‹ Le jeu de la mortChapitre 21 sur 40 · LES OISEAUX ET LES JBCNBS FILLES · texte numérisé non relu

LES OISEAUX ET LES JBCNBS FILLES

Noos sommes au mois de mai 4849. Mon Dieu, oui : c'était hier.

Qu'ils doivent être beaux, par ce soleil de feu, les arbres de la forêt du Geuil! Quel ombrage touffu sous le cbêne géant de la Mestivière î

Et Vitré, le vieux Vitré, avec ses maisons bardées d'ardoises jusqu'au premier étage et ses porches gris qui abritent tant de commérages!

Et la Vesvre, et le château, et tous nos souvenirs !

Nous ne verrons rien de tout cela, ni Tavenue séculaire, ni les longs corridors du château, ni le courant où Tiennet B16ne dit adieu au pauvre petit Argent, ni le chêne creux, ni la rue de la Croix, ni le Grand-Café de Tlndustrie.

Nous sonunes à Paris.

n était sept heures du matin; le soleil inondait d^à la ville h moitié endormie.

Dans ces jardins tranquilles et retirés qui parsèment le qaartier du Luxembourg, des nuées de moineaux-francs s'abattaient, remuaient, picotaient et criaient.

II y a dans ce quartier du Luxembourg, au bout de la rue du Regard, non loin de l'ancienne maison des jésuites, un hôtel assez beau, derrière lequel s*étend un vaste jardin.

Ce jardin fut coupé en deux k une époque que nous ne saurions point dire. On en vendit la moitié, et sur cette moitié fut bâtie une petite maison blanche, bien proprette et jolie, ayant l'air, le soleil et l'ombrage à profusion tout aussi bien que l'hôtel voisin.

La petite maison blanche eut sa portion de jardin, ses arbres, son gazon, sa charmille.

Seulement, Tbôlel garda pour soi un beau jet d'eau qui était généralement â sec, quatre statues mythologiques et un»? grotli en cailloutîs bien propiee aux amours des araignées

Dans le priocipe, les propriétaires de Tbôtel et ceux de la petite maison étaient sans doute des amis, car on n'avait point fait de mur de séparation. Une charmille épaisse servait seule de clôture mutuelle. Çà et là, on apercevait pourtant les restes vermoulus d'une claire-voie, et, du côté de l'hôtel, des planches plantées debout fermaient les ouvertures de la charmille.

Tout cela était fait très négligemment. Rien n'est abandonné comme un jardin de Paris.

Il faut dire pourtant que la portion affectée à la maison blanche était beaucoup mieux entretenue que le côté du grand hôtel. Du côté de l'hôtel, à part les statues, les grottes et le Jet d'eau à sec, vous vous seriez crus dan» une forêt vierge de Montfermeil, tandis que du côté delà maison blanche, le gazon était bien peigné, les arbres en belle vue, et les lilas, les cheis liias, couverts de bouquets magnifiques.

La petite maison appartenait à la famille de Marans, nom bien sonnant et tout à fait fashionable ; le grand hôtel sltmï pour hôtes la famille Lointier,^ les Lointler, comme on disait^

La famille de Marans se composait de trois personnes : ia mère, qui était une femme jeune encore et merveilleusement belle, un fils et une fille.

On pensait que ces deux derniers étaient jumeaux, car ils avaient le même âge et se ressemblaient trait pour trait. Gabriel de Marans était un charmant cavalier, Lucienne de Marans était une délicieuse jeune fille.

La famille Lointier se composait de M. André, de son frère Raymond, beaucoup plus jeune que lui, mais frappé d'une infirmité cruelle, et de sa fille Clémence, qui était presque aussi iolie que Lucienne.

Les deux familles ne se voyaient point officiellement, mais Gabriel de Marans, docteur depuis un mois, avait des rapports avec le pauvre M. Raymond, et Lucienne aimait Clémence comme sa sœur.

Clémence le lui rendait. En outre, peut-être bien que Clémence avait vu de bon œil ce blond Gabriel à travers la charmille.

Au moment od sept heures sonnaient à Notre-Dame-des- Champs, la porte en persiennes de la maison blanche s'ouvrit et Lucienne de Marans sortit, en déshabillé du matin, tète nua et les yeux encore gros de sommeil.

Elle étira ses jolis bras demi-nus, et sa bouche mignonne eut ftn dernier bàiU«uent qui finit eu sourirt.

Elle souriait à ce bon air frais du raatifi, aux rayons f^s da soleil, aux i^etits oiseaux qi^ passaient en piaittaol dans les arbres balancés par la brise.

Presi^ue au n^me instant, la porte m<assjive de Vl^ôlel tourna sur ses ^onds^ et Clémence Lointier descendit tes marcbes du perron.

(llémence était un peu pâle. Le bon air frai^ du matin, les petits oiseaux dans les arbres balancés p^r' la briâe étaient pour elle comme pour Lucieune. Cepend,anii» etle n'eut pioint de sourire.

Ces petits cœurs apprennent si tOt la mélancolie 1

Clémence descendit ayec lenteur les marcbes du perron. Son regard se porta vers la maison blancbe- Toutes les fenêtres y étaient fermées, excepté une qui laissait voir l'intérieur d'une chambre déjeune bomme.— Au fond, des fleurets croisée sens un masque, de longues pipes ds^s lesquel,les on ne fume pas, des pistolets de tir et un fusil de chasse.

Il y avait de plus ici des plâtres et dessins ^^enti^ues, attendu que le propriétaire de toutes ces armes cruelles et de toutes ces pipes originales était un petit docteur.

te doi?teur Qabjçiel de IVJlarans^ vii;^t an§, çiève particulier de Van-Eyde, ce vieux Hollandais qui faisait des miracles, et que Broussais appelait le sorcier.

Un enfant, ce Gabriel ! Beau et passionné comme une femme. Faible et hardi, pa^'esseux et savant.

Clémence s'arrêta sur la dernière marche du perron. Un pas de plus» et le haut de la charmille lui cachait la croisée ouverte.

Or, Clémence avait une inspection à faire. Elle regarda longuement et attentivement, puis ses chai mantes épaules se haus* sèrent avec dépit.

Elle venait de constater que le lit de M. le 4û^teat Gabriel de Macans n'avait pas été di^fait.

—Il n'est pas rentré cettenuit, murn^ura-t-elle; —il esifou-

— PstttI psttt! fit-on dans le jardin voisin.

Cléniencetress^llit légèrement et changeai^' autorité l'expression de sa physionomie. Elle prit un beau petit air insoucieux et répéta çn $f* diri^^a»t yers la, cbarnMlle :

— Pstti! psttt I...

Alors, des ienx cêtés de la clôture ce fut un jeu pa»*'*- Les deux jeunes filles coururent à la charmille, souriant et se balançant pour chercher des trous entre les branches et se

LE lEV DR LA MOIT S3t

voir plus vite. Car chacune dalles apercev^H k moitié* 4errîèr# la feuillée toute nouvelle, U robe bbod^ de $a complue.

Od arriva devant cette fM^euse cb^mille^ Gléinenee souleva uDe kancbe de lilas obargée de ricbesi bouquets. Gett^ braoe cbe recouvrait une ouverture. Clémence mit sa tête à laplac# (les fleurs. -

Lucienne, une autre fleur, se penchait déjà sur la brèche.

Et la grosse branebe de lilas, )a jalouse, voulant reprendre sa place, pendaU. sur les d^Mx jeunesi fillea e4 balançait autour iie leurs cheveux blo;:^ sea f rapipe» fraîches inondées de rosée.

Et les oiseaux, effarouchés un pe4 p;ur cette irruption matinale, voletaient, inquiets, redoublant leura mignon» coin-

— Clémence!

— Lucienne!

Puis mille baisers à travers la charmille.

Elles étai^t jolies loMes deux èk faire honio aux d^scrip* lions des poètes.

Jolies et gracieuses comme desi fées.

Lucienne était plus grande, plus bloncte, eit «Oft profil hautain i^aisait contraste avec la naïveté enfantine de son sourire. Elle tievait être un peu plus âgée que Clémence. Conime type, Lur <ienne était iuicamparablement belle ; ^ c^ qui faisait rayonnet surtout sa beauté, c était ce bon et pur reflet de V^me qui iirillait tons ses yeux.

Clémence avait à peine dix-huit ang. U y avait en eUe moiw (le fraîcheur et plus d'e^pirH. Sa taille peu tievée, mais svelte et hardie dans ses frêles proportion», supportait admirablement sa tête moqueuse et flne.

Quand on se fut embrassé à satiété» Clémence mit se^ deux jeiiies mains avr les deux épaules de tucknne et la regarda longuement.

Nous pensons bien avoir dit quelque part q^ Lucienne ressemblait trait pour trait à son frère M. le docteur Gabriel..,

ENCORE LES JEUNES FILLES ET LK^ OlStHAUX.

— Que je suis contente de te voir, ma petite Clémence 1 disait Lucienne.

— Et moi* donc! pépoftWt démence.

LuuieuRCt et Çijémeujc^^ pi^rl^ent vi?ai.K)le& s,*aimaient diimall-

leur de leur cœur. Pourtant, il y avait peut-être un peu de distraction dans la voix et dans le regard de Clémence.

— Yoilà huit jours que nous sommes arrivés, reprit Lucienne, et j*ai trouvé le temps bien long, val... J'avais tant de choses à te dire f

•— Quoi? demanda Clémence, dont Tœil brilla, puis glissa vers la fenêtre ouverte:

La fenêtre qui laissait voir des fleurets croisés sous un masque, des pipes monstrueuses et des plâtres anatomiques.

— Oh! bien des choses !... Je te dirai cela... Mais ètes-vous ici pour longtemps?

— Mon père et mon oncle sont revenus pour les élections, répondit Clémence.

— Nout, reprit Lucienne, nous ne sommes pas encore électeurs... nous sommes revenus pour la conscription.

— C'est vrai... dit Clémence qui rougit légèrement, M. Gabriel va tirer au sort.

— Hélas oui!... mais parle-moi donc de toi, Glèmencef... T*es-tu bien amusée à la campagne?

— Non, répondit Clémence.

— Comme tu dis cela!...

-^ Chez nous, à la campagne, on ne s*amuse pas, ma pauvre Lucienne... Mon père s'ocxupeDieu sait à quoi... Et quant à mon oncle, il a beau faire... son infirmité le rend triste.

— Si Gabriel parvenait à la guérir i murmura Lucienne.

— Ohl fit Clémence sèchement, — M. Gabriel n*a pas le temps de songer à nous!

Lucienne lui prit la main et sa voix changea.

— Méchante!... dit-elle bien bas.

Mais Clémence était capricieuse et nerveuse au point de se pincer elle-même jusqu'au sang pour faire pièce à autrui. Elle était venue là pour parler de Gabriel, elle détourna brusquement Tentretien.

Bonne fille, au moins, malgré cela, aimante et dévouée. — Mais les nerfs!

Le seul animal qui ait des nerfs de femme, c'est le chat. Et voyez quelles griiTes !

— Mou pauvre oncle Raymond, reprit Clémence, est le meilleur des hommes... Je crois qu'il portait quelque affection â M. Gabriel... Mais je l'aime comme si j'étais sa filie, moi, Lucienne, et je ne veux pas que sa tendresse s'égare-..

— Est-ce à moi que tudis cela ? interrompit Lucienne étonnée.

— Laissons, je t*en prie, M. Gabriel... H me semble que nous pouvons bien causer toutes les deux, sans que ce nom-là vienne nous gêner.

— Mais... voulut dire encore Luciemie.

Clémence fronça le sourcil et frappa le sable de son petit pied mutin.

Lucienne n'osa pas poursuivre, parce qu'elle eut peur de nuire à Gabriel, et aussi parce qu'elle était habituée à faire à peu près tout ce que voulait Clémence.

— Soit, dit-elle, ne parlons plus de mon frère, puisque tu le détestes, à présent.

— Le détester, moi î se récria Clémence avec beaucoup de dédain, — mon Dieu, ma chère enfant, je ne déteste personne... seulement, je fais des différences entre la sœur qui est bonne, douce, charmante et ma meilleure amie, et le frère qui ne sera jamais qu*un petit fat...

— Gabriel 1... un fat!...

— On le dit... un joueur...

— 11 ne joue presque plus...

— Un !.. . mais je me fâcherais, et à quoi bon P. .. Voyons, Lucienne, c'est à toi qu'il faut demander si tu t'es bien amusée... Tout le monde parie des eaux de Wiesbaden... Et tu étais bien prés de Wiesbaden!

— A deux lieues... Cette bonne madame Yan-Eyde demeure maintenant à Mayence... Ohl oui, je me suis bien amusée... Que j'aurais voulu te voir là, ma chère Clémence!... Nous avons été à la fêle d'ouverture.

* Ah .... fit Clémence qui se pinça les lèvres.

— Madame Yan-Eyde Ta voulu... Si tu savais comme elle est bonne, Clémence, et comme elle a été heureuse de revoir rélève de son mari... M. Yan-Eyde, c'est elle-même qui nous Ta rapporté, a dit à son lit de mort : « Gabriel ^st le seul qui puisse continuer ma méthode... >

* Grand bien lui fasse, ma chère Lucienne!

— C'est juste, dit Lucienne bonnement. Tu ne veux pas que je parle de lui... Eh bien! le jour de Touverture, madame Yan-Eyde nous dit: Cette chère madame de Marans me gronderait si elle savait ce que nous allons faire... flabille-toi, Lucienne, tu vas danser à l'allemande aujourd'hui.

— Peste! fit Clémence, — c'est en effet une bien digne femme que cette madame Yan-Eyde!

Elle était intolérable, ce matin, la pauvre enflant, il n'y a pas à dire non.

Mais c'est qu'elle avaU le cœur bien {^ros, sans parler de ses

— Une digue femme, Clémence, répliqua Lucienne avec un peu de sévérité dans la voix, — et une sainte iemme !... Ta isûs (|ue nous devons à son mari la joie de notre maison et le bonheur de ma mère...

•^ Qhl ta mèipe^ celle-là je Taime! s'écria Clémence avec chaleur, — quoiqu'elle ne veuille pas de moi pour amie... mais ne foiS) pas Irop d'attention à ce que jô dis, ma Lucienne... Je suis ta soBur, tu sais bien... et je souffre.

•*- Tu souffres, répéta Lucienne qui lui avait pris les deux B^m^ au moment où elle avait dit : J'aime ta mère ; — tu souffres, Clémence?

Et son regard inquiet interrogeait la figure un peu pâle de son amie.

Clémence fit un geste d'impatience.

— Eh I mon Dieu nop !..• se reprit-elle avec humeur ; — je ne souffre pas... Fut-elle bien brillante cette fête d'ouverture .^^

^- Charmante, si tu savais!... Délicieuse f Les Allemands deviennent comme les Français. t. Ils apprennent à danser et à se battre. J'avais mis une robe blanche et une guirlande de belles^ de- jour dans mes cheveux...

— Tu devais être la plus jolieî cHt Clémence de bon eeeun -^ Madame Tan-Eyde le disait, répliqua naïvemeni Lucienne,

et Gabriel aussi et...

Elle s'arrêta et devint lovrte rose.

— Et qui P demanda Clémettee qui avait déjà sisr la lèvre un malki soutire.

— £| la bonne de madame Yan-Eyde, répondit LuciMne que eegvQfl mesMnge rendit tout à fût pourpre.

Car il ne s^agissait vraiment pas de la b«ime de madame Van-Eyde.

Clément eut pitié. — Mais elle se pronptit bien d'en savoir davantage, avant la in de l'entrevue. En conscience, cela d> taût pas difficile.

Lucienne, pour cacher son trouble^ poursuivait avec volubilité :

— Ll^-bas... les gens comme il faut se réunissent... J'ai dansé avec un prince!... A Paris, nous n'avons plus rien, tout est chez les autres... Des Anglaises blanches comme la neige, Glé-

LE JTBU DE 14 nOKf S88

mence, atec des lords parlant du gtster el metum tours col^ de chemise par-dessus leurs oreilles,... des Italiennes pâles e| brunes, des E8|)agnole8 ta dgartlle k la boucbe. des Russes, des...

Il fallait que la pauvre Ludenne fût bien dèedsoertèe pour dire toutes ces banalités...

Clémence la laissait aHer, tMmvant qu'il était asses généreux déjà de ne pas la pousser.

Et Lucienne de bavarder tof^ours, parce qu'elle se sentait le rouge au front et qu'elle voulait donner le cbange.

— Endn, de tous les pays, poursuivait-elte, — de tom, de tous, de tous! Et igure-toi, la salle de conversation est ravissante... Et la salle de bal... et les cabinets de lecture : c'e»! là maintenant qu'on lit Balzac et Alexandre Duiaas!... Et les sources, Clémence t.. . Ahl s'il n'y avait pas ces vi^îns tapis verts!...

» Bon I dit Clémence, — M. Gabriel aura fait ù^ skfiMies.

Ma foi, quand on se noie, on se rattrape aux brandies, — et parfois même aux cbeveux du nageur v«lsJD. Lucienne se rattrapa aux cheveux de Gabriel.

-^ Hélas ouil murmura-t-elle avec ni gros soupir qui se rapportait à sa propre lâcheté et non point aux méfaits d^ M. Gabriel.

— J'en étals sûre ) s'écria Clémence;-— et toi qui dtsa^ qu'il se corrigeait I

Le tour était feiit. Luciaane avait du refit. Mais k quel prix, bon Dieuf Elle qui aimait son frère comme la prunelle de ses yeux!

Clémence secouait sa jolie tète blonde d'ftn air doctoral :

— M. Gabriel ne se corrigera jamais! repfiV-elle; -^ et quand OD ne se rorrige pas dans de certaines drconstsmcea, c'est qu'on n'a pas de cœur !

— Tu es cruelle, Clémence!

— Je suis juste.

— C'est un enfant, tu sais bien... Et tu sais hkm aussi qu'il t'aime à en devoir fou...

— Presque autant que la bouillotte, repartit Clémence, — mais moitié moins que le lansquenet.

— Oh! s'écria Lucienne désolée, — et c'est moi qui tefeii parler ainsi!... Écoute! Il n'a pas joué beaucoup... £st<e sa faute s'il perd toujours?... Je l'ai bien grosdé, val... Ef puis, ^ouia-t-^lle avec pétulance, comme si elle elit trouvé tout à

236 LE JEU DE Lk Monr

coup le plus pèremptoire des arguments, le capitaine m*a promis de le guérir!

— Le ca-pi-taineP... prononça Clémence en piquant diaqae syllabe.

Lucienne était aux abois, du premier coup. » Quel capitaine? demanda encore Clémence.

— Un capitaine, répondit Ludenne en balbutiant, — avec qui J'ai dansé... deux fois.

— Abl... deux fois?... Il s'appelle ?...

— Mazurke.

Clémence éclata de rire.

— C'est ravissant! s'écria-t-elle; — le cbat de notre concierge a nom Polka!

Lucienne était triste.

— Et de quelle arme est-il, ce capitaine? demanda Clémence quand elle eut fini de rire.

— Hussard... bongrois.

— Ab ! fit la mécbante avec dédain.

— Je pense bien, reprit Lucienne, qu'il a un autre nom qœ Mazurke...

—Pourquoi cela? interrompit Clémence, » le cbat de notre concierge n'a pas d'autre nom que Polka... Lucienne baissa les yeux.

— Si tu savais ce qu'il a fait, murmura-t-elle, — tu ne te moquerais pas de lui.

— Voyons les beautés de l'bistoire de Mazurke!

— Tu souffres donc bien en effet, Clémence! dit tout à coup Lucienne.

Celle-ci essaya de sourire.

— Voyons! voyons l répéta-t-elle.

— Tu as beau faire, reprit mademoiselle de Marans, —je suis sûre que tu nous aimes...

— Toi, ma Lucienne !

^ Oui, oui... moi... et lui...

--Ohl quant à cela!...

— Tais-toi ! s'écria Lucienne qui lui mit la main sur la boacbe ; — puisque tu veux savoir les beautés de l'bistoire de Mazurke, je vais te les dire... D'abord, il est Tami de Gabriel.

!— Glorieux titre!...

— Ensuite, il est la coquelucbe des Eaux... Il danse comme un béros de ballade... Il est brillant, spirituel, brave...

LB lEU DE LA MORT 237

— Et joueur?

— Et joueur.^ A l'ouverture des Eaux, Gabriel était entré dans une des salles de jeu... Il n'est pas besoin de te dire que la société est là toujours un peu mêlée... Gabriel eut un différend... son adversaire était un de ces Italiens errants qui foisonnent partout, exploitant de prétendus malheurs politiques, trompant au jeu et portant un couteau ouvert dans leur poche... Il s'élança sur mon frère qui l'avait provoqué... MazurlLe, il faut bien l'appeler de ce nom, se mit entre eux et reçut un coup de couteau au bras droit.

Clémence écoutait, mais elle voulait railler encore.

— Mais c'est très romanesque, cela, dit-elle.

— Le coup de couteau, reprit Lucienne, était destiné au coeur de mon frère.

Clémence pâlit.

— Mon frère voulait se jeter sur l'assassin ; Mazurke, de son bras blessé, Técarta comme il eût fait d'un enfant... En même temps, de la main gauche, il saisit l'Italien par la peau du cou comme un chien, et le lança par la fenêtre.

Les yeux de Lucienne brillaient, et son sein battait sous la percale blanche de sa robe.

Clémence la regarda en dessous. Puis elle se prit à sourire bien doucement.

— Est-il beau, murmura-t-elle, ce capitaine?

— Gabriel dit qu'il n'y a pas d'homme au monde...

Elle n'acheva pas, parce que Clémence lui prit la tête à deux mains et la rendit muette par un baiser brusque et violent.

— Tu l'aimés... prononça-t-elle tout bas, et comme on prie. Lucienne se recula, effrayée.

— Tu l'aimes f tu l'aimes! répéta Clémence ; ne sais-je pas ce que c'est, moi!

Elle avait des larmes dans les yeux.

— Et que je t'aime, moi, ma Lucienne! reprit-elle avec une sorte de passion; oh! que je t'aime!

On eût dit qu'elle lui rendait grâce de cet amour.

— Oh! murmura-t-elle encore, — tu me comprendras, à présent... Lucienne! ma sœur, ma sœur chérie !:..

Lucienne était muette.

Elles demeurèrent ainsi longtemps, Lucienne indécise, presque épouvantée, Clémence heureuse et les yeux humides.

Leurs jolis visages se touchaient sous les touffes de fleurs balancées.

238 us JBU' DE Lk UÙSCt

Et c'était fête, dans les arbres touffus, pour les petits oiseaux qui n*eot^daieiit {dus de Imût ^ 4ui se croyaient les maitres.

^Glémenee! dît une toIx d'hoimne à rintérienr de Thôtel.

-*- Lucienne I appela en inème lemps une douoe voix de femme derrière les persiennes lermées de la maison blancbe.

Les deux jeunes filles n*eureDt ^e le temps de s'embrassa ^ de s*enf«ir.

Et les oiseaux amoureux, troublés 4ans leurs biôsers, s'envolèrent arec les jeunes ffiles.

Lk BKLUM>E-JOUm ^

Ce capitaine Mazurke, qui prenait les Italiens par la peau du cou, comme des obiens, pour les lanéer par la fenêtre, aimait à déjeuner correctement.

Le nom de Msaurke pouvait bien être un sobriquet, car il dansait mieux que le don Juan magyare, et portait la botte bongroise avec un souverain eàdc. Cependant il se laissait appeler Jdazurke dans les circonstances les plus sérieuses, tt x'était sous ce nom qu'il avait fait la campagne de Bongrie.

Le nom officiel de Mazurke à Wiesbaden était M. Pbilipi^e.

C'était bien le roi des bousards que ce Mazurke.

Cinq pieds six pouces, taille souple et fine, cbeveux noirs l^us brillants que du jais, œil doux et regard fier sous l'arc hautain de ses sourcils, traits délicats et à la fois virils.

Il avait avec cela une bravoure indomptable, un bon cœur et de l'esprit comme quatre.

L» revers de la médaille était que JAsuntke jouait volontiers gros jeu, qu'il jetait son argent par les fenêtres encore mieux que les Italiens, et qu'il était parfote ^v» étourdi qu'un collégien de quinze ans.

D'autres fois il raisonnait comme mi livre.

Quand on lui demandait son âge, — des baronnes curieuses qui valent tout savoir, — il répondait : trente-six ans.

Mais il paraissait dix bmmes années de moins. *

Une chose incontestable, c'est qu'il déjeunait en conscience, il aimait le solide comme tous les gens de son gotit. Biftecks, rosbifs, aloyaux ne lui pesaient pas une once.

Parlez-moi d'un cœur vaillant qui bat aux avirons d'unvaillant estomac 1

il lEU DE U HOBT '. 339

Mazurke» ou le capitaine Philippe, comme il vous plaira de l'appeler, la poche merveilleusement |g;arnie, s*était logé à rhôtel Bristol, place Vendôme.

C'est là que nous le trouvons quelques heures après Tentrefue de nos deux jeunes filleà.

Midi approchait.

Mazurke demanda son déjeuner.

Vive Dieu ! ce n'était pas du fromage.

Un vigoureux déjeuner» de la chair pour nourHr le sang, du bordeaux pour Féclaircir. Et un appétit 1

Mais regardez bien l'honnête garçon qui apporte ces côtelettes fumantes.

P£|tit, mais carré comme un lutteur breton, de grands bfas attachés à de larges épaules, des jambes un peu torses, genre Du Guesclin, des cheveux plats taillés à l'écuelle.

Et avec cela un costume de groom.

Nf! serait-ce pas une ancienne connaissance?

Il posa le plat de côtelettes sur la table et tira de sa poche une lettre qu'il remit à son maître, car Mazurke ne se faisait pas donner ses lettres dans des assiettes en plaqué.

Gela fait, le groom resta devant la table, les bras ballants et la tête en avant.

Mazurke regarda la lettre.

— Tiens! dit-il, c'est du petit Gabriel... Il m*a'êcrtt à Wiesbaden, et l'on m'a retourné la lettre.

— Censé... murmura le groom.

— Que me veux-tu, toi ? demanda Mazurke. Yaume, car c'était bien lui, s'assit incontinent.

— Eh bien ! commença le capitaine en fronçant le sourcil.

— Vous fâchez pas, monsieur Philippe, interrompit Taume, qui rapprocha sa chaise ; — c'est censément une explication que j'ambitionne de me procurer à vôtre égard, censé...

Ayel aye!... Yaume était fireton, et le Breton qui se transplante est pris immédiatement par la manie du beau langage.

•— Quelle explication ? dit Mazurke.

-—.C'est le plaisir que je vais avoir de vous en communiquer, répliqua Yaume posément, et comme un garçon qui n'a pas sa langue dans sa poche.

— Allons, fais vite !

— Je conjoncture bien, dit l'ancien p&tour, que j*ai moins d'esprit que vous, censément, monsieur Philippe, qui occupez des grades dans la société; — mais ayant été pareillement que

VOUS, quoique moins avancé, militaire, je m'importe à savoir, dans la pensée de minstruire... En secundo, je m'importe non moins, pour cause de rattachement que je vous porte, étant tous deux de vieilles connaissances, de tirer au clair les bruits, cancans et propos qui pourraient courir, tenus par TincoDsidération, censé, ou le bavardement...

Taume respira.

Mazurke avait enfoncé son couteau à demi dans le rond de sa côtelette, mais il ne tranchait point la chair, l'admiration paralysait ses doigts.

- 11 écoutait Yaume et se demandait où diable les Bretons qui ont été militaires vont pêcher cette splendide rhétorique qu'ils rapportent dans la vie civile.

Yaume poursuivit :

— Mangez, censé, monsieur Philippe... si je croyais vous inconvénienter, je serais mal à mon aise...

Mazurke le regardait de tous ses yeux.

— Mais tu n'étais pas si bête que ça quand Je t'ai laissé à Francfort, mon pauvre Yaume! dit-il.

Yaume eut ce sourire qu'on prend quand on est modeste, pour repousser un compliment par trop flatteur.

— Quand vous m'avez laissé à Francfort, répliqua-t-il, je sortais du militaire et je n'avais pas encore fréquenté les Allemands... Bon! vous voilà qui mangez censément, monsieur Philippe... ça me fiait du plaisir.

— Voyons, dit Mazurke en mettant à nu l'os de la seconde côtelette, çà. conte-moi ton affaire en deux mots et va me chercher autre chose.

Yaume se recueillit.

— Eh bien, reprit-il, ça m'insupporte, ce que j'entends sur vous, monsieur Philippe... Chaque pays, comme l'on dit, a ses usages, et Je ne sais pas ceux de Paris, y étant arrivé d'avanthier... Il y a donc censé qu'ils sont tous à parler sur les Polonais, parce qu'ils savent que vous en venez de la Hongrie.

— Après?

— Y'ià qu'est bon I dit Yaume, retrouvant parmi les fleurs nouvelles de son éloquence une de ses vieilles locutions vitriÂses ; — il y a donc que je voudrais raisonner un petit pe^ avec vous.

Mazurke consulta sa montre.

— Bien volontiers, rèpliqua-t-il, — je te lonne minute pour expliquer ton affaire.

LE JED 2tE la MOnf 2 H

Taume avala son haleine et mit ses deux poings sur ses genoux en homme hien résolu à fourrer dans cette minute un discours d'une heure.

— Les Polonais, reprit-il au galop, — je comprends ça, j'en ai connu qui étaient juifs et pochards, sauf respect de vous censé, ça s*entend!... Mais ils disent comme ça que vous êtes un socialiste, monsieur Philippe.

Mazurke se leva comme si trente aiguilles se fussent dressées tout à coup sur le coussin de son fauteuil.

— Malheureux I s'écria-t-il en saisissant une carafe par le goulot, —vas-tu me parler politique aussi, toi!...

Yaume avait vu le feu plus d'une fois en sa vie, mais il battait en retraite, à Toccasion, comme un philosophe,

A l'aspect de la carafe, il s'élança d'un bond derrière la porte.

— N'y a pas d'offense, monsieur Philippe, cria-t-il, — c'était censément pour savoir...

— Damné pays ! grommela Mazurke en se rasseyant, — socialisme ! socialiste !... C'est une folie noire!... J'aime mieux le choléra!...

— Donc j'aurais désiré savoir, reprit Yaume derrière la porte, -« n'étant pas de la localité, ce que c'çst que ça, un socialiste... '

Mazurke saisit de nouveau la carafe redoutable, et Yaume cacha son nez derrière le battant à demi renversé.

— Écoute ! dit-il en fronçant le sourcil, va me chercher un filet rôti, tout de suite... et souviens-toi que si tu prononces jamais un mot de politique devant moi, je te casse la tête I

— C'est pas l'embarras, grommela Yaume tristement, — vous auriez eu censément aussitôt fait de me dire ce que c'est que ça, un socialiste... mais je le demanderai à un commissionnaire... c'est pour les renseignements, les commissionnaires... Je vas chercher le bœuf...

Il sortit et revint presque aussitôt avec le reste du déjeuner.

Mazurke tenait à la main la lettre qu'il venait de recevoir.

— Bien, dit-il, je n'ai plus besoin de toi et je sonnerai quand je m'habillerai.

Comme Yaume s'en allait sans mot dire et assez contrit du pauvre résultat de son explication, le capitaine le rappela.

Yaume espéra un instant que c'était pour lui donner la définilion d'un socialiste.

Mais non.

— Je n'y suis pour personne, dit Mazurlie, — tu m'entends bien.

— Je nç suis censément pas sourd ! répliqua Yaume»

— Pour personne, excepté pour ce monsieur à lunettes bleues qui est venu hier...

— Le louchard ? fit Yaume ; c'est bon. Et il ajouta en refermant la porte :

— 11 a l'air pas bête, ce louchard!... Je yas lui demiaderoe que c'est qu'un socialiste !

Resté seul, Mazurke posa la lettre ouverte à côté de soQ as sietle et attaqua résolument le filet.

Riais il avait à peine avalé deux ou trois bouchées, que son regard fut attiré par une sorte de tache sombre qui noircissait, au milieu de la page, le papier glacé de la lettre.

— Ce petit Gabriel ! murmura-t-il en souriant, quel diablotin!... Si c'était une femme, je dirais que c'est une larme, celte tache... les larmes, dans les lettres de fenmie, cela sert de ponctuation... Vive Dieu! à propos de femme, y a-t-U eu jamais sur terre un plus délicieux ange que sa sœur, à ce petit Gabriel I

Il eut un soupir, nous ne pouvons pas le cacher. Mais il haussa les épaules et reprit :

— Bah ! le sourire qu'elle m'a donné, c'est le sourire qu'elle donne à tout le monde...

Machinalement. — car il rêvait malgré lui, le vaillant naangeur de bœuf, — machinalement, son doigt tâta la tache sombre, et il sentit sous le papier un corps étranger.

Il tourna la page, avant même d'avoir lu les premières lignes.

Entre les deux feuilles de papier jumelles, il y avait une toute petite fleur bleue, — une belle-de-jour desséchée.

Mazurke pâlit, sa main trembla; — et il était bien beau, allez, quand l'émotion, une émotion tendre, descendait ainsi à i'improvisle sur son mâle visage !

11 prit la fleuret la mit sur ses lèvres en murmurant:

— Oh ! le cher ange de Dieu!... Une des fleurs qui étaient dans ses cheveux-.

Puis il ajouta, en repoussant son déjeuner avec un mépris soudain :

— Si elle m aime, celle-là, je deviens fou... c'est une chose arrangée! -

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