‹ Le jeu de la mortChapitre 13 sur 40 · II. tenait un papier déplié · texte numérisé non relu

II. tenait un papier déplié

Fargeau le prit et lut péniblement à la lueur qui venait ôncore de l'ouest:

Tarde venientibus ossa (1).

— Qu'est-ce? demanda Besnard.

— En avant! en avant! s'écrîa Fargeau, qiiî prit Sa course comme si le diable eût été à ses trousses.

Besnard le suivit de confiance.

Quant à Pierre Mêchet, le tresseur dé paîîle, Û les regarda courir d'un air ébabi, et grommela dans sa barbé :

— Àbl dame, ma foi!... les v'ià qui vont vitement.... Obi mais dame, oui!...

S'il en pensa davantage, on n'en sait rien.

Berthe était affaissée sur la terre froide.

Machinalement ses doigts épluchaient la mousse tombée, pour voir si le papier ne se trouvait pas parmi les herbes.

Rien, mon Dieu! c'était trop vrai, tout ce qu'on avait dit! La promesse de mariage avait disparu.

Et qui pouvait l'avoir enlevée, sinon Lucien, puisque Lucien seul savait le lieu où on l'avait cachée?

Perdue! Berthe était perdue! Il ne fallait plus espérer ni douter.

Lucien ne l'aimait plus!

Lucien, qui, tout à l'heure encore, lui disait...

Mais quand on n'a pius d'amour pour une pauvre malheureuse, on conserve de la pitié!...

Berthe pensait tout cela. Ses yeux étaient secs, son souffle haletait.

Elle se disait:

— Une reviendra plus!... Je ne le reverrai jamais î... Jamais!... — N'avais-je paS comme un presseiitiment? Ohf il n'a pas osé affronter mon désespoir. Il s'est enfui. Mon Dieul gu'il soit heureux!

Ses yeux se mouillèrent enfin, tandis qu'elle répétait :

f ji ceux ^ui furrivfat trop tard, lei oi»

148 tE IBU DE LA MORT

—Qu'il 80it heureux, mon Dieu! Moi, je souffrirai... Et je ne me plaindrai pas, je vous le promets, mon Dieu 1 si vous lui donnez ma part de bonheur.

— J'étais folle!... repril-elle après un silence. — Cette voix qui me disait toujours: EiUce qu'on épouse uni aveugle? je ne voulais pas l'écouter... Mais je Taimais tant!... Oh! Vierge Marie, ayez pitié! Je Faime encore... je l'aimerai toujours!

Elle s'accroupit, et sa tète toucha ses genoux.

Fai^eau lui-même, — Fargeau ! — n'aurait peut-être pas contemplé sans émotion cette douleur poignante et sans bornes.

La nuit était presque entièrement tombée. -* Aux dernières lueurs du crépuscule, on distinguait vaguement cette tête livide, inondée de cheveux bruns épars.

Elle était seule, — abandonnée. -^ Rien qu'à regarder ce pauvre corps brisé, on devinait la torture déchirante qui tenait r&me.

Le désespoir allait venir...

Et l'idée de mort avec lui. — Et la fièvre qui chasse la pensée chrétienne.

— Pauvre enfant qui naîtra dans les larmes, murmura-t-^Ue après un long silence, — pauvre enfant qui n'aura pas de père!... lia malheur partout!... pour lui comme pour moi!...

Ses sourcils se froncèrent. — Elle songeait à Jean Gréhu, qui, la nuit précédente, lui avait demandé pardon de ne pas l'avoir tuée quand elle était tout enfant...

C'était ridée de mort qui venait.

La chose irrésistible entre toutes, à l'heure où Ton n'espère plus!

L'idée qui envahit le cœur par le trou delà récente blessure I

D'ordinaire, le sentiment de la maternité est puissant pour combattre les premiers conseils du suicide. — Mais ici, la pensée de mort était venue avec la pensée de l'enfant.

Berthe mit sa tète pâle entre les deux paumes de ses mains.

— Dieu ne punira que moi, se dit-elle; — ce pauvre être... ce sera un petit ange dans le ciel !.. .

— Et Dieu ne me punira pas, moi non plus! ajouta-t-elle en se redressant; — n'est-ce pas, sainte Marie?... n'est-ce pas que je suis trop malheureuse I...

Sa poitrine se soulevait en sanglots convulsifs. Etle était comme une folle.

Le petit chien Chéri jappait auprès d'elle et la tirait par sa robe.

yGoOQle '* 1

LE JEU DE LA MORT i49

Elle le repoussa rudement, — puis elle le rappela et le couvrit de baisers en pleurant.

— Adieu, Chéri! murmura-t-elle; — il t'embrassera encore, lui... moi, je ne t'embrasserai plus!

— Oh ! réprit-elle en tâchant de réprimer ses sârifrlots, je ne veux pas que tu me suives, mon pauvre Chéri i... Demain... ce soir, on te retrouvera, on te délivrera...

Elle le baisa une dernière fois, puis elle se releva. Sa lête s'inclinait sur sa poitrine, mais son visage était sombre et résolu.

Elle toucha Técorce du chêne creux pour s'orienter. Puis elle dit :

— Lucienl... Lucien!... oh! Lucien!...

Puis encore, comme elle sentait des larmes monter et son cœur s'amollir peut-être, elle s'élança vers le rebord de la plate- forme en murmurant :

— Mon Dieu! pardonnez-moi!... Sainte Vierge, ayez pitié de moi!... Seigneur Jésus et sainte Marie, prenez monftme!...

Il faisait nuit noire. — Chéri rendait des plaintes en tâchant de rompre sa chaîne de soie. — La Yesvre grondait . sourde* ment au bas du précipice...

Les réverbères s'allumaient quand Lucien entra dans la première rue.

Lucien ouvrit la porte d'un cabaret et demanda :

— Savez-vous où demeure M. Honoré Créhu de Pélihou, vous autres?

~ Non fait, répondit le cabaretier. Et les hôtes ajoutèrent avec ensemble :

^ Ah 1 dame non, par exemple!

Lucien referma la porte.

Lucien se disait cependant :

— Ah çà 1 voilà qui est étrange I Un homme qui s'appelle Créhu, et que je ne connais pas I... Un homme qui demeure à Vitré, et qu'on ne connaît pas !...

11 regardait de nouveau l'adresse de la lettre qui portait très bien : « A Monsieur Honoré Créhu de Pélihou, à Vitré. »

Lucien ouvrit une autre porte et demanda de nouveau :

Même réponse.

Il ouvrit nue troisième porte, une quatrième... il eu ouvrit quinze, vingt, trente.

De guerre lasse, et comme il allait s'en retourner, une bonne femme lui dit ;

— 11 y a le père Honoré, le happ^-monnai^^ qui reste au cul-de-sac du Puits-Rondel... Et, dites dope, le cierge est donc tombé au château, monsieur Lucien ?

— Etoù diable le prenez-vous, le cul-de-sac du Puit$-Rondel ?

— Derrière l'hôpital... un vlJe-bouteilles qui est sur la gauche... Mais le cierge P

Lucien cQurait déjà du côté de l'hôpital.

11 y avait dans Yitré, non-seulement un homme, mais encore un endroit qu'il ne connaissait pas t

Un joli endroit ! —Ce vide-bouteilles, appelé cul-de-sac du Puits-Bondel, se composait de cinq ou six masures bâties bien longtemps avant le déluge.

Elles étaient habitées par les mendiants de yitré.

Ce serait ici une occasion de faire, 4o un peu de pittoresque î® pas mal de philosophie. — Mais nous h'aVons pas le temps.

Au Puits-Rondel, les réverbères étaient inconnus.

Lucien heurta à une porte vermoulue qui lui fut ouverte par une eau-forte de Callot.

— M. Honoré ? demanda-t-il.

— Un petit liard, repartit l'eau-forte de Callot, en exécutant horriblement un tour d'épaule de gueux.

Lucien donna un gros sou.

L'eau-forte le prit pour un évèque déguisé et faillit tomber à la renverse.

— M. Honoré P dit-elle, — le happe-monnaie P merci, quoique ça, mon bon chrétien. M. Honoré demeure pu haut de la maison du fond... piais il dort pour ne pas brôler sa résine.

Lucien entra vaillamment daps la boue qui formait le sol du cul-de-sac et gagna la maison du fond.

Comme il était adroit et leste^ il ne se cassa le cou que dnq fois en montant l'échelle qui conduisait aux étages supérieurs.

C'était noir comme la gueule d'un four.

11 frappa longtemps avec la crosse de son fusil. Personne ne répondait.

Enfin une porte s'ouvrit. Lucien, dont les yeux s'habituaient aux ténèbres, vit comme une forme blanchâtre.

— Que vouJez-vous ? dit en même temps la plus tremblante et la plus cassée de toutes les voix.

— Je demande M. Honoré Créhu de Pélihou, répondit Lucien.

— Après ? fit la voix.

— Je veux lui remettre une lettre...

— Donnez la lettre,

— Est-ce vous qui êtes M. Honoré ?

— La voix ne répondit pas, — mais une main arracha dans Tombre la lettre que tenait Lucien et la porte se referma.

C'était bien Yaume le pâtour qui était entre les branches du grand chêne.

En ce moment, il courait après Lucien pour Jui dire ce qu'il avait vu à la Mestivière.

Mais qui diable eût été chercher Lucien sur le carré de M. Honoré, le happe-monnaie, tout en haut de la maison du fond — au cul -de-sac du Puits-Rondel ?

LE LFVRE D*HEURRS

En quittant Yaume le pâtour après Texplication qui suivit le fameux combat au bâton du tertre de la Mestivière, Tiennet Blône avait pris tout droit le chemin du Ceuil.

Il ne se pressait point. Il songeait.

C'était probablement le dernier jour qu*il eût à passer dans ce pays qui était le sien. Il regardait chaque objet, — indifférent la veille, — d'un œil de tendresse et de regret.

Entre les arbres, quand il aperçut de loin le petit clocher pointu du bourg de Vesvron, son cœur se-serra.

Il ne savait pas lui-même combien il aimait ce pauvre pays de son enfance.

Mais il fallait partir, — à moins que ce nom mystérieux, inscrit sur la première page du livre de prières donné autrefois par madame Marion, ne lui fournît des motifs graves pour rester.

11 fallait partir, parce que c'en était fait, parce qu'il avait vieilli de dix années dans une heure, passée auprès de la rentière, parce que tous ces juvéniles espoirs qui empiisseîit la

i82 LE JEU DE LA MOllT

tète et le cœur des enfants sans parents venaient de s*évanouir.

11 était seul. — Eh bien! il était homme.

Avant de quitter Vitré» il avait revu M. Berthelièminot de Beaurepas.

Voici ce qui avait été convenu entre Tiennet Blône et ce chevalier de TAigle jaune (de Souabe).

Le lendemain^ — à cinq heures du matin» ^ jine voiture devait attendre sous le ch&teau.

Tiennet Blône, M. Berthelleminot et deux Vitrias de peu d'importance devaient se réunir et prendre incontinent le chemin de Granville, où V Argonaute les attendait, prêt k faire voile pour le port de Trieste.

Sur la route du Geuil, et tout en se répétant sur tous les tons: 11 faut partir! il faut partir! le pauvre Tiennet se creusait la mémoire pour deviner quel nom pouvait être écrit sur la première page du livre de prières.

11 l'avait feuilleté cent fois, ce livre, mais il ne se souvenait point d'avoir Jamais regardé la première page.

£t c'est la première page pourtant que regardent toujours les enfants.

Quand il arriva au ch&teau, il faisait grand jour encore. Rien ne semblait changé dans la physionomie intérieure du vieux manoir. Les hôtes de la cuisine, Mathurin Houin, Pierre Mechet, etc., qui étaient sur leur départ, félicitèrent Tiennet pour le bonheur qu'il avait eu d'échapper à Tinondation.

Tiennet Blône monta les escaliers du château et se rendit tout droit à la petite chambre qu'il occupait dans les combles.

La chambre de Tiennet Blône était meublée ainsi qu'il suil : un lit de sangle, une caisse de sapin servant de commode, une escabelle, et une canardière de sept pieds avec laquelle maître Tiennet tuait des halbrands sur l'étang de Brehaim à quatre cents pas de distance.

Parmi ce mobilier, il était assez difficile de perdre un objet quelconque.

Pourtant, Tiennet ne trouva point de prime-abord le livre qu'il venait chercher de si loin. Le livre n'était ni sur le lit de sangle, ni dans la caisse de sapin, ni sur, ni sous l'escabelle.

Où diable pouvait-il être caché, ce malheureux petit livre?

Après avoir cherché jusqu'à satiété» après avoir visité des coins oti il était parfaitement sûr de ne point trouver son livre, Tiennet s'assit au pied du lit de sangla et joignit ses mains sur ses genoux.

LE JEU Dl LA MORT 1S3

Il se dit à peu près ceci :

« Ce livre est perdu... Cette femme disait-elle vrai, ou bien mentait-elle?... je n'en sais rien... Ce qui est sûr, c'est que pour aller couper des sapins à trois cents lieues d'ici, je n'ai pas besoin de savoir le nom... >

— Quel nom!... s'interrompit-il... le nom qui pourrait, s'il voulait, me dire : Tu es le fils de madame Marion...

Il frissonna de la tète aux pieds.

Madame Marion ! — répéta-t-il avec un mouvement d'horreur sincère; — je ne veux plus souffrir comme cela!... Jamais son nom ne viendra sur ma lèvre... Oh! ob! je suis un homme!...

Il se remit sur ses pieds.

— Allons I s'écria-t-il en tâchant d'être gai, — mon paquet ! ça ne sera pas long à faire.

Il étendit sur le carreau un grand mouchoir pas trop percé, qui devait lui servir de valise, et il se prit à faire sa malle.

Trois ou quatre chemises, un pantsdon demi-laine, une belle cravate de toile rouge et bleue.

Est-ce tout? — Ma foi, s*il y avait autre chose, ce ne devait pas être volumineux, car le mouchoir, noué à trénœud, comme ou dit, garda quatre belles cornes bien longues.

Tiennet le souleva.

Puis, sans trop savoir, et malgré les réflexions pleines de sens qu*il avait faites, il se remit à chercher son livre.

Tout à coup il s'arrêta et devint pâle.

Son émotion était si grande qu'il fut obligé de s'adosser à la muraille, les deux mains sur sa poitrine.

Il venait de se souvenir. — Il savait où était le livre.

Il donna un coup de pied dans son paquet, un autre dans la l)orte de sa chambre, et descendit l'escalier en deux sauts.

Dans les corridors, il rencontra cette fois des figures étrangères : le juge de paix de Yesvron, Morin, Guérineul, Mauilceuil, Houêl, Menand jeune, notaire, et son fouet mangé aux irols quarts.

Tous ces gens avaient l'air très affairé.

Tiennet ne les vit même pas.

Au tournant de la galerie, si papa Romblon ne s*était pas effacé contre le mur, Tiennet eût mis à terre ce vieillard, peu liigne d'estime.

Il arriva, toujours courant, à la porte de Jean-de-la-Mer.

C'était dans la chambre de Jean-de-la-Mer qu'il avait oublié son livre.

iS4 LB JEU DB LA*MORT

SI en était parfaitement sûr. -Il Tavait oublié l'avant-dernîère nuit, en faisant )a veillée auprès de la chaise longue du vieux corsaire.

Ah! il allait donc savoir!...

Il poussa la porte sans hésiter; il entra sans dire : pardoo, excuse...

Est-ce qu'il songeait à cela?

Il entra. — La chambre était déserte. — 11 n'y avait que M. Jean Créhu immobile, et endormi sans doute, sur sa chaise longue.

Bien en prenait à Tiennet que Jean-de-la-Mer fît en ce moment un petit somme, car le vieux corsaire n'était pas tendre. Cependant, c'est à peine si Tiennet jeta en passant un regard vers la chaise longue.

Il alla droit à la cheminée où il avait laissé son livre.

Et comme il ne le voyait point, il chercha des yeux to'ut autour de la chambre. Le livre était sur l'appui de la croisée, auprès de la harpe de Berthe.

Tiennet s'élança comme s'il eût craint de voir le livre s'envoler.

Mais Tiennet, le bel adolescent, le pâle jeune homme, hé héros de roman, n'en était pas moins pour cela un petit paysan du bourg de Vesvron. En cette qualité, nous sommes forcé de le dire, au lieu des bottes moÙes en cuir de Russie que devrait toujours porter le héros de roman, il était chaussé de bons gros souliers carrés, ferrés solidement et munis d'une forte semelle lie bois.

Ces souliers sont précieux pour courir sur la lande, mais sur le plancher, ils glissent.

Quand Tiennet voulut arrêter son élan, il glissa. — Pour ne point tomber, il se retint au premier objet venu, qui se trouva être la harpe de Berthe.

Il fallait qu'il fût bien véritablement ému, ce pauvre Tiennet Blône!

La harpe roula, versa et toucha le plancher en rendant une plainte sonore et prolongée.

Tiennet avait le livre ! . . .

Mais il restait là, comme atterré, n'osant plus lever les yeux, parce qu'il avait peur de rencontrer le regard irrité de Jean-dela-Mer.

Volontiers eût-il bouché ses oreilles pour ne point entendre la violente semonce du vieillard, éveillé ainsi en sursaut.

. uiyiiizeu uy ■v^j v^ v^"x i\^

LE JEU DE LA MOllT 155

Quelques secondes s'écouIèrent/La semonce ne venait poînt.

Pas la moindre malédiction ! pas le plus petit blasphème !

Tiennet jeta un regard timide vers la chaise longue.

Jean-de-la-Mer ne bougeait pas.

Pourtant, il était impossible que le bruit de la harpe, tombée si près de lui, ne l'eût point éveillé.

La première pensée de Tiennet fut de traverser la chambre sur la pointe du pied et de s'enfuir avec sa proie. — Mais une seconde pensée le prit en chemin.

11 s'arrêta juste en face de Jean-de-la-Mer, et contempla un instant cette grande figure blême, noyée dans des flots de barbe blanche, et qui s'éclairait bizarrement aux rayons obliques du couchant.

Le jeu de la lumière mettait comme un sourire sur le visage de Jean-de-la-Mer, endormi.

Tiennet s'approcha. Il y avait*de la frayeur dans son regard.

En ce moment, le vent agita les hauts arbres dépouillés qui étaient au dehors, devant la fenêtre. L'ombre et la lumière vinrent tour à tour donner une sorte de vie à ce pesant sommeil, — et Tiennet vit que les yeux du vieillard étaient grands ouverts.

Le livre s'échappa de ses mains.

il entr'ouvrit vivement la houppelande en peaii de loup et toucha le cœur de M. Jean Créhu.

La poitrine était froide. Le cœur ne battait plus.

Cet homme, — qui était le maître! — avait donc rendu son dernier soupir seul et dans l'abandon, au milieu du château rempli!...

Car Jean-de-la-Mer était mort, bien mqrt I

Tiennet laissa retomber la houppelande et fit le signe de la croix, en priant Dieu mentalement d'avoir Tâme du défunt en sa miséricorde.

Puis, au lieu de s'en aller, il resta là, retenu par une préoccupation invincible.

Il avait les deux bras croisés sur sa poitrine. Il songeait.. .

En ce moment, ses yeux tombèrent sur un miroir qui était à l'autre bout de la chambre. — Le miroir lui i^nvoya la face blême du mort, et sa figure à lui, presqu'au&si pâle. .

11 tressaillit violemment.

Car il y avait entre ces deux visages une étrange ressemblance.

C'étaient les mêmes traits, — m avec uoe couronne de bril-

lants cheveux noirs, — là sous les mèches éparses d'une chevelure blanche.

C'était la même coupe de traits^ flère et aquiline, la même ligne hardie dans le dessin des sourcils. Le front de Tiennet était plus large, mais la vieillesse déprime parfois la boîte osseuse qui loge notre pauvre cerveau.

L'adolescent vivant et le vieillard mort, vous eussiez dit le même homme à soixante ans de distance 1

llennet se frotta les yeux comme s'il eût cru rêver.

Cette ressemblance, il ne Tavait jamais remarquée.

Le livre tant désiré était sur le plancher, à ses pieds. Il passa auprès pour aller chercher le miroir antique qu'il décrocha et posa sur l'estomac du mort.

11 mit sa figure contre la figure de Jean-de-la-Mer, — et il regarda.

Pendant cette terrible ei lu^bre épreuve, son cœur sautait dans sa poitrine.

Quand il eut bien regardé, 11 se redressa et dit :

— Cet homme était mon père !

Puis il ajouta :

— Le nom écrit en tète de ce livre doit être son nom...

II ramassa le livre et l'ouvrit sans empressement. — Il était sûr de son fait.

Les deux premières pages du petit livre étaient adhérentes Tune à l'autre, et c'était pour cela sans doute que Tiennet n'avait jamais vu ce qui était écrit sur l'une d'elles.

Il les décolla.

Sur la seconde, dont le haut était enlevé, il lut la signature de M. Jean Créhu de la Saulays.

La partie déchirée contenait probablement un envoi ou une dédicace.

Tiennet Blôné referma le livre. Dix minutes auparavant, cette découverte lui eût causé un étonnement profond. — £t que d'espoirs elle eût éveillés en lui I

Maintenant, il ne pouvait plus s'étonner. — Et quant à l'es, poir, Tiennet venait trop tard.

L'homme était mort!

, Une demi-heure se passa.

Tiennet resUit toujours auprès de la chaise longue de Jean de la-Mer.

Au bout de ce temps, il sê mit à gêMix et prkL . Un bruil d« pas se fli emcndri dans k corridor,

U IBU DB U MORT 157

Tiennet baisa le mort âu front avec un recaeillement solennel. Puis il lui ferma les yeux comme un fils et comme un chrétien.

Puis encore, il se dit, promenant son regard hautain tout autour de la chambre :

— Tout cela est à moi !— faut-il rester?... fiiut-U partir?...

LA CHAMBRE MORTUAIRI

Ce Tiennet Blône allait, en vérité, trop Yite en besogne.

Parc« qu*il s'était regardé dans un miroir et qu'il avait trouvé certaine ressemblance entre lui et feu M. Jean Créhu de la Sanlays, il en concluait que ce philosophe était son père.

Tiennet Blône en parlait bien à son aise.

Mais ces enfants trouvés sont tous les mêmes. — Tout homme est pour eux un papa, toute femme une maman.

Si Tiennet veut rester le héros de notre roman, il faudra qu*il se corrige de ce ridicule intolérable.

— Tout cela est à moi , disait Tiennet Blône.

Allons donc ! rien n'est à toi, mon pauvre gars, sinon, comme on parle à Vitré, ta soupe^ quand tu Vas dans le rentre I

11 y a là dans le coffre, ouvert la nuit dernière par Bertbe.. sur l'ordre de M. Jean Créhu, il y a un testament olographe, quatre grandes pages d'écriture serrée...

Ah çà I réhabilitons tout d'un coup Tiennet Blône. Tiennet Blône ne songeait pas du tout à la succession.

Mais taillé comme il était, ma foi, cela lui eût fait plaisir d'être un peu gentilhomme t

U n'avait que seize ans, ce garçon-là. Le matin de ce jour, son cœur s'était brisé contre le premier écueil de la vie. Son orgueil, humilié violemment, se redressait: où est le mal?

£t notez qu'il s^outait : faut-il rester? faut-il partir?...

Lui qui se croyait fermement le fils d'un millionnaire ! partir avec son petit paquet au bout d'un bâton!

Et il penchait très fort vers ce côté de la question.

Les pas se rapprochaient dans le corridor. On parlait haut et point trop tristement.

Quand on entra, Tiennet s'était relevé.

Les nouveaux arrivants étaient en grand nombre : Maudreuil, Houêl, les deux Romblon (papa et Fifi), Menand jeune, le docteur Morin, le chevalier Filis de Guérineul.

DernèrCi venaient M. Besnard et le doux Fargeau, qui sem-

1K8 LE lEU DB LA MORT

blaient tous les deux un peu essoufflés par une course récente. Le juge de paix de Yesvron et son greffier étaient de la partie.

— Mon cher monsieur Lebellehic de Kerringomolangour* cuffinec, dit Cousin-et-Ami au juge de paix, — quand notre regretté ami et cousin Jean -François-Marie- Fidèle Créhu de la Saulays a passée j'ai cru devoir, en l'absence de nos cousins rt amis Fargeau et Lucien de la Saulays, procéder, avec l'assistance de nos cousins et amis Houël (Victor-Jean Baptiste), de Guérineul (Filis-Amable) et autres à la recherche...

Le magistrat, assez heureux pour s'appeler M. Lebellehic KervingomoIaQgourcuffinec, l'interrompit d'un geste grave.

— Vous n'avez rien soustrait? dit-il.

Cousin-et-Ami se redressa.

— Ce n'est pas au moment d'hériter... commença-t-il dignement.

— Bien ! bien I fit le juge de paix, — ne vous fâchez pas .. j'en ai vu de plus calés que vous qui n'avaient pa$ leurs mains dans leurs poches... Trépointeau 1

A cet appel , le greflier s'avança.

Le juge avait un bonnet de soie noir et des sabots, — le greffier des sabpts et un bonnet de laine.

Le maire, dont nous n'avons point encore parlé, M. Le Mibir Pahezre de Crapadeuc, avait des sabots et un bonnet de laine sur un bonnet de soie noire.

Telles étaient les auforités constituées du bourg de Vesvron. On prétendait que le maire savait lire.

~ Trépointeau! reprit le juge de paix, — puisqu'on n'a rien soustrait, je crois qu'il faut apposer les scellés.

— Ça se pourrait bien, répliqua chaleureusement Trépointeau. *

Mais 1ç n^aire otyecta :

— C'est bpte !... D'abord, y a besoin de constater qu'y ne se fera plus, comme l'on dit, du mauvais sang, le voisin Créhu... las vrai, vous autres?

— C'est juste, dit le juge de paix répondant à l'observation du maire, —n'est-ce pas, Trépointeau?

— Case pourrait bien, répliqua Trépointeau avec fermeté. Le docteur l^Jorin s'avança pour faire sa déclaration. Pendant cela, Fargeau s'était f approché de Romblon père et

lui disait :

— Merci ^e votfç avis.. . qu'y a-t-il de nouveau?

LE lEU DE LA MORT iS9

— Le vieux s'est éteint comme une résine finie, quoi!... répondit papaRomblon.

— Mais ces recherches dont parlait Maudreuil?...

— Autre histoire!... Qn a trouvé un testament dans le coffre.

— En faveur de Berthe?..«

— Du tout.

-Ah!...

Fargeau respira longuement.

-*En £aveur de tout le mofide, poursuivit le vieux Romblon.

— Hein! fit Fargeau.

— Vous verrez, vous verrez, dit le père de Fifl en riant méchamment.

— Que dit-il ? demanda Besnard à Fargeau.

—En conséquence de quoi, nous le déclarons mort et bien mort! prononça en ce moment la joyeuse voix du maire, M. Le Mihir Pahezre deCrapadeuc.

Il ajouta en se tournant vers Guérineul, qui était bien fait pour le comprendre :

— Ça fl*empêche pas que je boirais bien quelque chose.

— Moi aussi, tonnerre deLanderneau ! s'écria Guérineul ; — mais ça va être toute une cérémonie, vous allez voir,

— Allons ! allons ! dit M. Lebellehic de Kervingomolangourcufftnec, — aux scellés, maintenant r

Trépointeau tira ses ustensiles du fond de son bonnet de laine.

Besnard allait de Tun à Tautre, cherchant des renseignements.

— Un drôle de testament! lui dit le vieux Houêl; nous sommes tous héritiers.

— Comment, tous! répéta Besnard, moi aussi ?

— Comme les autres... Mais vous allez savoir ça ce soir... Maudreuil s'est chargé de l'exécution préparatoire... Jean-dela-Mer a ordonné que tous ses héritiers se réunissent le verre à la main, le soir même de sa mort... Nous sommes les maîtres ici, voyez-vous... Dans une heure, nous nous mettrons à lable.

— A. table! répéta encore Besnard.

— Vous savez bien !... C'était un fier homme !... D a eu cette idée-là I... En voilà un qui ne faisait rien comme les autres!

Maudreuil passait en ce moment.

— Mon cousin et ami, dit-il à Houêl (f^n air (importance, -» Je vais surveiller les fourneaux.

Fargeau avait l*air d*une àme en peine. Tant de diplomatie dépensée en pure perte!

— Les scellés sont posés, dît Trépointeau.

Un chant lent et grave vint par la porte du corridor.

Tout le monde se tut.

On distingua bientôt les versets latins du Depro/undis.

— Le prêtre ! dit Houêl, ^ avec tout le village sans doute., le testament ne défend-ll pas...

Papa Romblon lui prit le bras.

— Prenez ce que vous donne le testament, bonhomme 1 dit-il,

— mais laissez à ce vieux fou qui dort là la chance des prières...

La porte s'éclaira. Puis la lumière, de plus en plus vive, pénétra jusque dans la chambre mortuaire.

C'était la procession des gens de Vesvron qui venaient, le recteur en tète, avec des cierges et de îeau bénite.

Renotte entra la première. Elle tenait un paquet de cierges qu'elle distribua incontinent à tous ceux qui se trouvaient là.

— Les cierges des paysans et fermiers étaient déjà allumés. Fargeau en prit un, le doux jeune homme, Besnard en prit

un, etMorin, et Houêl, etMenand jeune l'Artichaut, 'et ML de Guérineul, qui eût mieux aimé en faire une de trente-six points sur le billard à bloises de maman Rogome, — sacrebieure!

On en donna un à Tiennet filône, qui n'avait pas bougé depuis le commencement de cette scène.

Le recteur de Vesvron, saint et modeste prêtre, qui n'était pas bien docte, mais qui savait pner et secourir, se mit auprès de la chaise longue, le bénitier d'une main, le goupillon de l'autre.

11 commença la prière des Morts. Pendant qu'il en récitait les versets d'uQe voix lente et triste, chacun, à. tour de rôle, la cire à la main, vint jeter une goutte d'eau bénite sur la figure du maître décédé.

C'était un spectacle grand et simple; mais il ne fallait pas le regarder à la loupe.

A part le digne prêtre et quelques bons paysans, la pensée des assistants n'était guère à l'oraison.

Tout le monde avait rendu ie dernier honneur à feu M. Jean Crèhu de la Saulays.

U ne restait plus que Tiennet Blône.

LA 8ALLB ROUGE

C'était le tour de Tienne! Blône.

Chacun avait 0ris rang à la file Fun de Tautre. L*ordre s'était établi. La solennité du moment avait pris le dessus.

Dans le silence, on n'entendait plus que le chant funèbre.

Tous les cierges allumés jetaient de vives lueurs sur le visage du mort et sur cette grande baii>e blanche où chaque goutte d'eau bénite brillait comme une perle.

Tiennet prit le goupillon et aspergea le corps du défunt.

Comme il était le dernier, le prêtre se tut.

— Adieu, mon père I... prononça Tiennet d'une voix vibrante et ferme.

Ce fut comme un choc électrique dans la salle.

Tiennet avait le front si haut qu'on eût dit, en vérité, le maître du manoir.

Et plus d'un paysan du bourg de Vesvron a dit depuis, qu'au moment où Tiennet Blône prononça ces mots : Adieu, mon père! Jean Créhu, tout mort qu'il était, fit signe avec sa tête, comme pour répondre: Adieu, mon fils !...

Tiennet rendit le goupillon au prêtre étonné, puis il se tourna vers le groupe des héritiers dont M. Fargeau faisait le centre.

Les bonnes gens du bourg de Vesvron affirment encore que M. Fargeau ne put soutenir son regard.

— Où est M. Lucien Créhu de la Saulays? dit Tiennet Blône. Personne ne répondit

Tiennet reprit :

— Où est mademoiselle BertheP Point de réponse encore.

Tiennet croisa ses bras sur sa poitrine. Ses yeux étaient deux éclairs.

— Monsieur Fargeau et vous tous, poursuivit-il en s'adressant aux héritiers, — je vais aller chercher de leurs nouvelles et je reviendrai vous en dire.

Il traversa la chambre à pas lents et se dirigea vers la porte. Dans le groupe des héritiers, on se disait tout bas :

— Il est fou ! fou à lier ! ...

Sur le seuil Tiennet s'arrêta.

—Je ne me laisserai pas tuer, moi, monsieur Fargeau, reprît-il avec un accent étrange, — soupezl mais tenez-vous bien au desserti

U connaît le testament! murmura Hoùel stupéfait

169 LE JEU DE LA MOaT

Romblon dit à rorelUe 4e Fargeau :

— S'il sort du château, gare à vous!...

— Arrêtez-le! cria Fargeau.

Maïs Tienaet Blôoe était d^à 9ar le chemin de la Mestivière.

Au fèSàtsm de GeuU on avait mis une barrique de cidre en perce dans la c4iîsloe, et les maîtres soupaieut dans la grande salle rouge, — la salle d'ap{>9f at, — où la table n'avait pas été dressée depuis plus de cinquante ans.

Il y ayait une grsode beure que leç maîtres étaient enfermés dans là salle rouge.

li^ avaient dit aux domestiques: allez au diable!

Pourquoi ils s'étaient enfermés au lieu de se faire servir cOHune à l'ordinaire, personne n'aurait pu le dire.

La pendule à poid$ qui grognait d^ns sa longue armoire de ehêne marquait neuf beures et demie.

Les domestiques et les paysans avaient tant bu 4'éiiiellées que leur tête était lourde et leurs yeux un peu troublés.

On frappa doucement à la porte extérieure de la cuisine»

— Ouvre voir, garçaille, dit Malburin Eouin à Y von ; — c'est Tiennet Blône ou Yaume le pâlour.

— Ou peut-être bien M. Lucien!

— Ou peut-être bien mademoisaUe Berthe...

— Mademoiselle Berthe!... répéta Olivette qui sembla se réveiller en sursaut.

Et son regard se dirigea vers la porfe avec effroi, comme si elle se fût attendue à voir entrer un fantôme.

Yvon ouvrit.

Ce fut un fantôme qui entra.

Yvpn tomba la face contre terre en faurlapt, tandis que chacun, autour du foyer, cachait sa tête entre ses mains.

Olivette, elle-même, se rejeta violemment en arrière, et la vieille Renotte glissa sur ses genoux en tremblant comme la feuille.

JiC fantôme traversa la cuisine. Ses pas ne sonnaient point sur la terre battue. II ouvrit la porte qui communiquait avec rintérieur du château et disparut.

C'était Jean-de-la-Mer avec sa houppelande en pean de loup et sa figure maigre, noyée dans une jgrande baribe blancbe.

Tojut le monde le vit. Tout le monde le reconnut. — Ce M comme si la foudre était tombée au milieu de la cuisine...

ou l'on voit grandir cousin bt-ami.

Que faisaient donc cependanit les maîtres dans la salle rouge fermée ?

Avant d'arriver au récit de ce festin étrange qui eut lieu au cMteau du Ceuil, la nuit du décès de Jean-de-la-Mer, il noua faut remonter de quelques heures, et revenir à la chambra mortuaire.

Quant au fantôme qui vient de traverser la cuisine, nous le retrouverons, car il n'est pas venu là, soyez sûrs, pour faire peur aux gens de la veillée.

Tiennet Blône se trompait quand il pensait que Jean Crébu de la Saulays était mort, seul et abandonné, au milieu de son château. Le vieillard avait rendu l'âme en compagnie.

II était mort en causant avec le docteur Morin qu'il essayait d'étonner par l'audace de sa philosophie. Il était mort entre dcLX boutades encyclopédiques , sans trop s'en douter, et comme on s'endort.

Le docteur ne s'attendait pas du tout à ce brusque dénoûment. Il avait même ôté tout espoir prochain aux collatéraux. Guêrineul et Houël, qui n'avaient pas osé entrer, se préparaient à regagner leurs quartiers. Cousin-et-Ami errait mélancoliquement dans les corridors, invoquant la divinité qui préside aux successions, et songeant aux hypothèques qui grevaient son dernier asile.

Mais toflt en se désespérant, Cousin-et-Ami flairait.

Cousin-et-Ami se trouva comme par magie sur le seuil, quand Morin dit aux Romblon :

— C'est fini.

Les Romblon avaient leurs entrées chez Jean-de-la-Mer, comme partout. On ne savait pas pourquoi.

— Qu'ai je entendu ! s'écria Cousin-et-Ami ; docteur, je ne veux pas le croire ! Serait-il vrai que notre véritable ami et cousin...

— La paix ! dit florin, — appelez les neveux. Cousin-et-Ami avait grandi de six pouces.

— Les neveux I répéta-t-il avec mépris, — qu'est-ce que

i64 LE JEU DE LA MORT

c*est que ça, les neveux ! Personne n*a le droit de pleurer plus haut que moi , monsieur le docteur Morin... ni de gémir plus amèrement !... car Je suis parent au degré utile... par ma respectable amie et tante k la mode de Bretagne, Jacqueline Crébu de Prétenténidu, laquelle m*a laissé tout ce qu'elle avait ; — hélas 1 elle avait bien peu de chose!... Les neveux, monsieur!- J'ai lieu de croire que les neveux passeront après moi... et en tout cas, la justice est là... Âb ! ah ! monsieur, les neveux t. ..

€ousin-et-Ami prononça ce remarquable discours sans reprendre haleine une seule fois.

— - Il a raison, nom de bleu ! dit le jeune M. de Guérioeul qui venait d'entrer ; -'les neveux, tonnerre de Lauderneau! on s'en turlutaine, et la nièce avec , nom d'une pipe ! Oh! mais!...

Il s'arrêta pour regarder le défunt.

— Dites donc, ajouta-t-il avec une certaine défiance, — estce bien sûr qu'il n'en reviendra pas ?

— Trop sûr ! répliqua le docteur.

— Oh t oh 1 oh ! pauvre cousin ! sanglota le vieux Houêl à la porte.

Sans faire semblant de rien, papa Romblon avait ouvert un portefeuille excessivement gras, et tracé au crayon sur un petit morceau de papier ces significatives paroles :

Tard( venientièùê ossa.

Où diable le latin va-t-il se nicher!

Papa Romblon fit passer ce tronçon de vers à Fifi Romblon, qui sortit et envoya un gars à la recherche de Fargeau et de Besnard.

Quand Fifi revint, paps^ lui dit :

— Fargeau me paiera ce petit papier-là trente pistoles. Cependant Cousin-et-Ami, unissant sa voix à celle du vieux

Houêl, faisait entendre des lamentations insensées.

— Nom d'un chien I dit Guérineul, — vous êtes capable de le réveiller!...

Ils se turent.

Cousin-et-Ami essuya ses yeux qui n'avaient pas pleuré depuis dix ans.

— Où mettait-il ses papiers, le cher ami et cousin? demanda-t-il.

— Monsieur de Maudreuil, voulut dire Morin, — il faudrait attendre...

— On vous paiera vos visites, monsieur! interrompit

CoQsiQ-et-Ami avec une dignité extraordinaire, -* on vous les paiera un prix honnête, mais réduit... Avancez ici, monsieur Menand !

L'Articbaut, avec la modestie de son sexe, se tenait à Técart.

U grignottait une frange de rideau, n'ayant point son fouet sur lui.

Sur Tordre de M. de Maudreuil, il ne craignit point de faire cinq ou six pas à Tintérieur de la cbambre.

— Monsieur Menand, reprit Gousin-et-Ami, vous devez savoir oti rhomme respectable que nous pleurons tous mettait ses papiers ?

L'Articbaut fit un signe de tète afQrmatif.

— Eb bien t dites-le, monsieur Menand, ajouta Maudreuil. L'Articbaut montra de la main le coffre fameux.

D'un seul coup d*œil, Cousin-et-Ami découvrit la clef au chevet du mort.

Il s'en empara. Puis il se dirigea vers le coffre d'un pas digne et fier.

Évidemment Cousin -et- Ami se faisait l'homme de la situation.

Dans le coffre, il trouva le testament, —celui que Bertbe y avait remis la nuit précédente, et une note explicative sur papier libre.

Gousin-et-Ami prit ces deux pièces et referma honnêtement le coffre ; car, en présence Hle tant de témoins, il ne pouvait pas prendre autre chose.

On s'était précipité vers lui, et chacun se pressait pour voit les deux papiers.

— De la modération, messieurs, dit Gousin-et-Ami; — songez qu'en ce lieu où nous sommes, les passions humaines doivent se taire.

— Ah çà I grommela papa Bomblon à l'oreille de Fifi Romblon, — il est superbe, cet animal-là 1

— Moi, papa, je suis comme toi, répondit FIA, — je le trouve superbe I

Houêl, Morin et Menand jeune lui-même, entouraient Gousin-et-Ami.

Il les écarta d'un geste souverain et se mit à lire tranquillement la note.

— Oh I s'écria-t-il avec attendrissement, quel homme I quel homme! quel homme!... Il ne faisait rien comme les autres.

^ Voyons, Maudreuil , dit Houël, faites-nous part...

,y,uz.uuy^OOgle

«— Mon cousiD f t amî, répliqua celui-ci, du calme, je vous en conjure ! Notre respectable ami et cousin aurait certainement

Sufaire pour moi beaucoup davantage... mais je lui pardonne..-, bus sommes tous héritiers.

— Tous! répétèrent Morin, Houêl et FiûRomblon.

— Tous, répéta Cousin-et-Ami, — excepté pourtant les chers messieurs Romblon.

— Obi... murmura le papa, — nous gagnerons tout de même notre vie là-dedans.

— Maissauronî-nous?... commença encore Houêl.

— Du calme t répliqua Gousin-et-Âmi , qui plaça tout sim^ plement le testament dans sa poche.

— Patience 1 pensa Morin, — Fargeau va revenir. — L*Artiebaut se rapprocha du rideau, dont il n*avait pas encore mangé toute la frange.

— Écoutez, dit Gousin-et-Ami, qui avait toujours à la main la note sur papier libre, — notre vénérable ami et cousin ne faisait rien comme les autres... Ceci est une espèce de programme réglant ce qui doit être fait le jour de sa mort... Je me charge de l'exécuter... et je le résume par déférence pour votre curiosité bien naturelle.

Jean Créhu veut et entend :

40 Que tous ses héritiers se réunissent en un banquet le soir même de sa mort;

2« Que celte réunion ait lieu à huis-clos ;

30 Que le vin de Bordeaux et le rhum n'y soient point épargnés...

— Sacrebleure! interrompit Guérineul, *— quel honnête homme !

>- Il ne s*oppose pas, continua Cousinret-Ami, à ce que le clergé de Yesvron fasse son office ; cela lui est égal. Il veut que le testament soit lu à ce repas, en présence de tous les héritiers.

Le repas doit avoir lieu dans le salon rouge. — Le fauteuil de Jean Créhu restera vîdp et voilé d'un crêpe noir, jusqa*au PQoment où celui qui a droit de Toccuper l'occupera...

La voix de Cousin-et-Ami avait faibli à ces dernières paroles.

— Qu'est-ce que cela veut dire? demandèrent Houêl et le docteur, — celui qui a le droit de V occuper ?

-r Messieurs et amis, répliqua Maudreuil, nou9 tâcheroBS de le savoir... En attendant, mandez, je vous prie, le maire et le juge de paix, car il faut être en règle... Moi, je vais m' occuper du repas...

L8 JEO DB LA KO» i67

n sortît, emportant h ctef du coffre et le testament.

Les autres \e suivirent, — Morin et Houêl pour remplir les formalités voulues, — et l'Artichaut, pour voir s'il ne pourrait pas se procurera Tofflce un verre on *leux de cassis -et de l'oignon.

Les deux Romblon ne Semblaient point trop contrariés de n'être pas invités au fameux repas.

En s'en allant, ils se frotta ent les mains, en hommes qui voient une bonne affaire en l'air...

Ce fut en ce moment, où le mort restait seul dans sa chambre, que TieinnetBlône entra |)our chercher son livre d'heures.

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