‹ Le jeu de la mortChapitre 26 sur 40 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

H" BOISGâRO, libraiiui-éditeur

LA LOGB

(Suite)

II fallait sortir de là. Paoli secoua son embarras d'emprunt, et releva ses jolis yeux bruns qui risquèrent un sourire.

— Ma chère dame, dit-elle, je suis vraiment bien touchée de Taccueil excellent que vous me faites... Vous le dirais-je, tout à l'heure, en voyant l'enthousiasme de vos admirateurs, je craignais...

— Vous étiez dans la salle? interrompit Lovely dont le beau visage se rembrunit légèrement.

— Oui, chère dame... Et vous avez là de mes fleurs... Je n'ai pu résister, voyez-vous... J'étais tellement sous le charme...

— Merci, madame, interrompît froidement Lovely. La Milanaise aimait mieux cela. C'était une transition.

— Comme j'étais chargée d'une mission près de vous, reprit-elle, — j'ai voulu vous entendre au moins une fois... car l'avoue mon crime... Je ne connaissais pas celle que tout Paris idolâtre.

La bonne opinion que Lovely avait conçue de sa visiteuse s'en allait tout doucement.

£t c'était assez le compte de la visiteuse. — La transition se faisait.

— Je vais rentrer en scène bientôt, madame, dit Lovely, — et si vous avez quelque chose à me communiquer,..

Paoli rapprocha son siège et arrangea son crêpe de Chine. Cet exorde muet est absolument de rigueur.

— Chère dame, commença-t-elle, voici ce qui m'amène... Un homme que j'aime et que J'estime d'une façon toute particulière, et qui a le malheur d'être aveugle...

Mais cette pauvre Paoli n*avait pas de chance. Tout Veffet de la transition fut manqué» ce simple mot aveugle ramena d*un seul coup Lovely â ces senûnients de bienveillance expansive qui gênent $1 fata)emept une négociation.

Elle rougit et ses yeux s'animèrent.

— Un aveugle i s*écria-t-elle en prenant là main gantée de la Milanaise. — Madame, encore une fois» je vous remercie d'être venue à moi... Un aveugle! oh! c'est là une souffrance cruelle et sans consolation, madame!... Je sais... J'ai connu une personne... qui était ^veqgle... et bien malheureuse!... oh ! bien malheureuse, ajouta-t-elle en baissant les yeux et d'une voix qui tremblait; — lûen malheureuse!

Paoli ne savait où prendre la cause de cette émotion soudaine et si profqpde qu'elle ressemblait à de l'angoisse.

— Vous soufflez, chère danie? niurmura-t-èlie.

— Non, n^ad^m'e .. c'est up souvenir... J'ai vu ^e près le malheur daps ma vie... e^ peut-être..»

Elle retint uqe parole prêté â si'écbapper de son cœi|r, puis elle ajouta en souriant tristement :

— Mais à prôsept que je suis lieiireusç, à quoi bon revenir sur les douleurs du passe... Ot|i, oiiî, j'aime les aveugles, ms^dame ; pour soulager \\n aveiij^le, ie donnerais |usqu'à mon dernier morceau, de pain r '

— Que vous êtes bonne! mon Dieu! que vous êtes bonne! s'écria la Milanaise, — et q^ vous ayez dû être aimée!

Elle prononça çe$ dernier^ niôts plus b^ et comme timidement.

Lovely retira sa pf^^în $ai)S affectation.

Peut-êtrp le premier rayon ae lumière se fit-il en elle en ce moment.

Mais la pep^ée q^i lui vipt, elle la cepoussa, car elle reprit:

— Dites-moi bien vite, madame, cç que ie ouïs faire pour ce pauvre hpmme... Est-ce dp l'argent iqu'fl lui fautt^... des soins?... Si c'est dé l'argent, je vous donnerai tout ce que j'ai... si ce sont ()es soins, eh biep! |e; vous aiderai, madame... f^oos le consolerons... nous Tainierôns...

— Si vous l'aimez un peu, murmura Paoli, ce sera pour hfi plus qu'une consolation, ce sera le bopheiir.

Comme Lovely la regardait, étonnée, elfe rapprocha encore son fauteuil et coniinua rapidement:

— Écoutez!... Il est seul et if souffre... il vous aime... il a ' plus de cinquante mille livres de rentes ! . . .

FOUB

Lovely n'interrompait point. La Milanaise poursuivait :

— Plus de cinquante mille Hvres de rendes, chère dame!... pas d^béritiers directs... Cinq cents îouis ne lui coûtent pas plus à ()pnner q|i'un billet de cent francs... C'est un homme comme on n*en trouve plus!

Çt cpnjnie Lovely gardait toujours le silence, elle jprit tout à fait courage.

— Chère enfant, continua-t-ene» prqpopçant enfin le mol consacré, je sais que Tintèrêt ne vous guidera point... c'est comme moi, croyez-le bien... tout ce que j'en fais, c'est pour obliger... ipai^ il est jeune encore... et fort joli homme... A co théâtre où vous vous cachez... car vous vous cachez, chère enfant... les appointements ne doivent p?is être le Péroi^... Et voyez comme c'est agréable î... un aveugle qui ne vous connaîtra même pas!., et qui, en cas de brouille, — il faut tout prévoir^ — ne pourra jamais vous compromettre, si. vous êtes dans une position délicate, comme on le dit. — Ma parole, si c'avait été une affaire ordinaire, je n'aurais pas osé vous en parler, tant votre réputation de vertu me faisait peur... mais je me suis dit : C'est une occasion unique!... et la chère enfant me saura peut-être bon gré...

A mesure que la Milanaise parlait, sa volubilité augmentait. En un moment, comme le regard de Lovely la gênait, elle se mit à égaliser les plis de sa robe, sans cesser de liaranguer.

Quand elle rdeva les yeux, elle s'arrêta cûiirt, tant la figure de Lovely était changée.

Représentez-vous tout pe que les révolutions ont laissé c|a plus auguste au monde : la fille exilée des rois, par eKeipple» et^tt^z-la, jeune et belle, dans la si^prêmp m^^tj^ ^ son malheur, en face d'une insulte lâche.

L'insulte, elle n'y cruira ptis d'abord. Longlcpn^s aprè;^ ^'outrage reçu, vûus verrez à sa lÈvre le royal sourire*

Puis, quand il n'y aura plus î^ douter, quand tïtle cotppren' dra, elle ne maudira point. Sa bouche restera close. |^4nsulto émoubsée a glissé sur le pur diamant de son cœuf. — tlns^ilte est là» sous ses pieds, dans la poussière,

Lovely, la pauvre cantatrice, n'était pas la tille d'un roi, mais son âme avait la souveraine beauté de son visage.' Elle avait été longtemps à comprendre, bien que, peut-être, dans cette

position où la nécessité l'avait jetée, plus d'une fois un outrage pareil fût venu jusqu'à elle.

Mais il y a des habitudes qu'on ne peut prendre.

Lovely avait sa conscience qui valait une couronne. Lovely était grande parmi les créatures de Dieu. Son héroïsme ohscur avait la dignité des hautes infortunes.

Quand elle comprit enfin, ce fut son regard qui parla, son regard tout seul. Sa bouche demeura fermée.

Et son regard parla si fièrement, que ia Milanaise recula, décontenancée.

— Chère dame, balbutia-t-elle, je n'ai pas voulu... je vouff supplie d'être bien persuadée...

Lovely se leva et salua.

Son doigt tendu ne montra mèniie pas la porte. Elle saho. Ce fut tout.

La Milanaise était chassée 1

Et dans ce regard de Lovely, tout à l'heure encore si doui et si bon, il y avait tant d'écrasant dédain, mêlé à tant de dignité calme, que ce mot vint à la pensée de la Milanaise ellemême: Une reine.

Reine de théâtre, hélas!

Madame Paoli gagna la porte à reculons. Elle subissait violemment l'influence de cette supériorité hautaine; elle était vaincue et comme aplatie sous le poids de sa courte honte. Mais, parmi son trouble, il y avait de la colère^ une colère d'Italienne, venimeuse et terrible.

Sur sa bouche pâlie, les paroles de manace se pressaient.

Elle voulait outrager encore, puis elle voulait railler, parce que toutes les femmes savent bien que le sarcasme est mille fois plus cruel que l'outrage. ^

Elle cherchait quelque insulte bien empoisonnée, bien barbelée qui pût rester dans la chair meurtrie.

^t Dieu sait qu'elle pouvait trouver, ia jolie dame. Vaincue qu*elle était, il lui restait surtout sa parfaite expérience.

Jugez plutôt! Elle ne menaça point. Elle n'insulta point. Mais, sur le seuil, répondant enfin au salut de Lovely par uDe révérence dans les formes, elle dit froidement et poliment:

— Si vous vous ravisez, ma chère dame, comme c'est la coutume, vous me trouverez toujours disposée à vous être agréable, chez madame la marquise Oliva de Beaujoyeux, rue de l'Ancienue-Comédie, n**... Demandez madame Paoli.

Elle avait le dernier mot, en définitive. Gela lui rendit une espèce de sourire.

Elle desoendit l'escalier étroit.

Lovely était retombée sur son divan. Ses yeux étaient fixes et ses lèvres tremblaient fiévreusement.

—Mes enfants! murmura- t-elle; oh 1 mes pauvres enfants!... s'ils savaient ce que souffre leur mère!...

— Madame Lovely ! cria le garçon- de théâtre dans Tescalier, — Tentr'acte est commencé; on vous attend.

Elle prit un des bouquets qui jonchaient le carreau, et descendit, pâle comme une statue.

La Paoli put entendre de loin les frénétiques bravos qui éclatèrent quand le rideau se leva.

Madame Paoli n'avait eu garde de repasser par le foyer des acteurs. Bien lui en prit, car on avait organisé d'avance un triomphe pour célébrer son four,

Paoli se jeta dans sa voiture à la demi-journée, et nous (levons avouer que là elle se dédommagea amplement de la violence qu'elle s'était faite.

— Bégueule! bécasse! brute! s'écria-t-elle.

Et autres épitbètes qu'il ne nous est pas permis d'écrire. Car madame Paoli, la jolie ambassadrice, était, quand. elle voulait, plus grossière qu'un portefaix en goguette. Elle avait tout pour elle, cette charmante jeune femme!

— Sacrrr !.. accentua-t-elle en tournant au boulevard, — ça ne se passera pas comme ça...

— Je la ferai siffler comme une chienne! reprenait-elle. — Âh! elle verra!... Je dépenserai mille francs, s'il le faut, en pommes cuites, trognons de choux et gamins.. .-

Quand Paoli arriva au bout du Pont-Neuf, la grande fièvre èiaii passée. Elle ne jurait plus sacrrr!...

On faisait oercle aittour de notre ami Yaume dans l'antichambre de madame la marquise de Beaujoyeux. On lui avait demandé sans doute dés renseignements sur son maître, car il pérorait ainsi qu'il suit:

— Ça ne fait pas de doute que Philippe est censément un nom comme un autre, ayant comme moi des Olivier en quantité, et des madame Charles... mais si vous ambitionnez de savoir pourquoi, censé, on l'a sobriqué de Mazuike, je vais \ ous l'entreprendre. . ,

— Oui, oui, dit-on, monsieur Yaume.

Et un cocher lettré ajouta : * n i

10 IB JIU M U VOET

•-* Nous ramUtionnons avec ardeur I

•» C'est pas l'embarras, dit Yaume; — Maznrke est le non de la contredanse du pays dans lé théâtre de la guerre, comme Ton appelle censément celte partie de r£uro|)e, 06 les Jeunes demoiselles portent des éperon» et des bottes, par conséquent, pensez bien... Je l'ai vu danser, la Mazurke, tout près de sa patrie, où Ton Ta inventét dans le principe, tout à fait du commencement que Ton n'en avait jamais entendu parler ailleurs C'est assez joli, censé, si on aime ce genre-là... Voilà

donc qu'est bon, par rapport au capitaine... Eb bien, quoi! c'est à cause que il la pinçait plus agréablenient que vous censément, qu'on l'a affublé comme il est dit,

— Il la pince donc bien agréablement? demanda le cocher lettré.

— Oh que oui 1 répliqua Taume, — et d'autres talents que je ne m'étends pas dessus, n'étant pat loi le lieu favorable...

' que partout aux jeux dé cartes il fait sauter les banques!...

— Peste 1 im^rrompit-on avec une admiration équivoque.

— £n tout bien tout honneur, acheva Yaume.

— Toujours !... dit le cocher.

Et l'honorable assemblée demeura profondément convaincue que ïlazurke était un grec, ce qui ne diminua en rien l'estime qu'on pouvait avoir pour son caractère.

6V MAICTRKB DANSE

Yaume, cependant, avait son Idée.

11 reprit d'un ton très insinuant.

— Ça vous a-t-il fait du plaisir, ce que je vous ai dit ?

— Beaucoup, monsieur Taume, répondit la livrée.

•^ C'est pas l'embarras... Alors, je vous demanderai, censé, sans l'exiger de votre complaisance, entre camarades de la même profession civile, une chose que j'ambitionne drôlement depuis un peu de temps.

— A vos ordres, monsieur Yaume !

— Je vous l'implique, bref, en deux mots, censé, pour ne pas vous abuser... Ja.ibitionnerais, i\ ça ne vous olTusionnait pas, de savoir ce que c'est qu'un socialiste.

— C'est un rouge, rép. a le cocher lettré.

— Un rouge? répéta Yauiiie.

Et il ajouta à part lui :

— Avec ça qu'il eat iustei.ittit pas mal pôlot, M. Philippe!

— Dites donc, reprit Iç ppcher, rrr d'oft ¥fQe2^?g^l| donc pour demander ^es choses comme ça, monsieur Yaume ?

— Censément, njoi^deur Joseph, vm'^i Yî|Hipe, jft viens tfaa-jlelà des lignes dé froniièBes et de dpuane*.^

-r A la bonne ^eure.l... ï^^ s|ci^lislfi^ ppat d^^ ^sopoc» qui sont communistes.. î

— Ah 1 fit Yaume, ç^egt p^? l'em^rras... et Içfl çûwwttnistcs?...

— Les conimunistes?... parùeu! cç çont de^ ^^ntagnards.

— Bien, bien! fit encore t^ump, — : qM (Jjiî— c^n^mept, nous y voilà. . . Et leçt n^apt^f ÂJ^rdsi ?

— Tout le monde sait ç?i... Lçs m(Hif2|gpari|8, c'est Vexlrème gauche, monsieur Yaunie.

— Ahl diable! ip.u|^în|jra l>nciew pfttour dont la Iftt^ travaillait; — r sapr^ ipâtinl.^ c'est donc Ç2^|... Jt re^r^mie giuche S

— Des lampions! si'écria le côp))^r ^ tmut de paUti(]i|«.

— Éommeiit ! des lampions î se récria Xa^œe. Et ^ livrée de fire.

En ce moment, mad^e Pao]| tr^ver^s^ Tantlchambr^» le sourire aux lèvres, bepuis le boiit du Pont-Neuf, die avait eu le temps de §e remettre tqijt ^ Î0.

— Eh bien ? demanda la pifff ^ui^ çn )a( vpy^^t rentrer au salon.

— Eh bien 1 chère honnç, répondit f^oW, rr J*aî iti admirablement reçue... Vous sentez qu'on ï^^ Tf^i\m pa» ces choses-là I

—Est-elle aussi belle qu'on le dit?

— Mais o^i... îfn ^\^ J)?s^?îr* A i? NlW l^edoil être encore superbe. * '

—Toi, lu as échoué! pen^ç) la paçq^s^ tn iî#<f <>.

Car les femo^es sç v^^ntçn^ H^ujPHI^ f^tpe elles et At se trompent japaais.

Paoli drapa le fs^rpeia çr^^e ^f^C)ifpp ^l^o deeetair qui veut dire': Faites de$ cmesiiqu^, faites! ^'ai pressé la situalion : mes réponses' sont toutes prêles...

Mais la n^arg^sç n'^^jt ^ ^tf# ^ f^ultfalier stô iBferrogations. Elle avait toutes 1^ pèin^^, dH J^nde k (^aolupsa ] rëoccupation Et 'd'ailleurs, elle pouvait craindre que Pàoli, usant de représailles, ne lui deniandàt trop péremptoirement la cause de ce trouble subit et de cette grande pâleur qui Vavafent prise à la vue du capitaine Philjpa^ç.

El pêui-ètrft que îa charmante Qliv^ n'^Y?'^*^ eueûre Irauvô

Qiie histoire suffisamment colorée, pour expliquer ce fâcheux déUil.

Du r^te, roccasion était Yralment b^e pour ne point se fatiguer de mutuelles enquêtes. Les salons Beanjoyeux se trouvaient dans tout l'éblouissant éclat de leur agrément. Les nièces, au grand complet, inondaient la salle de bal, fleuries, Joyeuses, folles, adorables. Quelques étudiants, de ceux qui ont des pensions, sortables, faisaient office de danseurs. L'habit bleu lorgnait, rouge comme un coq et capable de se livrer aux plus dangereuses étourderies.

Ah bien I si vous lui eussiez parlé en ce moment du châletapis, des cinq demoiselles à écharpes de barège et du garçon, il vous aurait un peu reçu, Thabit bleu !

Et houp! il avait dansé un quadrille avec Rose Gerceil. U lui avait parlé de sa localité et un peu politique. Rose Gerceil lui avait montré les trente-deux perles de sa jolie bouchei eo un sourire enchanteur.

— Eh houp 1 II ne touchait phis la terre, Thabit bleui à bas sa femme! à bas ses cinq demoiselles! à bas son garçon et les huit parapluies!

Outre ce bonnetier et les étudiants ricJies, je vous prie de croire qu'il y avait là de purs gentlemen.

Vous ne croiriez pas que Thabit bleu» qui était décidément un fabricant de pessaires, eut un instant la pensée abominable d*épouser Rose GerciU I

^ Nous n'aurions pas dû vous le dire, malt l'indignation bous a emporté cette fois.

Parbleu! Mazurke avait dansé, lui aussi, avec Rose Gerceil, car il aimait à danser, ce Mazurke, et c'était vraiment à force d enlever de jolies tailles entre ses bras robustes, qu'il avait conquis son surnom. MaMirke avait polké avec Amélie de Grécy, avec Marie d'Azincour, avec Mathilde de Poitiers.

Ges trois célèbres batailles se trouvaient représentées, chez madame de Beaujoyeux^ par trois nièces gentilles à croquer.

Mazurke leur avait dit sa façon de penser entre deux coups de talon. Elles le trouvèrent ravissant et se le disputaient sâos trop de cérémonie.

Mazurke, qui était bon prin«e, se donnait tout à toutes, uo peu plus aux plus jolies.

11 s'amusaK ^nune un bienkeureux depuis <ieux kewes qu'il éti^itlà. AmèHe, H<me, Marie, Maiiiilde l'aiUaieyt à oublier qu'il

LE JEU m LA MORT IS

n*était pas venu chez madame de Beaujoyeux pour mériter une fois de plus son surnom.

De lemps en temps, il avait vu, car il voyait tout, les yeux de la maîtresse de la omison fixés sur lui avec une expression bien étrange. Mais il était habitué à cela. Et du reste, tout le monde le regardait ce soir : il était le lion de la fête.

Dans le salon de Jeu» Romblon s'oubliait au lanscpienet, comme Mazurke s^oubliait au bal. Bonnin le rentier, Peignon dit Pompes Funèbres, le docteur Desbois et Oscar de Beaujoyeux faisaient le plus grave de tous les whist.

Oscar n'était pas trop de mise, mais quand on a besoin d'un partner, on prend ce qu'on trouve.

Quand la magnifique pendule Louis XYI du grand salon sonna onze heures, Mazurke sembla s'éveiller tout à coup. U s'arracha aux sourires croisés de Rose Cerceil et des trois ba< tailles pour gagner la pièce où l'on Jouait.

Il n'eut besoin que d*un seul coup d'œil pour reconnaître Bomblon-Ballon à la description que M. Baptiste lui en avait faite.

Mazurke lui toucha l'épaule et le salua :

— Pourrais-Je vous entretenir un instant, monsieur Romblon? dit-il.

—Tiens! s'écria Monsigny,— puisqu'on joue, nom d'un bleu, on joue... Romblon gagne, il ne peut pas s'en aller.

Mazurke jeta un regard à ce brave M. de Monsigny et sembla consulter ses souvenirs.

Romblon s'était levé.

—Monsigny! dit-il; les affaires, vous savez... je n'ai pas l'habitude défaire Gharlemagne... je vous la donnerai une autre fois.

— Sous-entendu : la revanche.

— C'est assommant! gronda l'étudiant de quinzième année. — il me déplaît, celui-là, moi !

Mazurke voulut bien ne pas entendre.

— Vous êtes le monsieur qui... que ?... demanda Romblon. -~ Oui, répondit Mazurke.

— Bon ! fit le gros homme.

Et il se prit à rouler du côté de la salle de danse.

— Mignonne, dit-il à l'oreille de la marquise, — donnez* nous votre boudoir et un bol de punch^ voulez- vous?

Oliva fit un signe d'assentiment.

Mazurke et R^mbloa^M^èrent dans le boudoir.

— Ouft soupira Romblon en s'asseyant stirnne chaise, parce que les fauteuils étaient tous beaucoup trop étroits pour lui, — je suis Uft peu épftis, comme disait papa. .. mafsça ne fait rtei^... qiiandjeft(ie,}em*es8uie... là! —Dites donql nous aVons donc à causer, nous déuxV

— Beaucoup.

-*BonF... J'aime à causer, moi... papa aimait ça aussi., comment vous appelez-vous de votre vrai nom?

— Mérieui, répondît Maznrke.

— Bon! s'écria Ballon, — chez Jean- de-la-Mer ?... Ah ! diable!... un vieux brave qui ne faisait rien comme les autres... Mh bien! monsieur Mérieul, qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

du ÛUSI.QUB8 VàSQUBt TOMBBIfT '

Rombkm et Mazurke étaient seuls dans le petit salon où nous avons vu naguère les intimes réunis. Ils s'asseyaient auprès d& la table à tbé où Romblon appuyait ses coudes.

— Monsieur, dit Mazurke,* j'àl désiré me mettre en rapport avec vous, parce que je dois cVoire que vous pourrez me renseigner sur certains faits et sur certains personnages...

— Boni bon! interrompit Ballon. — Qliêls feîts, dites donc, vous, ^t quels personnages?

— Les feits qui ont rapport à la succession dé feu JeanGréhu, et les personnages portés sur son testament.

— Oh! bon! bon!... Papa savait toutes ces choses-là... et bien d'autres mais moi, voyez-vous, pas fort... Pouhî...

Op apporta le punch avec des gâteaux et deux carafes de madère.

— Bon! dit Romblon au domestique; nous somnaes en aifaires qu'on ne nous dérange pas.

— Àimez-vous boirfe, vous? reprit-l! en s'adressant à Mazurke.

— Je m'enivre régulièrement tous les soirs.

— Ah diable!... touchez làl... Vous avez l'air d'un ftmeux trotteur 1... Moi, je n ose pas trop m'échauffer, à cause de mOn embonpoint... Tenez... Pôuh-ou-ouh?... R y a bien des gens qui sont jaloux de moi et qui disent : Est-il ^ras, ce Romblon!... Pouhl... Eh bien! ça a son mauvais côté, parole sacrée!... A la vôtre, mon pays! •^

— A la vôtre, inon chei" faiénsieur RômbKmt

Ils burent.

— Boni s'écria le gros homdie» qui déboutonna un pm son gil^t ()e nankin pour faire plaisir k son ventre; -~ comme ça, vous êtes un petit paysan du bourg de Yesvron ?

— Précisément.

— Ah diable !... Pouh-oub! Je n'en crois pas un mot ; mais je vais faire seipbjant, pour abréger les préliminaires. . Papa disait toujours-.» Pûubl..]>)e discutez pas : c'est peine perdue. Et quel bon^rpQ c'était, papal... Savez- vous que vous êtes rudement beau garçon, mon paysP

— Bien obligé...

•— Pas de quoi ! Nous allons certainement faire ai tas d'affaires ensemble.

Le petit salon qui servait de boudoir à la marquise était silue à l'angle saillant de deux corps de logis qui composaient les appartements Beaujoyeui^. Il donnait, d'un côté, sui^ la salle de bal, dont il était séparé seulement par un entre-deux, et, de Tautre, sur le salon de jeu.

La porte qui s'ouvrait sur le salon de jeu était vitrée ; un rideau épais la recouvrait en dedans du boudoir.

Rombion et Mazurke entendaient parfaitement le bruit de ces deux pièces voisines. Ici la musique des contredanses, là les fastidieuses et invariables exclamations des joueurs.

Ce double bruit protégeait, du reste^ leur entretien contre les oreilles indiscrètes, à supposer qu'il y eût chez la marquise des oreilles de ce genre.

Tout au plus aurai(<-on pu mettre l'œil k la serrure dans le demi-jour de l'entre-deux et regarder.

On aurait vu deux hommes attablés, l'un admirablement beau, franc et gaillard, l'autre rouge et jaune, avec de petits yeux normands qui clignotaient, indécis, — du punch fumant et des verres tantôt plejûs, tantôt vides.

Au bout de trois verres , la conversation était à peu près assise.

Rombion disait :

— Moi, voyez-vous, le cœur sur la main, tout rond ! la firancbise même... Papa, lui, voyait plus loin que le bout de son î oz; mais moi... T«ncz! je vas vous dire toute mon afikire... J'ai eu des malheurs... La marquise me coûte les yeux de la tètel

— La marquise I répéta Maiurlie.

— - Bon l... Je croyais que vous atka deviné ça... YoDà déjà

du temps que nous sommes ensemble... Et de l'argent) des toilettes !.. le tremblement !.. Pouh !.. Ah diable !.. Ne faites jamais de ces folies-là, jeune homme 1

— Mais le marquis? demanda Mazurke.

— Pouh!.. Sans doute... Papa m'en aurait fait voir de rudes à ce sujet-là!.. Mais je vous dirai r ça ne m'est pas inutile... on fait bien de temps en temps quelques affaires dans les maisons... Et puis papa avait monté l'histoire de la succession pour nous» et, ici, je suis au centre.

— Ah ! fit Mazurke.

— Oui... bon!.. Pouh! pouh!... Pas fort ce punch. Et si vous vouliez me dire au juste dans l'intérêt de qui vous travaillez...

— Dans le mien.

— - Bon! boni Pourtant, le petit paysan Mérieul n'était pas héritier, que je sache.

— C'est vrai; mais il peut espérer que dans toute cette bagarre...

— Ah diable! exactement. Dès qu'il y a de l'eau trouble, on peut pécher... Papa disait ça... Moi, j'aurais cru que mademoiselle Berthe, la nièce aveugle, n'était pas étrangère...

— Elle est morte, interrompit Mazurke sans hésiter.

— Bon! s'écria Ballon de tout son cœur; — morte»... ma foi, ça peut simplifier bien des choses>.. car, il y avait une clause de ce diable de testament... Je ne me rappelle jamais au juste... C'est p<ipa qui avait une mémoire, monsieur!... Et puis, il prenait tout en note... Si j'avais seulement son portefeuille... Enfin, n'importe!... Vous avez gentiment fait votre chemin, vous, à ce qu'il paraît!..

— Parlons, je vous prie, des héritiers.

— Le cœur sur la main, vous savez... pas dp malice, moi... Pouh!

— Y en a-t-il de morts?

--De morts?.. Ah diable! monsieur... de morts?... Un peu plus tôt, un peu plus tard, comme disait Papa, noue mourrons tous... Mais, voyez-vous, vous avez tort de ne pas me parler franchement... Je ne suis pas héritier, moi, et, si j'ai quelque bonne somme de tout ça, ce sera en bricolant, comme il disait encore... il avait tant d'esprit, monsieurl... Voyons, vous ve- .nez de la part de M. Lucien Créhu,* n'est-ce pas?

— Non, répondit Mazufke.

— Bon, boni... Pou-ouh! .. Mettez-vous du madère dans

votre punph?... ça change un peu... Moi, je vous avoue fnin« cbement que }B vous trouve un cbarmant garçon... Vous êtes établi à Paris?

— Je vais m'y marier.

— Ah diable I

— Oui, reprit Mazurke, — s'enivrer tous les soirs, ça finit par fatiguer l'estomac... Je veux me ranger.

— fioDl... si c'est affaire de santé... Bon, bon 1... Pou-ouh !.. pouhl... Mais, qu'est-ce que me disait donc votre homme? Voyons donc un petf ça.

11 prit dans sa poche use lettre, et la lut à l'aide <to son binocle en or.

C'était la missive de M. Baptiste, de la maison Isidore Baptiste et compagnie.

. —C'est ça ! c'est bien ça! poursuivit-il ; vous êtes solvable... on peut traiter...

— J'ai une cinquantaine de mille francs, répondit Mazurke, — dans mon portefeuille.

— Ah diable! s'écria Ballon, — sur vous ? c'est joli, ça ? Son petit oeil vert avait brillé tout à coup. Ce fut l'affaire

d'une demi-seconde, il voulut remettre la missive dans sa poche, mais sa grosse main tremblait; la lettre glissa entre le nankin de son coachman et le nankin de son gilet. Il ne s'en aperçut point.

— Buvez donc! reprit-il. — Ah ! ah ! sans doute, je sais un peu de ceci, un peu de cela, pas tant que papa, mais enfin, assez pour vivre... Les héritiers Créhu, c'est ma vraie clientelle... Voyons, buvez, et nous nous arrangerons peut-être... Que demandez-vous, s'il y en avait de morts? Oh! oh! ohl ajouta-t-il avec un sourire haletant et lourd, — on les soigne, on les garde, voyez -vqusI... Besnard, l'homme de loi, fut tué d'un coup de fusil la nuit même du décès de Jean-de-la-Mer... Vous devez savoir ça, vous.

— Je le sais.

— Par qui? çâ m'est égal... Voulez-vous rire? Je vas vous conter la chose des autres... morts. Allons donc!... Il y en a déjà un qui a plus de cent ans I Papa disait qu'ils vivraient tous aussi longtemps que Mathusalem... pouh !... Mais, vous n'avez peut-être jamais entendu parler du fond de l'histoire, le testament...

— Si fait; j'assistais à la lecture. '-«Boni... vous!..

18 LB nv DB LA MORT

"— Derrière It porte qui coDdnieait à la coistae.

—Ah éiablel fit Rombloii,qui, depuis cpielquei BâBUtes,8emblait réfléchir; — eh bien, ils avaient donc le droit de se Uier comme des chiens partout où ils se renconUrer^ent... Vous sar vez. papa se chargeait un peu de cette partie-U... du moins, on le disail... mai», Je n'ai jamais rien Vu! pouhl... ahl Seigneur I rien de rien 1... Ils vinrent trouver papa l'un apr^ Vautre, en cachette... Le plus souvent ipie papa les aurait aidés i 6'entre-détrairel L'affaire n'était pas là...

Il but un grand verre de punch et prit ]e bras de Mazui^e.

— L'aflaire était de les fair^ payer p^urtivre, poursUivii-il; est-ce ça, mon chat? pou-oub!...

— €*élail bieft adroit, dit Wazurke.

Ballon le fit lever en le tenant toujours parle bras.

— Yenes, dit-il; j'ai confiance en vqus, moi, pourquoi ça? parce que... voilà!

Il enirafnaitliazurkevers la porte du salon de jeu.

La draperie fut soulevée.

Juste en face de la porte se trouvait la table de whi$t où MM. Bonnin^ Peignon, Desbois et de Beaujoyeux faisaient gravement la partie. Monsigny les regardait jouer-

— Examinez-moi bien ces cinq mas^pies, reprit Bamblon; c'est le plus pur de Hion aisance.

— Est-ce bien possible! s'écria Mazurke comme si un voi)e tombaU de ses yeux; Maudreuil, Houêi, Menand jeune» le docteur Morin et M. de Ouérineul !

— Pott-ouhl faisait Romblon, pou'^ou-ouh!

LBS IflÈGBS

Nos cinq amis de la taUe de whist ne se doutaient guère <;u'on mettait ainsi, en ce moment, leurs vrais noms sur leurs visages.

Ils jouaient ensemble comme de bonnes vieilles connaissances. Maudreuil, transformé en M. Peignon, employé des pompes funèbres. Le docteur Morin (Despois) ; Houël (Bonnin) et Oscar de Beaujoyeux, Croûton llknand jeune. Artichaut).

De temps en temps, tout ce monde se regardait en dessoil^ à la dérobée. On voyait bien quli y avait là un fond de pa^oQ chronique et de frayeur incurable ; mais, pour ce qui était 4t la frayeur, comme chacun avait plus ou moins confiance dans l'épaisseur de son masque, personne ne lâchait pied.

£t à regard de cette passion avide qui devait les tenir tous, il y avait vingt ans qu'H^ attendaient.

Us avaient essayé mainte fois de s'entretuer, ces braves gens. Ils s'en étaient mutuellement donné le droit par convention expresse. Mais chacun d'eux se disait : McA, je suis à l'abri... on ne me connaît pas...

Quapt à Monsigny, l'étudiant de quinzième année, Faneka Filis de Guérineùl, tout ça lui était égal. \\ prenait la vie comme elle venait : il n'avait guère que quarante ans. Gela M fois^it une belle avance sur tous ces vieiWards. Il aurait volontiers cassé une tête ou deux à l'occasion, puisque c'était dans le marché, mais il était si bien là, chez les Beaujoyeuxi

Pendant que Romblon et Mazurke, soulevant la draperie de la porte vitrée, jetaient un coup d'oeil indiscret dans la salle da jeu, on leur rendait la pareille à la porte opposée.

Quelqu'un était là qui les épiait.

Qui donc? car les bougies de la salle de bal éclairaient l'eatredeux et rendaient dangereuse cette curiosité.

Qui donc?

Une femme.

C'était madame Oliva de Beaujoyeux qui regardait par le trou de la serrure.

Cette femme, vous l'auriez à peine reconnue à cette heure où tout son être passait dans ses yeux, tandis qu'elle contemplait Mazurke.

Elle ^tait pâle ; elle était belle.

Son sein battait; sa tête brûlait; une larme, — une larme! la maîtresse de Romblon-Ballon ! «ne larme brillait à ses cils.

Ëtait-ceune fantaisie soudaine ou un lointain souvenir?...

Ohl savez-vous l'angoisse 1 quand ces cœurs perdus seprennrat à sentir par hasard, et que la conscience muette retrouve un instant sa voix.

Quand le passé se dresse, et le présent, et l'avenirl

Le passé, un remords; le présent, une honte; ravenir, un supplice.

Et l'amour avec cela, car c'est toujours l'amour qui jette un rayon vengeur dans ces ténèbres.

L'amour, plus jeune, plus timide, plus frais, en raison directe de la profondeur de la chute; l'amour qui survit, châtiment implacable; l'amour, la vengeance de Dieul

Elle était là, silencieuse, abattue, cette révoltée I elle pleurait. Elle allait prier.

Nos quatre nièces étaient venues aussi pour voir ce qne Élisait le beau Mazurke tout seul avec Romblon-Ballon. Â Taspect de la marquise, perchée au trou de la serrure, elles furent saisies d*un grand accès de joie.

— Ce n'est bien sûr pas pour Romblon qu'elle est làl murmura Rose d'un air mauvais.

— CiMnment! s'écrie Mathilde, en comptant sur ses doigts mignons, — un, deux, trois... Ce n'est pas assez!

— Quand on prend du galon, ma chère... dit Marie. Et toutes de rire !

La marquise les entendait et se redressa en tressaillant.

En toute autre circoustance, la honte d'avoir été surprise l'aurait irritée violemment, mais c'est à peine si elle ressentit en ce moment une légère piqûre d'amour propre.

— Eh bien! mes enfants, dit-elle avec douceur et tristesse, — vous ne saurez pas !

Les quatre nièces s'attendaient à tout autre chose.

Elles s'enfuirent en ricanant.

La marquise posa sa main sur son cœur.

Au lieu de retourner dans la salle de bal, elle gagna sa chambre à pas lents.

Là, elle se laissa tomber sur le pied de son lit, comme une pauvre petite fille qui pleure une première faute.

Et vraiment elle pleurait.

— i-S'il avait voulu m'aimer!... murmura-t-elle après un silence.

Puis elle reprit en fixant son regard dsms le vide :

— Que de temps passé! que d'années! que d'événements!. «. et toujours sa pensée dans mon cœur !

Elle se leva brusquement.

— Que vient-il faire ici? dit-elle; — il l'aime toujours sans doute..: Cette femme qui est mon premier remords... et mon étemel malheur!... Si elle est morte, il aime son souvenir... C'est égal! Us seront tous contre lui»... et je ne veux pas qu'on le tue !

Ce mot mit un frisson dans ses veines.

Elle se précipita vers un petit bureau en b'ois de rose qui faisait face à la cheminée. — Elle écrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle glissa dans son sein.

Puis sa main rétablit la symétrie dérangée de sa chevelure; elle sourit à son miroir et rentra dans le bal.

Il fallut son arrivée pour faire taire les médisances pointues

LE JEU DE LÀ MORT Si

qui avaient monté de Fessatm des nièces jusqu'aux sièges augustes de ces dames, en p&si^ant par Pervenche, Sensitive, Berthelleminot, les étudiants riches, l'habit bleu et madame de Saint-Roch, fabricante d'alliances, connue par trente ans de succès.

Dans le boudoir, Romblon et Mazurke avaient repris leur entretien.

Romblon se déboutonnait assez rondement, et sans aucun doute, il avait ses raisons pour cela.

Mazurke écoutait de toutes ses oreilles, — - mais en écoutaiit, il buvait.

ou BOMBLON-BALLON BAYABDB ETONNAMMENT

— Oui, oui, reprit Romblon avec cette satisfaction du cicérone qui montre un objet curieux, — voilà Morin, voilà Houël, voilà Guérineul, et l'Artichaut et Gousin-et-Ami! ça fait cinq... les héritiers étaient onze ; sur ces onze, Lucien et Tiennet Blône ont renoncé faute de consentir les clauses du testament... reste quatre : la jeune domestique, Besnard, Fargeau et le vieux grigou d'Honoré. La jeune domestique est devenue une grande dame; Besnard est au diable, le vrai Honoré m'échappe ainsi que Fargeau... mais quant à Fargeau, 11 y a certain monsieur de la rue du Regard...

— De la rue du Regard! répéta Mazurke.

— Boni bon! fit Ballon; mais voyez donc ce Guérineul comme il a l'air important. Figurez<vous qu'il fait la cour à la marquise! comme si la marquise n'avait pas ce qu'il lui fauti

Vanité d'un maquignon de deux cent vingt-huit kilos!

— Ah! diable! reprit-il; ça me coûte assez cher!... Je suis gêné, monsieur Mérieul; j'ai quarante mille francs à payer le quinze, et du diable si je sais où les prendre!

— Ce n'est pas moi qui vous les donnerai, dit Mazurke. «— Boni... murmura Romblon ; farceur !

Sa grosse face avait un étrange sourire.

^ Quand on a cinquante mille francs, reprit-il avec bonhomie, on ne peut pas en donner quarante mille... Pou-ouh ' c'est évident... Mais nous nous arrangerons, vous, verrez!... En a^ tendant, convenez que je joue avec vous cartes sur table.

— C'est vraL

— Papa n'aurait peut-être pas fait comme çal... Mais moi. Je ne sais pas tromper... Et puis j'aime à revoir les gens de ce

l^ys-làl... Çâ me rappelle ma Jeniieëèe... Tojei-vous, on faisait courir des bruits stir notr^. maison, 1§-bas, à Titré; ça n^arait pas le sens commun. Papa leur à sauvé la vie à tbus ces héritiers de Jean-de-la-Mer.... et c'est bien le moins que ]*eii profité un peu, pou-ouh! monsieur ttêrimil.

M azurlLO avait déjà bu beaucoup de madère. La vue inopinée <le ces cinq bommes dont le masque tombait pour lui si brusquement le frappa. Pendant que Roibblon parlait, Mazurke rè- Aécbisss^t tant qu*il pouvait. Il examinait de son lùieux sa partie changée. 11 se demandait surtout pourquoi cet homme lui jetait ainsi sans rétribution une si bonne p(ùrt de son secret.

Sa tète était un peu troublée. 11 but pour $*éclaircir Fesprit le moyen ne valait pas le diaible.

Rofflblonle regardait boire et semblait bien satisfait de M

Pour qhicohquè tonuaissait ce gros nmquignon, habillé de nankin des pieds ft la tête, il eût été fbrt évident qu*un projet lui était venu depuis une demi -heure, et qull le caressait, ce projet, tout en bavardant pour donner le change à Mazurke.

— Vous savez, reprit Ballon, là-bâs, à la MestiVîère,.. car je vous dis tout, moi, ma parole!... mais j'ai confiance en vous, tt!... Yous savez, il y eut un grand tremblement... que même Tex-Besnard y resta... Gomment ça se fit, le diable le sait, car moi et papa nous n'avions mis que de Tétoupe dans les fusils... osas il y en eut un qui tricht, c'est sûr. — Eh bien ! la justice mit son net là-dedans comme de raison... et je crois qu'on a envoyé pour ça aux galères un sabotier de la forêt du Ceuil... mais le curieux, c'est la venette de tous nos gaillards... VrrrttI ni vu ni connu, le lendemain matin, ils étaient tous partis, excepté un jeune gars... vous savez, le fils de madame MarioD, la rentière... vous ne vous sDuv^ez pas, monsieur MérieulP

— {ion, dit Mazurke.

— Pou-ouh ! fit Ballon, — bon l ... le petit gars qui donnait le coup du bélier... Tiçnnet, parbleu t. .. ïiennet Biône... Vous vous souvenez bieUi à présent P

— Non.

— Madame Marion^ voyez-vou^... continua Romblon. Mazurke lui prit le bras; sa main tremblait.

— Monsieur Romblon, prononça-l-il à voix basse, — cette femme-là est dans le cimetière... Et quant à Tietinet Blône, les Arabes Font tué à Mazagran, il v a bien du temps!

— Tiens! fit Ballon en riant bonnement, — vous disiez que vous ne vous souveniez pas... Pouhl

LE JEU DE LA MOltT 23

tl ajouta dans les pVts de soh quadruple tteutoa :

— Décidément, il ti*est pas fert, ce S. Hérieiill Mazurke but un grand verre de madère.

Au nom de madame IKaHdn, il était devenu tout pâle.

—Allons! reprit Balloti, — comme vous voudrez... tool, ça iii'ëst bien égal-Boni bofai Au diable, GuériàeUl, et jusqu'à rArtichautt... Tous les chemins tpèneùt â Rome, poutt! Monsieur Mériëul... l'apa nie dit : Fifl! c*est cette afiiaire-iâ qtli est )a bonnie... Vendons la calrriole et tôUteà ieS bêteS poUr aller à Paris. Mol, Je répondis : Oui, papa. — Qui fat dit fat fait... Tous nos godiches 7 étaient à Paris... Celui-là dans un coin, çeliii-ci dans un trou... Papa mit un an à les repéchei' tous... Quand il^ farent tous repêchés, ah! daoïet nous eûmes de belles rerites t...

11 reprit haleine en un puissant pou-ouh! et poursuivit :

— Us n'étaient pas vieux comme à présent dans ce temt)S-là. . nous gagnions, ma foi, bien notre argent à les empêcher de s'éntre-dévotrer... Morin voulait empoi^nner tout le monde, Ouérineul avait des pistolets Jusque dains ses bottes. l|s se cachaient, ils se trouvaient : ils se reperdaient... C'était drôle, pouhl ma parole sacrée!... Et toujours regardant derrière eux pour voir si personne ne les poignardait dans le dos.

Bomblon eut un gros rire.

Mazurke buvait pour mettre de Tordre dans Ses idées.

— Ahçà! s'écria Ballon, qui Tadmiraitd^ bon coeur, — est-ce vrai que vous buvez comme çâ tous les seite, nionsieur H6rieul?

— Non, répondit Mâzurké.

— Vous disiez...

— Je mentais... chaque semaine, Je m'ènlvrè une fôië, pour avoir une nuit de sommeil...

— Bon!

— Là-bas, en Hongrie, quand Je me batUds, Je dormais.

— Ah diable!

— Pour dormir, il me faut boire ou rilé battre... Voyezvous, monsieur Bomblon, J'ai perdu bien desjours en ma vie... Et chaque Jour que J'ai perdu m*apparaît comme un fantôme, la tiuit, quand J'ai la fièvre... Car ma tâché était sabrée!... Mais Je ne perdrai plus un Jour... une heure... unéminiite!...

— Ça, Je t'en donne ma parole 1 pensa Bomblon qui dit tout haut:

Ce pauvre M. Mérleull n.^^rrT^

Mazurke était aux trois quarts vire, mais il se tenait droit et le seul e£fet de Tivresse était de mettre un voile sombre sur la joyeuse expression de son visage.

— Je ne dors Jamais, repril-lî encore, — et quand j'ai passé huit jours sans sommeil ma tête se creuse... je deviens fou... Alors je bois, je bois tant que je peux... et je dors... El le lendemain je me réveille, capable de protéger au besoin ceux que jaime et capable d'écraser les coquins que je poursuis...

— Bon! bon! dit Romblon, —je comprends.

— Demain, ma tâche commence, poursuivit Mazurke, — il faut que je dorme pour être fort... Je bois.

— Quant à ça, vous buvez comme une tanche... Poubl... monsieur Mérieul... Mais vous faites bien, puisque c'est pour raison de santé... Et quand vous avez bu, dites-moi, vous allez vous coucher?

— Non, répondit Mazurke.

— Bon!... Pourtant, si c'est pour dormir?...

— Il faut que je marche... ma tête brûle... Je vois ceux que j*aimais comme en un rêve... Je leur parle... Et c'est bien autre chose, à présent que je suis amoureux !

— Vous êtes donc vraiment amoureux?

— Oui.

Ballon se frotta les mains.

— Ah ! diable ! dit-il, — vous avez où vous promener dans Paris, monsieur Mérieul... c'est long et c'est large!... et pas de danger, car la police est bien faite...

Pour en finir en quatre mots, papales taxa tous à une boone petite somme par an, les héritiers, en leur disant :, — Si vou9 ne voulez pas, je vous dénonce aux autres... Et pas un ne refusa, car ils avaient sigrand'peur!... Les coups de fusil delà Mestivière étaient encore dans leurs oreilles. . Ils payèrent, et notre maison se monta... Bon!... pou-ouh! et voilà dix-huit ans que ça dure... Us se sont tous reconnus les uns après les autres, d'autant qu'ils sont forcés de se voir tous les ans au moins une fois face à face, et sans déguisement, pour remplir une clause du testament... Ah! ce Jean-de-la-Mer, quel cadeau il leur a fait là!... Et tenez, c'est justement ces jours-ci que doit avoir lieu la réunion annuelle pour verser les revenus de la siiecession dans la grande tirelire.

— Comment ! la tirelire ? dit Mazurke qui redevenait attentif.

— Une cave, monsieur Mérieul! une cave percée par en haut, une cave où se jettent plus de cent mille francs chaque

année... Âh! si je savais... mais Je ne saurai jamais, puisque papa lui-même n'a pas pu la trouver...

— Vous dites que la réunion a lieu ces jours-ci?

— Le 43 mai, tous les ans... jour fixé par le vieux Jean Crébu lui-même... et c'est cette année le vingtième anniversaire... on les ferait bien suivre... mais c'est arrangé diaboliquement... eux-mêmes ne savent pas du tout où on les mène... cette momie d'Honoré est bien difficile à pincer! Papa les avait vus partir une fois., quelque cbose de drôle, allez... sept fiacres tout pareils, sans numéros, avec un grand laquais dans chaque... les héritiers montèrent tous : la jeune (demoiselle aussi. A. mesure qu1ls montaient, le laquais leur mettait un bandeau sur les yeux... et puis fouette, cocher I Tout ça partit comme une noce, au triple galop I

— Votre père n*eut pas l'idée?...

— Boni quelle idée papa n'a-t-il pas eue!... Cette tête-là, voyez-vous, on n'en fait plus de pareille!... Il se lança dans un remise et dit au cocher : Dix louis t si vous me rattrapez cette noce-là I

— Eh bien?

— Eh bien? le remise prit le grandissime galop; mais, je ne sais plus à quel carrefour, les sept fiacres firent Téventail et coururent l'un à droite, l'autre à gauche, comme une volée de canards qu'on e£fraie... et papa resta le bce dans l'eau ne sachant lequel suivre...

— C'est étrange, tout cela ! dit Mazurke.

— Boni... je vous dis que c'est très drôle... Pou-ouh !... Et maintenant que papa est défunt...

— Ahl ... dit Mazurke, M. Romblon père est mort.

— Pas mieux n'en vaut, mon pauvre monsieur Mérieul I répliqua Ballon d'une voix pleurarde, — et Dieu sait ce que la maison souffre! C'était un homme si rangé l... Je vas vous dire... Il avait donc été fait au même cette année-là... Voilà de ça trois ans sonnés... L'année suivante, au 43 mai, il me dit : Fifi, je vas aller voir ça, mais avec mon cheval à mon cabriolet... et je conduirai moi-même... Si je n'en attrape pas un, je te paie le café. — Bon! Pou-ouhl que je répondis, ça va marcher, papa, puisque tu t'en mêles... —11 mit le cheval au cabriolet et il partit... Le soir, un sergent de ville vient dire à la maison que cheval et cabriolet étaient en fourrière pour avoir été arrêlés sur le boulevard sans maître ; le cheval avec le mors aux dents, le cabriolet en brindesingues...

— Et votre père?

-—Papa?... Pou-ouh! ah diablef monsieur Mérleidl...]eiie sais pas s*ils ont mis papa dans leur tirdire... mais Jamais il ii*est revenu I

ou MAZUBKE ESSAIE DE RÉFLÉCHIR

La curiosité de Mazurke, un instant réveillée, s'eagourdissait déjà de nouveau dans les fumées du madère.

Tout en parlant; Romblon l'examinait toujours du coin de rœil et suivait les progrès de son ivresse.

— Au moins, celui-là, pensait*il, on a*a pas besoin de le pousser à boire !

— Hein ? Monsieur Mérieul, reprit-il ; — ah diable 1.. Est-ce drôle, ça 1.. ni vu ni connu !.. jamais on n*a retrouvé la moindre trace du papa... La police et les maisons de renseignementsyont perdu leur latin... Disparu, là, comme une vapeur!.. Aussi, ça ne m*a pas donné envie de faire le même métier... je m'en prive. Le plus triste, c'est que papa avait emporté son portefeuille avec lui... un trésor, ce portefeuille!... Papa mettait tout en écrit... De quoi nous faire pendre et bien d'autres avec... En outre, il connaissait des papiers... il avait la copie du testament de Jean Gréhu... Enfin, le diable etsoB train!...

Mazurke laissa tomber sa tête sur sa poitrine. *-Que voulez-vous encore savoir? demanda Ballon. *-Rien, répondit Mazurke.

— Bon! vous êtes gris comme un garde mobile; ça fait plaisir à voir! Voulez-vous que je demande votre voilure?

— Non.

— Voulez-vous d'autre madère?

— Oui.

— Oh! le joli buveur! s'écria Ballon avec enthousiasme; — je suis sûr que demain il n'y paraîtra plus.

—Ecoutez, dit Mazurke dans une éclaircie d'intelligence,— s*ils se sont tous reconnus depuis le temps, pourquoi vous paient-ils encore?

— Tiens ! fit Romblon étonné, — c'est du raisonnement, cela !.. Eh bien ! mon bon monsieur Mérieul, c'est justement là le hic... J'ai peur qu'ils en viennent à ne plus me payer... jusqu'à présent, chacun d'eux croit être le seul à savoir le secret de ses voisins... mais ils se voient trop souvent... ça finira mal... et Dieu sait que la maison n'a pas besoin de cela !... L^

marqqîse me ruine, comme je vous Tai dit.., les rentrées ne se font pas. .. Et pourtant, je suis un honnête homme, pou-ouh !.. Monsieur Mérieul, il faut que je paie mes échéances...

— Quelle heure est-il ? demanda Mazurke.

— Minuit.

— Eh bien ! et ce madère ?

Romblon ouvrit la bouche pour appeler, puis il se ravisa.

— Tenez I dit-il en jetant un regard de côté sur Mazurke, qui avait l'œil somnolent et la paupière affaissée, — je vais aller vous le chercher moi-même.

— Ça m'esl égal, répliqua Mazurke.

Romblon-Ballon se leva.

Il traversa la chambre d*un pas pesant et un peu chancelant.

Il passa le seuil et referma la porte. Quand il fut dans l'entre-deux, il se prit la tête à deux mains.

— Voyons ! pensa-t-il ; suis-je ivre, moi aussi? Papa auraitil fait cette affaire-là?.. Cinquante mille francs!... Un homme. qui vient de Hongrie et qui n'a pas de passeport... Ah diable! papa l'aurait faite... D'ailleurs, je suis un négociant sérieux, pou-ouh !.. il faut bien que je remplisse mes obligations, peutêtre!

Au lieu d'entrer dans la salle de bal, il prit l'escalier, de service qui débouchait dans l'entre-deux et descendit aussi vile que possible.

Il était déjà tard. A part les cochers des voilures qui stationnaient devant la porte de la maison Beaujoyeux, la rue était presque déserte.

Ballon appela son cocher.

— Tom n'est pas là? dit-il.

Tom était le nom du groom de Romblon-Ballon.

— Tom est à boire, répondit John.

Tom avait pris naissance sur les bords du canal Saint- Martin ; John était natif de la rue Saint-Denis, ce qui n'empêchait pas ces deux citoyens domestiques d'être Anglais depuis la botte jusqu'à la perruque.

— Approche ici, John ! dit Romblon.

John s'approcha. Romblon le prit par les épaules, et le fit tourner de manière à se trouver en face de son dos.

— Baisse-toi un peu, dit-il encore.

Comme les autres cochers commençaient à écouter et à rega^fder, John ne répondait plus en français, il marmottait - — Tes ^ sir.,, oh y es!

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