Il n'est pas bon pour l'adolescent d'être trop tenu par la lisière, d'être enlacé dans les mailles épaisses des routines de la dévotion. J'ai rencontré plus tard , dans le monde , de mes condisciples de Saint-Acheul, qui m'ont avoué n'être plus allés
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à la messe, aroir abandonné la confessk>n, parce qu'on les avait saturés de confessions et de messes (1).
Les Jésuites ne sont pas plus rapérimenlés sur cela que les plus vulgaires éducateurs, qui croient sauver l'adolescence en lui mettant en main un chapelet ou un livre de prières.
€e qu'au€une éducation ne change, pas plus les maisons des Jeeuites que les collèges de l'Université, ce sont les goûts d'instinct* Mon frère était terrible pour aimer le mouvement, la chasse, les chevaux, Ife bruit de toute espèce. Il tenait de sa vieille race l'humeur batailleuse, et sll avait pu, comme un baron du dixième siècle, réunir autour de lui ses vassaux, il aurait couru à tout hasard les aventures. U était habile à manier l'arme blanche; il adorait les dievaux. Pour lui, prendre le fier coursier, le saisir à poil, sans rien qu'un simple filet pour le conduire, c'était la joie suprême.
Un jour de nos vacances, qu'il faisait une de ces fortes chaleurs d'automne, si favorables à la maturité du raisin, j'étais sous un énorme sureau, aux grappes noires et pourprées, qui était né dans le
(1) a Combien pensez-vous que, sur les jeunes gens qui sortent de Saiat-Âcheul, Ujeamt qui «persévèrent, » c'est-^-dtojqui fassent leurs pâques la première année? Un sur trente» Les yiB|;t. ' neuf autres deviennent pires que tout ce qui sort des écoles. » (Corre^H>ndaiiee de Lamennais, 48 mars 4826.)
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mur même du reTêtement de bassin dont le château était entouré. L'arbre noueux avait largement étendu ses branches sur la pelouse du pare et sur l'eau dormante, où elles se reflétaient bizarrement. J étais seul. Je lisais un de ces livres de la poésie moderne, qui ne pénètrent jamais dans les collèges des Pères, et qui n'ont que plus d'attrait pour l'adolescence. J'avais entendu parler des admirables Méditations de Lamartine ; je les lisais. Âi-je besoin de dire que je pleurais en les lisant?
Tout à coup j'entendis des cris bruyants. Mon frère sortait des écuries sur un de nos jeunes chevaux, à peine dompté ; et, selon sa manie, il était à poil. Le valet d'écurie criait de toutes ses forces : — Mon Dieu ! mon Dieu ! il se fera tuer ! — Mon frère riait aux éclats, en l'appelant imbécile!
La bête, retenue par un simj^e filet, se mit à suivre tous ses caprices et à emporter le jeune cavalier dans Tune des allées sablées et tortueuses du parc. De loin en loin, je les voyais par les édiappées qui donnaient vue sur le château, et mon œil inquiet suivait tous leurs mouvements. Mon frère paraissait maître du jeune cheval. Mais, bientôt, j'entendis du bruit près de moi ; c'était la bête furieuse et écumante, qui refN'^enait vers son écurie dans un galop effréné. Je me levai aussitôt pour chercher à arrêter le cheval , au moins pour le détourner du chemin que je lui voyais prendre.
Hélas! je ne fis que lui inspirer plus de frayeur. H ' bondit près de moi et, comme s'il eût voulu se débarrasser d'un aiguillon qui lui eût labouré le flanc, je le vis, dans un mouvement rapide, se rapprocher de l'arbre que je venais de quitter et dont le tronc noueux formait comme un poteau élevé, Vainement mon frère, qui vit le danger, se serra contre le coursier : il fut saisi par la jambe, et le cheval, profitant du moment où mon frère cherchait à se dégager, se cabra et lança le malheureux jeune homme sur le parapet du bassii;i et de là dans le bassin lui-même. Mon frère jeta un cri de détresse qui se perdit dans les noires eaux où il disparut.
Je ne savais pas nager : le large bassin était très-profond. Je n'écoutai que mon cœur; je me jetai dans l'eau, espérant avoir pied quelque temps et pouvoir atteindre mon frère. Il me semblait qu'il y avait peu de distance de l'endroit où je l'avais vu disparaître, au bord du bassin près duquel je me cramponnais à quelques longues touffes d'iris. Mais je n'avais pour moi que mon courage. Le bord glissant ne put me soutenir. Je poussai un cri de suprême désespoir et je disparus moimême.
Que se passa-t-il? Je l'ignore. Il dut se faire un silence lugubre. Ce silence, succédant au cri que j'avais poussé, nous sauva. Ma mère était au salon.
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Un pressentiment terrible list saisit. — Mon ami, dit-elle à mon père, j'ai entendu lïn cri... Où sont nos enfants?... Ah! mon Dieu!...
Elle se leva. Mon père se précipita du côté où le cri s'était fait entendre. Il arriva sur les pelouses; nous n'étions pas là. Le cheval fougueux arrivait dans ce moment, la bouche écumante et tout effaré, à son écurie. — Il y a eu un malheur, s'écria le valet. — On nous avait vus il n'y avait pas cinq minutes. Mon mouchoir, le livre de poésies étaient là, sur la pelouse, auprès de l'arbre fatal.
Qu'étions-nous devenus?
Mon père suivifson instinct. Ce livre, ce mouchoir furent pour lui une révélation.
— Ils sont dans le bassin! s'écria-t-il.
Mon père se jette à l'eau ; les nombreux domestiques font comme lui. Ma mère, à genoux sur la pelouse, demande à Dieu de lui rendre ses enfants.
Bientôt on retire de l'eau deux corps inanimés.
Je ne gardai qu'un seul souvenir du moment où je sentis que je perdais pied et que le gouffre m'attirait à lui. Quelque chose de dur, comme une main de fer, m'avait saisi par les deux jambes. C'était mon frère qui se débattait dans un suprême effort. Je m'étais évanoui après une horrible suffocation.
Quant on nous retira de l'eau , nous formions
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un groupe étrange. Mon frère me tenait si fortement enlacé, et il était lui-même dans un état de rigidité telle , qu'on eut bien de \a peine à le détacher de moi. On nous porta dans nos lits. Tous les soins les plus intelligents nous furent prodigués. Je revins bientôt à la vie. Mon premier naot, mon premier regard furent pour ma mère; elle me serra sur son cœur avec amour; mais mon frère était toujours là, pâle, défiguré; et mes malheureux parents étaient encore fous de désespoir. Ce ne fut que longtemps après qu'on sentit quelques battements au cœur de mon frère. Il était tombé tout en sueur dans cette eau nuire et glaciale, que je vois encore en écrivant ces lignes et dont le sour venir me fait trembler. U fut pourtant rendu à la vie.
On espéra que cet accident n'aurait de swite, pas plus pour l'un que pour l'autre de nous deux; mais, tandis que j'étais fier et alerte trois ou quatre jours après, il n'en fut pas de même pour mon pauvre frère. Une fièvre terrible le saisit. Une fluxion de poitrine se dédara. Il guérit pourtant. On revint à Paris après les vacances. Mais cet adolescent, admirable de beauté et de force, n'était plus qu'un squelette. Dans les premiers jours de février 1828s pendant que je faisais mes dernières années d'humanités, une grande lettre, timbrée de noir, adressée au Père Recteur, le chargeait de m'ap-
pretwire la triste nouvelle que j'avais perdu ce frère bien-aimé.
Ce fut la {»remière grande douleur d'une vie où il y a eu tant d'autres douleurs.
Je fas longtemps à me remettre de ee profond d)agrin. Né très-sensible et très-aimant, n'ayant aicore, dans ce monde, donné bien largement de mon cœur qu'à ma mère et à ce frère que j'adorais, il y eut un vide affreux en moi, et je compris le mal que les affections terrestres me feraient un jour, si je n'échappais pas au monde, nourri que j^élais de l'idée stujfâde que toute affection vive est un vol fait à Dieu.
Ce funeste accident me raiSmnit encore dans ma vocation.
Les Pères, je le vis bien, furent atterrés en apprenant la mort de mon frère. Us fondaient sur moi de grandes errances. Je sus plus tard qu'il entrait dans leur système de recrutar le plus poi&sible dans lesfamiUesarii^oeratiques, afin d'ajouter l'éclat du nom à celui de l'Ordre. On s'attendait, d'un jour à l'autre, que mon père me retirerait et me placerait dans une écde univer»taire, où je pourrais, devenu son unique héritier, prendre des goûts du monde-
Fid^es à Imr système, ils ne me dirent pas un mot, ne firent pas une allusion qui pût dévmlw leurs craintes. Seulement je vis bien qu'ils redou-
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blaient d'âtt^itions pom* moL Cofiime, p^idant toutes mes études, j'avais constamment satisfait mes maîtres» cette espèce de distiiK^tion dans les soins et la bienveillance , surtout à un mcâxkent où ma santé était altérée par suite de ma profonde douleur . ne choqua personne parmi mes condisciples. J^étais run des plus avancés dans mes h^ manités : elles allaient finir dans quelques nooia.
Ce fut alors que mon coeur » surexcité par la perte de mon frère, se porta de vive afiTection vers l'un de nos Pères, arrivé récemment à Saint- Acheul. Les Jésuites, qui ne négligeaient rien, la mirent peu à peu en relations intimes avec moi* Celait le Père de Montgazin.
Ils avaient évidemment leur but.
La Société de Jésus accueille daos son sdn trois sortes d'honmies : des hommes rielîes, bien qu'ils n'aient ni naissance ni talent ; des lM)mmes de naissance, sans talent ni fortune; d^ b^^Eimes de talent, sajQs fortune ni naissance. Elle aime les premiers, comme fournissant ce pmssant levier avec lequel on remue le monde , l'or. Ces Pères garnissent les caisses de la Société. Ce sont d'hon-* nétes commanditaires de la grande s^noe reli** gieuse. Ils ont fourni leur appoint; ils aâment la Société <!!Omme l^ir chose, comme le domaine temporel qu'ils ont aidé à acquérir. Un Ordre pauvre ne ferait rien. Ignace de Loyola, qui était
un saint, avait établi son Ordre sur les bases d'un dénûment absolu des richesses de ce monde ; et, dans les Constitutions, approuvées successivement par les Papes, l'Ordre est classé parmi les ordres mendiants. Tout cela a duré l'âge héroïque de la fondation. Les successeurs du saint, Laynez, Âqua* viva, comprirent que la vie pauvre, détachée, souffrante, au sein d'un ordre qui attendrait la pitance de son lendemain des aumônes de la charité, ferait petite figure au milieu du siècle. Aussi s'empressèrent-ils de laisser, comme lettre morte, l'article des Constitutions qui défend de posséder, et firentils tous leurs efforts pour assurer à l'Ordre la prépondérance que donne la richesse. Je reviendrai sur cette révélation curieuse qui prouve que l'esprit primitif de la fondation de l'illustre saint Ignace ne put lui survivre, et que l'Ordre, pour être militant, eut besoin de ce qui fait partout le nerf de la guerre.
Les Jésuites modernes cachent, avec le plus grand soin, cette déviation radicale de leur institution primitive. Et le Père de Ravignan, dans son petit livre apologétique, tout en défendant le tanquam ne cadaver, s'est bien gardé d'apprendre au dix-neuvième siècle que les Jésuites ne devaient attendre le pain du jour que de la Providence. Il y aurait eu dans le monde un long éclat de rire sur ces pauvres gens qui possèdent en portefeuille des millions.
Après les hommes riches, la Société recherche les hommes de naissance. Nous avons beau avancer en civilisation, nous prisons toujours fortement ceux qui tiennent aux grandes familles. Et les Jesuites sont encore trop peu chrétiens pour estimer l'âme humaine à son unique valeur. C'était bon peut-'être aUjtemps de saint Ignace.
Cependant la Société a compris que ni la richesse ni la naissance n'étaient la grande force motrice des choses ' cette force, c'est le talent : mens agitât mokm : celle-ci seule remue le monde. Elle a donc largement [convoité les hommes de parole, les hommes de science, les hommes d'érudition. Et comme elle avait, d'autre part, ses riches, et ses grands,* elle n'a pas exigé que les hommes d'esprit arrivassent chez elle avec d'autre bagage que leur valeur intellectuelle. Le Père de Montgazin, qui a été, dans la Société, mon ami de cœur, réunissait deux de ces avantages si recherchés par les Jésuites. C'était le fils cadet d'une des plus anciennes familles du midi de la France, et c'était un esprit d'élite, une de ces intelligences aux aptitudes trèsdiverses, mais manquant un peu de profondeur. C'est peut-être, de tous les Jésuites français, celui en qui j'ai trouvé le mérite le plus incontestable et que la Société, accoutumée à surfaire les siens, n'a jamais trop vanté.
Le Père de Montgazin était très-sensible : il lui
avait fallu lutter, dans la Société, contre cette grande puissance de l'âme humaine, inutile, dangereuse même dans les ordres religieux. Il avait retiré de ce triomphe sur lui-même une habitude de mé~ lancolie qui, de prime abord, en faisait un homme séduisant. Aussi était-il adoré des élèves de Saint- Acheul ; et on pouvait le regarder conime un des hommes destinés à arriver, un jour, aux premières charges de TOrdre. «Pai toujours cru, depuis que je connais Tesprit de la Société, qu'il m'avait été donné par les Pères pour me gagner à eux ; et je dois les féliciter de ce choix, car il prit sur moi un empire absolu , uniquement par l'affection vive qu'il m'inspira. Celui qu'on aime est bientôt un idéal. Je ne vis rien de beau et de bon au monde que le Père de Montgazin. Je sentais avec lui, je vivais de lui. Les Pères avaient triomphé. En moins de six semaines, mes déterminations, peutêtre encore chancelantes, furent définitivement arrêtées : j'étais Jésuite.