TENTATION
En redescendant la montagne. Olivette et Fargeau causaient. Fargeau disait :
— Il est inutile que ce Besnard sache vos petites affaires, mion enfant... Ayez une dot, et Tiennet s*agenouilIera devant vous...
— Ce n*est donc pas moi qull aimera? demanda Olivette. Fargeau haussa les épaules.
— Ayons d'abord la dot, reprît-il, — et Dieu sait, ma petite Olivette, que vous n'aurez pas beaucoup de peine à la gagner..* Il s'agit de ma chère cousine Berthe...
Olivette s'arrêta court. * .
— Si c'est pour lui faire du mal, dit-elle, vous me donneriez toutes les dots du monde que Je refuserais... Elle est si bonne et si malheureuse!...
— Du mail se récria Fargeau : — y pensez-vous, mon enfant!... moi faire du mal à ma cousine Berthe!...
— C'est vrai... vous êtes son cousin... dit la jeune fille qui se reprit à marcher.
Ce qu'il lui fallait, c'était un prétexte contre sa conscience. Fargeau et elle arrivaient à l'endroit où l'homme de loi les attendait.
— Écoutez, monsieur Besnard» dit Fargeau.— cette petite a le droit de savoir à fond le motif qui nous fait agir... Ce motif étant tout honorable, nous n'avons aucune espèce de raison pour le lui cacher.
— Incontestablement, répliqua Besnard qui regardait Fargeau avec une sorte de crainte.
L'aplomb de ce digne jeune homme lui semblait dépasser les bornes.
— Voici le fait, ma chère enfant, reprit Fargeau; — malgré la préoccupation que me donne la santé de mon pauvre oncle, je songe à Berthe... qui est pour moi comme une sœur bienaimèe... le bonheur a voulu que j'aie rencontré d'excellents amis qui ont bien voulu se réunir à moi dans un même sentiment de tendresse et de commisération pour cette infortunée... Qélas! elle est bien facile à tromper!
— Hélas! hélas 1 dit Besnard qui Uva ses gros yeux verts au ciel. t
Olivette était tout oreilles.
— Mon cousin Lucien, poursuivit Fargeau, à T^rd de qui je professe les sentiments d*amitiè les plus sincères, ne se conduit peut-être pas avec toute la loyauté... Le mot est fort...
— Non, non, interrompit Besnard, — le mot n'est pas trop fort... C'est indigne!...
— Mais quoi donp? demanda Olivette.
— Tromper une pauvre enfant aveugle!...
Fargeau prononça ces dernières paroles comme s'il les laissait échapper malgré lui du fond de son cœur.
— Ob I... fit Olivette avec une surprise non jouée.
— Puisque le mot est lâché, s'écria Besnard, — je dis, moi que c'est ignoble!...
— Eh bien! ma pauvre enfant, dit Fargeau en se toumanc vers Olivette sur qui cette comédie ne laissait pas que de fair« une certaine impression, — vous devinez déjà quel est notre désir... Nous voulons sauver ma cousine Berthe...
— J'en suis! interrompit vivement Olivette.
— A la bonne heure!... mais, je vous en préviens, ma filk^ il faut la sauver malgré elle... Lui donner des conseils, ce serait superflu : elle est ensorcelée... U faut la tromper... la tromper pour la sauver.
L'œil vif et mutin d'Olivette glissa un regard entre ses grands cils. — Elle contempla un instant M. Fargeau. — Était-elle complice ou abusée?
En ce moment, Olivette était plutôt abusée que complice. Tout ce qu'on lui disait, elle le croyait de bonne foi. Ca M. Fargeau avait une si benoîte figure i Et Besnard, le rude Besnard, avec son indignation qui s'échappait par boutades, donnait à la scène un si bon caractère de vérité i
Pourtant, Olivette doutait, ne fût-ce qu'un petit peu. ^
Fargeau le devina, bien qu'il ne levât point les yeux sur elle. Les gens comme Fargeau voient à travers la peau de leurs paupières baissées.
— Pauvre Berthe! reprit-il ; elle Taime...
— 0ht pour ça oui ! s'écria Olivette.
— Et lui... mon Dieu I pourquoi faut-il que je Faccuse... lui la délaisse...
— Mais non ! interrompit encore Olivette.
Elle savait mieux que personne si Lucien manquait une occa* ^011 du voir iici llie !
Cela s'cug.ii^cult iiial.
— Ebl maflllel ma fille! grommela Besnarden haussant les épaules avec un redoublement d*énergie, ^ vous ne pouveii être ici et à Vitré... que diable!
Il y a des mots qui ne signifient rien au fotid et qui porteBl mieux que les plus solides arguments.
Olivette regarda Vhomme de loi, qui se dètottrnft d*elle avec humeur.
Elle n'avait plus d'objections.
Fargeau poursuivit :
—Je ne voulais pas vous te dire, ma bonne (Nivette, mais il; a en effet un mariage sous Jeu à Vitré...
li s's^rrèta pour voir si la Jeune fille avait connaissance de la promesse écrite.
Mais Olivette ignorait S9tns doute cette circonstance, car elle laissa voir tout bonnement sa surprise.
— Si c'est possible ! dit^eUe ; — ah î les hommes I lêê hommes! Eh bien! monsieur Fafgeau, Je vais joliment arranger ça, par exemple !... Laisse2^moi faire!
Ce n'était pas le compte des deux amis, et Iâ chose n'était point si simple que cela.
— Ma chère enfant, reprit fargeau, vous seiitei?, d'après la manière dont nous vous parlons, que nous avons h^aticdup réfléchi à tout cela... Berthe est d'un caractère ombra^peux... Il faut la prendre d'une eertaftie façon et y mettre une certaine prudence.
— Moi, s'écria Besnard rouge de colère, J Irais à elle ei |ê dirais tout rondement : Ha lionne amie, votre M. Lucien ttt an paltoquet, — voUàl
Ceci était une invite à Fesprit de contradiction qui est thei toute femme.
Olivette en avait autant qu'une autre, la bonne fiHe.
— Là, là! monsieur Bésnardf... dit^elle en souriant avec iinesse, — vous feriez de belle besogne, vous t.. . Toujours en colère!... 6e n'est pas avec du vinaigre qu'on pren4 las. mouches, dà!...
Puis, revenant à Fargeau, elle ajouta : -r Vous, on vous écoute.
L'affeiré était désormais conclue.
Et Dieu sait qu'une fois cette base admise qu'il falUiit tromper Berthe pour la sauver, on pouvait faire du chemin! La conférence se poursuivit amicalement.
lE JfïCf DE LA MORT i%\
-«- Eb bien! après?... dit le docteur Morin en tournant la roche contre laquelle s'adossaient naguère îiennet Blône et Ysiume, le pâtour.
Linterlocuteur de M* Morin était Menand Jeune, le notaire depampagne.
Ils débouchaient sur le tertre au moment où Fargeau et Bernard achevaient d'endoctriner Olivette.
— De la discrétion 1 dit Fargeau.
T-Tout ça est archi-convenu! répliqua la jeune flile.
— Si elle ne vient pas ici après-midi, ça se fera dans le jardip du château.
— • ^e vous dis qu'elle viendra, ..
t-Tantnaieux!
Le notaire campagnard fit claquer son fouet en l'honneur d'XMiyette et la regarda d'un air tout réjoui.
Olivette lui éclata de rire au nez; — il parut enchanté.
.•^ Je disais àUenand... s'écria le docteur du plus loin qu'il pm se faire entendre.
«*~ Gomment est mon oncle? interrompit Fargeau.
milieux que nous, mieux que notre malheureuse France! répliqua ie docteur avec tristesse.
Bttnard lui tourna le dos.
Menandy le fouet au port d'armes, était en extase devant (AïHUt qui cherchait sur la pelouse les rares marguerites épargnées par l'automne.
Oh 1 iés notaires!
Fargeiv s'était approché du docteur, et ils avaient échangé quelques mots â voix basse.
Depuis l'arrivée des deux nouveaux venus, Olivette s'apercevait parfaitement qu'elle était une gêne et qu'elle faisait obstacle à quekiue confidence. Mais à mesure que le temps passait, l*lmpre66ion produite par les paroles de Fargeau s'effaçait. BUç doatait. Son instinct de femme flairait un complot. Elle eût voulu savpir»
Elle restait, sentant bien qu'on n'avait plus le droit de lui dire : Varfen !
Elle ne paraissait pas songer beaucoup à reloindre sa maîtresse, qiii l'attendait cependant, comme elle V avait dit elle- ' même, — qui l'attendait depuis longtemps.
Quelqu'un se chargea de l'en faire souvenir.
Au moment où l'entretien languissait déjà, quoiqu'on eût bien des choses à se dire, les branches du fourré se prirent à
remuer derrière le chêne creux, un pas se fit entendre sur la mousse, et, l'instant d'après, Lucien Grébu de la Saulays, franchissant d'un bond la ligne débroussailles qui séparait la plate-forme de la forêt, sauta au milieu des quatre amis.
11 avait son fusil double à la main comme toujours, et portait son costume de chasseur.
Au milieu de ces quatre figures diversement marquées du sceau de la réprobation, car Menand n'était pas un bon légume, le visage du jeune homme rayonnait en quelque sorte de franchise et d'honnêteté.
Il avait couru dans le bois. Ses Joues étaient animées, et ses cheveux blonds bouclés s'échappaient en désordre de sa petite casquette de cuir : il était charmant de gaîté, de sève et de jeunesse.
On ne l'attendait point. Toutes les physionomies se composèrent à sa vue.
Olivette pâlit un peu et tâcha de se cacher derrière le notaire.
Lucien, de son côté, parut surpris de trouver là si nombreuse compagnie; mais il n'eut pas le temps de manifester son étonnement; car, comme si on se fût donné le mot, tout le monde s'empressa de l'entourer avec de grandes démonstrations d'amitié. Fargeau lui sauta au cou comme s'il ne l'avait pas vu depuis dix ans ; Besnard et Morin lui secouèrent la main de tout cœur, et Menand jeune lui-même lui fit un signe de tète idiot qui dépassait les bornes de sa politesse ordinaire.
—Bonjoufr, Fargeau... bonjour, mes bons amis! disait Lucien;
— Je vous annonce que Jean Gréhu se promène à l'heure qu'il est dans son parterre.
— Bravo ! bravo ! cria-t-on â la ronde.
— Nous aurons compagnie ce soir à souper, reprit Lucien;
— M. de Guérineul, notre cousin de Maudreuil, notre cousin Houel, et d'autres encore... Mais dites-moi, ajoùta-t -il vivement et comme s'il se fût débarrassé en toute hâte de ce si^ét de conversation pour arriver au plus intéressant; — personne de vous n'a-t-il vu ma cousine Berthe ? j
— Non, moi, répondit Besnard. I
— Ni moi... ni moi.
— Je croyais la trouver ici, dit Lucien avec désappointement;
— et ce qui me contrarie, c'est que je ne puis l'attendre, ayant une commission de mon oncle pour Vitré.
Olivette se cachait, car elle se sentait eu faute. Lucien l'aperçut par hasard.
^ Et comment serait-elle ici, la pauvre Bertbe! s'écria-t-il, puisque celle qui doit la conduire et veiller sur elle FaBandonne!. .
— Grâce pour Olivette! dit gaîment Besnard.
Lucien avait une tristesse grave dans la voix et sur le front.
— Grâce!.... répéta-t-il; — n'a-t-on point pitié d'elle aussi, la pauvre douce enfant qui est seule et qui est aveugle !....
— Bon! se disait Olivette, tout en baissant le nez, — mais je ue veux pourtant pas épouser une demoiselle de Vitré, moi!
Lucien la prit par le bras. — 11 avait le regard sévère et la voix rude.
— Ma fille, reprit-il, — tu peux être coquette, paresseuse, menteuse ei méchante comme on le dit...
— Et qui dit cela, monsieur Lucien? demanda Olivette en relevant la tête.
Ses sourcils délicats étaient froncés. En ce moment, on eût pu deviner ce qu*ii y avait derrière cette espiègle figure qui riait et provoquait toujours.
— Tais toi! répliqua Lucien avec autorité; — tu peux être lout cela... peu m'importe! mais qu^nd il s'agit de ma cousine I^erthe, marche droit, entends-tu bien... car â la première taule, elle aura beau te pardonner, moi, je te chasserai.
Deux larmes jaillirent des paupières d'Olivette, — deux larmes de honlé et de colère.
Ils étaient là quatre hommes à voir comme on l'humiliait I Elle qui avait la tête pleine encore de son rêve brillant! Oh t elle jura en ce moment de se venger... Lut ien lui lâcha le bras.
— Me chasser!... répéta-t-elle.
Fargeau était â sa droite.
— Il n'estpasie maître tout seul I murmura-t-il bien bas.
— Et qu'importe d'être chassée, dit tesnard â son autre oreille, — quand on est riche l...
Parmi ses larmes, un sourire d'orgueil éclaira la figure d'Olivette.
— Tenez I tenez I s*écria Morin, — ne nous fâchons pas... la voilà!
Tout le monde se tourna vers lui. Son bras tendu désignait le sentier qui montait au chàleau.
Tout en haut de la route, aux rayons obliques du soleil d'hiver, une jeune fille apparaissait, blanche et gracieuse.
uiyiiizeu uy -v— JvJOy l\^
^i^ iE JEU DE LA MORT
Sa robf Oottait au vent, — - S9 robe et ses grands cheveux noirs qui s'échappaient de son chapeau de paille.
Elle tenait à la main un ruban rose qui se rattachait au eoi* lier d'argent d'un petit chien blanc, mignon et fin.
C'était Berthç, Taveugle, qui avait attendu en valu OHvetle, et qui venait toute seule au rendez-^ous donné par Lucien, ^ le sentier ardu de la montagne, — toute seule, tnalgirè les fondrières de la route et le^ cailloux, et les buissons ; -^ toafe seule, — et qu'on voyait sourire de loin aux rayons du soleil, la sainte et la belle, sourire confiante à Dieu, 8<)urlre à ses pensées d'amour...