LA LETTRE
Quand Mazurke eut bien contemplé la petite fleur d*azur, il la contempla encore. — Ensuite, il essaya de regarder le jour au travers. — Ensuite, il songea sérieusement à lui bâtir un beau temple, à son idole mignonne.
Un joli médaillon à mettre sur le cœur, un bijou pour loger ce trésor!
Oh! Lucipnneî Lucienne! doux sourire! Taille divine qu'il avait tenue un instant dans ses bras, l'heureux capitaine!
La lettre restait là, — une longue lettre d'adolescent bavard.
Mazurke la lorgnait de temps en temps du coin de l'œil, et il avait Tair de se dire : — Voilà une lettre qui va jue prendre mon temps! Je suis occupé, que diable!
Ingrat! ingrat Mazurke! c'était la lettre qui avait' apporté la fleur.
Enfin, il prit une grande résolution. 11 mit la fleur dans son portefeuille et rouvrit la lettre.
Voici pourquoi.
Il s'était dit : Peut-être que la lettre parle de Lucienne.
La lettre était ainsi :
« Mon cher capitaine,
« Vous êtes là-bas, parmi ces charmantes fêtes de tous les jours, et moi, me voilà de retour à Paris, dans ma solitude et dans ma tristesse. Je pense à vous et j'espère vous revoir, cela me console. Nous sommes amis depuis bien peu de temps, mais quelque chose me dit que nous serons amis toujours... »
— €*est un joli enfant, s'interrompit Mazurke, — un peu prétentieux et visant au style... Enfin n'importe.
« Les gens comme vous dont la vie n'a été qu'une longue aventure, n'ont, en général, plus de cœur; vous, vous êt<^s tout cœur, et je me surprends à penser parfois que vous êtes plus jeune que mes vingt ans.
« Vous ne sauriez croire combien je suis heureux de vous avoir rencontré sur ma route. Il y avait si longtemps que je cherchais un ami. Je crois que je suis digne d'être le vôtre, mon cher capitaine, bien que nous nous soyons rapprochés par nos défauts. Je suis joueur et vous êtes joueur. Vous êtes joueur par désœuvrement et par étourderie; je suis joueur par tempérament et par passion.
« En un mot, vou§ êtes juste assez joueur pour me dire à un
moment donné: — Gabriel, vous êtes foui et pour m*arrachef de l'antre sans me blâmer ni me mépriser.
« Vous ne me connaissez guère que par les services que vous m'avez rendus. Je veux que vous me sachiez par cœur, mon cher capitaine, et je vais vous faire ma confession générale... »
La figure de Mazurke exprima un certain effroi.
— Si encore il me disait un mot de sasœurI...grommela-t-iI. « Quant à vous, continuait la lettre, je n'ai pas besoin de votre
confession ; je vous ai un peu deviné. Vous avez entrepris quelque tâche moitié folle, moitié héroïque, laquelle tâche vous poursuivez en riant, jusqu'au moment où il faudra jouer votre vie comme vous jouez vos ducats d'Allemagne. Quelle est cette tâche? Je l'ignore. Mais si vous avez jamais besoin d'un bras dévoué pour Taccomplir, j'espère que vous penserez à moi... *
— Trop blond! dit Mazurke. — Non pasl non pas! je fais tout moi-même.
« Moi, je n'ai d'autre but en ce monde que.de rendre ma mère heureuse, et d'être riche pour que ma sœur ait un mari digne d'elle. J'ai soif de fortune ; le jeu est pour moi un moyen.
« J'en ai un autre, qui est la science.-
« Mon maître Van-Eyde, dont vous avez vu la respectable veuve â Wiesbaden, faisait des miracles. J'ai sa méthode, siooD son expérience profonde et son habileté sans rivale. L'expérience et Thabileté s'acquièrent. Quand je les aurai, je ferai, moi aussi, des miracles.
« Et les miracles se paient.
« Mais ce sera bien long. D*un seul coup, en une nuit de veine, le jeu pourrait me faire riche. Et ma mère pourrait tenir alors le rang qui convient à son nom, et ma sœur serait brillante, enviée, heureuse... »
— Pauvre chère fleur ! pensa Mazurke, est-ce que ces grands yeux bleus seraient plus doux, si on avait cent mille livres de rentes!...
Comme vous voyez, Mazurke déraisonnait.
11 n'y a point d'yeux bleus ou bruns que cent mille livres de rentes ne fassent beaucoup plus agréables.
« Nous sommes nobles, reprenait la lettre, d excellente noblesse. Je ne connais pas bien les affaires de ma mère, mais je la crois tout au plus dans une médiocre aisance.
■M Ma mère, capitaine, si vous saviez quel cœur fier et quelle
belle âme I Vous la prendriez pour notre sœur, tant elle est jeune encore et charmante. Je me ferais tuer mille fois pour ma mère... »
Mazurke secoua la tête.
— Il n'y a pas besoin de crier ça sur les toits! grommela-t* il ; — c'est simple comme bonjour... Une mère!...
Il était tout triste, et durant une minute il rêva.
Il ne rêvait pas à la fleur bleue.
Pauvre Mazurke! — sous cette franche gaîté, un souvenir cruel devait se cacher tout au fond de son cœur, car son œil se mouilla.
— Une mère ! . . . répéta-t-il .
Puis il secoua sa riche chevelure, et son œil séché brilla. '
C'était comme un défi jeté aux douleurs du passé.
La lettre reprenait:
« Mais je ne vous ai pas dit encore tous les motifs que j*ai de souhaiter passionnément la fortune. Le principal motif, qui me brûle et me pousse en avant, c'est l'amour. J'aime une jeune fille riche, très riche. Je suis aimé. Il n'y a d'obstacle entre nous que la volonté d'un père. Que je sois riche, cet obstacle disparaîtra.
< Celle jeune fille que j'aime n'a pas, malheureusement, un nom très sortable... »
— Oh ! le fat ennuyeux ! s'écria Mazurke en frappant du pied.
— Mais ce n'est qu'un enfant ! se reprit-il, et peut-être que s* mère, entichée de noblesse, l'a élevé dans ces idées de l'autre monde... J'avais bien cru déjà m'apercevoir... Ah çà! je ne suis pas marquis, moi... pourquoi veut-il être mon ami?
Il continua la lecture.
C'était un portrait littéraire de mademoiselle Clémence Lointier, suivi de quelques phrases sur l'amour. On y sentait la passion vraie, sous une couche réellement trop épaisse de prétentieuse rhétorique.
Mazurke était à la fois attiré et repoussé par cet enfant, dont les confidences semblaient écrites pour être imprimées.
Il ne savait pas, Mazurke, que tous nos enfants sont maintenant ainsi, et que ilnsupportable maladie de notre siècle est la littérature.
« Quant à l'argent que je vous dois... disait Gabriel en finissant.
— Bon, bon, bon! gronda Mazurke qui froissa la lettre; — va te coucher, petit... j'en ai assez.
byGoogk
La fieur bleue en disait, ma foi ! làeti autrement lOBg que cette longue lettre vide, -^ et avec une bien autre éloquence.
Comme Mazurke ouvrait son portefeuille pour la relire, la fleur, H se Ût un bruit dans FanticliafBbre.
Mazurke regarda vivement la pendule.
— Deux heures! marmura-t-il, — c'est mon homme! Sa figure changea.
Peut-être que ce petit Gabriel avait deviné juste, ea disant que Mazurke s'était donné une grande tâche dans sa vie. 11 se redressa, et attendit, Tœii fixé sur la porte. On distinguait parfaitement la voix de Yaume qui disait:
— Censé, vous, M. Philippe vous espère... mais sî j'avais ravaniagé de ne pas vous déranger, j|e prendrais la liberté de vous consulter en passant.
— Consultez, répondit-on.
— Malgré que vous n'avez pas une figure ai^èable, rapport aux yeux, reprit Yaume avec plus de confiancç, — on voit biéo que vous avez fiait vos études... Relativement à, quoi, dont j'ambitionne de savoir le fin mol, voilà: c'est ksoeiaMsme...
-— Yaume ! cria Mazurke moitié riant, moitié eûeelèce.
— Monsieur Philippe?
— Veux-tu bien faire entrer!
— Certainement, monsieur Philippe l
Mais Yaume eut le temps d'ajouter, en ^'adressant à son interlocuteur Invisible.
— Ça ne £ait rien, vous !... Je vas vous attendre censé par ici, et* quand vous vous en Irez, j'aurai secondement recours à vous pour savoir ce que c'est... Pas vrai?
Il ouvrit la porte ; le nouveau venu franchit le seulL Yaume referma la porte et s'assit dans l'antichambre ep s6 grattant Torellle.
— Si M. Philippe l'est censément, ruminait-il, — censé, j^ le suis peut-être bien, moi aussi, socialiste!... Quelque ça,, j'ambilionne bien d'être ixé par rapport à là-dessus... Je vas espérer le louchard.
11 tira de ^ poche utie guimbarde en fèr e( ka mit dans si bouche. L'instrument discret se prit à chanter faux une mélodie vitrlâse, mais cela sans nuire à personne ; car la guimbarde, cette bonne reine des instruments, a l'avantage Inestimable d'être muette.
Pendant que Yaume charmait ainsi ses loisirs, le louchard aux lunettes bleues était en grande conférence avec Mazurke.
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