‹ Le jeu de la mortChapitre 14 sur 40 · LE FANTOME · texte numérisé non relu

LE FANTOME

Le château du Geuil était une grande vilaine maison, bâtie sous Louis XIII et mal bâtie.

La salle rouge était le Heu solennel, la chambre historique du château du Ceuil.

11 est vrai de dire qu'if ne s'était Jamais rien passé d'important dans la salle rouge. Mais qu'importe cela? C'était la salle rouge. On ne l'ouvrait jamais. A la cuisine et dans les envirobs, la salle rouge était l'objet d'un respect universel.

Par les soins intelligents de Cousin-et-Ami, la saHe rouge avait été préparée, selon le dernier vœu de Jean^de-la-Mer.

Il y avait au milieu une grande table dressée.

Elle comptait onze couverts, y compris celui qu'on avait placé devant le fauteuil vide de Jean-de-la-Mer.

Gousin-et-Ami, voulant montrer combien il respectait les volontés du défunt, avait fait de ce fauteuil une manière de trône qui s'élevait isolément au centre de la table et s'entourait d'une ample draperie de serge noire.

Les convives ne pouvaient voir le siège lui-même, mais bien une sorte detiais, dont l'extérieur, drapé lugubrement et semé de larmes blanches sur son fond noir, semblait cacher un cercueil.

Il y avait trois issues à la salle rouge : d'abord de»x mattresses-portes parallèles donnant l'une sur le corridor intérieur, l'autre dans une pièce inhabitée qui touchait à la chambre de Jean-de-la-Mer. — La troisième issue était tout simplement un panneau tournant qui s'ouvrait derrière le daîs funèbre et communiquait, pour le service, avec la cuisine.

Les deux portes principales avaient été soigneusement ferméeâ

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en dedans à la clef et au verrou. Mais, en Tabsence de Lucien etdeFargeau, qui seuls étaient de la maison, personne, parmi tes convives, ne soupçonnait Fexistence de la troisième.

Fargeau vint, à la vérité, bien avant le commencement du repas, mais il était préoccupé à faire pitié, ce pauvre Fargeau! Quand on vient de perdre un oncle et de découvrir dix cohériliers inattendus, allez donc songer à fermer une porte!

D'ailleurs, il n'y avait pas de danger. Pour un empire, les ))onnes gens de la veillée ne se seraient pas approchés, cette (mit, de la salle rouge. . „

Vers bi|it heures du soir, les hôtes du château du Geuil s'étaient réunis dans le lieu officiel du banquet. — Romblon père ot fils, exclus par leur position de non-héritiers, s'étaient retirés dans leurs chambres où un souper honorable leur avait été servi.

Car tout le monde tenait à ménager les deux Romblon, dont les mérites positifs ne seront bientôt plus un mystère pour le lecteur.

Les convives rassemblés â ce premier moment étaient an nombre de sept.

Ils se placèrent comme ils voulaient autour de la table ; mais M. Fargeau ayant essayé de s'asseoir au centre, vis-à-vis du fauteuil voilé de noir, Cousin-et-Ami l'écarta poliment et prit lui-même cette place en quelque sorte présidentielle.

Oh! vous ne connaissez pas ces natures d'héritier. Un €ousin-et-Ami qui a testament en poche devient féroce ou sublime, suivant que les circonstances l'exigent.

Fargeau qui, la veille encore, était aux trois quarts le maître de la maison, Fargeau qui était soutenu par Besnard, par Morin, par les Romblon, Fargeau qui avait assurément beaucoup plus de science que Maudreuil, plus d'intelligence et surtout plus de perfidie, Fargeau ne pesait pas une oncç en ce moment.

Maudreuil le traitait par-dessous la jambe.

Avec son papier timbré de vingt-cinq sous dans sa poche, Maudreuil eût vaincu Napoléon, roué Talleyrand, que sais-je! Il ne touchait plus terre. Il eût fait pailer Menand jeûne.

Cousin-et->mi se plaça, comme nous avons dû le relater, au centre de la table. A sa gauche^ Menand jeune sassit. Ce fut le vieux Houël qui prit place à sa droite. ■— Mbrin, Fargeau et Besnard formèrent un groupe au bout de la table. — Le jeune M. de Guèrineul qui ne faisait partie d*aacuQ6 coterie choisit

un bon endroit, un endroit où il y avait un pâté froid, du vin et du rhum, et il s'y planta.

Les autres places restèrent vides.

Elles attendaient Lucien et trois autres héritiers que nous aurons occasion de connaître.

Nous devons en faire l'aveu. Excepté M. Fargeau qui enrageait dans la perfection, les autres convives s'efforçaient en vain de paraître tristes. Malgré l'aspect sinistre de cette vieille salle qui sentait atrocement le renfermé, chacun avait l'air gaillard, et il y avait un fond d'aimable gaîté sur toutes les physionomies.

Dans les premiers instants, comme la chambre mortuaire était à quelques pas, on entendait assez distinctement la voix du curé de Yesvron qui récitait les litanies funèbres. A la longue, c'eût été peut-être un voisinage pénible, mais il ne s'agissait que de causer un peu pour ne plus entendre.

La table était copieusement servie en viandes froides, bordeaux, etc., etc., et l'on avait des sujets d'entretien fort intéressants.

— Mes chers cousins et amis, dit le président Maudreuil, —en nous asseyant à cette table nous accomplissons un pieux devoir... Notre ami et cousin, le respectable M. Créhu, qui ne faisait riea comme les autres, a voulu nous réunir en un banquet de larmes... Que sa volonté soit remplie I

li tira son mouchoir. Chacun l'imita, à l'exception de Fargeau.

Ce tribut payé à la mémoire du mort, chacun but et mangea suivant son appétit.

C'est ce Menand qui mangeait 1 Et Guérineul! Deux vrais Bretons! des gouffres!

Fargeau seul ne mangeait pas une bouchée. Il était vaincu. Ce testament annoncé lui tombait sur le crâne comme une I bombe.

! Combien il eût préféré le testament en faveur de la pauvre Berthel

Hélas! ce malheureux Fargeau s'était damné gratuitement. Malgré la belle diplomatie qu'il avait déployée, on le mettait à la portion congrue I 11 avait dix cohéritiers, lui qui dans ses rêves s'était si bien vu millionnaire !

Fargeau était capable de remords, quand le crime ne rapportait rien.

En ce moment, il songeait à Berthe. Où était-elle? Le cou-.

rant de la Yesvre empojrtait-O déjà le pauvre corps à la cbutè de Braix?

11 la voyait morte.

Et, pour se consoler, il se creusait la tète, cherchait déjà les moyens d'envoyer ses consorts là où il avait envoyé tferthe.

Mais quelle différence ! Elle était si facile à perdre, cette enfant aveugle !

En outre, ici il était seul de son bord. Ses plus fidèles complices, Besnard, Thomme de loi, et le docteur Morin, se trouvaient nantis, contre toute espérance, et n'avaient plus qu*^ conserver.

Fargeau espérait encore néanmoins. Il lui semblait impossi* ble que les parts de succession fussent égales, et il attendait communication du testament avec une terrible impatience.

Cousin-et-Ami lui inspirait une véritable horreur,

— Est ce que nous sommes ici uniquement pour manger? dit-il d'un ton chagrin et amer.

— Nom de bleui répliqua Guérineul! et pour boire, donc!

— Si monsieur de Maudreuil voulait bien me passer le testament de mon oncle, reprit Fargeau, je ne serais pas fâché d'en prendre connaissance.

— Mon cousin et ami, répondit Maudreuil, dans toute réunion quelle qu'elle soit, il y a un directeur officieux ou officiel... De Faveu tacite de tous nos amis et cousins ici rassemblés, je dirige provisoirement la réunion... C'est moi qui l'ai provoquée, pendant que vous étiez je ne sais où... Ce n'est pas un reproche, mon cousin et ami Fargeau, mais je veillais, moi, auprès du lit de mort de votre oncle respectable.

— C'est vrai, ça! interrompit Guérineul, Maudreuil attendait ^ns le corridor!...

— Est-ce vous qui lui avez fermé les yeux? continua

Imperturbablement Cousin-et-Ami; — écoutez! nous sommes ici en famille et je peux tout dire... Si j'ai ouvert le coffre de Jean-de-la-Mer après son décès avec un empressement que des étrangers auraient pu trouver malséant, c'est à cause de vous, monsieur Fargeau.

— De moi, monsieur!...

— De vous, monsieur I...

Cousin-et-Ami avait pris une pose olympienne.

— De vous, répéta-t-il, — et de vous seuil... car, si le hasard eût voulu que ce testament (tU tombé entre vos maint^ ce testament eût été détruit!

Fargeau se leva livide de colère.

Il regarda tout autour de la table pour voir s'il pourrait espérer aide ou appui. Mais ses deux acolytes ordinaires baissaient les yeux.

Menand jeune, qui avait été un peu de son parti autrefois, mangeait sa serviette d*un air rogué.

Houêl et Guérineul ricanaient d'une façon tout hostile.

Fargeau se rassit.

— A la bonne heure! dit Cousin-et-Aini, — se rasseoir est le plus sage... car, je vous en préviens fraternellement, notre jeune ami et cousin, le chevalier Félix de Guérineul cherche depuis longtemps l'occasion de vous briser les reins.

— Oui... oui... grommela Guérineul, — mais ça se retrou* vera.

— Quant au testament, reprit Cousin-et*Ami avec un redoublement de solennité, — ce n'est pas vous seul qui en aurez connaissance, mais tout le monde... Je le demande à nos amis et cousins. .. sont-ils prêts à en écouter la lecture?

— Oui, oui, oui I répondit-on tout d'une voix. Maudreuil tira respectueusement le papier timbré de st

poche.

— Les absents auront tort, dit-il; — ce qui se décidera ici ne leur sera point communiqué.

— Lisez! lisez! cria l'assistance impatiente.

On avait repoussé les assiettes et empli les verres.

— Avant de lire, dit encore Cousin-et-Ami, je dois remplir une dernière formalité imposée par le testateur...

— Sacrebleure! s'écria Guérineul, — c'est assotlis; ant, les formalités!... Mais passez-moi votre bouteille... et roule ta bosse!

— Cette dernière formalité, continua Maudreuil, consiste à appeler à haute voix le nom de tous les héritiers inscrits au testament et dont la liste se trouve sur ce papier... Je commence: M. Fargeau Gréhu de la Saulays !

— Présent, répondit Fargeau de mauvaise grâce.

— M. Lucien Créhu de la Saulays!

Personne ne répondit.

— Monsieur le docteur Morin !

— Présent!

Besnard, Menand jeune, Houêl et Guérineul répondirent également à l'iappel de leur nom.

— Mademoiselle Olivette ! appela encore Maudreuil.

Tout le monde le regarda.

— CestBertbe, que vqus voulez dire... murmura Fargeau. —Non pas... mademoiselle Olivette!

— Tonnerre de Landerneau ! elle est dans la cuisine, dit Guérineul, je vais aller la chercher, moi, si vous voulez.

Cousin-et-Àmi l'arrêta du geste et reprit son appel.

— Monsieur Tiennet Blône!

Il y eut un cri général. ^Est-ce que décidément le défunt se moquait de ses collatéraux!

— Monsieur Honoré Crébu de Pélibou ! acheva Maudreuil. A l'appel de ce dernier nom que personne ne connaissait, on

entendit comme un son vague.

— Encore un absent! dit Morin.

— C'est étonnant!... murmura Besnard, il m*a semblé entendre...

— Moi aussi, interrompit Maudreuil.

— Quoi? .. demanda le docteur.

— Il m'a semblé, répondit Besnard, — qu'une voix disait quelque part, icf, dans la chambre : — Présent l

— Nom de bleu! s'écria Guérineul, — vous ne buvez pas assez, monsieur Besnard... les oreilles vous tintent... s'il n'y a que moi pour aller chercher ce citoyen-là, je crois qu'il ne fera pas beaucoup de tort à nos portions!...

— Écoutez, interrompit en^re Maudreuil qui mit un doigt sur sa bouche.

Ce fut quelque chose d'étrange.

Cette fois, on entendit très distinctement une voix faible et douce qui partait on ne savait d'où et qui répétait avec une sorte de complaisance:

— Présent!... présent!... présent!...

Chacun regarda son voisin. — Et dans le silence qui se fit, ^a voix du prêtre, étouffée naguère par le bruit qui se faisait autour de la table, perça de nouveau la cloison et vint apporter la mélopée triste de l'oraison mortuaire.

Ils étaient tous un peu pâles, les héritiers de Jean-de-la-Mer.

Ces deux voix, dont l'une parlait de mort si énergiquement et dont l'autre sortait en quelque sorte de terre, jetaient du froid dans les veines.

11 fallait désormais bien peu de chose pour changer cette inquiétude vague en terreur» — et chacun tressaillit violemment rien qu'à voir la draperie noire s'agiter au vent qui venait des carreaux brisés par l'orage.

ÉtaiUce bien le vent P.. .

Tous ceux qui s'asseyaient autour de la table avaient en ce moment la même idée.

Us se rappelaient cette phrase mystérieuse.

< Le fauteuil de Jean Crébu restera vide et voilé d*un crêpe noir, jusqu'au moment oii celui qui a droit de V occuper Coc' cupera. »

£t la voix fantastique répéta, mais cette fois tout près de l'oreille des convives :

— Présent, présent, présent!

En même temps la draperie noire s'ouvrit et l'on vit Jean-de* la-Mer assis sur son fauteuil.

Jean-de-la-Her, avec sa figure maigre, inondée de barbe blancbe.

Tous les sièges se reculèrent. — D y avait de Tborreur sur tous les visages.

Jean-de-laMer souriait paisiblement et répétait en saluant à la ronde :

— Présent, présent, présenti

Sur qui donc le curé de Vesvron récitait-il la prière des nions?

ou MENAND JBUNB EST FUNCé

Nous avons vu ce fantôme traverser la cuisine du Geuil et faire peur aux valets avant de terrifier les maîtres.

Car les maîtres étaient terrifiés.

Morin, Besnard, Houêl et Guérineul regardaient le fantôme avec des yeux effarés: les dents de Menand jeune claquaient, malgré la serviette qu'il s'était mise tout entière dans la bouche. Le président Maudreuil lui-même perdait évidemment contenance.

Fargeau seul éprouvait une sorte de maligne joie à voir la déconvenue de ses compagnons.

L'idée vint à quelques-uns que le vieux Jean Crébu avait tout simplement joué cette farce lugubre pour faire pièce à ses héritiers.

Les autres voyaient là le côté surnaturel. La mort s'était levée de son lit.

Et personne ne songeait à expliquer logiquement Tavcnture. ~ Co iiom dllonoré Créhu de Pélihou, personne ne le prenait au sérieux.

Ou ne s'en souvenait même plus.

174 iB JEU DI LA MORT

C'était Jean-de-la-Mer qui était là!

— Mon respectable cousin et ami, dit ]|faudreuil qu{ avait retrouvé le premier la parole, mais dont la yqix trjemb|ait terriblement, — je ne sais pas quel motif a pu...

— Présent, présent, présenti interrompit le fantôme d'un accent agréable et comme s'il eût voulu s'excuser 4'être arrivé trop tard.

Ce n'était vraiment point la voix de Jean-de-Ia-Mer. Mais cette tête si remarquable ! cette barbe blancbe! ce grand front étroit, haut et diaphane comme de la cire émincée.

— Si j'allais chercher M. le recteur, murmura ^ouël à Voreille de Cousin-et-Ami, — on pourrait essayer d*un exorcisme.

En ce moment, le fantôme prit dans la poche de sa houppelande une petite tab^iére d'argent.

Jean-de-la-Mer ne prenait par de tabac.

— Nom de bleu I dit Guérineul en soufflant comme un bœuf : — il prise, ma parole !... nom de nom de nom de nom!... Ce bonhomme-là est drôle comme tout, sacrebleure! Regardez, Cousin-et-Ami, c'est uije personne naturelle... un ancêtre, vieux comme Hérode... Eh bien! nom d'une pipe, j'ai eu peur, là...

La glace était rompue. Chacun regardait maintenant le fantôme sans trop de terreur. On remarquait entre sa figure et celle de Jean-de-la-Mer des différences peu sensibles, mais réelles. Il avait le nez plus long, la barbe plus pointue, le front plus haut et plus étroit; il avait l'air encore plus défait que Jean Crébu lui-même à sa dernière hçure.

Décidément, ce n'était pas Jean-de-la Mer. Jean-de-la-Mer était bien mort!

Et pourtant, Maudreuil eut un frisson par tout le corps quand le fantôme, tendant tout à coup un bras long d'une aune et maigre comme un manche ^ balai, lui mit sa tabatièi e sous le nez en lui disant :

— En usez-vous?

Maudreuil et ses six compagnons éternuèrent.

Cela leur fit du bien.

Le fantôme dit bien poliment en souriant, à la ronde :

— Dieu vous bénisse !

Dès ce moment, l'Artichaut put continuer à manger sa ser^ viette.

. Maudreuil reprenait peu jà peu son importance, ceci d'autant

mieux que M. Fargeau ne songeait plus à lui contester sa position de président. M. Fargeau semblait réfléchir.

Besnard et Morin ne disaient trop rien. Ils attendaient la leciure du testament.

Gousin-etÂmi le tira enfin de sa poche, ce testament fameur, ft Fargeau le reconnut parfaitement pour l'avoir vu la veille par le trou de la serrure.

Le fantôme mit sa petite tabatière d'argent sur la table et s'arrangea pour écouter.

Il était très privé, ce fantôme, et parais^sait bon prince.

A part son entrée bizarre et mystérieuse, c'était vraiment un personnage assez remarquable. 11 tremblottait un peu de la tète et des mains; sur son visage élique qui avait exactement les tons du vieil ivoire jauni, on déchiffrait cette naïveté fulée des enfants et des vieillards.

Son œil était somnolent comme celui d'un chat au soleil. — Mais parfoû^, tout au fond de sa prunelle grisâtre, un petit rayon pointu s'allumait.

C'était comme un éclair...

— Vous êtes monsieur Honoré Créhu de Pélihou? lui demanda Cousinet-Ami avec un reste d'hésitation.

— Oui, oui, oui, répondit gaîment le fantôme.

— Et pourrait-on savoir comment vous vous êtes introduit?...

Le fantôme eut un sourire aimable.

— Je venais lui faire une petite visite, répliqua-t-il, — une petite visite d'amitié... Il y avait soixante-cinq ans que je ne l'avais vu... On m'a dit en chemin qu'il était mort. Pauvre Jean! je le regrette bien ; — oui, oui, oui !... Mais je voudrais savoir ce qu*il m'a donné dans son testament.

— Cela ne nous dit pas par où vous êtes entré? insista Cousin-et-Ami.

Le fantôme fronça légèrement ses sourcils blancs.

— Par dix? répéta*t-il ; — bien, bien, bien.'... on entre comme on peut... le soleil à travers les carreaux, le vent par les fentes de la porte... oui, oui, oui! je sais la route depuis quatre-vingt-quatre ans... carje suis l'aîné, moi!

Il se redressa fièrement.

Si Cousin-et-Ami avait lu en entier les quatre grandes pages du testament il eût compns ces dernières paroles, mais Cousinet Ami avait eu tant de choses à faire ce soir I C'est à peine sMl

avait pu jeter un coup d'œil sur le papier timbré, pour bien constater que son nom y était en ligne honorable.

Néanmoins, il ne repéta pas sa question, parce que Téclair pointu qui s'était allumé dans le regard du fantôme ne le laissait pas très rassuré.

— Passez-moi le flacon de rhum! dit en ce moment le petit vieillard.

Guérineul eût voulu avoir une paire de pistolets; il avança le flacon.

Le fantôme laissa tomber une goutte de rhum sur la pointe d'un couteauet mit lapointedu couteau su rie bout de salangue.

Cet excès de boisson le rendit plus verbeux.

— Nous sommes ici huit sur onze, reprit-il, -— car je suis au fait de tout... Oui, oui, oui!... Où sont les trois autres?

— Quant à M. Lucien Créhu et au gars TiennetBlône, répondit Maudreuil, nous n'en savons rien... mais il ^a une jeune fllle nommée Olivette qu'on pourrait appeler.

— Quelqu'un s'intéresse-t-il à cette jeune fille T^ demanda encore le fanlôme.

Personne ne répondit.

Le petit vieillard fit un second excès. Il avala deux gouttes de rhum coup sur coup.

— -Cestque, reprit-il, — les absents auront tort... La jeune fille est riche; est-elle belle?

— Nom d'une pipe! répondit Guérineul, un brin d'amour !...

— Voulez-vous l'épouser?...

— Elle est domestique et je suis gentilhomme !

— Et vous? poursuivit le fantôme en s'adressant à Houël.

— Je suis trop vieux...

— Et vous?... dit encore le fanlôme.

C'était à Menand jeune qu'il s'adressait cette fois.

L*Ârtichaut ouvrit toute grande cette bouche qui dévorait les cordes, les ficelles et les tissus de toute sorte.

Il ne parla point : pour deux oignons il n'aurait pas parlé ! Mais il sourit tendrement et fit signe que cette union le rendrait un heureux notaire.

— Eh bien! dit le fantôme qui ne craignit pas de s'offrir jusqu'à trois gouttes de rhum sur la pointe du couteau ; — nffaire conclue ! vous stipulez pour elle et pour vous... car nous allons faire des affaires ensemble, mes bons messieurs ! — 11 se redressa tout à coup, et ses yeux brillèrent.

Un froid QQurut dans toutes les veines.

li avait quelque cbose de diabolique, maintenant, ce vieux bonhomme.

— Oui! ouil oui! reprit-il en clignant de l'oeil; quant aux deux absents, tant pis pour eux... Un peu plus tôt, un peu plue tard, nous mourrons tous... Tant pis pour eux... Tant pis^ tant pis, tant pis!

Parmi les assistants dont le lecteur connaît la présence, ces paroles n'excitèrent que Tétonnement et peut*ètre quelque in* quiétude. Mais il y avait une autre personne, — un pauvre cœur qui battait là dans Tombre et que ces paroles frappèrent comme un coup de poignard.

C'était une menace de mort!

— Maintenant, dit le fantôme qui avait déjà pris une impor* tance pour le moins égale à celle de Cousin-et-Ami, — lisez \% testament, j'écoute.

Il versa quatre gouttes de rhum sur la pointe du couteau et les avala bravement.

Puis il posa son menton aigu sur ses deux pouces et regarda en face Gousin-et-Âmi qui tenait le testament ouvert.

Celui-ci toussa solennellement et commença ainsi sa lec-* ture :

« En présence de ma un prochaine, je, soussigné, jouissant, comme la rédaction du présent acte le prouvera surabondamment, de la plénitude de mes facultés intellectuelles et morales, transmets à ceux qui m'ont connu ma pensée intime et ma de^ nière volonté.

< Ceci est mon testament, écrit entièrement de ma main... »

— Attendez, attendez, attendez! interrompit ici le fantôme, ^ ça commence très bien... mon petit coquin de Jean avait un bon style... Mais il vient un vent coulis par cette fenêtre...

Il montrait la croisée qui était à sa droite et dont, çn effet» les rideaux tremblaient au vent.

Guérineul se leva et les rejoignit avec une épingle empruntée à TArticbaut, qui était une pelote vivante.

Si Guérineul avait euFidée de soulever les rideaux» il aurait vu...

Mais il avait peu d'idées, et il n'eut pas celle-là.

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