‹ Le jeu de la mortChapitre 19 sur 40 · UNE IDÉE DE M. FARGEAU · texte numérisé non relu

UNE IDÉE DE M. FARGEAU

N'imitez pas la conduite des Romblon. Ils avaient peu de moralité.

Bien qu'ils fussent ensemble comme les deux doigts de la main, bien qu'ils fussent unis par les liens de la parenté la plus étroite, étant père et fils, et de plus associés dans leur commerce, la voix publique les accusait de se communiquer d'atroces volées dans le silence du cabinet.

La vie de famille doit être murée; nous sommes de cet avis- \h. Néanmoins, il peut être permis de livrer des habitudes aussi dégoûtantes au mépris des populations.

Oui, citoyens! Quand ils avaient bu, ces Romblon s'entrepochaienl les yeux, s'entrecassaientles dents; bref, s' entrefaisaient toutes sortes de chagrins.

Est-ce assez crapuleux?

Papa et Fifi! Un fils unique et un père dans le négoce!

Oh ! soyez tranquille, ça ne leur portera pas bonheur.

Ce soir-là, on avait servi les Romblon dans leur chambre. Ils avaient soupe comme il faut en causant de leurs petites affaires, et papa n'avait pas lancé une seule fois son assiette à la figure de Fifi.

On peut attribuer ce résultat à la gravité des circonstances. La saison était pitoyable; les Romblon ne vendaient pas beau-

coup de chevaux, et leurs assurances contre Tincendie n'allaient pas le moins du monde.

Papa Romblon disait :

— Quoi donc! pas de Teau à boire. Les messieurs se mettent à monter des biques comme les sabotiers !...

— Pas l'embarras ! interrompit Fifi.

— Faut rafistoler ça un petit peu, reprit le bonbomme.

— Papa, continua-t-il, — vous disiez que quand Jean-de-la- Mer serait mort, nous n'aurions plus besoin de maquignonner.

Le vieux Romblon se versa un verre à vin plein d*eau-devie et alluma sa pipe à la chandelle.

—Si je Tai dit, c'est dit, répliqua-t-il.

— Eh bien!... voilà Jean-de-la-Mer défunt, et il me sembU que nous n'héritons pas de beaucoup...

— Mais si, Fifi!

— Mais non, papa!

Voilà le casus belli posé. Mais sit mais non! Fifi reçut un coup de pied dans le ventre^ et papa eut le nez écrasé.

Après une lutte que nous n'aurons pas l'effronterie de raconter en détail, Fifi Romblon abandonna le champ de bataille et alla se coucher dans sa chambre.

Papa se lotionna le nez avec de Teau-de-vie non camphrée, et reprit sa pipe qu'il avait eu le bonheur de conserver intacte.

Il était à ce moment onze heures et demie de nuit environ.

Romblon père crut entendre au loin comme un écho de la bagarre. C'était tout simple : entre cohéritiers, on se chamaille naturellement.

Papa tira ses gros souliers pour se mettre au lit.

Gomme il allait éteindre sa chandelle, on frappa tout doucement à sa porte.

— Entrez! dit Romblon.

Ce fut le jeune M. Fargeau qui passa le seuil.

— Ah! ah f fit papa sans manifester le moindre étonnement, —je vous attendais, mon mignon... Venez vous aseeoîr là.

Il montrait le pied de son lit.

Fargeau vint s'asseoir sur la couverture.

— ^Et de nouveau? dit le bonhomme,

— Une scène terrible... murmura-t-U.

— Contez-moi ça, mon petit!

Fargeau raconta la scène de point en point. Le papa Romblon resta un instant comme ébahf. . —Oh! oh! fit-il enfin; —eh! eh!...

2i0 LE JEU DE LA MORT

Puis il ajouta en forme de conclusion :

— HuIhuI C'était net et clair.

— Cher monsieur Romblon, dîtFargeau, je sais tout l'intérêt que vous me portez... Si j'en avais pu douter, le billet que vous m'avez fait tenir...

— Tardé venientihus ossa ! s'écria le bonhomme avec un gros rire. '—Je ne sais pas le latin, moi... mais le bedeau de Saint-Etienne de Rouen me disait toujours ça quand j'arrivais après la soupe...

— Croyez, cher monsieur, interrohjpit Fargeau en lui pren ant les deux mains, —que ma reconnaissance...

— Nous chiffrerons ça, mon petit, interrompit Romblon à son tour. — Vous venefc faire une affaire, pas vrai ?...

—Je viens...

— Ecoutez donc!... je le connais, moi, ce vieux singe que TOUS appelez le fantôme... Quand je vins à Yitré pour la première fols, je n'avais pas de quoi souper... Je lui empruntai cinquante sous sur une paire de guêtres; depuis, je lui ai rendu les cinquante sous, et il a gardé la paire de guêtres pour les intérêts... C'est un homme qui entend les affaires...

— Je viens... voulut dire encore Fargeau.

— Bon! bon!... ah! le fameux lapin que ça faisait, ce Jeande-la-Mer.,.. J'aurais donné unepiece.de six livres, moi, pour entendre son testament... 11 vous a mis tous nez à nez à vous regarder dans les yeux comme des chiens de faïence... 11 sait bien que vous vous entremangerez tous... et qu'on ne trouvera pas même la queue du dernier... 11 sait bien, — c'est-à-dire il savait bien, le brave homme, car il a claqué, comme on dit... Ah ! ah ! ah I une tontine à la vapeur, ça I

— Je viens... commençait toujours Fargeau.

— Eh ! mon petit mignon ! s'écria papa, est-ce que je ne sais pas pourquoi vous venez?... A neuf grands dadais que vous étiez, vous vous êtes laissé rendoubler par le Ticnnet Blône... le TiennetBlône et mademoiselle Berthevous ont filé dans la manche... Ils vont aller prévenir le cousin Lucien... Alors vous arrivez au vieux Romblon et vous lui dites : Papa, en voilà trois à chavirer... on vous offre tant... ça vous paraîtil agréable?

Le bonhomme disait tout cela avec un si bon gros rire !

— Hein? ajouta-l-il, — a-t-on deviné?

— Pas le moins du monuc, iv^-ii.iUa Fargeau froidement.

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tE JEU DE LA MORT 211

Papa Romblon ouvrit l'œil.

— Est-ce qu'on voudrait se passer de moi ? demanda-t-il.

— Non, cher monsieur; moi, du moins, je ne pourrais avoir cette pensée, puisque je vous suis tout dévoué... mais veuillez m'écouter... Quand j'aurai fini, j'espère que vous verrez les choses sous un autre point de vue.

— J'écoute, dit papa.

Fargeau croisa ses mains sur ses genoux, et d'un accent discret autant qu'honnête :

— Veuillez remarquer, cher monsieur Romblon, commençat-il, que je parle en mon nom seul... Mes cohéritiers et moi, nous sommes des ennemis mortels par le seul fait du testament de mon respectable oncle.

— C'est évident, approuva Romblon.

— Suivez-moi bien... cette nuit, vous allez recevoir la visite datons les héritiers...

— Je m'y attends formellement.

— Us vont venir vous faire telles ou telles propositions que je ne connais ni n'apprécie... ce sera à vous de voir si la mienne ne tranche pas le nœud mieux que toutes les autres... et pour cela, je m'en rapporte à votre iuielli.jence si connue... Une question, maintenant: Vouîez-vous être avec moi?

•- Si vous payez bien, oui, mon gars.

— Je paierai comtne un roi.

— Je suis a vous... Tope!

— Tope I... voilà mon idée: Nous sommes onze cohéritiers., sur ces onze, deux se trouvent en dehors...

— Donc, il faut commencer par eux ..

— Donc, il fiiut commencer par les autres !

— Ah!... fit papa Romblon, qui devint plus attentif.

— Réfléchissez, reprit Fargeau; — Tiennet et Lucien ne me tireront jamais de coups de fusil sur la lande; tandis que Besnard, Houël, Guérineul...

— C'est juste.

— Lucien et Tiennet ne me mettront jamais de vert-degris dans ma soupe,' tandis que le docteur Morin...

— Compris! dit papa, — allez toujours!... Ah! le charmant garçon!...

Et papa donna au jeune M. Fargeau une chaleureuse poi^ giiée de main.

ABMBS ET MITMITIONS

Fargçau parut bien flatté de cette marque d'estime et reprit :

— Je propose donc d'en finir celte nuit même avec tout If monde... excepté peut-être M. Honoré, qui est si vieux.

— Ça vit centans, les happe-monnaie, mon tils, dit papa.

— Enfin, nous verrons. Mais pour ce qui regarde les autres, rafle générale.

— Diable ! diable ! murmura Romblon, ça fera sept corps morts... Et puis le moyen P

-- Quant aux sept corps, répliqua Fargeau. qui discutait avec ])Olitesse et méthode, je crois avoir trouvé, cher monsieur, un biais qui vous satisfera... Les incendiaires semblent avoir abandonné le pays...

— Je le disais tout à l'heure à Fifi, s'écria le bonhomme, — ça tue nos assurances !

— Je ressuscite vos assurances, moi... Nous sommes rassemblés ici, nous, les héritiers de Jean Créhu. Les incendiaires, en force, tentent de brûler la métairie qui est de l'autre côté de la Mestivière, par exemple... Nous nous armons pour défendre une propriété qui est nôtre et indivise... Il y a un horrible combat... et sept d'entre nous restent sur le carreau.

Romblon serra la main de Fargeau.

— C'est assez béte pour ne pas soulever l'ombre d'un doute ! prononça-t-il gravement, — ça fait mon affaire... les moyens?

— Ecoutez!

On grattait doucement à la porte. Fargeau avait mis le verrou.

— Qui est là? demanda Romblon.

— C'est moi, mon bon, répondit la voix de Cousin-et-Ami.

— Je suis malade, cria Romblon, — parlez à Fifi. Maudreuil frappa à la porte du jeune Romblon.

— Vous voyez ! reprit Fargeau, — ils vont tous venir comme cela ; vous les ferez entrer tout doucement dans l'ordre d'Idées que je vous indique... vous leur ferez accroire que, dans la bagarre, la bonne place sera pour eux.

— Comment, la bonne place! répéta papa, qui, malgré son expérience, ne comprenait pas tout à fait.

— Oui, poursuivit Fargeau sans s'émouvoir, le plan est tout tracé... ce n'est pas vous qui mettrez la main à la pâte.

— Qui donc?

— Nou5 tous.

LE iLC iic L\ MOUT 218

—•Mais c*estsnperbe, ça!... voyons!

— Vous nous donnez à chacun un fusil bien chargé, et A cliacun vous dites : « Le coup est monté de telle sorte qu'à « un signal donné, tout le monde tombera, excepté vous... car

• vous viserez votre voisin, qui visera son voisin, et ainsi de « suite, tandis que vous, personne ne vous visera : je vous au-

• rai placé en lieu sûr. >

— Ma parole! interrompit Romblon stupéfait, c'est du bonbon quecetteidée-làllls croiront, — surtout s'ils ont payé, — is croiront dur comme fer!... et les fusils?

— Levez- vous et ven( z ! dit Fargeau, — il en faut iiuK ; nous apporterons chacun notre charge.

Le vieux Romblon passa son caleçon et se leva en cb émise avec son bonnet de coton.

Gomme ils sortaient par une porte de derrière donnant sur l'escalier de service du château, on gratta une seconde fois à la porte principale.

— Qui est là ? demanda encore Romblon.

— Moi, répondit la voix carrée deBesnard.

— Je suis à vous... attendez-moi... je cause avec mon fils.

— Ça mord! ça mord! ajouta-t-il tout bas en se tournant .vers Fargeau.

Fargeau mit un doigt sur sa bouche, et ils s'engagèrent tous les deux dans l'escalier de service.

La partie du château où se trouvaient Fargeau et papa Romblon était assez éloignée de la salle rouge, et surtout de la chambre mortuaire.

L'escalier de service descendait dans la cuisine et montait à de vastes pièces formant resserres, et pour la plupart inhabitées.

Les chambres de domestiques* étaient aux communs, de l'autre côté de la cour. Olivette seule couchait à l'intérieur du château. Fargeau et Roihblon ne purent faire autrement que de passer devant sa chambrette.

Fargeau en montra la porte du doigt.

— Nous comptons mal, dit Fargeau â voix basse; — il ne faut pas de fusil pour Olivette.

— C'est vrai ! c'est pourtant vrai ! murmura papa en ricanant, — ce vieux a couché la peâte dans son testament... Quel homme ça faisait!

— Reste sept, dont un doit survivre, ajouta Pargeau en tot;chant sa poitrine du bout du doigt comme pour se désigner ; — quant à ces six-là, il faut qu'ils s'en aillent. Ah ! cher mon sieur, si vous les aviez vus perdre le respect... ce Maudreull surtout I

— On le mettra au ihauvais bout, répliqua Romblon, qui ricanait toujours. — De sorte qu'il sera canardé sans avoir !a satisfaction de rendrela pareille à un autre... — Mais où diabie sont-ils donc, vos fusils?

Fargeau et Romblon atteignaient l'extrémité du corridor du premier étage.

— Tenez la lumière, dit Fargeau.

Il prit en même temps une clef cachée derrière une saillie de la muraille, et ouvrit la porte qui lui faisait face.

Cette porte donnait entrée dans le magasin d'armes du château. Il y avait deux douzaines de fusils plus ou moins bien conservés, des sabres, quelques haches d'abordage, des pistolets, etc.

Romblon choisit sept fusils à peu près présentables. Fargeau se munit de poudre et de balles.

PuisilsreprirentlechemindelachambreàcoucherdeRomblor:.

Avant de rentrer, le bonhomme arrêta Fargeau.

— Mon mignon, dit-il, vous êtes sage comme une image, et je suis bien sur que vous m'apportez un acompte.

— Cent louis en or, dit Fargeau.

— Mettons deux cents... Vous les avez sur vous?

— Mettons deux cents, dit Fargeau.

Papa fut bien fâché de n'en avoir pas demandé trois cents.

— Donnez, reprit-il.

Et quand Fargeau lui eut donné huit rouleaux de 25 louis, il ajouta :

— Qu'est-ce que j'aurai après l'affaire ?

— Une part d'héritier.

Le Romblon mit la main sur l'épaule de Fargeau.

— Vous irez loin, mon camarade, dit-il ; je vous ai vu marchander un cheval de cinquante écus,ce qui est bien... aujourd'hui, vous ne marchandez pas quand il s'agit de centaines de mille francs : c*est mieux... Choisissez votre fusil, je vais vous le charger.

— Je n'y entends rien, répondit Fargeau ; — maintenant qne vous savez mes prix, je suis sûr de vous... Choisissez pour jnoi, et arrangez tout ça comme il faut.

Romblon prit la meilleure arme et la chargea consciencieusement^ Puis il dit:

— Filez, mon petit... A quatre heures, vous irez à ki Mestivière...pas sur la plate-forme... derdère les roches... Vous vous cacherez dans les genêts auprès du sixième baliveau, le long de la roule... Cousin-et- Ami sera au cinquième baHveau.

— Maudreuil ! s'écria Fargeau Je ne le mauquorai pas.

— J'y compte bien... A tantôt!

Fargeau voulait parlerencore^mais Romblon avait son monde à recevoir. C'était pour lui nuit de grande audi^ce. Il ferma la porte sur le nez de Fargeau. Puis, comme il connaissait les habitudes du digne jeune > homme, il ferma encore une seconde porte qui mettait double barrière entre sa voix et les oreilles trop curieuses.

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