CHÉRI
Le pauvre petit chien tlhèri s'était presque étranglé à force de tirer sur le ruban qui le retenait captif.
En l'apercevant et en voyant que le ruban était noué autour d'une racine, Tiennet resta comme atterré.
Machinalement^ il regarda du côté de la balustrade qui surplombait au-dessus du cours de la Vesvre, à cent cinquante pieds de hauteur.
Un frisson lui passa par tout le corps;
Les âmes qui se ressemblent se devinent. îi y avait quelque chose de semblable dans ces deux natures fières et jeunes, Tiennet et Berlhe.
M IKU 01 LA MORT Wl
Eo outre, Tiennet connaissait Fargeau.
n eut en ce moment une sorte dlntuition de h scène qui s'était passée à ce lieu même, quelques heures auparavant. 1) comprit FuâAge qu'on avait fait de la promesse.
Et il devina la pauvre Berthe.
Le moment ne valait rien pour réfléchir.
Tiennet rompit la laisse du petit chien, qui s'élâncd àttssitftt coiiftid Un trait ft l'endroit où Berthe avait disparu.
Tiennet le suivit en courant.
Chéri flaira et quêta durant quelques secondes sur te gazon où Berthe était tombée, '— puis il repartit, le museau dans l'herbe, murmurant, geignant, courant.
Tiennet allait derrière lui, les sourcils froncés, ta poitrlno oppressée.
C'était nût chassé étrange. Chéri suivait au flair les mlHo détours que Berthe avait faits sans le vouloir dans la forêt. — Çà et là 11 s'arrêtait, Jetant une plainte faible, — puis il Repartait.
Tiennet avatt peine à le suivre.
A thhqnt instant 11 l'attendait à voir le chien s'arrêter, et sa poitrine se serrait davantage.
Car la route longeait souvent des fondrières et de ces précipices que nous appelions nains au début de ce livre, mais qui étaient asset profonds, hélas ! pour servir de tombeau ù une pauvre fille.
Une fois, GhéH resta court sur ses petits Jarrets frémissants et tendus. ^ Son murmure se fit plus caressant et plus triste.
Tiennet appuya ses deux mains contre son cœur. Un éblouissèment passa devant ses yeux. Il crut voir dans le fourré une forme blanche, étendue sans mouvement et sans vie.
Mais c'était la fièvre qui lui fanait voir cela.
Ghérl s'était arrêté bonnement devant un iimbeau de la robe de Berthe, accroché aux épines d'un buisson.
Cette longue route, que la Jeune fille avait mis près de trois heures à parcourir. Chéri et Tiennet la firent en moins ûi) vingt minutes. Mais, une fois parvenu en vue du château, le petit chien hésita» parce que les traces de Berthe abondaient là et se croisaient en tous sens.
Tiennet le laissa quêter et geindre dans les buissons. «^ Il entra au château.
Dans la cuisine, on n'avait point vu Berthe.
— Et M. Luden? domanda Tiennet.
— - Non plus M. Lucien.
Tiennet respira.
On lui dit que les maîtres s*étaient renfermés et barricades dans la salle rouge.
11 ressortit.
La salle rouge donnait sur la cour de derrière.
11 sauta sur l'appui de la croisée et entfa comme noiH Tavons vu.
La nuit était très sombre. Cette faible lumière qui passât à travers l'étoffe épaisse des rideaux était le jour pour Tienntî, qui venait du dehors.
Il reconnut parfaitement Bertbe, même avant de s'être introduit auprès d elle.
Son coeur battit bien fort, et il s*ètonna lui-même de cette émotion violente^
Car, jusqu'alors, l'intérêt qu'il portait à Berthe n'était que le reflet de son affection pour M. Lucien Créhu de la Saulays.
Berthe lui avait parlé bien rarement. On pouvait dire que de tous les gens du cb&teau, il était celui que Bertbe connaissait le moins.
Et pourtant, quand la jeune fille reconnut la voix de Tiennet Blône, ellem'eut pas peur.
A peine entré, il lui prit la main et la sprra doucement entre les siennes.
'-— Ohl mademoiselle Bertbe, dit-il, je vous ai crue morte!
— Morte! répéta tout bas la jeune fille, qui eut un sourire triste.
— Ils étaient capables de vous tuer. '
— Ce n'est pas moi qu'ils veulent tuer, répondit Bertbe, — c'est Lucien.
— Je suis là ! voulut interrompre Tiennet.
Mais la jeune fille lui coupa la parole en pesant de la main sur son bras et acheva :
— Lucien et vous, Tiennet Blêne !
La tète du jeune paysan se redressa orgueilleusement.
»Onne me tue pas, moi! dit-il, comme il l'avait dit déjà dans la chambre mortuaire.
Et, brisant là, il se prit à considérer Berthe. On eût dit qu'il ne l'avait jamais vue.
— Oh ! mademoiselle Berthe, reprit-il d'un ton doux et timide, —je ne savais pasque je vous aimais comme ça, moi •••«
LE JEU DE LA MORT i89
Quand je vous ai crue morte, le cœur m'a manqué... Que vous êtes belle, mademoiselle fierthe! obi que vous êtes belle! et que M. Lucien fait bien de vous aimer ! Le front de la jeune fille se couvrit d'un nuage.
— Cbut! murmura-t-elle, — on entend à travers ce rideau... Songez à sauver Lucien, Tiennet Blône!
— Je le sauverai pour lui, mademoiselle Bertbe, répondit le jeune gars, qui avait la main sur son cœur, et dont Taccentcbevaleresque remua l'âme de Berthe, je le sauverai pour lui, car je Taime ; mais maintenant, je sens que je le sauverai aussi pour vous.
De Tautre côté du rideau, le premier mouvement de surprise produit par Tétrange insinuation du testateuc commençait à se calmer.
Ceux que l'accusation ne toucbait point avaient déjà un mé« chant sourire aux lèvres.
— Tout ce testament, dit enfin M. Fargeau avec amertume, est une œuvre de folie...
— Accuser ainsi un homme de ma sorte! murmura Morin, — et tout cela pour poser! pour faire Fesprit fort !
La discorde était au camp.
Mais le fantôme étendit ses deux mains maigres pour calmer la tempête naissante*
— Chut! chut! chut! chut! fit-il avec son bon petit sourire de squeleite aimable.
— Je ferai une seule question à notre cousin et ami Fargeau, Hit M. de Maudreuil. — Puisqu'il prétend que le testament de notre vénérable auteur, Jean Créhu, est entaché de folie, on doit conclure que ledit Fargeau est disposé à renoncer aux avantages...
— Nom de bleu! s'écria Guérineul, les successions lui donnent de l'esprit, à ce nom de nom de Maudreuil !
On riait autour de la table.
Mais, disons-le : l'Artichaut n'était plus de ce monde. Sons son apparence légumineuse, ce notaire avait des passions de lave. Il songeait à sa future Olivette. Des oignons, des cordes, de l'amour et du cassis!
Le ciel sur la terre! —
Le mécontentement de Fargeau n'allait point jusqu'f^ répudier le legs. Au lieu dé répondre à l'impertinente question de
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iSO LE JEU DE LA MORT
Cousin-et-Ami, f argeau baitôsa les épaules et s^ettirëloppà dans sa dignité.
Le docteur Morin fit de même.
fiien qu'ils fussent babiluéilemeiit ^obréi, tolss lè^ ideijiii ce soir-là, ils doûnàieût quelque attention àtl boirdéâUt el même au rhum.
Les autres convives faisaledt mieiii ()ti'eui ttèàttidolbà.
Et quant au fantôme, eh suivant la gradation q\iti nous avons indiquée, il était arrivé à latnpet* son ^^eriie i viii plein de Hlum.
Cela passait entre leà toUlfes de sa barbe blancbé. Il f avait de quoi enivrer un taureau. Mais les Joues du fantôtne gai^ daient leur jolie couleur d'ivoire antique.
Quand Gousin-et-Ami reprit sa lecture interrompue, le fantôme posa comme devant son itaenton barbu Sût* ses deux peu^ ces, et écouta.