LES AUDIENCES DE ROHBLON PÈRE ET FI^S
Besnard attendait toujours en dehors.
— Que diable cela veut-il dire! s*écriait-il avec impatience. Romblon lui ouvrit enfin ; mais, au lieu de le baisser entrer,
il se ravisa et repoussa brusquement la porte.
— Attendez voir encore un peu, mon bon, dit-il, je n'ai plus qu'un mot à siffler à Fifi... — Fifi!
— Papa!... répondit aussitôt la voix lointaine du jeune maquignon.
Les deux chambres étaient séparées par un cabinet de toilette. Ce fut sur ce terrain neutre que les deux Romblon s'abouchèrent.
— Tu as Maudreuil chez toi ? demanda le père.
— Oui, papa.
— Ouvre l'oreille! je n'ai pas le temps de mettre les points sur les i, entends-tu Jbien?
Fifi, qui semblait en ce moment le plus respectueux de tous les enfants, écoulant le plus tendre des pères, s'approcha en faisant un signe d'obéissance.
Le bonhomme lui parla pendant deux ou trois minutes rapideiïient et à voix basse. -- Tout en parlant, il chargeait les fusils.
Qul»nd il eut achevé :
— Comprends-tu? demanda-t-il.
— Oui, papa.
— Alors, prend trois fusils et décampe !
Fifi disparut avec les trois fusils.
— Je suis à vous, compère Besnard, dit le vieux Romblon en ouvrant définitivement la porte d'entrée.
— M'expliquerez-vous?... commença l'homme d'affaires avec mauvaise bumeur.
— Pourquoi je vous ai fait attendre?... Fifi était à me soigner comme un bon petit gars... Mais je vas me recoucher, monsieur Besnard, reprit-il en grelottant, car il fait froid, cette nuit... Brrrrr! —Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
Besnard avait regardé tout autour de la chambre d'un air de défiance. Il s'approcha du lit et s'assit tout près de Romblon.
— J'ai fièrement confiance en vous, papa, vous savez bien, commença-t-il.
— Après?...
^ Le diable, voyez- vous I... le diable et son train!... J'ai envie de vous conter tout ça...
—Contez!
Ceci fut dit avec résignation, car le vieux Romblon savait déjà l'histoire.
Besnard lui en fit un second récit détaillé, après quoi, il poussa un gros soupir.
— C'est une satanée affaire l dit-il ; — ce Tiennet Blône qui arrive là!... Et puis le reste, en définitive, car il faudra bien s'arracher les yeux I
Sous son bonnet de coton, papa vous avait une figure doctorale et importante,
— Voilà! répliqua-t-il avec solennité. — Quand on est comme ça dans la gadoue jusqu'aux oreilles, on vient trouver les Romblon..
— J'ai une idée... voulut interrompre Besnard. Mais Romblon avait assez écouté.
— J'ai idée que vous allez me donner la paix, moi ! reprit-il, employant, au lieu du verbe donner, un verbe irrégulier bien plus pittoresque et non moins parlementaire, ^ les idées, c'est mon métier d'en avoir... J'en ai.
Il se gratta le front et continua d'un air inspiré :
— Que dites-vous de celle-ci, mon homme?
Celle-ci, c'était l'idée de Fargeau, le massacre mutuel et r^iciproque, le Jeu de la Mort joué en une seule partie sans revai^che.
— Vous m'entendez bien, conclut papa en se résumant : tous tire» sur Fargeau qui tire sur Maudreuil, qui tire sur
Horin, qui tire sur Houël, qui lire sur Guérineul, qui tire sur Menand jeune...
— Qui tire sur moi, peut-être... acheva Besnard.
Le vieux Romblon fit le geste de Socrate sur le point d'a« valer la ciguë.
— Si vous payez le prix que ça vaut, vous n*aurez plus de ces idées-là, mon vieux ! prononça-t-il d'un ton sentencieux.
— Payer! payer! repartit Besnard, la belle affaire! je donnerais la moitié de la succession à qui me tirerait d'embarras !
Papa fut touché au cœur. Pourtant, il fit la grimace. — ■ La moitié!... grommela- t-jl; ce n'est guère... Et le comptant?
— J'ai une centaine de louis dans ma bourse de cuir.
— Amenez I
Besnard compta les cent louis.
— Vousn*en avez pas d'autres? demanda papa. Besnard frappa sur ses poches.
— Bien, bien, mon homme, c'était pour savoir... Maintenant, écoutez... Prenez le fusil qui est là au pied du lit... Il y a dedans une balle et trois chevrotines... Vous vous rendrez à quatre heures à la Mestlvière, par les sentiers de la forêt... Votre poste est sou^ la roche... Fargeau sera devant vous à dix pas... Bonne nuit!
— Voyons, dit Besnard, convenons de nos faits plus dairement.
— C'est tout convenu... Cette nuit, à quatre heures cinq PQinutes, vous n*aurez plus pour cohéritiers que TiennetBlône, Olivette, Lucien Créhu et Honoré le happe-monnaie.
Besnard se leva radieux.
— Ces quatre-là, je m'en charge ! s*écri^-t-il. Bonsoir» mon véritable ami.
Mais une idée était venue au vieux Romblon. Au moment où Besnard s'éloignait, il le rappela.
— Cent louis! s'écria-t-il, — c'est de la gniogniotte!,.. Fichez-moi au moins une consultation par-dessus le marché.
Besnard revint.
— Deux consultations, se reprit papa.
— Vingt-cinq, si ça vous amuse, mon compère.
— Non... Rien que deux... Que diable! puisque vous m'arrz promis la moitié de la succession, ça me regarde un peu, tout ça!... Je vous dou;aii-le comment uuehisloiie purfiilo [ca ^ire Icgale. • r- i
— Légale?... répéta Besnard.
— Oui, car si un juge d'instruction pouvait démolir la chose en soufflant dessus comme un château de cartes, ce ne serait pas la peine...
— Le juge d'instruction n'y peut rien.
— C'est justement là ce que je voudrais comprendre. Besnard se recueillit et plaida ainsi :
— Mon vieux, la faculté de tester est de droit étroit, comme on dit au palais. Les restrictions que la loi apporte à ce droit sont rares et prudentes. Jean-de-la-Mer n'a nullement excédé le droit du testateur, en ceci surtout qu'il a subordonné tous tes legs à la condition d'acceptation écrite et formelle, —ajoutant qu'en cas de refus tous ses biens iraient à Taveugle... Trois acceptations manquent : celles de Tieunet, de «Lucien et d'Olivette... Mais quand il ne s'agira plus que de cela, je m'en charge... Et quant au testament lui-même, il est déposé en due forme chez un notaire de Rennes... Aucune loi n'empêche de constituer une tontine par acte testamentaire... Nous son mes à cheval sur les principes... Tous les juges d'instruction de l'univers, on s'en moque!
— Voilà qui est bon, dit papa; —autre consultation... Quand on trouvera demain matin six cadavres dans la forêt, mon idée est de passer la bague au doigt des incendiaires... mais la justice...
— Evidemment, interrompit Besnard, la justice fera du bruit... mais la justice, voyez-vous, c'est un vieux chien de chasse qui, à force de gagner de l'expérience, a perdu le flair... votre idée des incendiaires est niaise comme les oontes de ma Mère TOie... Elle réussira... dormez en paix.
— Mais.., objecta Romblon, — si elle ne réussissait pas? Besnard le regarda en face.
— Ah çà, vieux Romblard ! dit-il, — est-ce que vous av« jamais espéré mourir dans votre lit?... vous !...
Romblon lui secoua la main en riant un peu jaune, et ils se séparèrent. ^
Trois heures de nuit sonnèrent à l'horloge du château.
Les Romblon avaient donné audience à tout le monde.
Morin était venu, Houël était venu, Guérineul était venu.
Tous ces pauvres héritiers se sentaient acculés au fond d'un trou. Il fallait sortir du trou à tout prix, fût-ce au moyen d'une mine!
LB JEy DB LA MORT 2i9
Les moins bri[>itiiés aux tiiesures vifrient^s éiâîAiit, cette nuit, les premiers à se jeter en avant. Mocin, Fargeau, Houêl, Maudreuil, saisirent les fusils chargés avec l'ardeur de la fièvre.
Il n'y avait pas de danger que personne reculât.
Les Rombion s'habillèrent, deseendkent tout doucement l'escalier de service et sortirent ^u chftteau par la porte de la cour.
Tous les domesticfuès reposaient.
Papa et Fiû se prirent bras dessus bras dessous» et suivirent la route de la Meëtîvière.
Au lieu de gagner la plate-forme, les Ikuablon tournèrent à gauche dans la forêt.
— C'est là qu'on va danser, dit papa.
La nuit était noire en cet endroit, ei c'est à peine si l'on distinguait les mouvements du terrain.
Les bords du ravin montaient jusqu'à la roche, dont le revers donnait sur la plate^forme. -f- A cette place même, Fargeau avait écouté, la veille, la conversation de Tiennet Blône et du pàtour.
Le chêne creux s'élevait à une centaine de pas de la roche» mais il était séparé du ravin par un fourré impénétrable.
Fifi reprda tout autour de lui.
—C'est laque sera Besnard, dit papa, ici Fargeau... ici Maudreuil... ici Houêl...
Fifi se mit à rire. Papa fit chorus.
C'étaient donc des tigres que ces deux Rombion, à la fin I
Sur la route qu'ils venaient de quitter, le galop d'un cheval se fit entendre; une silhouette passa, puis le silence revint.
— As-tu vu?... demanda le vieillard.
— C'est Tiennet Blône, répondit le fils. Us restèrent un instant comme indécis.
Puis le bonhomme haussa les épaules.
— Bah! dit-il, —le tiennet va du côté de Vitré. Il est déjà loin..» Nous autres, choisissons nos places, car les dindons vont venir.
EN jotns...
C'était bien Tiennet Blône que les Rombion avaient vu passer sur la route de la Mestivière. Il était monté sur le cheval de' M. Fargeau. Est-il besoin de dire que les deux maquignons avaient reconnu aussi le cheval P
Tiennet Blône passa au galop entre les deux roches qui flan-
220 LE ilu'DB LA MORT
:iualent Ventrée de la plate-forme. Il n'arrêta son cheval que devant le chêne creux, hors de portée de la vue et de Touïe des deux Romblon.
11 mit pied à terre et entra dans Tintérieur de l'arbre.
Bertheétait là, demi-couchée sur un tas d*herbe et de mousse.
Tiennet s*êlança vers elle et lui prit la main. La main de la pauvre Berthe était bien froide.
— Mam'selle Berthe, lui dit Tiennet, — vous sentez-vous tssez forte pour monter à cheval ?
.— Oui... répondit la jeune fille d'une voix faible et changée, — bientôt... pas encore...
Tiennet se mit à genoux auprès d'elle.
Après la scène du souper, quand Tiennet avait sauté par la fenêtre avec Berthe dans ses bras, il avait fait d abord le tour du château, se croyant poursuivi. Berthe était toujours évanouie.
Pour la première fois de sa vie, Tiennet avait peur. Il avait peur de n'être pas assez fort pour défendre cette jeune fille qui était la fiancée de son ami, •— de son maître.
Et qu'il eût défendue, même sans cela, jusqu'au dernier souffle de sa vie I
Car il l'avait dit naïvement, tout à l'heure, dans l'embrasure* Oh ! mam'selle Berthe, je ne savais pas que je vous aimais comme ça I
Il prit la route de la Mestivière, n'osant pas confier Berthe aux fermiers du voisinage; car les fermiers ne connaissaient pas encore l'étrange testament de Jean Gréhu, et ils devaient regarder M. Fargeau comme un maître.
Le chêne creux devait être un abri sûr et muet. Quand la jeune fille allait reprendre ses sens, Tiennet comptait aviser et lui trouver une autre retraite.
Mais Berthe fut bien longtemps à reprendre ses sens. Les navrantes émotions de la journée et cette course à travers la forêt qu'elle avait faite, soutenue seulement par la fièvre et le désespoir, cette longue et terrible conversation qu'elle avait entendue dans la salle rouge, tout cela l'avait brisée.
Son cœur était fort, nous le verrons, fort et grand, et capable de résister aux plus poignantes douleurs. — Hais son corps était faible.
Faible et malade, car la pauvre fille allait être mère.
Elle ne s'éveillait point.
Tiennet l'appelait; Tiennet avait de grosses larmes sur la joue. Tiennet la croyait morte.
Une heure se passa. Hélas! Berthe était toujours étendue^ blanche et froide.
Une autre heure encore. — Tiennet se sentait devenir fou.
Enfin, les lèvres de Berthe s'entr'ouvrirent.
Tiennet joignit les mains pour remercier Dieu.
Berthe revint lentement, lentement.
Vers deux heures du matin, elle tressaillit tout à coup dans son demi-sommeil.
— Où suis- je? dit-elle.
Puis elle ajouta sans attendre la réponse :
— Lui!... lui!... Lucien!... Ils voulaient le tuer! Tiennet la rassura de son mieux.
Elle ne parla plus que pour dire :
— Allez, Tiennet,je vous en prie, vous qui êtes fort et brave... allez le sauver.
L'embarras du bon garçon recommença. Gomment aller vers Lucien, qu'il fallait sauver en effet? Gomment quitter Berthe? comment l'emmener ?
Ge fut alors qu'il eut cette idée de retourner au château pendant qu'il faisait encore nuit noire, de prendre le cheval de M. Fargeau et de revenir. Il comptait mettre Berthe à cheval et la conduire à Yitré, où Lucien devait être encore.
Et il y avait dans sa tète un projet vague qui allait bien plus loin que cela.
Partir, partir tous les trois avec cet homme qui tentait un voyage sans fin, — l'entrepreneur, M. Berthelleminot.
Fuir cette ligue organisée pour l'assassinat!
Gar il se sentait trop faible pour défendre toujours Lucien et Berthe contre tant d'ennemis.
Tiennet laissa Berthe toute seule dans le creux du chêne et prit sa course vers le Geuil. Une demi-heure après, il revenait au galop.
Pendant que Berthe rassemblait ses forces, de l'autre côté de la roche dont nous avons parlé déjà tant de fois, on préparait la grande pétarade, comme disait Fifi Bomblon.
Dans la nuit noire, des pas furtifs s'entendaient.
Dans le lieu couvert où les Romblon avaient réglé leur sanglante mise en scène, on n'y voyait pas à cinq pas devant soi.
Gela devait suffire. Les places étaient distribuées en conséquence.
Le premier qui se glissa dans le ravin fut Fargeau. Bien qu'il crût avoir acheté assez cher la fidélité du vieux Romblon, tout
SS2 LE JtU Dl LÀ MORT
WB corps trembtoit, H ses éeAte claqintoit: 1^ se conh derrière son arbre et demeura coi.
L'instant d*après, les feuilles sèches bruîreat dans k fourré. Fargeau ouvrit de grands yeux. H ne vil rien. C'était Guèrineul qui prenait son poste, le ftisil à la main, et bien ste de ne pas manquer son coup.
Les autres plaées se remplirent.
Fargeau vit son homme s'adosser à l'arbre voisin : €ousitt-et- Ami, qui mit son fusil enjoué et visa la tête de Houël, lequel ne le voyait point et visait Guériiâeul.
Fargeau visa Cousin-et Ami à la tempe.
Menand jeune visait Morin et était visé par Guèrineul.
Hèlas! hélas! allons-nous donc assister au trépas pfén»aturé de ce notaire I
Au moment de devenir l'époux de la charmante (Civette, TArtichaut, par un destin feia), ta^f-U être transplanté dans les sombres champs d« Ténare !
Le poste de Besnard était au pied de la roche, et son rôle était de jeter bas Fargèa«, sonjeutie attii. Besnard était un peu défiant de sa nature. Il pens« cfùt, malgré l'excedente prime promise par lui an Papa, le Fapa pourrait bien le trahir. Au lieu de s'adosser à la roche, il en it le tour, grimpa desses et se coucha de tout sou loAg sur la partie supérieure. De là, il apercevait la silhouette de Fargeau, qu'il mit en jooe.
Le signal donné devait être un coup de sifflet.
MASSAOKB GfevéllAL
Tous ces préparatifs s'étaient faits sans bi^uil aucun. Tiennet Blône et Berthe ne se doutaient pas le moins du menée de co qui se paissait là, si près d'eux.
Au moment où Besnard s'installait sur la roche, Tîennet eut pourtant une alerte. Des pals et des voii S6 faisaient entendre dans le sentier qni descendait à-la Vestre.
Tiennet poussa le cheval de M. Fargeau derrière le Irène éa chêne.
Les voix et les pas a.pprochavent Rapidement. C'étaient deux hommes qui montaient le tertre eu cocrant.
— Malheureux \ disait celui quS marchait en avant, il fatHait briser la porte.
— Avec ça que maman Rogooie m'âorast eenaèinenl éltan([lé! répliqua 1 autre.
LC JB0 M LA MORT
Le premier eoureur était Lucien Gréhu et le second Taume le pâtour.
Yaume avait obéi à Tiennet; mais il avatt tourné si longtemps autour des contrevents fermés du grand cafë de l'Industrie avant d'oser frapper comme il faut!
— £t e'est ici que tu as vu cela ? reprit Lucien qui haletait. ^ Censé, répondit Taume, — dans le chêne creux.
. — £t fierthe n'est pas venue au château ?. . .
— Le gars Tiennet m'avait censémeni défendu de vous parler de mademoiselle Berthe, dit le pâtour en se grattant l'oreille ; — mais ça ne M point rien...
— Fargeauî... murmura Lucien, — et Besnard?...
Ses* doigts crispés serrais! machinalement le bois de son fusil de chasre.
— Oh! reprit Yaume, — le gars Tiennet qui sait tout, disait qu'ils pourraient bien l'avoir, eux deux, censément périe...
Lucien s'arrêta et mit ses deux mains sur sa poitrine. Son ccBttP bondissait; sa tète éclatait.
— Tais-toi!... prônonça-t41 d'une voix étoufée -^-^ oh ! taistoi!...
Ils atteignaient presque le niveau de la plate-forme.
Yaime se tut.
Quand Lucien eut repris haleine et dompté les battements de son cœur, il s'élança de nouveau. Taume et lui passèrent en silence devant le creux du chêne.
Ace moment, la lune, glissant entre deux nuages, jeta un rayon clair qui mit en lumière, pour une seconde, tous les objiets environnants.
Lucien qui allait, brandissant son fusil comme un fou et répétant au fond de son cœur : Fargeau! BesnardI Berthe!... toêe, tuée, tuée!... Lucien s'arrêta court.
Il venait d'apercevoir, comme en un songe, le profil de Besnarfl.
De Besnard qui avait assassiné son bonheur ^ .
Etait-ce possible que Besnard fût là, sur cette roche, à quatre heures de nuit? Lucien n'eut garde de se faire cette question. Son fusil tomba en joue comme de lui-même.
— Lucien I cria Tiennet qui venait de l'apercevoir et qui s'élançait vers hii de l'autre côté du tertre; venez! venez!
La lune entra dans un nuage et la nuit redevint sombre. Luci^ toucha la gâchette de son fusil — Dn coup de sifAel aigu descendit des grands arbres. Au lieu de la seule détona-
tion du fusil de Lucien, ce fut comme une décbarge de guerro.
Huit explosions qui n*en firent qu'une.
Un horrible cri.
Puis le silence mortel.
La forêt, soudainement illuminée dans sa profondeur, par cette foudre mystérieuse, se voilait de ténèbres plus noires.
Besnard dégringola et vint cboir aux pieds de Lucien. li avait trois chevrotines dans la tète. 11 ne bougeait déjà plus.
Yaume avait disparu.
Tiennet était debout, au devant de Lucien, le couvrant de son corps gi attendant une attaque ; car après cette étrange décharge, tout était à craindre.
Gomme personne ne venait, cependant, il se pencha sur Besnard et le tàta.
— Vous l'avez tué! dit-il à Lucien.
Lucien, appuyé sur son fusil, chancelait et râlait. Tiennet le prit à bras le corps.
— Vous l'avez tué, répéta-t-il; — fuyons, car il d* était pas seul, et que pourrais-je pour vous protéger contre une balle qui sortirait de la nuit?...
Lucien ne répondait pas.
Tiennet le souleva comme un enfant et le mit sur la selle da cheval de Fargeau.
Il rentra dans l'arbre où Bertbe, frappée à l'improviste par le bruit de cette détonation, appuyait de nouveau sa tète contre la mousse.
Tiennet hésita entre Berthe et Lucien.
Mais 11 se dit :
— Sauvons-le d'abord. Je vais venir la chercher après.
Et sans parler de la jeune fille que Lucien n'aurait pas voulu abandonner pour aucun prix, il prit le cheval par la bride pour le guider dans la descente.
Lucien se laissa faire. Le peu de force qui était en lui pli^^' et sommeillait.
Mais c'était de l'autre côté de la roche qu'il y avait une abominable tuerie! Miséricorde! quel abattis!
Il paraît que Besnard avait eu le temps de lâcher son coup de fusil, car M. Fargeau était couché tout de son long dans l'herbe. Âuprè^ de lui, Gousin-et-Ami s'étendait sur le dos, touchant du pied le vieux Houél, roulé sur lui-même comme une chenille blessée.
Morin avait la tète appuyée contre son arbre. Guérineul était tombé sans avoir le temps de jurer seulement sacrebleure !
EtMenand! Oh! quel deuil de voir cet artichaut penché sur sa tige! et de se dire : il était jeune encore, notaire royal, frère germain d*un apothicaire! Il avait des goûts simples. L'oignon suffisait à son bonheur. Et le voilà couché sur l'herbe, le voilà dompté par cette mort qui semble choisir dans le troupeau humain tout ce qu'il y a de Joli, de gracieux et d*aimable!
fion Menand! cherMenand! Menaud jeune l
Nous irons visiter ton mausolée ; nous sèmerons autour de ce monument sans prétention Técbalotte parfumée et l'oignon qui favorise les pleurs I...
Mais quoi !... l'habitude de se nourrir de cordes donne-t-elle rimmortalilé?
En croirez -vous nos yeux?...
Voilà que Menand jeune remue, — se secoue, — ouvre un œil, — et se relève l
Il se tâte avec soin. Pas la moindre avarie.
Mais ce n'est pas Menand seul. Tous ces cadavres s'agitent d'une manière inconvenante Le cadavre de Fargeau rampe comme une couleuvre, le cadavre de Houêl roule comme un ballon, le cadavre de Gousin-et-Âmi se dresse comme une perche.
Est-ce une fantasmagorie?
Morin tousse. Le jeune M. de Guérineul crache et s'écrie :
— Nom d'une pipe!
A ce mot, tous les cadavres bondissent. Chacun s*élance dans le fourré comme si le diable était à ses trousses. Jamais lièvres ne coururent si vite et si bien dans le taillis I
La place est nette...
A ce moment solennel, les deux Romblon descendirent de leurs arbres respectifs. Ils riaient tous les deux à se briser les côtes.
—S'ils courent comme ça jusqu'à demain, ditFifi, ça irabien!
— As-tu vu le vieux Houêl passer entre les jambes du docteur Morin ? demanda papa.
— Et Fargeau! En voilà un cerf!
~ Et l'Artichaut qui a sauté à pieds joints par-dessus Gousin-et-Ami!...
Papa mit ses deux mains sur les épaules deFifi, qui s'affaissa, énervé par un fou rire.
— De rétoupeî dit le bonhomme, — rien que de l'étoupe jusqu'à la gueule des fusils !
— De la filasse! ajouta Fifi, — oh! la bonne histoire! Ils m sont tous crus morts 1... Vous êtes fièrement amusant, mon papa!
—Écoute, Fifl, reprit le père avec pïus de gravité, — quand on a de bonnes petites affaires, faut les nourrir et que non pa$ les étouffer... Combien t'ont-ilS donné?
— Quatre cents louis à trois.
— Moi, j'en ai eu six cents, à qiatre... çâ fait deux mille pistoles... En les mitonnant bien, ces héritiers-là, je veux en gagner deux fois autant tous les ans.
— Voilà un bon papa! s'écria Fifl, au cofmble de Tembousiasme.
II saisit le bras de son père et le fit danser, bon gré, mal gré, en tournant tout autour de la roche.
Leur danse joyeuse fut interrompue par une chute qu'ils firent en se heurtant tous tes deux contre le corps éc Besnard.
Ils restèrent abasourdis.
— £n voilà un qui n'est pas pâHi atec les autres I grommela le papa.
Il se baissa et toucha la figure de Besnard. Comme il ne pouvait voir, et quil sentait ses doigts humides, il ks fiaira. . —On a triché... grommeFa-t it,— et celui-là a son compte... Aide-moi. -
Romblon père prit Besnard par la télé, Romblon fils le prit par les pieds et ils le portèrent ainsi jusqu'au creux du chêne où ils le jetèrent sans regarder.
Puis ils partirent sans trop se faire de mauvais sang.
Il était cinq heures et demie.
La voiture de M. Serthèlléminot de Beaurepas attendait sous le château. Tiennet Blône y fit monter Lucien, qui n'opposa aucune résistance. Il savait maintenant que Berthe vivait, mais l'idée du meurtre Técrasait. Avant de monter, pourtant, il embrassa Tiennet et lui dit :
— Va la chercher... Rejçjgnons-noùs à Granvîlle... Tu seras notre frère...
— En route! s'écria Berthelleminot, lequel ne s*étail point aperçu de la substitution.
La voiture s'ébranla,
Tiennet restait comme cloué à sa place.
— Leur frère, murmura-t-il au dedans de lui-même: — leur frère!
Et sa poitrine battait. Ses yeux le brûlaient comme s1ls eussent voulu pleurer. Une penséa faisait explosion au fond deson cœur.
Naguère il se demandait pourquoi il aimait Berthe.
Lucien venait de prononcer un mot qui était la réponse à cette question, le mot : frère.
Et il n'y avait pas songé, lut Tiennet, au milieu des mille événements qui l'avaient ballotté cette nuit !
Le testament, le testament brûlé ne disait- il pas que Bertbe était la fille de Jean-de-la-Mer?
Et lui, n'était-il pas le fils de Jean-de-la-Mer ?
N'était-ce pas son nom que le vieillard avait écrit, puis effacé, puis rétabli, puis effacé encore sur son testament?
Oh! le doute était, Dieu merci, impossible.
11 avait une sœur, une sœur à aimer, à protéger, une sœur, — presqu'une mère I
Le cheval de Fargeau traversa la plaine en quelques minutés, et ses ffancs saignaient quand Tiennet l'arrêta au pied de laMestivière.
Que de joie et que d*espoir!
Berthe! la chère et douce enfantl Lucien et lui allaient la faire si heureuse!...
Que fallait-il pour gagner GranviRe et rejoindre Lucien ? Douze heures...
Tiennet était fou en montant fe sentier.
— Ma sœur! (Rsait-îl, — ma petite sœur adorée!... Je suis trop heureux, mon Dieu!
Le jour commençait à poindre.
Tiennet s'élança vers le chêne creux, !es bras ouverts et le sourire aux lèvres.
Dans le chêne creux, il n*y avait plus que le cadavre défiguré de Besnard.
Bertbe avait disparu.
FIN DU PROLOGTTB