‹ Le jeu de la mortChapitre 23 sur 40 · RENSEIGNEMENTS ET CHANSON · texte numérisé non relu

RENSEIGNEMENTS ET CHANSON

La première ebose que fit le monsieur aux lunettes bleues en entrant ëans la chambre de Mazurke, fut une inspection générale et rapide comme l'éclair.

Jl louchait beaucoup, ce monsieur aux lunettes bleues ; mais n'eût-il point louché, il aurait encore eu très mauvaise mine.

Ce qu'il vit dans la chambre de Mazurke est facile à inventorier : un costumé bourgeois tout neuf sur un fauteuil ; sur un autre fauteuil, un dolman de hussard; dans un coin, le kolbach magyare auprès du chapeau français.

Puis, ç^ et là, des armes magnifiques : un sabre, des pistolets, etc.

— Gomment vous portez-vous, monsieur Baptiste? demanda Ibzurke sans se lever.

— Vous êtes bien honnête, monsieur Philippe, répondit M.Baptiste avec un énorme salut; — pas mal, et vous?... Jai Vhonneur de vous offrir mes compliments.

— Asseyez-vous donc, monsieur Baptiste.

— Trop d'honneur, monsieur Philippe.

M. Baptiste s'assit.

C'était un grand individu vêtu de noir, qui parlait bas, avec intention et mystère. 11 avait des papiers à la main, des papiers sous^le bras, des papiers dans ses poches, et des papiers dans son chapeau.

Ce n'était pas néanmoins un homme de lettres.

Après avoir fait son inspection, il avait baissé les yeux d'un air souriant et candide.

— Eh bien ! monsieur Baptiste, reprit Mazurke, avons-nous les renseignements demandés ?

M. Baptiste toussa.

Puis il posa son chapeau entre ses jambes.

Heul heu! fit-il... Renseignements, renseignements, monsieur I... sans doute. Notre établissement est connu. Dieu merci!... Incontestablement, voyez-vous, les renseignements ne Manquent pas... Non, monsieur, non ... mais il y a renseignements et renseignements...

Mazurke écoutait.

M. Baptiste posa sur son chapeau les papiers qu'il tenait à la main et ceux qu'il avait sous le bras. Puis, tirant de ses poches une invraisemblable quantité de feuilles volantes, il com- "«ença un triage laborieux.

— Monsieur, poursuivit-il, — voilà des renseignements, tenez I... des renseignements qui sont la propriété exclusive de la maison Isidor-Baptiste et C»«, discrétion et célérité... Voulez-vous que je vous donne des renseignements sur les députés de la gauche et de la droite, sur les ministres, sur les dames de rOpéra, sur Bou-Maza, sur M. Green l'aeronaute, sur les journalistes les plus célèbres, sur la loterie de Petit-Bourg, sur la situation aurifère de la Californie?... surtout, monsieur, sur tout!... le voulez-vous, parlez, je suis entièrement'à vos ordres 9

Mazurke le regardait fixement.

— Monsieur Baptiste, dit-il, — est-ce que vous auriez la malheureuse idée de vous moquer de moi?

— A Dieu ne plaise, monsieur.»

— Je vous en fécilile, monsifar Baptiste... veuillez, je vous prie, ne plus me parler des daiies de l'Opéra, de M. Green ou d'Abd-el-Kader...

— J'avais justement rablié Abd-el-Kader : interrompit M. Baptiste, —je pourrais seul vous fournir...

Mazurke fronça le sourcil.

M. Baptiste mêla ses papiers comme un jeu de cartes.

— Avez-vous ce que je vous ai demandé ? prononça Mazurke d'un ton sec et déjà menaçant.

— Monsieur, répliqua l'homme aux lunettes bleues avec un sourire obéissant, la maison Isidore-Baptiste et O^ a été fondée dans un but que chacun peut apprécier... les résultats obtenuspar elle la mettent hors de toute comparaison avec les établissements rivaux fondés par des hommes sans moralité et pourvus d'antécédents déplorables...

— Écoulez, monsieur Baptiste 1... interrompit Mazurke.

— Bien, bien, monsieur!... vous voulez que j'arrive au fait... m'y voici... Hier, vous m'avez fait l'honneur de me donner vingt-cinq louis... ils sont portés sur nos livres... Nous avons travaillé poub cinq cents francs, monsieur, et si les difficultés...

— Morbleu! monsieur, s'écria Mazurke, je vous avais dit de m'établir votre compte tout de suite!

— Bien, bien, monsieur...

— Taisez-vous, de par tous les diables, quand je parle, monsieur!... que vous faut-il?...

— Si nous avions cinqunnte louis...

Mazurke prit sur la chcninée deux rouleaux d'or qu'il lança

dans le couvre-cbef de M. Baptiste, comme on met deux sous dans le chapeau d'un aveugle.

M. Baptiste les prit, les pesa et salua.

— Il y a toujours du plaisir, commença-t-il, à faire des affaires avecr..

— Au fait, monsieur, si vous avez quelques renseignements, communiquez-les-moi... si vous n'en avez pas, allez m'en chercher... Et mettez-vous ceci dans l'esprit : Yoilà comment j'agis 9vec les gens comme vous : quand ils me servent, je les paie ; quand ils me trompent, je leur casse la tèle.

Ma foi, M. Baptiste ne perdit point son sourire.

— Ce n'est plus guère dans nos mœurs, cela, murmura-t-il; — mais croyez bien, cher monsieur, que je comprends toutes les habitudes... j'ai eu l'avantage de connaître des personnes encore plus originales... et j'ai là dans mes renseignements, ajouta-t-il en plongeant ses deux mains au fond de son chapeau, des notes véritablement bien curieuses... Mais vous vous impatientez... je suis tout à notre affaire... Vous m'avez donné une dizaine de noms que voici... j'ai mis aussitôt trois cent quarante-neuf employés en campagne... tous gens comme il faut et se présentant bien... Voici le résumé de leurs rapports :

< ^^ Madame ou mademoiselle Berlhe Gréhu de la Saulays, aveuG^le, trente-cinq ans à peu près... »

En ce moment une voix nasillarde, mais vigoureusement timbrée, s'éleva dans l'antichambre, chantant à tue-tête la chanson la plus vitriâse que jamais on ait nasillée à Vitré.

La voix disait :

Qnande je quittis d'ohez mon père,

J'aYâs quêze ans ; JH&t équipais de tonte magnière

Coume un galant,

Sapergouenne !

JHât équipais de toute magnière

Conme nn galant !

M. Baptiste s'interrompit :

— La paix, Yaume I cria Mazurlce à travers la cloison. C'était en effet notre ami Yaume qui, las de sa guimbarde,

avait changé de passe-temps.

Il chantait de si grand cœur qu'il n*eût pas entendu la foudre éclater. Aussi se lança-t-il sans remords dans le second couplet, malgré Tordre de son maître.

II hurla :

«Tayft-i-une belle veste nère'

Cornue d*fil biano Qui mé dounait Taîr par dairère

D'un panident,

Sapergonenne!

Qui mé dounait Tair par darrère

D'un parsident !

— Taumel coquin 1 criait Mazurke en colère.

Bahl Taume, fort de sa conscience, allait de plus fort en plus fort.

J'avft-î-une belle perruque

^ De poué d*pourçaîs

Que jMémftlais tous les dîmdnee

O^j'Xm rfttais,

Sapergonenne i Que j'démâlais tous les dimênea

Page 1