y-un rfttais I
Impossible de s'entendre!
Et les chansons vHriâses ont toutes vingt-quatre douzaines de couplets.
Mazurke s*èlança dans Tantichambre. 11 était pâle d*émotiOD, car M. Baptiste avait lu ce nom de Berthe Gréhu de la Saulays de l'air d'un homme qui peut en dire l)ien long.
Il trouva Taume couché sur le dos et entamant le quatrième couplet.
^ Veux-tu te sauver, misérable I cria Mazurke.
Taume se mit à quatre pattes pour se relever.
— Je veux bien m'en aller, répondit-il, mais j'aimerais censément mieux espérer le loùchard pour lui dmnander ce que c'est...
— Ya-t'en I répéta Mazurke.
Taume obéH Sans rancune.
Mais ft 8e dit:
— Censé, je vas Tespérer à la porte de la tue.
— Eh bieni eh bienl s'écria Mazurke en rentrant, <yH'allfez' vous m'apprendre sur Bertbe Grébu de la Sanhys?
— Peu de chose, répondit M. Baptiste. Cette &mt a de V^ ter quelque part, bien certainement, puisque vous l'avez con-
iE JEU DE LA MORT 251
nue... mais personne n'a jamais entendu parler d'elle ici... et malgré nos efforts...
— Rien! murmura Bfazurke dont la tète s'inclina sur sa poitrine. „ ,
— Absolument rien 1 répéta M. Bitptiste.
— II faudra chercher encore!
— Cest notre métier, monsieur Philippe, et pour de Targent, nous chercherions pendant dix ans avec la parfaite certitude de ne pas trouver... mais écoutez-moi : êtes-vous donc si riche?...
— Que vous importe? reprit rudement Mazurke.
— Heu ! heu ! ... fit M . Baptiste ; — que m'importe, que m'importe, monsieur! sans doute... niais c'est que notre maison est montée, Dieu merci!... et j'espère bien me rattraper ^ur les autres noms de votre liste... voyez-vous, ajouta-til enchoisis» sant un autre papier dans son chapeau, — avec une organisation comme celle de notre maison, quand on n'obtient pas le moindre renseignenoent, c'est que la personne est morte...
— Morte!... répéta Mazurke qui mit sa tète entre ses mains.
— Bien morte, allez! poursuivait paisiblement M. Baptiste; — si elle n'était pas morte...
Mazurke se redressa et lui saisit le bras avec violence.
— Taisez-vous ! taisez-vous ! baibutia-t-il d'une voix altérée ; -—non, non, Berthe n'est pas morte!... Et moû*. entendezvous! moi... tout seul... je la retrouverai!
MONSIEUR BAPTISTB
Devant l'exaltation de Mazurke, M. Baptiste gardait son flegme de marchand. Il vendait desrenseignements, cet homme» absolument comme votre épicier vous vend du sucre et du seK
Et pour compléter la ressemblance, ses renseignements étaient aussi mêlés que le sucre et le sel de votre épicier. .
— Motisieur Philippe, dit l'homme aux lunettes bleues, — puisque vous semblez tenir à retrouver cette dame, je vous souhaite bien de la chance... Mais suivons votre liste... 2" M. Lucien Gréhu de la Saulays... pas la moindre trace!
— Ah! fit Mazurke. — A quoi servez-vous donc? M. Baptiste méprisa cette question.
— 3°, reprit-il, —M. Fargeau Gréhu de la Saulays... On a connu un Fargt^au, 8er|)ent à l'église Saint-Euî^lacheenlSSi,... trombone à l'Ambigu Comique en 1841... opUicléide au Cirjue des Champs-Elysées en...
LE iEL DE LA MORT
— Passez! dit Mazurke, ce n'est pas cela,
io M. Honoré Créhu de Pélihou... Connu, un vieux prêteur sur gages...
— Ahl dit Mazurke vivement, — vous y êtes, cette fois! M. Baptiste salua.
— Si nous faisons quelques affaires ensemble, répliquat-il avec modestie, — vous verrez de quoi nous sommes capables.. . Je reprends... Un vieux prêteur sur gages qui parlait quelquelois d'une marchande de tabac qui avait des relations avec un certain Honoré, sergent d'artillerie. .
Mazurke frappa du pied.
M. Baptiste recula son fauteuil et son chapeau.
— Deux cent trente-neuf personnes du nom d'Honoré dans Paris, continua-t-il. — Note particulière : en 4826 ou 27, entendu parler d'un M. Honoré, natif de la Bretagne, qui logeait dans une des maisons ruinées de la rue de Glichy. Souvenirs assez vagues. Ce M. Honoré passait pour avoir chez lui des trésors extravagants. Il était vieux comme Mathusalem...
— Mais, c'est cela!... interrompit Mazurke. —Permettez, dit Baptiste ; — la note contient encore un mot. Et il ajouta en prenant un autre papier :
— Perdu de vue!...
Mazurke, qui s'était levé à demi, se renfonça dans son fauteuil.
— Et n'y aurait-il pas moyen de retrouver sa trace ? demanda-t-il.
— Mon cher monsieur Philippe, répondit l'homme aux lunettes bleues, — rien n'est impossible à la maison Isidore-Baptiste et compagnie... Néanmoins, quand on lit sur nos rapports ces trois mots : perdu de vue, c'est bien le diable... Car nous ne perdons guère les gens de vue que lorsqu'ils passent la grille du cimetière... Mais vous payez bien; nous chercherons au mieux et tout s'arrangera... Je passe au n<* 5.
« 50 M. le docteur Morin. — Il y a seize docteurs à Paris du nom de Morin. Les adresses sont ci-jointes. Aucun de ces docteurs ne se trouve dans la position indiquée par le client. Le client vérifiera...
« 6» M. le chevalier de Guérineul, — inconnu.
« 70 Madame ou mademoiselle Olivette. Vingt-deux demoiselles Olivette en rapports habituels et nécessaires avec la police. Une dame Olivet, tenant le comptoir du café de... Madame OUveîle, épilcuse, rue de Lamartine... »
LE JEU DE LA MORT 2Si3
— Passez! passez! passez 1 cria Mazurke qui couvait une de ces belles et bonnes colères dont l'effet est de remplacer, pour la sortie d'un Baptiste quelconque, la porte par la fenêtre.
— « 80 M. Menand jeune, surnommé l'Artichaut, notaire ou ex-notaire. On a cherché, sur l'indication donnée, que ce Monand jeune mangeait des cordes et de l'oignon. — Trouvé un notaire amateur de ficelles, et plusieurs centaines de clercs adonnés à l'usage de Toignon.
« Trouvé en outre un notaire que ses amis ont surnommé le Concombre, mais l'Artichaut, néant.
« 90 M. de Maudreuil, ayant pour sobriquet Gousin-et-Ami. — Maudreuil, inconnu, mais Cousin- et- Ami pouvant, au contraire, mettre sur la trace. Les pompes funèbres ont eu un employé de ce surnom, — à chercher. »
— Il me suffirait d'en trouver un seul, dit Mazurke, qui se calmait chaque fois qu'il entrevoyait l'ombre d'un espoir.
— « 400, reprit M. Baptiste, — M. Houël, propriétaire, inconnu.
« 4 40 M. Berthelleminot de Beaurepas, entrepreneur, chevalier de l'Aigle jaune de Souabe. — Signalé par le client comme un faiseur.
« Pas de données complètement positive.
< Néanmoins, pourrait bien être le même qu'un sieur Berthellemot, agent d'assurances pour le recrutement, ou qu'un sieur Berthelot, entrepreneur de déménagements, — ou qu'un sieur... »
— Et c'est pour me raconter des balivernes ^ >.iiuiaL?ss que vous m'avez fait donner quinze cents francs l li'écria Mak:urke en roulant son fauteuil du côté de M. Baptist:).
M. Baptiste fit exécuter à son siège un mouvec»ent de re^/aite, et maintint son chapeau entre ses jambes.
Mazurke regarda tout autour de la chambre pouv s'assurer qu'il y avait bien un jonc dans quelque coin.
— Remarquez, dit M. Baptiste sans trop se troul er, bien qu'il eût suivi le regard circulaire et menaçant de Mai arke, remarquez que vous en avez là seulement pour vingt-d ^q louis, ] monsieur!... les cinquante autres louis seront emplo^ légalement dans votre intérêt.
— Egalement!... répéta Mazurke.
— Ou mieux, si les circonstances s'y prêtent, poi 'suivit il. Baptiste. ^ ,
uiy.uzeubyCfjQOgle
Mazurke se leva. Il y avait en efifet un jonc dans un coin. Mazurke alla le prendre.
M. Baptiste saisit son cbapeau plein de papîefs. Il avait ttôp d'acquis et d'expérience pour ne pas comprendre qu'on allait lui ofifrir une volée de coups de canne.
Quelque habitué que Ton puisse être à ces Jeux, on cherche toujours à les éviter. M. Baptiste, soyez-en certains, n'était pas un maraud ordinaire. Au lieu de gagner la porte, il feuilleta de nouveau ses paperasses en disant :
— Mon cher monsieur Philippe, j'ai l'honneur de votiS faire observer qu'une volée de coups de canne est la chose du monde la plus vieille et la moins spirituelle... J'en ai reçu beaucoup et je puis en parler... de quoi vous plaignez-vous?
— De quoi je me plains! s'écria Mazurke qui fitpHer le jonc et l'assura dans sa main; -- il y a volé& et volée, monsieur Baptiste, comme il y a renseignemehts et renseignements... Les volées que je donne, moi, quand jem'eti mêle, sont d'une qualité si supérieure...
L'homme aux lunettes bleues éleva entre l'index et le pouce un petit papier d'appétissante physionomie.
— Encore quelque bourde! grommela Mazurke.
— Yous allez voir, cher monsieur... mais laissez-moi vous expliquer...
— J'écoute... mais si ce papier ne vaut pas mieux que les autres, je vous administre une volée de quinze cents francs, monsieur Baptiste... Est-ce convenu?
— C'est convenu, monsieur Philippe.
Mazurke resta, debout, appuyé sur sa bonne canne, comme l'exécuteur sur sa hache, dans le tableau de Jane Grey. M. Baptiste déplia le petit papier avec délicatesse.
— Ceci, cher monsieur, dit-il, est une pièce...
— Pas de préambule! interrompit Mazurke!
— Si fait... dix paroles... Notre coutume, quand nous faisons des affaires avec un nouveau client, est de commencer notre travail par ce client lui-même... Vous conviendrez que c'est assez prudent... Cette pièce est la série de renseignements que nous avons pu nous procurer sur votre personne...
-- Ahl diable... fit Mazurke, qui se prit à sourire.
— Je vous la communique, continua l'homme aux lunettes bleues, — pour que vous soyez bien convaincu que notre maison est fondée sur des bases sérieuses...
— Si VOUS me dites sur moi-même certaines choses, jen serai convaincu, monsieur Bd()(iàte.
— Et vous nous continuerez votre honorable confiance.
— Peut-être... Voyons ma biographie I
— Obi s'écria M. Baptiste d*un âif modeste, -^ cela ne va pas jusque-là*.
— Voyons ! voyons !
M. Baptiste assura ses lunettes bleues à l'àiâe d'tin coup de doigt, et commença :
« M. Philippe, dit le câpit^ne Ma^urke, a paàsèlâ frontière d'Autriche à l'aide d'un faux passeport.., »
— Comment, drôle l... ^
— Permettez!
«... D'un faux passeport, ou du moins d'un passeport appartenant à autrui. -^ A fait sauter deux fois la banque des jeux à Wiesbaden... »
— Trois fois, rectifia Mazurke, qui souriait en homme intéressé vivement ; — allez !
— « Pas de papiers. — Pas de condanmation connue... » MazUfke éclata de rire.
< Venu à Pafis vers le eommeiicetnent de 1830, continuait la pièce de M. Baptiste, sous le tiôm de Mérietil...
•— Étonnant î murniura Mazttrke.
Il déposa sa canne contre le mur.
«... Mérieûl, poursuivit l'homme aux lunettes bleueç; — combattant de juillet... mêlé à la conspiration légitimiste de la rue des Prouvaires... >
« Poursuivi pour le qo^iplot républicain du 42 mai... »
— AprèsP
«... Expatrié, — e^t irevenu à Paris^ où H mène joyeuse vie, tout en cherchant des personnages de l'autre monde qui semblent n'exister que dans son imagination... »
Les gens de votre liste, s'interrompit l'homihe aux lunettes bleues ; vous sentez que nos ageiils ne soât pas ferrés sur la politesse. 11 reprit :
«... Franchit de nouveau la fi*otHièrc, et entre att service de la Hongrie contre l'Autriche... »
— Et se bat comme un brave gafçon, monsieur Baptiste, interrompit MazUfke à sort tour, — et rosse les Croates avec enthousiasme... et rachète par là toutes ses folies âè jeunesse, morbleu!... Est-ce tout?
M. Baptiste replia le papier et se leva, bien sûr maintenaDt d*opérer sa retraite sans encombre...
— C'est tout, cher monsieur, dit-Il, — et permettez-moi de vous faire compliment sur une vie si bien occupée... Permettezmoi en outre, avant de vous quitter, de risquer un humble conseil... Procurez-vous, croyez-moi, des papiers en règle.
— Et le moyen?
— Notre maison fait ces aifaires-là, cher monsieur... Eijo dois vous prévenir qu'à défaut par vous de prendre vos pn;cautions, dans l'état actuel des choses, vous seriez sous ciel avant vingt-quatre heures.
M. Baptiste salua et se dirigea vers la porte.
ou LE RÔLB DE TÀUME SB DESSINS
M. Baptiste , cependant , se ravisa au moment de quitter la chambre de Mazurke.
11 se frappa le front en homme qui accouche d'une idée.
— Pardieu I cher monsieur, s'écria-t-il, — je savais bien que vous m'aviez fait oublier quelque chose avec votre satanée canne... j'omettais de vous communiquer un renseignement non classé... et vous savez les renseignements non classés sont comme les observations particulières des passeports ou les post'Scriptum des lettres de femme... on y découvre toujours quelque bonne petite idée...
— Voyez ! voyez ! ajouia-t-il en remuant de nouveau ses papiers, — je suis pourtant bien sûr d'avoir un renseignement non classé... ce n'est pas cela... ni cela...
Dans sa recherche trop précipitée, il fit tomber une lettre assez volumineuse dont l'adresse portail :
« A monsieur André Lointier, propriétaire, rue du Regard no... à Paris. »
Mazurke lut peut-être cette adresse, mais if n'avait jamais entendu parler de monsieur André Lointier. Seulement, s'ii avait lu, il aurait pu remarquer que ce monsieur André Lointier demeurait dans la même rue et au même numéro que k petit docteur Gabriel de Marans.
Et aussi que la belle jeune fille à la fleur bleue.
Monsieur Baptiste ramassa la lettre tombée avec beaucoup de prestesse.
— Voilà, voilà! s'écria-t-il.
« Renseignement non classé : le patron a soupe hier avec
le Ballon cbez la marquise. Le patron a parlé de tout ça au Ballon qui s*est mis à rire. Le Ballon avait déjà ri quand on lui avait parlé pour M. A. L. de la rue du Regard. >
M. Baptiste se tut.
Mazurke attendait la suite.
M. Baptiste remit le renseignement non classé dans sa poche.
— Après? dit Mazurke.
— C'est tout.
— El cela veut dire?
•^Le patron, répliqua M. Baptiste, c'est naturellement M. Isidore... La marquise se nomme madame de Beaujoycux et tient des salons agréables... Le Ballon est Tbomme le plus gros de Paris. G*est un fin matois avec sa graisse^ et qui $ait bien des choses !... Il a nomRomblon...
— Romblon!... répéta Mazurke, qui sembla chercher dans sa mémoire.
— Romblon-Ballon, poursuivit M. Baptiste; — avez-vous vu la femme-colosse du Jardin-Turc, qui pesait deux cent vingt kilogrammes?
— Romblon!.,. répétait toujours Mazurke.
— Romblon-Ballon est plus gros qu'elle.
Mazurke lui prit le bras vivement.
— Pouvez-vous me mettre en rapport avec ce Romblon P demanda-t-il ?
— Parfaitement... C'est un client de la maison.
— Quand et où ?
— Ma foi... Attendez donc !... à Fheure de dîner... chez la marquise.
— Je ne la connais pas, moi, cette marquise. M. Baptiste prit un air fat.
— Moi, je la connais, dit-il; —j'aurai le plaisir de vous procurer une invitation.
— Ahl fit Mazurke, — alors qu'est-ce que c'est donc?
— Eh ! eh ! dîners fins I jolie cave... salons agréables.. . local un peu régence... lansquenet, danse, musique... et autres... Du reste, société premier chic l
— Cela suflil, monsieur Baptiste; je vous remercie, dit Mazurke avec ce salut convenu qui signifie : va-t'en au diable!
M. Baptiste se le tint pour déclaré.
il salua et passa la porte en 'disant : "- Vous avez cinquante louis chez nous à votre crédit, cher
monsieur... Quand vous comitîtrez mieux la maison; vous perdrez cette brusquerie qui enlraye les relations... Je serai peutêtre chez la marquise... À Thonneur de vous revoir !
Mazurkeôta sa robe de chambre et sonna Yaume, pour s'habiller.
Mais Yaume n*entend!t pas te coup de sonnette, et voici pourquoi.
Il venait d'attraper M. fiaptiste par les basques de son habit, bourré de renseignements.
Sa chanson était honorablement achevée.
— €ensé, dit-il avec mystère et d'un accent câlin, — arrivant de pays étranger, au-delà des frontières et douanes, j'ambitionne dètreflxé...
— Voulei-vous bien me lâcher! s'écria M. Baptiste en lui lançant le plus terrible regard de ses lunettes bleues.
Taume ne lâcha pas.
— Un chacun en parle, reprit-il, depuis le premier censément jusqu'au dernier 1... et personne ne veut mè dire ce que (f est: . . faut que ça finisse I
Yaume avait prononcé cette dernière phrase d'un air résolu. Il lui fallait, à cette nature simple et inculte, une définition du socialisme ou la mort I
Voilà quelle était la position de Yaume.
Il devait désormais passer sa vie à interroger les passants, les philosophes et les militaires, afin de se former une idée exacte de cette chose qui était pour lui llnçonnu et la fantaisie : le socialisme.
Il n'en est pas moins certain que sans une voix qui s'éleva de l'intérieur de l'hôtel pour appeler Yaume , U y aurait eu entre lui et Thomme aux lunettes bleues m sauvag;e et dangereux combat.
Yaume ne savait pas résister à la consigne.
Il abandonna la h^qm de If. Baptiste en disant :
— Vous, Loiicbard, censément, je te repineerai! Et il courut â la diambre de son maître.
M. Baptiste rajusta son habit qui en avait tu vraiment bien d'autres.
Il prit sa course à travers la place Vendôme , allongeant comme un cheval au trot et dépassant avec facilité les cabriolets de place.
Tout en marchant, i! manipulait ses papiers.
Parmi ces papiers, il choisit deux lettres, dont Tune était celle que nous avons vue tomber chez Mazurke.
L'auire était adressée à M. Romblon fils, rue de Valois-Batave, à Paris.
M. Baptiste s'arrêta auprès du bureau de poste de la Chancellerie. Il déchira une page de son portefeuille et l'introdui' sit dans la lettre de Romblon, après y avoir tracé quelques mots au crayon.
Puis il jeta les deux lettres dans la botte.
Ces d€iix lettres, nous prenons la liberté de les transcrire.
— La première était ainsi conçue ;
« Mopsicur André Lointier,
* Comme complément des indications déjà fournies, j'ai l'avantagée de vous faire savoir que M. Gabriel de Marans est perdu de dettes. 11 fréquente la maison de la marquise. On le pousse. Il ira loin.
« Quant à ce qui s'est passé à Wiesbaden, je suis sur la trace, ayant noué des rapports avec un pcrsonnaf e qui en arrive,
• Eeste madame de Marans. — Je vous ai dit que, trois fois par semaine, les mardi , jeudi et samedi, elle sortait de chez elle à sept heures pour ne rentrer que fort avant dans la nuit.
« Ses enfants eux-mêmes la croient au lit, parce que, les autres jours, elle a soin de se coucher effectivement à sept heures.
« Je dois la UAre suivre ce soir» et Je tous rendrai bon compte de tout cela. »
« J'ai l'honneur d'être, etc.
c ISIDOEB. >
La seconde disait :
« Mon vieux Ballon,
« Voici un autre client qui noqs demanda des renseigneipef^ls « sur une liste presque semblable k ce{lQ de If. ^n^ré l«ûfn « tier, de la rue du Regard.
« Seulement, le nouveau client ajoute â sa liste deui: nomç : « MM Fargeau et Lucien Créhu delfi Saulays, ptil suppriii.c « le nom deTiennet B16ne.
« ComnvB nous le pension^ bien, le nojiveau client désire « vous voir, et je l'ai convoqué pour aujourd'hui cjiez la mar* « quise.
« Salut et fraterijUiJ.
« Baptiste. »
LE lED DB La kwir*-
Le mot an crayon ajoutait :
« Le nouveau client a fait sauter la banque à ¥f iesbaden. D a « Tair méchant, mais on l*arrange comme on veut. Ça peut « être une grande affaire. »
Le capitaine Mazurke, resté seul après le départ de M, Baptiste, appela Yaume une fois, puis deux fois.
Après ^uoi il se fâcha, car il était pressé.
Gomme Yaume ne paraissait point, Mazurke ouvrit une de ses fenêtres, donnant sur la place Vendôme.
il vit Tancien» pâiour, — mais il vit aussi H. Baptiste, au moment où ce dernier se dirigeait vers le bureau de poste de la Chancellerie.
Au lieu d'appeler, Mazurké demeura muet, regardant cet homme de tous ses yeux, comme s'il n'eût pas eu le temps, dans la récente et longue entrevue, de le contempler à son aise.
Yaume arriva enfin. Mazurke Farrêta sur le seuil, d'un geste impérieux.
Yaume trouva qu'il avait censément l*air d'un gars qui a peur d'effaroucher les oisilles.
Et. vraiment, c'était un peu cela. Mazurke se cachait à demi derrière les rideaux et regardait tant qu'il pouvait. Seulement, il ne s'agissait pas & oisilles, mais bien de M. Baptiste, que nous prendrons la liberté d'appeler Bubart désormais, malgré les fâcheux souvenirs attachés à ce nom trop connu.
Miizurke vit Bubart déchirer une page de son portefeuille, écrire quelques mots et insérer le papier dans une lettre qu'il mit à la poste.
Cela le fit souvenir de cette adresse qu'il avait lue sans le vouloir : à M. André Zointier, rue du Regard.
Le nom de Lointier n'éveillait rien en lui.
Pourtant cette action de Bubart, si simple qu'elle fût en apparence, l'émut et le piqua, comme si elle eût mis en jeu la réussite de ses plus chers projets.
Mazurke se prit à. réfléchir laborieusement.
La vue de Bubart, écrivant au crayon sur son genou, le jeta dans le monde inconnu des arguments et des hypothèses.
Qu'écrivait-il, cet homme ?
Et d'abord n'y avait-il pas une chose très étrange? Pourquoi avait-on éclairé sa vie passée, à lui Mazurke, au lieu de porter la lumière ailleurs, comme c'était stipulé dans le marché ?
Ce n'était peut-être pas pour s'entendre raconter sa propre histoire qu'il avait payé, — payé d'avance!
Ces renseignements, les avait-on pris pour lui, pour se donner la vaine satisfaction de l'étonner ou de le convaincre ?
N'y avait-il pas mille à parier contre uc, au contraire, que ces renseignements étaient pour autrui?
Pour qui ?
Naturellement, puisque Mazurke attaquait, il y avait des personnes intéressées à se défendre.
C'était donc déjà la guerre eugagée, et if n'avait plus la ressource des surprises.
Bubart était parti depuis longtemps sur «es grandes jambes emmanchées dans un pantalon luisant, que Mazurke en était encore à ce prélude de ses méditations.
— Puisqu'il l'est, se disait Taume qui réfléchissait aussi, — il devrait bien savoir ce que c'est, M. Philippe !
Mais il n'osait plus interroger.
-- Eh bien I pensait Mazurke, la guerre, soit!... Ces coquins croient me jouer par-dessous la jambe... nous verrons bien!
Nous devons l'avouer, ce nous verrons bien était un peu de la fanfaronnade. Mazurke avait bonne volonté. De grand cœur il eût donné sa vie pour arriver à ses fins. Mais c'était tout.
— Habille-moi I dit-il à Taume.
Yaume s'avança pour obéir.
— Non, reprit Mazurke, va-t'en!... Non! écoute... cet homme qui sort, tu lui as parlé ?
— Censé. . . pas beaucoup.
— Que lui as-tu dit?
— Ah dame!... c'est pas l'embarras... je lui ai questionné pour la chose que vous savez...
— Quelle chose? demanda vivement Mazurke.
Car il lui semblait que tout se rapportait à son idée.
— Eh bien! répliqua Yaume eu clignant de l'œil, la chose que vous êtes, censément, à ce qu'ils disent... socialiste, quoi !
— Imbécile! s'écria Mazurke.
— C'est pas rembarras, repartit Yaume.
Mazurke alluma un beau cigare et s'accouda sur l'appui de sa fenêtre.
■*- Yaume ! dit-il.
-* Monsieur ?
-* Mets sur la table tout ce qu'il faut pour écrire.
Yaume obéit; puis, quaod il eut rangé encre, plume et papier, il dit :
— YoUà!
232 LB J«n »B LA MORT
Mazurke tourna la tète.
— Que veux-tu que je fôsM de oeit? deaaodt-t^U entr9 dpux bouffées ?
— H est censèmont toqué ! ^nsa Ya^me.
— Yaume ! dit Mazurke.
— Monsieur!
— Mespistuleis sont ils chafigéf f
— Non, fait.
— Charge-les...
— Je veux bien tout de Même*
— Allons! laisse cespî6tot«ts traafoîlles! s'écria Mazurk/e, au moment où Yaume les déenoctialt.
— Ça m'est égal, dit Yaume, qui humait de loin la liaiéedu cigare et caressait sa pipe dans sa pocbe.
j^azutke s'assit près de la tabie et oommeaçauBe lettre qu'il
déchira.
Ensuite, il jeta son cigare. — Yaume le ramtfsa* — *Vive Dieu! se dit Maturtie en prenant sa tète à deux
mains, je veux être pendu si }e sais coHHDtiDt sûitir delà?...
El après tout... vingt ans écoulés!... ils (^ont Biofts tous les
deux peut-être...
— Qui ça ? demanda Yaume qui innak avec iMsir le reste du cigare.
Sur la ûgure de Mazurke, si franche et si gde xl'ocdinaijre, il y avait un nuage de tristesse profoi^.
— Morte! répéta-t-il, — elle çt luiî... sans se reroir... Elle désespérée... lui m'aceusant et me maudissant I
— Ça serait-il une curiosité mal placée, dit Yaume polineot, que de vous demander...
— Tu es encore là, toi I
— Censé, répliqua Yaume, -^ ^oique ça, nmnieuf Pbilippe...
On sonna. Il ouvrit la porte.
C'était une lettre qu'on apportait.
— Oh ! dît Yaume en prenant la «lettre 4es inaias iu garçon do l'hôtel pour la remettre à Mazurke, — elle embaume^
Mazurke la décacheta, et une odeur d'ambfie rayaMMt^asffet dans tout l'appartement.
— Ah dame! elle embaume! muf*murait l'ancien pâtour ^ont les narines s'enflaient avec volupté.
La lettre avait uue tête lithographiée délicatement et «lui portait:
LE IfiU DE Lh. MOBT S63
« Roe dbe FAncleAne-Comédte, iio...
« Madame Cliva de Be^ujoy^x, couvert A €V)4 bç^rea, (^-^ çons de danse, jemaulomé» p^les lois letle bon40Q. . « On n'est admis que sur lettres d'invitation. >
Ceci goftait en oaraotènQ d'x)r sur.papji^r glaqé*
Le corp3 4e ja missive, jolie potitQ ègrUure jKlgli^f^, éWK ainsi conçu :
« Madame la «ai^qi^e OHv^ 4e Be«M^>oyev]c 9f\e M. le capi-^ taine Pbilii)pe de lui Uim Ibonae^r de p^^er la i^oicôe cbeg elle. 9
£tla4ate.
— Fais atUler! dit Va^urte.
— J'y îva«.
— Non... attend».., j'w quelque chose ^ (e dir^ Yaume revint.
— Ecoute! reprit Mazurke, — mais noJft.». yM'QP ! Ysiwm regardfi son n^^Mre ave|c<H»m>a&8jliOQ.
— Ma foi j^rée I gropowel^Tt^il ^ g'^liÇignai^, — je «Oiniecture que ça finira mi l- U >eg soeiMi^ I j|rc|ej?> iC^OW^e on dit... Je suis tout de même flatté d'avoir deviné ce 4^ ça $i< gnifie : socialiçte j
La lettre à l'ambi^e éitatt t^Mpnbée m^ piedç de Ma^iiirl^e qui reliait ià, les bra» f roisé^ ^wr isa pottwe, r.oeiji $xe, la Iront pâle.
Sta médiiftti^n ifii^ttonguf.
— C'est incroyable I murmura-i-il enfin avec colère; je ne suis pju^ le mattre .dans qooq asprHJ H y a là une pensée qui revient malgryé m>U^* toujours, toujoitf^!... JUicienn^I ^es cbevei^ ^Bd9 .«t jS^n sourire... Est-ce que j'^i le t^n^ d'être amoureux, flftaiptepantl-..
Il s'assit devant la table et i^it de l'e^çire ii sp plume.
yr. VpHîk bien 4e Jbaçwd, f epritt-il ; q^and j'.étai*.«ue^^ qomipe un fat, et t^e m^s recbercfces se borna^erit à rfg^der Je^ pa^* sants $ott$ 4e m%, du *l^le si ie ç^ageais .^ l'spourl ... A#' jourd'b^i que j'ai ,de .i'argent i^ein jaies poches... et A^ l'^i^ poir... car j'ai de l'espoir, morbleu!... eh bien! voilà un ange qui m'envoie m^ fleur bleue po^ me rendra foui...
L'encre f^ sé^h^it à Ja |duf»e.
— Ohî je l'aimerai ,0^ .epfiHafe ewroe jajps^i^ fjPiïWî^W
pourra se vanter d'être aimée ; car elle m'aura tout entier, moi qui n*ai rien à donner à ma mère ou à ma sœur... 11 s'interrompit et répéta d'un accent ému :
— Ma sœur!...
— Si ! si ! poursuivit-il;- je veux lui garder une part de mon âme à ma sœur... car je la retrouverai... J'en suis sûr... Dieu me le dit I
— Allons I dit-il en frappant du pied et en trempant pour la vingtième fois sa plume dans Técritoire, — il faut se débarrasser de celte pensée-là^ car je ne ferai rien d'aujourd'hui.. Et je ne me débarrasserai pas d'elle avant d'avoir répondu à sa fleur!... Gomment répondre?... Abl Lucienne! Li]iciennei Je donnerais cinq cents louis pour n'avoir pas reçu cette fleur...
Il aurait donné tout son sang, jusqu'à la dernière goutte, avant de la rendre.
« Mon cher Gabriel... >
Il écrivit cela en tète d'une belle feuille de papier blanc.
Et sous prétexte d'annoncer son retour à Gabriel, le blond petit docteur, Mazurke trouva moyen de dire une foule de choses à Lucienne.
Ces lettres à double sens sont si aisées à faire I
Et les Gabriel qui les reçoivent ont toujours si grand soin de n'y rien comprendre et de les faire parvenir à leur véritable adresse^
Mazurke parla de tout, même de la fleur.
Mazurke jeta sa robe de chambre décrite partant de romanciers. Sur son pantalon magyare, il boutonna une redingote noire un peu allemande, qui faisait ressortir la grâce parfoite de sa haute taille.
A la boutonnière de cette redingote, il y avait un ruban rouge, le ruban .de la croix d'honneur, ma foi, que Mazurke avait reçu sur la brèche de Gonstantine, — circonstance que M. Baptiste avait oublié de mentionner dans sa biographie.
Il en avait oublié bien d'autres I
Mazurke sortit. Une voiture l'attendait à la porte de l'hôtel, mais il voulut aller à pied, parce qu'il avait à réfléchir en chemin. Il voulut même faire le grand tour et prit par les boulevards, ce qui l'éloignait un peu de la rue de l'Ancienne-Gomédie.
Avant de franchir \e seuil de ces salons agréables, Mazuike voulait se recorder un peu et arranger ses lignes de défense^ car il se doutait bien qu'il serait atta(|u4.
En somme, ce M. Baptiste, à son estime, s*ètait moqué de lui Peut-être que Romblon essaierait de faire pis. Mazurke ne demandait pas mieux que d*entamer la guerre, pourvu qu'on ne se battît pas trop à tâtons.
Il remonta la rue de la Paix. Yaume le suivit à dix pas, portant avec une fierté indescriptible le costume de groom qu'on lui avait fait faire à Wiesbaden.
Tandis que son maître réfléchissait, Yaume, à qui tous ses doutes étaient revenus, regardait les passants avec soin, cher ebant une figure aimable, et bien déterminé à s'instruire.
11 ambitionnait toujours d'être fixé censément sur la valeur de ce mot : socialiste. £t tout irritait son envie : les paroles des promeneurs, les affiches, oh I surtout les affiches I
Yaume savait lire.
Chaque fois qu'il voyait de loin ce mot socialiste se déployer en lettres gigantesques sur du papier rouge ou bleu, il s'élançait avidement; il lisait, il dévorait.
11 lisait donc lorsqu'un cri aigu de Mazurke arriva jusqu'à lui.
Yaume prit sa course et rejoignit son maître, qui était pâle et tremblant sur le trottoir.
ils étaient parvenus, Mazurke réfléchissant et Yaume lisant les affiches, à la hauteur de la porte Saint-Denis.
Un tiacxe venait de passer.
Dans le fiacre, il y avait une jeune femme d'une admirable beauté.
A sa vue, Mazurke avait poussé un grand cri.
Et depuis lors, il gardait cette attitude de l'homme qui veut s'élancer et que l'émotion trop violente cloue au sol. Ses jambes tremblaient sous le poids de son corps.
— Qu'est-ce que c'est? demanda Yaume.
—C'est elle ! balbutia Mazurke ; — elle! oh ! je l'ai bien reconnue!
— Qui ça?
— Je te dis que c'est elle! là dans ce fiacre qui va nous échapper. . Berthe! Berthe!
— La petite demoiselle Berthe! répéta Yaume, qui ne fit qu'un saut jusqu'au milieu de la chaussée.
Et il criait à tue-tête, le bon garçon : —Mam'selle Berthe! mam'selle Berthe!
La belle jeune femme qui- était dans le fiacre passa la tête à h portiers sans regarder derrière elle, et dit un mot à son co*
cber, jqui parvint à enlever ses deux rosses } force de coups de fouet.
Le fiacre prit au galop la rne de Bondy.
Au bout d'une centaine de pas, Yaume le perdit de vue.
SALOlfâ AOaéABLBS
Rue de rAncienne-Comédie, madame Ollva de Beaujoyeaif
Vous savet, cette rue qui sert de frorrtière aux deux quartiers voisins et si dissemblables : 4e pays Jatin et le noble faubourg.
Cette me moitié ebair moitié poisson, où dè}à l'élégance se montre, bien qu'il y passe des quantités d'étudiants.
La rue des vieux souvenirs, la rue de Piron et de Voltaire, la rue du café Procopel
Si on la symbolisait, cette rue, il faudrait l)ien lui Mettre une pipe cfuelque part, à oause du voisinage de la €lin^ae, mais on pourrait la ganter au moins d*une main.
Madame Oliva de Beaujoy^ux était une marquise de la rue de rAnci^ne-Comédie.
Spirituelle, croyez-le', aimable, preste à la repartie, possédant même une sorte de distinction refntive, mais gardant, il faut prononcer le mot, quelque chose de canmlle dans un petit coin de son charmant sourire.
Elle avait pour mari M. le marquis de Beaujoyeux, végétal encore plus légumineux que notre ancien Menand jeune.
Menand jeune, au moins, avait un caractère à 'M : tout le monde ne mange pas des cordes. Oscar de Beaujoyeux n'avait rien.
C'était un homme d'^ge moyen, de taille ordinaire, un front huileux, coiffé de cheveux plats; il vous regardait avec de gros yeux timides, — et tournait ses pouces quand il était très gai.
Sa femme le battait cruollement, dans le secret du ménage.
Quand la marquise le battait, il pleurait.
11 craignait beaucoup sa femme et ne se défendait Jamais contre elle ; mais il avait essayé deux ou trois fois de l'étran-* gler pendant qu'elle armait.
Tel était Oscar de Beaujoyeux.
Dans les «aïons de la marquise, sa femme, il avait le droit imprescriptible de se taire et de ne pas bouger.
Les salons agréables de madame Jar'*''''"ise étaient organisés ainsi :
LE JEU DC LA )I0IIT i67
Tous les jours, table ouverte à àes prix tellenient Qio4érés qu'il fallait perdre ensuite son argent au lansquenet poi^ «e pas rester redevable^ la pMiîiresse de la maison.
Tous les jours connersation, cercle d'awis, jeux 4*«ne toftO'» cence parfaite.
Trois fois par semaine, cours de dan^e.
Voyez-vous, le sujet est gllss^ajdt, c'est clair^ loai^ ïioiw ne trébucherons pas.
Ces cours dç danse étaient de petits bals d'une décence rigou- . reuse. Il y avait des jeunes ftlles'cbarmajUes ei très lionnètes, qui, prises de mortsr4)ite, seraient tombées comme des ploisba en enfer.
Aux jeux parfaitement innocents, grâce à un système de m^o- Daies fictives, on pouvait perdre, sans se fatiguer, ui) paillier de louis dans sa soirée.
On chantait aussi chez la marquise, mais pas beaucoup, parce que c'est enmiyeux et qu'il faut, avant tout, amuser les amateurs.
En somme qui est-ce qui fréquentait ces sajons?
Beaucoup de gens, je vous assure.
D'abord, le fonds de la boutique : une dizaine de dames dans le genre de la marquise elle-même. De jalies femmes en général, ayant passé pourtant la première jeunesse, et qui amienaient là leurs nièces ou même leurs filles.
Une chose étrange, c'est qu'elles renouvelaient, deux ou ivw fois par an, au moins, le personnel de leurs familles.
Il y avait eu, du reste, de vrais mariages conclus chez ma(Jame de Beau joyeux, entre des provinciaux et (juelques nièces de ces dames.
Pour un œil peu exercé, les choses s'y passaient, nous le répétons, suivant les règles de la plus rigoureuse convenance.
Excepté en petit comité.
En regard du fonds de boutique, il faut placer les habitués émériies, lés joueurs obstinés, dupes ou fripons, les hommes entre deux âges qui dansaient dans des vues |)erverses, les jeunes gens qui venaient se brûler à la chandelle.
Puis le casuel. — La province!
La province! la province! les beaux fils île pjézeïias xxu de Domfront, les fashionahles de Bourg- en Bresse, les lions de Valenciennes ou de Mulhouse I
Sarpejeul laproyinc^J la vache A Ijiit des cou^rtisaue^ et 4fes filous 1
Elle a soif de Champagne frelaté, soif de vierges au bois de campècbe.
Voyez-la quand elle arrive, ses gros pieds dans des bottes vernies, voyez-la débraillée ou ficelée, toujours gauche, toujours sonnant les écus, prête à enfoncer la porte ouverte de tous les boudoirs douteux, — voyez-la comme elle est pleinel comme elle est rouge! comme elle est contente!
Pendant onze mois et demi, elle parle avec horreur des vices de Paris...
Pendant quinze jours, elle s*y plonge, la vilaine, en grognan la volupté.
Si le vice prospère à Paris, c'est que la province larrose et le fume.
Sans la province, madame la marquise de Beaujoyeux aurait depuis bien longtemps fermé boutique.
PERVENCHE ET SENSITITB
Dans tout salon prétendant au titre d'agréable, il y a un poète et un bas-bleu.
Méry, le poète délicieux, l'admirable conteur, le miraculeux esprit qui ne tarit jamais, Méry, à son insu, soupe et dîne une centaine de fois par jour avec la province. Il y a des cercles et des salons où Méry n'a jamais posé son pied frileux et qui vivent exclusivement de Méry, la province y vient voir Méry, entendre Méry, serrer la main de Méry. l'enchanteur marseillais.
Un monsieur est là qui parle, qui conte, qui improvise : c'est un faux Méry, Méry de paille à qui on donne quinze francs par soirée.
Le lendemain, la province se fâchera tout rouge, si vous lui montrez Méry sur le boulevard, le vrai Méry, l'auteur éblouissant à'Héva, de la Guerre du Nizam et de tant d'autres fantaisies aimées. Elle vous dira, la province, en haussant les épau* les insolemment :
— Allons donci Gomme si on ne connaissait pas Méry!
Chez madame Oliva de Beaujoyeux, le poète en litre d'office n'était pas un faux Méry, c'était un vrai Marboux (Alexandre), auteur de toutes ces romances glutineuses, mucilagineuses et collantes qui célèbrent Tamour après les feux du jour. Il était connu sous le nom de Sensitive.
Le bas-bleu était véritablement Anastasie Fluor, surnommée Pervenche.
Penetîche et Sensitive ne payaient rien pour être admis à la table et dans les salons de la marquise. Peut-être même leur était-il alloué une légère indemnité en rapport avec leurs talents.
Sensitive et Pervenche s'aimaient. Sensitive était roux ; Pervenche était grisâtre.
Au moment où nous entrons dans les salons de madame la marquise de Beaujoyeux, Pervenche et Sensitive étaient à leur poste. Il y avait déjà du monde. C'était jour de cours de danse.
Le dîner venait de finir. On prenait le café dans un petit salon fort coquet, qui s'ouvrait sur la salle de bal...
Les nièces étaient déjà dans cette dernière pièce, jetées en groupes sur les divans, causant et riant, les belles jeunes tilles, enfin pelotant en attendant partie.
Le piano était encore fermé.
Ces dames devisaient avec quelques habitués du sexe masculin pendant qu'on disposait les tables dans le salon des jeux, autorisés par la loi et le bon goUt^ réunis.
Nous trouvons là des gens inconnus et peut-être aussi plus d'une vieille connaissance.
Une, pour le moins, bien certainement ; M. Berthelleminot de Beaurepas, qui s'appelait ici Berthelol, au positif, entrepreneur de déménagements pour Paris et la campagne.
— Il se nommait Berthellemot, au comparatif, dans son agence de recrutement.
Le superlatif : Berthelleminot, il le gardait pour la grande affaire.
Car il avait toujours une grande affaire. Non plus des coupes de bois en Valachie.
— Allons donc! — mais bien un placer au Sacramento. La Californie ! Des actions de deux francs cinquante, divisées en coupons de dix sous. Vous verrez !
Depuis vingt ans, ce chevalier de l'Aigle jaune de Souabe, avait rem'ué des idées au boisseau, mais il n'avait point encore subi de condamnation correctionnelle.
Pas la moindre !
Pur et sans tache comme la blanche hermine!
Il s'entretenait en ce moment avec le docteur Desbois, M. Bonnin, rentier, et Peignon, haut employé des pompes funèbres.
Derrière eux, IMonsigny, l'étudiant de quinzième année, fai« sait enrager le marquis de Beaujoyeux, qui tournait ses pouces et digérait.
Toutes ces flgures-là, nous avons dû les voir quelque part.
A les bien regarder, il semble que ce soient des amis déguisés et changés par les années, sur les vidages de qui nous ne savons plus ^lettre le$ noms.
Desbois avait les cheveux blancs bien vénérables ; Bonnin, chauve comme une assietie, portait un garde-vue vert; Peignon avait un teint de blond sous une belle perruque noire.
Quant à M. de Monsigny, sa figure était tout en barbe.
Où diable ^vgns -nous donc vu ce M. de Monsigny?
— Sacrebleurel papa Croûton, dit- il à % le marquis de Beaujoyeux, es^-ce que Bomhlon-B^llon n^ ya pas venir ce soiri,.,
UKBiÀMM PÀOU
Ce M. de Monsigny, étudiant de quinzième année, jurait sacrebleurel
C'était peut-être le chevalier Filis de Guérineul.
MiiiSi pourquoi ce changement de nom?
El ce Bonnin? et ce Desbois? et ce Peignon des pompes funèbres?
Cou^inret-Ami avait toujours eu du goût pour le deuil \
Nous éclaircirons tout cela.
-^ Si fait, M. de Monsigny, répondit de loin la marquise; nous verrons ce soir M. Romblon... il a même un rendez- vous ici-
— Avec vous ? demanda Monsigny^
La marquise se pinça les lèvres et lui jeta un regard de reproche.
Elle était vraiment jolie, cette marquise, et son regard semblait dire :
— Mon «>ari est là tout près ijLe vous, monsieur I Mais Fétudiant barbu méprisait ces scrupules.
— Nom de nom de noml répliqua- t-il à demi-voix,— on n'en est plus aux rendez- vous^ sacrebleurel
Il y eut un mouvement parmi ces dames.
— Ma bonne petite, dit la blonde madame de Cerceil en se peHchant à l'oreille de la marquise. — ce malotru fait le plus grand tort à votre maison.
— Jl est atroce I appuya madame Paoli, belle Milanaise aux longs cheveux noirs.
-r-r Je jae conçois pas, m^ bonne petite, ajouta madame de La Rue, flamme §érieusiequi avait trois nièces dans Ja salle de b^l, »— comment vous recevez un grossier pareil î
LB JEU OB LA MORT S7i
La marquise ]ais«a étbapper m aoupir,
— Bon I bon 1 dirent eaaiemble las troi^ damea; <t->r alors, c'est terrible^ tout aimplement... n'^a parlona plus)
Quant k H. le marquis ^ Qeaujoyeux, cela m 1^ regardait pas. Il tournait ses pouces avec béatitude.
La conversation ae divisait, allait, rievenait.
--Pour dix sous, précbait Bertbellemioot Eb i bonjoMr donc, cber monsieur Bonniu.., Pocteur, eb bonjour donc h,, pour dix sous, vous av^ la cinquième partie des cbances réservées aux actions principales da deux francs cisquante centimes... Il est évident que cet apport de dix sous es^ au niveau des fortunes les plus modestes, et que...
— Quand le mystère revient sur terre, soupirait Sensitive, quand le jour fuit davant la nuit, c'est une pbase pleine d'extase... le beau soleil descend vermeil ; la lune^ pâle comme une opale, va lentement au firmament, et la verdure de la nature...
— Oui, certçs, messieurs, s'écriait le (Jocteur Desbois, jepe m'en dédis pasi... C'est Topposition bargoeuse faite sous la monarcbie qui nous a conduits où noMS ^om^ps.M Vous souvenez-vous, monsieur Berthelleminot?... Mais je n'avais pas la plaisir de vous connaître alors, se reprit il vivement.
*- As-tu fini, vieux singe! grommela Monsigny; >r- comme si on ne t'avait pas percé à jour, toi et les autres !
— 11 est évident, haranguait Pervencbe, — que la femme est la victime d'une prétendue civilisation qui est la barbarie,., Eb quoi I si j'en ai les moyens, moi, je n'aurais pas le droit d'avoir trois ou quatre maris ! C'est grotesque et impur !
Et dans la salle de bal ;
— Boutons de diamants... disait Rose d^ Cerceil, une bouri.
— Cachemire de l'Inde, répondait Justine de La Bue, un s^ge.
— Cent louis de dentellea...
— Un coupé...,
— Une loge aux Italiens.*.
— Un hôtel rue d'Astorg...
<>- Ecrins... blondes... damaa-.* point d'Angleterre,., parures...
Obi (es coeurs de seize ans!...
Et toutes ces idées arides et pesantes comme du plomb naissaient parmi des sourires pleins de candeur I
Mais parlons bien vite de Lastbénie Ragon du Grao4«Estaminet de l'Industrie. Lastbépiç était là. Jlçrtb^IemiQOl» après
l*avoir abandonnée, était revenu à elle, parce qu*elle ayait en le temps de refaire quelques économies.
Lasthénie Ragon, dite autrefois maman Ragome, 8*appelait actuellement madame de Saint-Roch ou madame Confiance» Elle tenait un établissement de mariages, connu par trente ans de succès, bien qu'il existât depuis cinq années seulement
Ses prospectus portaient une jolie vignette en taille douce avec cette légende : Au Dieu d'Hymen,
C'était Bertbelleminot qui avait arrangé tout cela.
Madame Lasthénie de Saint-Roch avait toutes les nièces ponr clientes. Quand elle pouvait attirer sur les tantes un sourire de son Dieu d*Hymen, ces dames n*y étaient pas non plus indifférentes.
Elle était de beaucoup la doyenne de la réunion, bien qu'elle affecta' encore quelques prétentions à la jeunesse pour plaire à son Aristide.
heDieud'Eymen allait du reste assez bien. Elle ne mariait personne, la bonne Lasthénie, mais elle exigeait un dépôt, pour commencer les démarches, et elle vivait tout doucement avec cela.
Pendant que Pervenche défendait un sexe faible et lâchement opprimé; pendant que Sensitive exhalait son âme de flamme, pendant que Berthelleminot, le docteur Desbois et les autres causaient, chacun pour soi-même, ces dames avaient resserré leur cercle et baissé la voix.
— Je ne peux pas rester longtemps avec vous ce soir, mesdames, disait madame Paoli, — j'ai une grande affaire, et il faut que je sois à huit heures au théâtre de Diane...
— Quoi! s'écria-t-on, vous, Paolil... Vous allez aux petits théâtres des boulevards !
La belle Milanaise ramena son crêpe de Chine blanc sur ses épaules d'un air qui voulait dire bien des choses. Elle ne répondit point.
— Ah çâ! reprit la marquise en riant, — voilà un vrai mystère, mesdames.
— On vous l'expliquera, chère bonne, dit Paoli, — et cette affaire-là, croyez-moi, pourrait bien vous regarder un peu...
— Paoli aime les énigmes, prononça la blonde Cerceil do bout des lèvres.
— Nous avons donc grande envie de savoir?... -— Mon Dieu, nonl...
*~. Alors, je vais vous dire... Il s*agit de M. Raymond.
— M. Raymond Lointier? interrompit Oliva de Beaujoyeux.
— Juste.
— Comment! s*écria madame de La Rue, — il songe à ces Mioses-là avec son bandeau sur les yeux?
—Oh! ma chère, dit Paoli, vous ne vous faites pas idée... Uuand il est amoureux, c'est de la folie.
— Il est bel homme, malgré son bandeau, fit observer madame Cerceil.
— Pauvre cher monsieur! reprit Paoli d'un ton de compassion, — je ne sais pas s'il est bel homme... mais il est riche comme un puits... et par amitié pour lui, je me charge de ses commissions.
— Il est à marier, ce M. Raymond? demanda Lasthénie.
— Chère dame, répliqua la Milanaise un peu sèchement, — je crois qu'il a une femme... dont il est séparé.
— Oh ! chèro dame, fit l'ancienne Ragon, ce n'est pas pour le prendre.
— Allons I allons I maman Confiance I cria Monsigny, on vous entend.... pas de gros mots!
— Quel ton! grand Dieu! quel ton! murmurèrent ces dames.
— Mais enfin, puisque c'est comme çal... ajouta Cerceil en regardant Oliva du coin de l'œil, les caprices, c'est si bèteî...
— Et en quoi l'affaire de M. Raymond Lointier peut-elle m'intéresser? demanda la marquise, que l'apostrophe de Mon* signy avait manifestement contrariée.
— Je ne vous ai donc pas dit le nom de la personne? répondit la Milanaise ; — c'est le fameux soprano qui fait la for tune du théâtre de Diane...
— La Lovely?...
— La Lovely.
— Par exemple, dit Monsigny> qui se rapprocha, -- voit une belle femme!
—Une tète de Raphaël, appuya Sensitive, et tant d'âme dai/ le regard.
— Je ne savais pas que vous alliez aux théâtres du boule- < vard du Temple, monsieur Alexandre Marboux ! dit Pervenches aigrement, — vous ne voulez jamais me mener qu'à l'Odéonî
— Eh! bonjour donc, chère demoiselle Fluor! s'écria Berthelot, Berthellemot ou Berthelleminot, soit qu'on prenne cet homme décoré au positif, au comparatif ou au superlatif; — on parle de la Lovely... Il n'y a pas de voix comme cela au grand Opérai... ^ -
274 lË iEV m LA MORT
• -* Oh t... fit Cerceil, qui commençait à être Jâlôtise :
— £b bonjour donc, madame! lui dit Bertheliemitiot, — je vous le répète : il n'y a pas de voix...
— Depuis la Malibran.i. interrompit fionnin, le rentier.
— Elle a cette romance, contrecoupa Sensitîve, — qui rime en bonheur-douleur.,. Pauvre rime!... Mais elle la chante!... Cest beau comme le soleil couchant qui dore une vieille cathédrale!
•--Il a des façons de s'exprimer, ce tt. Alexandre!... murmura une des nièces.
— C'esivrai, dit uneautre nièce, —vôllà un homme d'esprit!...
— £t cette huitième merveille du monde reste au théâtre de. Diane qui a des places à dix sous! s'écria madame de Gerceil.
— Ma chère dame, répliqua Berthellemînot, cela ne prouve rien... J'ai connu une personne exactement dans la même position... moins belle assurément que la Lovelyj mais un talent superbe !... Eh bien, elle restait à son petit théâtre, quoiqu'elle eût des propositions de tous les directeurs...
— Parce que?
— Parce que dans son petit théâtre elle était cachée... son mari, lion à tous crins, l'aurait bien vite trouvée à l'Opéra...
— Mais, dit la marquise, cette Lovely n'a pas de mari...
— Qu'en savons-nous, belle damé? Eh bonjour donc, monsieur de fieau j oyeux !.. .
— Âh çâ, décidément, elle est donc bieù belle! dit madame de Gerceil.
— Miraculeusement belle, madame.
— Et quel âge a-t-il, ce miracle r
— Mais, répondit Lasthénie en minaudant^ elle doit être à peu près dans nos âges. . .
Toutes ces dames bondirent, tandis que Monsigny riait à se tenir les côtes.
— Ah ! nom de bleu ! s*éciia-»t-il/ maman Confiance est en veine...
— Monsieur de Monsigny!... voulut dire Ollva.
— Après ?... On ne peut donc plustolichonner?... mais voilà le Ballon^, nom d'une pipe !... Au lansquenet! au lansquenet!
Il s'élança â la rencontré d'un homme monstrueusement gros et rouge qui entra d'un pas éléphantin, en essuyant les rui^ seaux de sueur qui coulaient sur sa face, large comme une citrouille.
C'était DQtre flfi Rombloo, qui avait profité.
BOMBLON-BALLON
Roïïiblon-Ballon entra, suant et soufflant. Sa grosse face souriait; il disait bonjour k chacun d'un air de maître de maison Ce fut ainsi quil salua M. le marquis de Beaujoyeux luimême, lequel marquis se leva en le voyant, et resta les bra» , pendants, comme un soldat qui fait haie sur le passage d*un roi puissant.
Romblon-Ballon occupait ici, à peu de chose près, la position que M. Berthelleminot avait jadis au Grand-Café de l'Industrie. Seulement c'était fort immoral, car la marquise avait un époux, et ce barbu de Monsigny venait par derrière.
Romblon-Ballon ne sMnquiétait ni du marquis de Beaujoyeux ni de M. de Monsigny. Ce gros homme avait un bon caractère.
II pesait 2^8 kilos.
Il était babillé en pur dandy, paletot étriqué, gilet colhint, pantalon sans sous-f îods, le tout en nankin.
Sa cravate et ses guêtres étaient de même étoffe.
Figurez-vous un serin colossal, avec ventre impossible et Joues écarlates.
— Eh! bonjour donc, monsieur Romblon! dît Berthelleminot— Nous parlions de laLovely...
— Fameux morceau ! comme disait papa, répliqua Ballon.
Il salua les dames «vec la grâce d'un cachalot et donna sa main forte comme un gigot de mouton, à la marquise»
— Eh bien! demanda-t-il, — notre homme est-il arrivé?
— Pas encore, répondit Oliva.
Toutes les nièces étaient venues à la porte. Peut-être se demandaient-elles combien de maris suffisants on aurait pu tailler dans cette prodigieuse masse de chair.
Ces dames souriaient à Romblon. Les habitués Desbois, Bon niu, Peignon, des pompes funèbres, .etc., lui faisaient une cour. Evidemment, Timportance de xe monstrueux dandy égalait sa grosseur.
^ Oscar! reprit la marquise, demandez donc à M. Bomblon s'il veut se rafraîchir.
Oscar de Beaujoyeux, autrement dit Croûton, ce&sa de tourner ses pouces et avança à l'ordre. Il se planta devant Ballon d'un air soumis.
Ballon. lui dit :
— Salut) papa Croûton... Portez bien P... Quant & me ra-
276 LE lEU DE LA MORT
fraîchir, toujours» vous savez bien, comme disait papa : Toujours, toujours !
Croûton cligna de l*œil et montra ses dents jaunes en un rire innocent.
— Ah çàl continua Bomblon-Ballon, — il est étonnant, ce particulier-là I... Je me croyais en retard, moi!... J'étais au Rouleàtàter six Anglais... Un Joli lot!... Onze mille cinq cents francs en bloc... J'ai laissé le marché pour accourir...
— Et vous suez comme une douzaine de sangliers domestiques, sacré Romblon! dit Monsigny avec flatterie.
Peut-on admettre dans des salons agréables un être comme cet étudiant de quinzième année!
Il fallait que la jolie marquise Oliva de Beaujoyeux fût aveugle!
Pantalon à carreaux, gilet à carreaux, redingote à carreaux! Du rouge, du vert, du violet. Les mains plongées dans des poches énormes. Une bouche à pipe et à choppe.
Dans le style de ces dames, Romblon était une connaissance^ Monsigny était une bêtise.
Romblon n'avait point changé de métier depuis vingt ans. Il était toujours maquignon. Mais, à Paris, les maquignons sont faits autrement qu'à Vitré; ils ont des coachmen de nankin, des sticks, etc. Ils sont sporting-gentlemen de droit, et font des cuirs en anglais comme en français.
By God ! Ils serrent le doigt à Jack, à John et même à Robinson ! Lord Gânnash leur offre des cigares de Kang-tong.
Romblon avait des écuries derrière le Colysée.
Quand Oscar de Beaujoyeux avait vacances, il venait là tour ner ses pouces.
Romblon avait donné son nom d'Oscar à une rosse qu'il engraissait pour la vendre au gouvernement.
Beaujoyeux était bien content.
On apporta pour Romblon une carafe de madère.
Quand les habitués eurent bien tonné contre ce particulier qui faisait attendre Romblon, le salon de jeu s'empiit peu à peu et ces dames restèrent en petit comité.
Sensitive voulut bien rimer un peu ciel bleu, mais cela ne prit point, parce qu'il n*y avait pas de provinciaux.
— Ah çà! chère bonne, dit Paoli à la marquise, — qu'est-ce que c*est que ce rendez-vous ?
— Png fty^'"*^! répliqua Oliva.
— Allons, vous êtes discrète P
LE ilU DE LA MORT 277
— Mon Dieu, non... C'est un militaire... un capitaine de hussards hongrois...
— Etvous recevez cela chez vous! se récria Cerceil,lablonde.
— Cela fera pendant à M. de Monsigny I ajouta madame de La Rue.
^^— Ab 1 moquez-vous de moi pour Monsigny, mesdames, dit Oliva moitié gaie, moitié dépitée, c'est une de ces maladies auxquelles il faut s'habituer.
— > Vous qui avez tant de distinction, chère petite ! dit Paoli.
— > Et, demanda Lasthénie, — savez-vous si ce capitaine hongrois est marié?
On éclata de rire sur toute la ligne.
— Je ne sais pas, répondit Oliva.
— Comment l'appelez-vous? reprit Cerceil.
— Philippe.
— Bah!.. Philippyi, vous voulez dire... ou bien Philippinski... quelque vieille sabretache alsacienne qui se fait passer pour Hongrois, afin d'exploiter l'à-propos.
— Il a beaucoup d'argent, prononça froidement la marquise.
— A d'autres! s*écria-t-on, — un Hongrois !...
— Il a fait sauter trois fois la banque de Wiesbaden, pour suivit Oliva.
Toutes les figures changèrent, et la blonde Cerceil prit un air presque sentimental.
— £h bien! chère belle, dit Paoli en se levant, j'ai envie de le voir, moi, votre Hongrois!... Voilà le monde qui arrive... Je vais faire un saut jusqu'au boulevard du Temple et je reviens.
Les salons s'emplissaient en effet peu à peu. L'habit bleu venait d'entrer, — où était le chàle tapis?
Et c'était merveille de voir avec quel suprême bon ton Oliva recevait ces profanes. Monsigny était au lansquenet avec Romblon ; ses sorties brutales ne gênaient plus la marquise. Elle faisait les honneurs avec une grâce digne et décente qui eût trompé des yeux bien plus perçants que ceux de l'habit bleu.
Au fond de tout cela, il restait bien quelques douteux parfums, mais si peu !
Elle était très marquise, en vérité, cette Oliva de Beaujoyeux. Pour voir les soudures du masque. Il eût fallu le microscope.
Elle suivit Paoli la Milanaise jusqu'à la porte, saluant çà et là les nouveaux arrivants.
— Il est convenu, dit Paoli en baissant la voix, — que j'engagerai la Lovely à nos soirées ?
yCjOOgl
— Si elle est au théâtre...
— Oh I elle ne chante que trois fois par seiaaUid..* ufift Cois de moins qu'à l'Opéra...
— Je ne sais pas pourquoi, dit Oliva commue malgré elle, — — j'ai peur de cette femme.
— Pour M. Romblon ou pour Moosigny ?
La marquise haussa les épaules d'un air fâché.
— Écoutez, Oliva, reprit Paoli sérieusement, — la vope est une chose qu'il faut garder, coûte qœ coûte... Si la vogue s'en allait, Éallon la suivrait, et je ne crois pas que vous ayez vingt mille livres de rentes. Lovely fait courir tout Paris. Si |e vous ramène, c'est une fortine... On dit qu'elle esl sagCi mais bah!...
— Faites pour le mieux, ma bonne, interrompit Oliva. Gomme elles se donnaient la poignée de main des femmes
libres, la porte s'ouvrit avec un certain fracas, et un domestique annonça :
— Le capitaine Philippe !
Bien que le piano préludât pour la première contredanse, l'essaim tout entier des nièces se précipita comHie un flot de gazé dans le petit salon.
Mazurke entra.
II y eut un murmure d'admiration parmi les nièces* et ces dames elles-mêmes, malgré leur expérience, ne purent reteiùr un mouvement.
Mazurke s'était arrêté, surpris et souriant à la vue de toutts ces belles jeunes filles.
Il était beau comme ces chevaliers qui tombaient autrefois à rimproviste au milieu des danses féeriques, dans les palais eichantés.
£t son regard disait (hélas I pauvre fleur bleue!) -—que Renaud était prêt pour les caresses d'Armide.
Que voulez- vous ? nous avons toutes les peines du monde à faite de ce Mazurke un héros de romam C'était un homme avec des muscles sous la chair et du sang bouillit dans les veines.
Un cœur d'or, une tête folle.
Coups d'épée, coups de dès, verres pleins, sourires qui brillent dans la vie triste comme les fleurs sur la bordure de l'aride chemin!...
A la vue de Mazurke, madame la marquise de Beaujôye8Xd^ vint pâle comme une morte et diancela si fort que Paoli fut .obligée de la soutenir dans ses bras^
LB FOTBR d'un PETIT THÉÂTRE
Mazurke chercha un instant en vain la maîtresse de la maisop, puis il s'approcha d'Oscar afin de le saiuer. La Milanaise avait entraîné Oliva dans le salon d^ jeu.
— Monsieur, dit Mazurke à Oscar, j'aurais désiré rmercier madame la marquise de rinvitâtio& qu'elle a bien voulu m'a> dresser...
Croûton le regardait paisiblement. Pendant que Mazurke lui parlait, il cacha un objet dans sa poche comme un écolier que son maître surprend à ronger une noix à l'étude.
Si nous disons au lecteur ce que c'était que cet objet, tout mystère devient impossible.
Mais à quoi bon le mystère P
Cet objet était un oignon.
Un oignon.
Il avait donc les goûts simples de Menand jeune, ce marquis de Beaujoyeux !
Oui, citoyens.
Bien plus! c'était Menand jeune en personne!
Artichaut et Croûton ne formaient qu'un seul et même ancien notaire.
L'habitude de la haqte société l'avait éloigné des cordes de ibuet, mais l'oignon! voilà une passion dont on ne guérit jamais!
— Monsieur.... reprit Mazurke.
Cronton cligna de l'œil et se gratta très fort derrière l'oreille.
Il ne pouvait faire mieux.
Au bout de quelques minutes, Oliva rentra brillante ; son visage ne gardait aucune trace d'émotion. Elle «-«çut les compliments de Mazurke sans sourciller.
PaoU venait de monter dans sa voiture ô la demi-journée, dont les chevaux trottaient dans la direction du boulevard du Temple.
Elle s'arrêta rue des Fossés, devant l'entrée des artistes du théâtre de Diane.
Ceux qui voudraient savoir le vrai nom de ce théâtre sont des curieux. Quils s'informent! La maison Isidore Baptiste et compagnie n*est pas faite pour le roi de Prusse.
D'ailleurs, loin de nous la pensée de fournir matière à des propos r
PaoH entra dans la loge du concierge, en femme qui sait les êtres.
Paoli demanda M. Zoé, le jeune^premier.
Ceux qui ne connaissent pas M- Zoé, du théâtre de Diane, ne Favent pas ce que c'est qu'un véritable Azur. C'est le plus mi- [non de tous les hommes entre deux âges.
Il a, dit-on, des vices bien surprenants, mais cela ne nous iv^garde guère.
Paoli avait un peu ses entrées au foyer, fant-il croire, car | on la laissa monter et courir après M. Zoé. |
Beaucoup de jeunes gens désirent avec ardeur s'introduire ^ dans un foyer dramatique. Quelques personnes gardent même ce goût jusqu'à la plus extrême vieillesse. C'est une passion <iuï a peu d'inconvénients. Dans tous les foyers, petits ou grands, on voit M. Zoé, le délirant, qui se fait des mines d.ns Ja glace du fond, qui se lance des œillades, voire des baisers, <iui s'adore et qui s'adonise.
A part Zoé, tous les autres hommes sommeillent à demi, tandis que les autres femmes font du filet.
Toutes du filet, toutes du crochet, toutes, toutes!
De temps en temps un auteur entre là et regarde aller les crochets.
Si cet auteur sait faire les calembours, il fait un calembour. On lui dit : Mauvais! mauvais! Ou bâille. — Il s'en va.
Il y a de ces foyers qui sentent l'ambre, d'autres la saucisse.
C'est la différence essentielle.
Dans les jours de grande gafté, on fait des diableries. M. Zoé imite Cymodocée Tampon, la grande coquette. Ratin, le Colbrun (car il y a au boulevard un comédien de quinze ans qui a donné déjà son nom à son emploi), Imite Zoé. C'est quelquefois drôle.
Quand on s'ennuie par trop, on entame Une partie de langmar.
Le langmar ou le fransmar est un langage fantastique où tous les mots finissent en nar.
Il y a aussi X^fraça où toutes les voyelles des mots sont (les a.
Que voulez-vous I ces hommes sont spirituels et gais pourtant; ces femmes sont jeunes, vives, souvent jolies. Mais elles apprennent par cœur des rôles de six cents lignes où il y a douze cents pauvretés!
Hommes et femmes subissent l'outrage de cette prose im-
possible. On leur fait dire sur les planches tant de phrases atroces qu'ils se réfugient dans \efraça ou dans X^fransmar.
Le simple français qui est la langue de leurs vaudevilles et de leurs mélodrames leur donne des nausées. C'est bien naturel.
Le délirant Zoé reçut Paoli à bras ouverts ; il cessa même un instant de se regarder dans la glace pour faire accueil à la belle Milanaise. Les hommes ouvrirent un œil; les dames mirent le crochet en arrêt.
— Est-ce que vous êtes dans la salle? demanda Zoé; — avez-vous vu ma scène avec MalvinaP... C'est un peu dessiné, n'est-ce pas?
— Adorable, répondit Paoll.
Zoé baissa la voix.
— 11 n'y a que moi ici pour faire les avant-scènes, dit-il ; — est-ce que vous venez pour moiP J*ai des caprices par-des* sus la tète... Hier, j'ai reçu vingt-trois déclarations, dont huit sans fsiutes d'orthographe. . .
—Cela prouve que le bon goût ne meurt pas en France, répliqua Paoli.
Zoé se darda une œillade incendiaire.
Paoli donnait des poignées de main aux dames. Et à chaque crochet, elle disait :
— C'est charmant ! c'est délicieux!...
Les dames attendaient autre chose.
Car Paoli, bien qu'elle fût jeune et jolie, passait volontiers pour faire les affaires d'autrui.
Paoli, en femme de sens, jugea qu'il était dangereux de laisser naître certains espoirs qui, une fois déçus, engendreraient le dépit. Elle avait besoin, ce soir, d'être bien avec tout le monde.
—Voyons, mes enfants, dit-elle, j'ai un grand service û vous demander; — il faut que vous me donniez quelques renseignements sur madame Lovely, votre camarade.
Zoé tourna sur ses talons et prit devant la glace la pose de Maise qui envoie à Babet un baiser délicat.
Les crochets nouèrent le coton mou et léger.
— Lovely I Lovely! gronda la noble Cymodocée,—toujourf^ Lovely! ... On dirait qu'il n'y a que Lovely au théâtre de Diane !
Ida, l'ingénue, Fofolle, ancien rat qui faisait les soubrettes, et jusqu'à mademoiselle Grièche, la grande utilité, approuvèrent du bonnet les belles paroles de Cymodocée.
u,y,uzeubytS00gle
S6f LE IBU DB LA MORT
— Hotts ne ràimons éene fmsP démoda ^aeff.
— Ofa I réplMjua Cymodocée à la question dé Paolf ; — 0H«e lui veut pas de mal, ft ce bel oiseaa da «lysfeère!... EHe est banne Me et charitable... mata c'est tous les Joars des bonquets, des couronnes, des lettres avec cachets blasonnés...ça ftitigne I
— Messfears, mesdames, le rideau est levé, dtt en garçon de tbéltre â la porte entr'ottverte^.
Zoé s'admira d'un dernier regard et sortit, suivi de totttl« personnel, hommes el (émmes, excepté mademoiselte Ori ècbe, grande uHIHé.
Paoli n'attendait que cela.
MTSTÈRB
Mademoiselle GHèche, grande utiUté, pouvant jouer les duègnes et lesseconides mères, était Justement ce quHl frilait àPaoM.
Mademoiselle Grièche avait cinquante ans et quaranle-troii ans de service, ayant débuté à l^âge de sept ans éans U Petit Pouce tt pièce- féerie du temps de l'Empire.
Elle avait été très courue'à fépioque des Closaques.
— Eh bieni ma ^bére GHèctie, dit Paoli en se rapprocbant d'elle, ^ vous n'êtes pas de ce tableau... flo«s aHovs pouvoir causer un peu toutes deux tranquillement...
— De Lovely, n'est-ce pas ?
"-Mm Dieu, oui... j'ai besoiin de savoir un peu, vonsfientet... La duègne en second secoua la tète.
•— Que tous sachiez m que voius ne saeblez {ms, vovs y perdrez votre latin, madame Paoli, répomltt-eNe.
— VraHment?
— Oui, vraiment.:, c'est moi qui vous le dis I — ^ Vdnfe l'avez éopo misé 4 l'épreuve?
-7 J^stis une artiste, madame Paoli 1 ré(>liqua €h1èobeeasè redressant avec fierté, —c'est mon élat : je n'en af pas d'autre. PaoH s(MiHt im lieu de fougir.
— Vous êtes une artiste, ma b^ne Grtècb«, d9t-elte, «alif prenant la main, --- et im« ^Kcéfteiyle avtifine, ce qui ne ^te rien... Mot, vôbs savez, la bonté de wwai oùpur an^entwiliie... je ne peux pas voir quelqu'un dans f embarras... Vous <}roy«fe 4lonc que Lovely est Inabordable?...
— Je le crois
— Maislà, tOHtAlUtP
LE JEU PB LA MORT t85
— Tout ft fait.
— Wn bien, cela me contrarie beaucoup, ma cfeère Grièehe... oareMe «imérease, moi, eetle jeune femme, quoique je n'aie pas le plafeîr de la connaître... et j'avais son bonheur dans la mm,
Crrfêcbe garda le silence.
— Un homme puissamment riche, reprit Paolt, — et l'honneur même... Quand je me charge de quelque chose, vous savez...
— Oui, oui, je sais! interrompit Grièche d'un accent assez équivoque.
C'était, après tout, une digne créature que cette grande «tilitfî... Mais elle avait quarante-trois ans de service.
— Ecoulez, reprit-elle, j'en ai vu de toutes les couleurs, wei, et je ne suis pas bégueule... mais j'ai une fille... et si un démon comme vous l'approchait...
— Ahçà! ma bonne Grièche! interrompit Paoli, — est-ce ^evottsêtes folle!...
— Je m'entends... Pour ce qui est de madame Lovely, ça la regarde... vou- voulez que je vous dise ce qu'elle est, ce qu'elle fait, d'où elle vient, où elle va... Je n'en sais rien...
— Quoi!... vous, Grièche!... vous n*en savez rien!... -^ Si moi, ni personne.
— - En véi-ité, vous me piquez au jeu!
— C'est comme ça.
— Dh mystère au théôtre ! . . .
— J'en ai vu par douzaines, des théâtres... prononça Grièche avec emphase, —et de plus conséquents que la bicoque où nous sommes... mais je n'ai jamais vu dans aucun théâtre une femme si belle ni si bonne que madame Lovely...
— Et du taflent avec cela?
— Un tirent à gagner soixante mille francs par an.
— BatoJ... fit involontairement Paoli.
— C'est comme ça ! répéta la duègne qui reprit son crochet. Puis elle contifiBa en nouant les mailles de son coton :
— J'«i connu Joséphine Bell à qui Wellinjjton a proposé cinquante mi^le livres sterling... plus de deux rainions, ; madame!... J'ai connu la Vercelli qui re^sa de se marier avec 1 le roi de Hanovre... Lovely est cent fois pîus belle que la plus ' belle des deux!
Paoli écoutait patiemment.
— Ponr ce qui est du mystère, reprft k vaille qui s^antmait
en parlant, *- ah I J'en ai deviné des secrets !... Nana Manchel n'était-elle pas la sœur d'une reine?— Nana qui allait avec les pompiers!... Et madame Abel, la Dugazon, qui disparut tout à coup, parce que son père, •» un ministre de la cour d'Autriche, — la reconnut dans la coulisse... Les planches sont foulées par toutes sortes de pieds, madame... mais le secret de Lovely, je ne l'ai pas deviné.
Elle se tut.
Paoli était vivement intriguée.
Elle attendit un instant pour voir si Grièche poursuivrait d'elle-même, puis elle interrogea encore.
— En tout cas, ma bonne, dit-elle, — vous en savez certainement beaucoup plus long que moi qui ne sais rien du tout..
— Je sais qu'on bavarde et qu'on calomnie ! interrompit la duègne ; — si je voulais vous dire toutes les bêtises qui courent, parbleu! j'en aurais pour jusqu'à demain... La vérité est que Lovely se cache... Pourquoi? cherchez; où? le bon Die« le sait... Le directeur lui-même a tâché d'eu savoir plus long: impossible!
— Comment! le directeur ne sait pas?...
— Il n'y a pas d'engagement... elle a tout refusé... Elle vient, elle s'en va... c'est tout.
— Mais elle a un domicile? demanda Paoli qui tombait de son haut.
— Je pense bien qu'elle ne couche pas sur un banc du boulevard, répondit Grièche; — mais son domicile, personne ne le connaît.
■—C'est bien étrange!
—Assez, oui, c'est vrai... On a essayé tous les moyens pour savoir, car. Dieu merci, la curiosité ne manque pas chez nous, vous savez... tous les curieux se sont cassé le nez... Voilà, du reste, l'ordre et la marche; on peut bien vous le dire... Trois fois par semaine elle arrive dans un fiacre, jamais le même. Ce fiacre l'attend à la porte; elle y monte pour s'en retourner. Ce fiacre la conduit tantôt à la Bastille, tantôt à la Madeleine, ou devant un passage... Elle saute à terre... si elle se voit suivie, elle monte dans un autre fiacre... Une fois, Gredinot, l'agent de change, l'asuivie jusqu'à une heure du matin... Elle changea quatre fois de fiacre... puis elle entra dans une maison de la rue Meslay.
— Eh bien?
— Gredinot attendit sur le pavé jusqu'au Jour. Au jour, U
apprit que la maison avait une porte de sortie sur le boulevard... Ça le dégoûta un peu, parce qu'il avait attraj)é un gros rbume.
— Il n*a pas essayé de nouveau ?
—Non.
— Mais vous? dit Paoli.
— Moi? répéta Griècbe.
Elle hésita un instant, puis elle reprit :
— Eh bien! c'est vrai... Je suis curieuse comme une vieille folle... C'est vrai! j'ai essayé...
— Et qu*avez-vous appris ? demanda vivement la Milanaise. ^ Rien ! répliqua Griècbe.
Puis se ravisant :
—Si fait, poursuivit'^Ile; j*ai appris à ne pas me mêler^des affinires des autres... Je Tavais suivie, bon jeu bon argent, ma foij... J'avais parié un déjeuner chez Deffieuxavec Ida... elle changea de fiacre une fois devant l'Opéra et une fois place Saint-Sulpice... Ah ! bahl je me disais : Change, change! jeté pincerai tout de même... Mais quand elle descendit de voiture, elle vint droit à mon cabriolet, leva le tablier, monta et s'assit près de moi.
-Oh! oh! fit Paoli.
— Ça devient intéressant, n'est-ce pas?
— Que vous dit-elle?
— Trois mots qui me firent pleurer, madame, en pensant à la pauvre enfant que j'ai à la maison... Je lui demandai pardon... et quand elle me tendit sa main, je la baisai comme si c'eût été la main d'une reine...
— Et vous êtes soff amie depuis ce temps-Jà?
— Oui... son amie... quoiqu'elle soit au-dessus de moi, je le sais bien... j'ai confiance en elle comme en Dieu... Et tenez! Le père de ma fille lui a laissé dix mille francs en mourant... n y a un mois, j'avais peur d'être saisie et je ne voulais pas toucher à cet argent-là qui est sacré... Je n'ai confiance en * personne, moi... J'ai donné mon argent à madame Lovety.
— Elle vous a donc dit où elle demeure? -Non.
— Peste! fit Paoli en se pinçant la lèvre; c'est un drame* vaudeville, cela... Je souhaite que vous vous en trouviez bien, ma pauvre Grièche!...
Les acteurs et les actrices revenaient un à un. Le tète-à-tète était désormais impossible. Zoé entra impétueusement et s'é-
286 Ll nv DB Uk MORT
lança ?en la glaee pour YOir fii h grande scène a?ee les bandits avait dérwgé sa cdtffiire.
Sa coiffure n'était pas dérangée.
Il se fit à lui-même une petite mine airaçble et agaçaite.
— Eh bien! Paoli, dit-il, vous êtes restée seule avec cette mauvaise langue de Grièche ; — elle a bien dft n^arranger I
Il n*entre pas dans l'idée de Zoé qu*oo puisse passer ud quart d'heure sans parler de hii.
~ Elle m'a dit que vous étiez toujours ofaarmant, répliqua la Milanaise.
— D'après td«t oe que vous m'aves dit, -r- oHirmurait cependant Paoli à l'oreille de madem^selle Grièehe, •<- je peese qu'il serait inutile de faire demander une entrevue à eette madame Lovely,.. elleneme reœvrait pas.
r-^ Elle, ne pstt f^eevoir ! s'écria la duègne ; «^ elle, refoser à quelqu'un la porte de sa loge !... oh l non, na^ane... la porte de sa loge est toujours ouverte... chaque soir, quelque malhen reui y vient fram>ef... et Jamate ceux qui souffrent ne Post trouvée close...