‹ Le jeu de la mortChapitre 18 sur 40 · LE DESSERT · texte numérisé non relu

LE DESSERT

Il fut déddé^ à la simple majorité des voix^ que Ton s'adresserait aux Romblon, pour cette ténébreuse besogne, dùi-il en coûter deux cents pistoles — » la pièce. * ,

Puis le fantôme, résomant la discussion, leva la séance en ces termes :

— Il est bien entendu que, cette nuit, nous avons trêve, — de même que nous aurons trêve chaque fois que les besoins

communs nous réuniront, air ma convocation 11 est bien

entendu, en outre, que les Romblon seront payés sur les fonds indivis... Il est bien entendu, enfin, que les Romblon vont être mis sur-le-cbamp à la besogne, entre le château et Vitré, de manière à ce que Lucien puisse être trouvé demain couché, par accident, au fond de quelque trou...

Le vieillard s'interrompit et redressa sa taille osseuse, comme si un serpent Teùt piqué.

Tous les convives avaient tressailli à la fois. Un cri étouffé s'était fait entendre derrière le rideau. Fargeau et Besnard se regardèrent.

— C'est sa voix ! murmura Besnard.

— Impossible I dit Fargeau.

— Regardez!...

Au moment où Maudreuil et Guérineul s'élançaient vers le rideau, la draperie s'ouvrit. On vit Berthe dans l'embrasure. Elle était seule.

Tiennet Blône avait disparu.

— Pitié ! pitié ! disait Bertbe qui tendait ses deux bras en pleurant; — pitié pour Lucien!...

—Notre cousine et amiel... bal6utia Maudreuil en reculant.

— Tonnerre de Landerneau ! fit Guérineul : — la petite en aentendu de belles!

Et Guérineul était pourtant le meilleur de tous.

Sur tous les visages, on pouvait déjà lire l'arrêt de la pauvre Berthe.

Elle s'était retenue tant qu'elle avait pu. Plus d'une fois, ce cri qui s'était enfin échappé de sa poitrine, était venu jusqu'au bord de ses lèvres.

Elle l'avait refoulé, parce que la présence de Tiennet Blôiic la soutenait et lui donnait du courage.

Mais depuis quelques minutes, Tiennet Blône qui, tout en écoutant les voix de l'intérieur, prêtait avidement l'oreille aux bruits de dehors, Tiennet avait enjambé l'appui de la croisée et sauté dans la cour.

Le chien de garde hurlait. Des pas se faisaient entendre.

Or, la première préoccupation de Tiennet, c'était le retour de Lucien. Ce qu'il avait surpris de la conversation des héritiers n'était pas fait pour le rassurer. Il guettait Lucien d'autant plus activenoent, et s'il laissa Berthe dans l'embrasure pour sauter par la fenêtre, c'est.qu'il avait cru reconnaître le pas de Lucien.

En parlant, il avait dit tout bas à l'oreille de Berthe :

— Au moindre danger, appelez... je suis là!

Mais, pauvre fille ! Est-ce qu'elle songeait à elle-même! Lucien ! On menaçait son Lucien I Lucien qu'elle ne devait pi us voir, qui l'avait trahie, — mais qu'elle aimait, qu'elle aimait!...

— Pitié! pour Lucien 1 pitié! pitié!

A cette prière désespérée, le silence seul répondit.

Les héritiers semblaient se consulter du regard. Tous les sourcils étaient froncés.

Le fantôme , moins farouche que ses consorts, examinait Berthe à travers ses lunettes pince-nez, et disait d'un air con • tent:

— Mais, mais, mais!... Jolie fillette!

Berthe, attirée par ce silence, fit un pas.en avant. Besnard, Fargeau, Maudreuil et Morin s'étaient rapproché?. Fargeau dit, après qu'ils eurent échangé quelques mots ii voix basse :

— Je vais l'occuper, marchez !

Morin tira de sa poche un beau grand foulard. — Maudreuil lui prit des mains et le tordit.

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Fargeau trouva la force de feindre un éclat de rire.

— Ahl abî ah! ab! fit-il, — la obère cousine qui ne voit pas qu'on s'amuse ici, au dessert!...

— Est-ce que notre oncle Jean jCrébu ne serait pas mort ? demanda Berthe qui eut tout à coup de l'espoir, tant elle avait grand désir de penser que tout cela était un rêve fou et terrible.

Fargeau ne s'attendait pas à la question. Pour un homme adroit, son début était pitoyable. — Mais il était ivre comme tous les autres.

Et, d'ailleurs, qu'importait cela? C'était, delà part de Fargeau, pure habitude de jouer la comédie. Le grand foulard était cordé, et Berthe était aveugle!

Maudreuil en tenait un bout ; Bernard tenait l'autre.

Guérineiil tourna la tète avec horreur pour ne pas voir ce qui allait se passer.

Berthe attendait la réponse de Fargeau.

Le fantôme tournait ses pouces avec béatitude.

Fargeau fit un signe d'impatience.

Maudreuil et Besnard qui, un instant, avaient paru hésiter, se prirent à marcher sur la pointe des pieds.

Le foulard du docteur avait été disposé de manière à former un nœud coulant.

Berthe poussa un grand cri, parce qu'elle sentit deux mains brûlantes et rudes qui s'appuyaient sur son cou.

— Arrêtez! dit Guérineul sufifoqué.

— Serrez ! dit Fargeau.

Berthe n'eut pas le temps de jeter un second cri.

Mais Tiennet Blône n'en avait demandé qu'un.

Au moment où la jeune fille cbancelait, au moment où le lâche mouchoir se serrait autour de son pauvre beau cou, déjà gonflé par la pression des mains de Besnard, le pied de Tiennet Blône toucha l'appui de la croisée /et le lança d'un seul bond jusqu'au milieu de la chambre.

Son choc irrésistible rejeta tous les convives, pâles et tremblants, de Tautre côté de la table.

Il arracha le mouchoir et reçut Berthe évanouit dans ses bras.

Il n'y eut pas une parole prononcée.

Sauf pourtant de la part du fantôme qui lorgna tranquillement Tiennet Blône, en murmurant :

•*-Mais, mais, mais, mais' joli garçonnet l

On se dégrisait.— Le moment était grave pour tout le monde.

Le premier mouvement, parmi les convives , fut une panique complète.

Mais les plus braves ne pouvaient tarder à se ravîSer.

Il y avait d'un côté huit hommes dans la force de l'âge, — de l'autre un enfant sans armes qui s'embarrassait à soutenir une jeune fille évanouie.

Sans se concerter, tous eurent la même pensée.

— Deux au lieu d'une!. . coup double !

Et tandis que Morin, Fargeau et llouêl se glissaient le long de la table pour fermer la retraite du côté de la croisée, Besnard arracha le coutelas à découper des mains de Menand jeune, et sauta sur la table même pour tomber de là sur Tiennet.

On avait repris les couteaux. Bcsnard était sûr d'être soutenu.

Mais Tiennet Blône avait eu deux secondes pour réfléchir !

II déposa Berthe sur le parquet.

Ses longs cheveux secoués battirent ses épaules comme la crinière d'un lion.

La salle était éclairée par une demi-douzaine de grosses chandelles de suif placées toutes sur la table.

Une table massive et qu'on remuait à quatre pour la mettre d'aplomb sur les tréteaux qui lui servaient de supports.

Tiennet prit la table à deux mains au moment où Besnard marchait dessus. L'effort qu'il ûtgoiiflales veines de son front et mit du sang plein ses yeux. Les muscles de ses bras craquèrent.

Mais il souleva la table !

Il la souleva. — Et il la jeta, renversée, sur les convives frappés de stupeur, demi-morts d'épouvante.

Un cri de détresse se fit.

Puis le silence et la nuit; car toutes les chandelles s'étaient éteintes à la fois dans la chute.

Tiennet reprit Berthe dans ses bras. D'un saut, il franchit la croisée. Il tomba dans la cour avec son fardeau...

Quelques minutes se passèrent.

Dans la salle rouge, qui était maintenant sombre et muette comme l'intérieur d'une tombe, on commença d'entendre certains mouvements confus, des gens qui allaient à tâtons, choquant çâ et là les sièges renversés, des portes qui s'ouvraient.

PMî.^lecliquetisd'ua briquet contre une pierre.

Des étincelles jaillirent. — Une chandelle s'alluma.

C'était le fantôme qui avait ballu le briquet. La table, en tombant, ne l'avait pas touché.

Il leva la chandelle pour regarder autour de lui.

Personne.

Tous les convives s'étaient esquivés. — Non pas précisément par frayeur de Tiennet ; — mais quand on s'est dit entre caiiiarades : jouons a la mort, on n'aime pas à se trouver trop près de ces mêmes camarades dans les ténèbres.

Nos terribles s'étaient enfuis comme une volée de chauvesr.ouris.

Le fantôme s'arrangea commodément sur ce fauteuil mortuaire, s'emmitoufla de son mieux dans les draperies noires, semées de larmes d'argent, — et, parmi tout ce deuil, bercé par la voix lointaine du prêtre qui achevait sur le corps de Jean-de-la-Mer les oraisons de la mort chrétienne, il s'endormit gaîment comme un honnête spectre qu'il était.

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