‹ Le jeu de la mortChapitre 27 sur 40 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

n se baissa, et Romblon, qui arait tiré ses tablettes de sa poche, se servant de son do~s comme d'un pupitre, écrivit quelques mots sur un papier.

— Ecoule bien, dil-il, et tâche de comprendre.

— Yes, sir,

— Tu vas remonter sur ton siège et mettre tes chevaux au ^rand galop...

— Ohî y es.

— La paix!., pou-ouh!.. Tu vas aller rué des Nonaindières, au bout du pont Marie... Tu verras un petit café qui doit ( tre fermé, mais qui s'ouvrira si tu frappes trois coups espa- ( es comme cela (il lui donna trois petits coups sur le dos)... Tu demanderas M. Baptiste... Le connais-tu, M. Baptiste ?

— No, sir.

— D'ailleurs, on ne le reconnaît pas le soir. Pour être bien sûr, avant de remettre ce papier, tu lui diras tout doucement : Romblon /.. s'il te répond : Raison! va ton train, la lettre est pour lui... As-tu compris?

— Tes, sir,

— Quand il aura lu, poursuivit Ballon, — tu lui diras : Monsieur attend! et, s'il a l'air embarrassé, tu ajouteras: 11 paiera double, et le pour-boire... pouh!... Les hommes qui monteront dans la voiture ne seront peut-être pas bien habillés, mais c'est égal... Tu les ramèneras au galop et tu les descendras au bout de la rue, ici, du côté de TOdéon... Je te donne une demi-heure pouf faire tout cela, va!

John grimpa sur son siège, jeta ce cri de cigale particulier aux cochers et lança son attelage.

Romblon se retourna pour monter l'escalier de service. — [1 eîrut voir, sur les dernières marches, une forme blanche.

Mais le gaz baissait.

— Censé, dit Yaume qui avait été chercher la voiture de Mazurke à l'hôtel de Bristol, et qui attendait là en compagnie (les cochers, —combien ça peut-il peser un ventre comme ça?.. J'ambitionnerais de le savoir.

Mazurke, lui, étajft resté seul dans le boudoir de madame de Beaujoyeux avec le bol froid et les bouteilles vides.

Depuis deux jours qu'il était à Paris, il avait fait plus que durant ces vingt années. Cette maison Beaujoyeux était une trouvaille unique* ce Romblon était un homme d'or.

Mazurke se demandait bien pourquoi cet homme d'or lui montrait gratis tant de confiance, mais bahf

uiyiiizBU by VjOOQIC

n était venu là pour avoir des renseignements, les renseignements pleuvaient. — Demain, il devait faire jour, que diable I

Voyez le matois! jl n'était pas si complètement ivre qu'on pouvait bien le croire; car dès que Romblon eut passé le seuil, il se redressa et ses grands yeux noirs reprirent leur fierté.

Chacun veut tâter de cette bonne voie : la malice, Mazurka lui-même 1

A qui se fier?

Il avait pourtant bu sincèrement et de franc jeu.

— Ce gros homme a l'air d'être la franchise même, pensa-t-il en se mettant sur ses pieds; — bon ! bon!., ah diable t.. pououh!... Il était un'peu assassin autrefois... mais il s'est probablement corrigé en prenant du ventre.

Il gagna la porte du salon de jeu et souleva le rideau aveo précauiion.

— Les voilà bien tousl reprit-il; —sont-ils grimés^ au moins... Ah! morbleu! cette fois, nous aurons affaire ensemble!..

A mesure qu'il les regardait, l'envie de rire le prenait.

— Vingt ans qu'ils jouent à s'entre-assassiner, ces genslà!.... murmura-t-il, — et ils ne s'en portent que mieux... Je suis sûr qu'ils ont tous des cuirasses sous leur gilet et des pistolets à vent dans leurs poches... Ah çà, il ne revient pas, ce Romblon-Ballon!

Co ) me il retournait à sa place, il aperçut quelque chose dt blanc sous la chaise de Romblon. Il se baissa,— lentement, -~ comme il convient à un homme qui a du madère jusqu'aux yeux, et ramassa l'objet.

C'était une lettre adressée à Romblon.

Mazurke fit le geste de la déposer sur la table ; mais il crut reconnaître récriture de M. Baptiste; — et, d'aiUeurs, il n'était pas là pour avoir des scrupules.

Il déploya le papier et lut:

« Mon vieux Ballon,

« Voici un autre client qui demande des renseignements sur une liste presque semblable à celle de ce M. • André Lointier, de la rue du Regard.

« Seulement, le nouveau client ajoute à la liste deux nome : MM. Fargeau et Lucien Créhu d% la Saulays, et il supprime le nom de Tiennet Blône.

80 LB lEP q^ U MORT

« Comme nous te pensions tiien, le nonresta client dèsUe vous Yoir, et Je Tai convoqué pour aujourd*hip cliez ia marquise.

« Salut et fraternité, * Baptistb. >

Un petit mot au crayon ajoutait :

« Le nouveau client a fait sauter la banque à Wiesbadeq. À a Tair mécliant, mais on Farrange conupe on ^ut. Ça peut être une grande affaire. »

Mazurke mit cette lettre dans sa poctie.

— Diable! Ûl-il; — ce bop M. Romhlpnl.. pou-oubt... Une grande affaire... Je crois qu'il ne faut plust boire.

11 se laissa retomber sur son fauteuil.

Il youlait réOécbir ; — mais le madère!....

En ce moment, un lè^er bifu^ ^e û\ à la par(e de Tentre-d^ux conduisant daps l^ salie de bal. Mazurke^ qui avait la t^te baissée, la releva brusquement, et ses grands cbeveux flotte rent.

Une boulette de papier avait décrit fin0 parabole de la po^te à Tendroit où Mâzurke était assis.

Mazurke vit même un bras blano, qui disparut aussitôt.

Il chercha la petite balle de papier, qu*u lie trouva point, parce qu'elle s*était logée dans ^es cheveux.

— Yoili 1 dît llomblon qui rentrait avec une bouteille de madère. — Mais, qi|'est-ce que vous ayez donc là dans vos cheveux?

Il avança la main pour prendre la petite balle ; Mazurke le prévint et le déroula.

Il y avait dessus deux lignes d'écriture évidemment fémloine. . Ces lignes disaient:

• Prenez garde I — il s*agit de la viel »

Boufs nmàs

Mazurke roula le petit papier en boule ^rés l'avoir lu* 11 se prit à rire en regardant Rombloa-Ballqn.

— Est-ce que nous mettons des papillotas ? cfepi^pd^ ce dernier ^n rfimplissant içs v^rre^f

Mazurke ne savait trop si cet avertissement était unf plai' santerie. Gela coïncidait trop bien à son gré avec Tabsence de Romblon.

Mais il vint à songer à madame Oliva de Beanjoyeux, et soï\ front se rembrunit légèrement.

— Eh bjenî dit Romblon, c'est donc quelque chose que ce chiffon?

— Pensez-vous être seul pour avoir du bonheur en amour? demanda Mazurke.

— Bon ! s'écria le gros homme rassuré d*un seul coup ; Rose de CerceilP ou Marie? ou Mathilde?... ou même une de ces dames... je vpusles recommande toutes, excepté Pervenche et madame de Saint-Roch... Ah! ma foi, c'est une maison bien agréabl e ! . . . Buvons I

Il donna Texemple. Mazurke fit semblant de Timitet. Que n'avait-il commencé plus tôt.

La prudence, il faut bien le dire, était désormais un peu superflue.

Le madère n-est pas comme le Champagne ; le madère monte lentement au cerveau, mais l'ivresse qu'il donne est tenace.

Romblon, lui, buvait pour tout de bon, à présent ; il causait pour f2|ire passer la demi-heure.

Les chaires crièrent sur le parquet dans le salon de jeu. Le whist était fini. Les quatre partners se levèrent, et c'eût été un spectacle curieux que de les voir s'éloigner les uns des autres et s'esquiver, en quelque sorte, au moment du départ.

Beaujoyeux (le marquis Oscar de), saisissant cette occasion propice, se mit un fameux oignon sous la dent.

Après tout, il avait encore de bons moments, cet ancien lotaîre. •

La soirée Beaujoyeux était tout à fait à sa fin. On ne jouait plus. Tout de suite après la partie, Houël, Morin et Cousin-et- Ami s'étaient évanouis comme des ombres.

Ils venaient là chaque soir pour ne pas se perdre de vue ; mais, c'était tous les jours le même sauve-qui-peut au moment d'affronter les périls de la rue.

En somme, pourtant, ce Jeu de la Mort avait été profondétnent bénin. Mais ils ne s'y fiaient pas, sachant que ce n'était point la bonne volonté qui manquait.

Quand Mazurke et Romblon rentrèrent dans la salle du bal, la danse avait cessé. Les nièces bâillaient derrière leurs évebtails. Il y avait déjà longtemps que madame Paoli, l'ambassadrice, était partie, sans doute pour rendre compte de sa mission.

On s'ennuyait. Le provincial commençait à réfléchir; il avait perdu quelque vingt louis au lansquenet, lui qui avait refusé, le malin, des ombrelles de dix francs à ses cinq demoiselles!

C'était le moment littéraire, ra£freux moment où Pervenche et Sensitive gagnaient rétrospectivement leur dîner.

On faisait cercle autour d.'eux, tandis que ces dames et leurs nièces commençaient les préparatifs du départ.

Mazurlse avait voulu s'approcber de la marquise, qui semblait maintenant éviter ses regards ; mais elle était gardée, à droite, par Oscar, à gauche par Giiérineul, et devant par le vaste Romblon.

On doit avouer que cette charmante marquise n'était pas une femme de loisirs.

— J'ai la poitrine très fatiguée, disait Pervenche, — sans cela je me ferais un pisisir...

— Allons, Anastasie ! interrompait Sensitive, — un peu de complaisance !

Les nièces payaient cruellement les valses et les polkas dansées.

— Ah ! belle dame, s'écria Thabit bleu qui en voulait pour ses vieux louis, je ne vous tiens pas quitte.

— Hugo me disait hier, reprit Pervenche : Gardez bien cette chère santé, qui est si précieuse aux lettres l...

— Hugol pensiiit le provincial; — Hugo (Victor), voilà un nom connu.

— Mais, puisque vous le voulez absolument, je vais essayer. Elle toussa, la perfide, et entama cette redoutable pièce de

vers qui commence ainsi :

Vont ne saurez jamais ce que c'est qu'une femme ! et qui finit par ce trait flamboyant :

Se baigner dans le sang de l'homme usurpateur !

On applaudit.

— Ah fichtre! dit l'habit bleu, — c'est fort, ça, par exemple!

— C'est tout simplement magnifique, soupira Sensitive. — Quelle force 1 quelle hauteur 1 — Ah 1

— Alexandre, dit Pervenche reconnaissante, — nous remplirez-vous quelques bouls-rimés ?

— Ah ! oui, s'écria l'habit bleu. — des bouts-rimés, c*est gentil, ça...

— Après ce splendide morceau!... commença modestement Sensitive.

Oh ! que les nièces expiaient durtment leur plaisir 1 — • Tenez, dit le provincial, — je sais donner ça, moi, les bou's-iimés. . Je vais vous en offrir.

— A VOS ordres, monsieur, répliqua le poète avec une fierté modeste.

— Attendez... Cest ça... — langes, — ciel, — anges^ — miel^ — mère y — deux, — père y — malheureux.,, — Ça vous va-t-ilP

Sensitive fit un signe affirmatif et se perdit dans ses réflexions. •^ Monsieur est marié? demanda madame de Saint-Roch à l'oreille du provincial, qui fit un saut de côté.

— £h I bonjour, donc, monsieur Godanchet, dit Bertbelleminot à son autre oreille; — ah! ah! on vous y prend... Si madame Godancbet savait que...

L'habit bleu vit passer comme en un songe menaçant son cMle-tapiSy ses cinq demoiselles et son garçon, il faillit tomber à la renverse.

— Je vous ferai remarquer, dit Sensitive, — que les autres poètes choisissent l'alexandrin, ou vers de douze syllabes pour enchâsser leurs bouts-rimés. Ça devient par trop facile. Moi, j'attaque la difQculté en grand. Je ne prends ni douze syllabes, ni dix, ni huit, ni même six... quatre me suffisent.

— Voyons ! voyons I fit-on à la ronde.

Sensitive passa ses doigts dans ses cheveux et reprit : — Il $*agit d'un homme infortuné, qui a perdu sa femme et ses deux enfants. J'intitule cela : Seul sur la terre. Voilà la pièce î

Il déclama doucement.

Dans de beaux langeê Couleur du citl.

J'avais deux ang^t.

Plus doux que mfeZ; J'aimais leur mèr* A tous les itux % Je suis un pèr9 Très malhewtux 1 1 1

— Ravissant ! dit Pervenche avec enthousiasme.

— Bravo ! murmura Oliva par politesse.

— Voilà deux êtres assommants, nom d*un chien ! gronda Guèrineul.

L'habit bleu profita du succès pour prendre la fuite. On annonça les voitures. Tout le monde se leva. Mazurke crut voir Oliva qui mettait un doigt sur ses lèvres en le regardant à la dérobée.

Quelques minutes après, la rue de l'Ancienne-Gomédie s*em-.

84 LB JEU DE t'A VORT

plissait de bruit et de mouvement. — Les voitures partaient -^ les adieux se croisaient.

Gela dura un instant, puis les trottoirs se vidèrent de nonveau, tandis que le son des rouçs sur le pavé s'étouffait dans le lointain.

On entendit encore un dernier : nom de bleu! de y. de Monsigny-Guérineul, et la voix légèrement oxydéç Hi Pervenche, qui disait:

— Les hommes sont des lâches !

Puis, tout se tut.

Mazurke avait renvoyé Yâume avec la voiture.

— Dors bien cette nui(, lui ^vai(-il dit, tu sauras de I^ {besogne demain.

— Censément, alors, vous ne rentrerez pasf demanda Yaume.

— Çsins une heure.>. J'ai à réfléchir... va ! Mazurke remonta du côté de rOdéon.

Au coin de )a rue des Boucheries, la voiture de Romblon- Ballon stationnait. Romblon se cachait derrière.

Quand Mazurke fut passé, la portière s'ouvrit doucement, et trois hommes descendirent.

Romblon leur montra Mazurke du (loigit, puis il se hissa dans la voiture, qui partit au galop.

NOCTAXBULISIIB

Mazurke avait dit vrai à Romblon. Ses nuits étaient sans sommeil. Soit désordre physique, soit préoccupation trop tenace et trop vive, depuis qu'il n'avait phis les émotions et les fatigues de la guerre, il passait les heures d» repos les yeux ouverts.

Quand on en est là, il faut cMrir la lune.

Mazurke n'était pourtant pas un rêveur vêlentsdre comme il y en a tant; il rêvait à son insu ou malgré lui, et c'était là le côté faihle de sa nature. Il se disait : ]e veux songer à ceci, et Il songeait à cela.

Le voilà donc perdu dans «et autre Paris, qui n'a point d'agents de change, mais bien des prolesspurs, pofnt ûh Tortoni, 4Qais une Sorbonne, point de Vaudeville, maïs un Odéon, conme pour prouver que l'homme çsi né pour pâlir et que qi|and on évite Charybae, Scylla vous rattrape ïn^'.vkablemeaL

Le Paris rive gauche. Trois arrondissements q«i commeiicentà la Salpétrière pour finir aux Invalidas,

Mazurke avait pris au hass^rd |a preintèrç fp^^O! s'êliil pré-

sentée à lui. Il passa sous les tours de Saint-Suipice sans y prendre garde et gagna le carrefour de la Groix-Rouge.

L'air le saisissait. Les fumées du madère emplissaient son cerveau. Sa tête travaillait à vide, et ce vain effort aidait au dëvelo{ipemeiit de son ivresse.

— 5e rai we t se disait-U ; *— je suis bien sûr dç ravoir vue!..; Demain, dussé-je fouiller t<Mtô les coins de Paris, je la retrouverai !

Fouiller Paris, demain i Ohl le foui

— Bl morbieul reprenait-il, — que Tid^e de cette pe^te fille ne vienae pas me troubler la tète... Je songerai à elle quand tout sera Éni,.. Quand tout sera fini. J'aurai le temps d'aimer Et comme je l'aimerai! Jamais on n'a yu regard pareil, jannds I... Mais quand le diable y serait, elle ne me détournera pas de mon chemin... Au revoir, ma blonde petite Lucienne... je neveux plus penser au sourire de vos grands yeux bleus... j'ai autre cbose à faire...

Et une demi-heure de rêve où il n'y avait que Lucieime t U Vatmail à U folie et comme il n'avait {>as encore aimé. Lucienne! Lucienne ! la fleur bleue, le dernier regard échangé à Wiesbaden, tout ee délicieuj coman qui n'avait qu'ime page, le sort de sa vie!

Mais il ne voulait pasl oh, ohl il avait bien autre ebose à f^irel

Depuis vihgt ans, Mazurke faisait ainsi, se criantà lui-même; Voici mon chemin ; et prenant la traverse... Et nous sommes tous comme Mazurke.

ti s'était imposé loyalement une tâche, au ^(aw? de ses seiie ans. Cette tâche, il ne Tavait jamais oubliée. Ohi non.

C'était un cœur d'élite que ce ITâzùrke, fidèle comme Tàcier de son épée, aimant, dévoué, tendre, vaillant. Mais les chemins de traverse I

Une fois. Dieu lui avait montré comme en un rêve les amis qu'il (Perchait. C'était à Naples, au Grand-théâtre, en 483^, le jour de l'incendie.

Berthe et Lucien! Berthe toujours aveugle, la pauvre fille, Lucien s'élançant vers elle au moment où la foule fuyait devanC la mort.

n s'élança, lui aussi. — Et Lucien le reconnut de loin. — El tous deux tendaient leurs bras vers Berthe... .

Le cintre s*abtin».. On rapporta Mazurke mourant à sa demeure.

Depuis lors, rien !

Sous les décombres de la salle, on avait trouvé bien des cadavres I

Hélas! Mazurke avait une larme, dans les heures lentes de Tinsomnie, quand cette pensée lui venait : Ils sont morts!

Elle venait bien souvent, plus souvent à mesure que passaient les années, car Mazurke était avant tout un homme d'intelligence et d'esprit.

Après vingt ans, l'espoir n'est-il pas une folie ?

Eh bien! ne dût-il pas trouver, il fallaK chercher encore, cherchant toujours pour expier les heures perdues.

Aujourd'hui, d'ailleurs, les vingt ans écoulés disparaissaient Ce ne pouvait être une illusion : il l'avait vue!

A l'autre oreille, un autre concert : Lucienne! Lucienne! robe blanche, voix douce comme la lointaine chanson qui rappelle la patrie.

Lucienne ! Des jours dorés! La vie à deux pour l'abandonné? L'amour après l'isolement, — le port!

Et tous ces drôles à massacrer comme des Cosaques !

Tous ces héritiers de Jean-de-la-Mer !

£tait41 heureux, ce Mazurke 1 — Et ivre!

Il y avait trois bons garçons qui suivaient de loin Mazurke, deux blouses et un paletot.

Mais les approches du 43 mai fourraient une sentiaeUe à chaque carrefour et les rondes se multipliaient de la façon la plus ridicule.

C'était du moins l'avis des deux blouses et du paletot, qui en étaient réduits à fumer honnêtement leur pipe, au lieu de travailler.

Ils ne perdaient pas de vue Mazurke, mais toujours des sentinelles, et toujours des patrouilles I

Le paletot grondait de temps en temps.

— Paris va faire comme la forêt de Bondy ! plus rien à gratter! faut que -ça finisse, cette garde nationale-là !

Mazurke, cependant, avait longé toute la rue Saint-Dominique et dépassé le Gros -Caillou. Il était arrivé dans ce pays des avenues et des boulevards perdus, où jamais âme qui vive ne passe après minuit.

Pas même les voleurs.

Il avait traversé un terrain vague, du gazon déjà brûlé par

les premières chaleurs, et il venait de s'engager dans une sorte de rue à peine pavée où trois à quatre maisons laissaient entre elles d*énormes intervalles.

Il s'arrêta» trouvant enfin que sa promenade nocturne avait suffisamment duré.

On n'entendait aucune espèce de bruit.

Mazurke se demanda : Où suis-jeP

Ce fut une question inutile.

Sans être très noire, la nuit avait ce ton vague et confus, qui noie tous les objets, lorsque la lune est sous un voile épais de nuages. La lumière, divisée à l'infini, éclaire les objets de tous les côtés à la fois, et confond les ligues dans un gris univAsel.

Mazurke vit des arbres aux deux bouts de cette ruelle inconnue.

Tout ce qui l'entourait avait un aspect froid et vieux, comme ces faubourgs des villes de province où rien n'éveille Tidée de la vie.

Un seul réverbère était allumé à une centaine de pas dans la direction que Mazurke venait de parcourir.

A sa droite, un mur à hauteur d'appui, lézardé, ruiné en vingt endroits, clôturait un dépôt de pierres à bâtir.

k sa gauche, une vieille maison grisâtre, aux contrevents hermétiquement fermés, maison d'avare ou maison abandonnée, élevait ses trois étages derrière une petite grille en bois.

A l'extrémité de la ruelle qui lui faisait face, on ne voyait que des arbres, — des arbres géants, dont le feuillage, déjà touffu, se détachait confusément sur le ciel terne, et affectait ces formes de casques empanachés que prennent souvent les arbres dans la nuit.

Mazurke regardait cela. C'était le moment où l'ivresse abat au lieu d'exalter. Si Mazurke eùl trouvé son lit sons sa main, il aurait fait, pour le coup, un somme magnifique.

Mais justement, son lit devait être bien loin.

Mazurke, à cet instant, n'avait pas d'autre idée que celle-là.

11 regardait les arbres immobiles et ses yeux battaient alour. dis, pendant qu'il suivait le dessin des casques fantastiques et des panaches dont la forme changeait.

Tout à coup il lui sembla que casques et panaches tombaient sur lui, tant ils furent violemment repoussés par le fond du tableau qui s'éclairait d'une lueur subite, d'un rouge éblouissant.

88 u imi fit lA 1101»

t'ëi^trà ttiA^ ikiftl^eMit-coIôsses qui vèMlentéd «*iA«ner derrière les brancbes cil qui JetaimtilaQs la nmH (evrs fraDdes chevelures de flammes.

Mâzurke n*eut pas le tenps de regarder ^ loisir œ biurre spectacle, parce que, au moment même, il reçiC im très iwai QQup de gourdiu sur le crftne.

11 tomba contre la grille doM les barreaia wnaMm (taquèrent et cédèrent.

LES TROIS TORCHfiS*

Ab! Sans lè pufich et sans le madère, quelle toy^k folée Mnturke efn prodiguée aux trois bons garçons qui le sdvaieDl depuis la rue de l'Ancienne -Comédie! •

Mais il ne valait pas le quart de son prix en ce nomeut.

Les deux blouses et le paletot avaient des bâtons. Candis qu*il était sans armes.

11 dut bien regrmer un peu À oefie heure les deux pistolets qu'il avait laissés sur la table à l'hôtel de Bristol. Cétaient des regrets superflus.

Ce n'est pas à dire pouH^Ait q«ie Matmte succomba sans défense. Il éiail homme à se battre seul contre vingt, et ses trois assaillants reçurent plus d'un horion flierveiilettsemeDt appliqué. X )a lueur de ces fla«l»ea«x magiques qui s'étaient alkmès thms la nuit derrière les arbres^ il y ««t tm ombat en règle.

Itlâzutke avait reçu le premier coup de bâton snr la tête mie, car il allait lès cheveux au veat pour donner un peu de fraîcheur â Sun Trcmt qui brûlait. Le choc le fit tontor tsomre la clôture, H se réleva aussitôt et |^ra de sou bras les voifeaux coups qui lui étaient portés.

n faut dire que le paletot et les deux bkMises se montraient assez novices dams Tart d'assommer un homme proprement el sans le faire crier. C'étaient de ces cofulns dépourvus deta» lent qui s*y prennent à quatre et einq fols poor casser «ne tète.

Bubart (M. Baptiste), pris de cowrt par le billet que 8odiblon-Ballon lui avait envoyé au café borgne de la rue des Ko* naindières, n'avait pu trouver que ces trois Jeunes geos. A une heure moins indue, Bubart aurafit ftrarii beanooip mieux.

Tels tiu'ils étaient, iH y «liaient d'assez bon coBor, finppiit sans méthode, imis frappant liur. Mamrldi» prte â i'io^miM^ n'avait pas pour lui la moindre chance.

iE JEU DE (.A MORT 39

Par deux ou trois: fois, il arracha des barreaux de la clôture en bois et fo^dHsur. ses ad^rsaires/qui reeukieol ak>r&en désordre. Mais le bois vermoulu se brisait comme verre dans sa main. . > . ^ . , . .

Ses poings valaient mieux que les barreaux, et sa tête surtout! ohl la bonne tête! le paletot eut la pdtrine fêlée d'un coup que Maiwke W donna.

Et la iHttaiile.dufîaU^ *-r^i Mazurke avait eu seulement l'idée de cTiertau;iaec0]aES, peiiit-ètce que les, philosophes eussent expié au bagne cette besogne nocturne qu'ils accomplissaient sans y attacher d*amour-propre> . ;

. Mais Mazurke n'^ui.pas l'Hlée de crier au secours.

AH!OD8udoilci youis Ae le connaissez guère, ce grand enfant au cœur de lion. Tout en se baUantet en recevant les horions .qui pieuvaient, il se disait : .,

— Ah çà! qu'est-ce.que c'est donc que ces trois lumières?...

Gela llintriguait. M avait envie de prendre des informations amprès. des bandits* , .

Par le fait,,à U'avers le feuillage léger des arbres au mois de mai, c'était quelque cbose de merveilleux que ces trois bouches de^flmnsies.t^urs clartés sanglantes montaient, mour^eitt,^se.rallumaiçntt, 4onnaJ9t au (Uiy&age «n mouvement myslérieux^et faofttoiMiUiÇ. ^ »

N'oublions pas le madère.

La.tête ide^Mazurke-itqnt bonne contre les coups de bâton, mais cet étrange coixd^^t, muet,, sous la lueur de trois incendies, égarait oei <pi lui iP^stait déraison.

11 9fi ^HM^ p^rio^^ipctd homme et de soldat — Les silhouettes :^iS@Att^isM]i^ersajire8 dansaient 4evanx ses ^eux et ne gardaient rien d'humain, ^r- G'étsdent des gnomes...

Que saisie? i^uis^'il (^'appelait Mérieul et qu'il était de Bretagne, il dut penser aux chats courtauds des dairiènes, et aux kowrils qui sautillent en rond autour des. croix de granit dans lesgraude? IftndesduCeuiL .,

B^is^^.^pi3 porches gigantesques, rouges, dévorantesi...

Boni un coup de bâton sur la nuque! 4in barreau delà clô* tureca8aés|ir4a;tête dupsjetotl . ^

Les trois torches? Pauvre Mazurke. Nous aurions voulu être là pour lui porter aide et lui dire 4in peu ce qu'étaient ces (rois torqhe3 JIamkK>yantes»

11 n'y avait là rie» de féerique, hélas! où diable voudriezvous prendre la féerie à trois cents pas 4e r£cole-Militaire

40 LE JBU DB LA MOKT

dans cet affreux quartier des arbres malades, des gazons pelés, des murs crevés, des briques amoncelées sous la poussière de plâtre?

Nous sommes quelque part derrière le Gros-Caillou, entre une fabrique de produits chimiques et une blanchisserie. Bouchez-vous le nez.

Les trois chevelures de flammes, les trois torches miraculeuses, ce sont les fourneaux des forges de Grenelle.

Nous défions nos amis et nos ennemis de nous allumer de plus belles chandelles.

Mazurke ne pouvait deviner cela.

Et les philosophes ne s*en inquiétaient guère.

Mais le combat chauffait. — Tubleu 1 les blouses avaient du sang et le paletot n'y voyait plus que d'un œil. — Quant à Mazurke, son pardessus était littéralement en lambeaux, et la fatigue le brisait encore plus que les coups.

11 se réfugia derrière la clôture pour reprendre haleine.

Hurrahl nos cosaques s'élancèrent tous à la fois. Il y eut une dernière lutte corps à corps dans laquelle le pardessus de Mazurke resta aux mains des assaillants.

Si vous êtes revenus de Versailles sur le tard avec la dame Schontz de M. de Balzac ou de toute autre blonde Cerceil,vous avez dû les voir, ces crinières de feu qui se déploient au vent de l'autre côté de la Seine.

Elles brillent, elles brûlent. — Puis, c'est comme un coup de théâtre : elles s'éteignent toutes à la fois.

Le coup de théâtre eut lieu pour Mazurke et les trois philosophes. Au moment où la lutte s'achevait dans les convulsions %t les soubresauts désespérés, les forges s'éteignirent, plongeant les alentours dans la nuit noire.

Mais il y eut quelque chose de bien plus inattendu.

Mazurke n'était plus là.

Mazurke avait disparu.

Mazurke était tombé sous un dernier coup. Sa poitrine avait rendu un gémissement. Assurément il n'avait pu s'enfuir, car il était plus qu'à demi mort.

Et pourtant, à la place où il s'était affaissé, nos trois philosophes ne le trouvaient plus.

La terre s'était-elle entr'ouverteî...

Nos trois philosophes cherchèrent. Ils tàtèrent le sol. Rien.

Heureusement que son portefeuille et les cinquante mille francs étaient dans la poche du pardessus arraché. Le paletot

S* en assura ; et, comme on entendit un brait de pas à Tautre bout de la rue, nos trois philosophes jouèrent des jambes solidairement.

Mais où donc était MazurkeP...

Yers cette même heure, un fait d'une tout autre nature, mais qui avait bien son étrangeté, se passait dans la jolie petite maison blanche de la rae du Regard, où la journée a commencé pour nou^.

La maison au jardin, où demeurait madame de Marans, Lucienne, sa fille, et le petit docteur Gabriel qui donnait tant de distraction à mademoiselle Clémence Lointier, du grand hôtel.

Tout ce petit monde, nous Tavons abandonné bien longtemps.

11 était une heure du matin.

Lucienne, qui semblait avoir quitté son lit pour venir dans le jardin, s'élança précipitamment hors du bosquet où nous Tavons déjà vue, le matin, en grande conférence avec Clémence, traversa le jardin en courant et rentra dans la maison.

Elle sauta dans son lit et ramena vivement la couverture.

Il était temps, car, à ce moment-là même, madame de Marans traversa la chambre, sans lumière et sur la pointe des pieds. Elle s'approcha du lit de Lucienne.

Lucienne, par un puissant effort, égalisa son souffle haletant et lui donna cette lenteur de la respiration dans le sommeil.

Madame de Marans se pencha sur elle et la baisa doucement.

Lucienne sentit une larme qui tombait sur son front, — une larme de sa mère.

Elle entendit en outre sa mère qui murmurait comme à son Insu :

— Pauvre enfant!... elle dort!... si elle savait!...

La poitrine de Lucienne se souleva. Elle retint un ^sanglot qui voulait éclater.

Madame de Marans gagna sa chambre à tâtons.

A peine y était-elle entrée qu*un bruit se fit à la porte extérieure.

Madame de Marans se mit entre ses draps, tout habillée qu'elle était, et avec plus de précipitation encore que Lucienne.

Comme Lucienne, elle feignit de dormir.

Ce fut son fils Gabriel qui entra.

L'obscurité empêchait de voir le désordre de ses vêtements et l'extrême pâleur de son visage.

cl LS lE» Dl LA UùM

m tnnnm \% dumbre tam feruil, HM Jnsft'ât m iesft mère el f écoutai respirer.

— Pauvre mère! murmura-t-il; — elle dort!... SI ^e savaill...

Une lamé brûtete toaîba de êès yeux sur le fr(mc de nadarae de Mar»B$.

Gabriel entra daMsa dMOibre à éOudiep.

Lucienne était sur son séant, ta tète entre ses mains.

Machiine ée llaraos te» â gmmt, les ns^ns au ciel et les yeux iRond^ de larmes.^

Gabriel s'était jeté sur s(m Ht, reit en fètt elle blasphème 41alK>iiclM.

C'était lui qui souffrait le moins.

?U( DB tX PREMIÉfiB PAET»

MUXIËMK fÀRTIl

&▲ Tinmiii

N(»t$i avons^ lajteM t9 b^^ capitaioç Wavurke xo^è. d^ ooyui^,

châit aux regards de ses assassins.

f oitf^oi b^yaiMl Unt 4» nod^e l

U fallait, c^endam qite ce trou, ^ s'il «^'a^^i^^t ^m Vrçij^ fiftti d^'une profotidieur ^\i ardit^sûrê poi^ avok pirodi^i ^^ ci^p de théâtre bien nûeux ex^c;i4^ qui^ ^lur t^ s^et W^^m/^l^ ii^ psMTÎIIon iD^iaBtaoé^ 4'uo bOiiam^,

ifa^urke «'était lilt^ralei^e^l éys^iiioiii cojame wm O^teu

lious 9^vo<i$ lai$3é (jt'iji^ aulre c6téï B^d^Hie d^ IWara^^ <x^ briel et Lucienne dans une position assez singulière : t^dei^e vei(ktte du )^in e^ çostuoiie n^fituroe,, $# coucbant précipi^son-* iBent et faisant, mime d^ dormir ; loadaH^ de Marans dépa&sM^t sur son front un iriser avec une larme, et feigiwt le sooppeil ^le-mèmepourrecev(Nir le baiser de ^o^ ^]fh

£t le 61$, et b fiUe, ^t te W^e»l^ «joettjc' itr^»1^3[e«S 9iQ>^^

C'est là Qu'est «^re ifi^m*

Kems reprenons notre bistoire cpielcpies heures avant la hilte déplorable cpii mit le capitaine M aserke 4ans son trou.

Le salon du grand hôtel habité par les Lomtier était meublé avec un certain luxe sétère, en rapport avec les emefàents arehitecturaux qui donnaient à celte demeure an cachet vôrftaMement seigneurial.

Nous savons que la femffîe Lointier se comptait de deux frères, M. Anélré et M. Raymond. M. Aodré était lé père de démence.

M. André avait maintes fols signifié à sa flHe Tordre de ne point fréquenter 12l famille de Marans.

M. André avaH fait plus. SI on l\ûC èeottté, fe^Lôîniier^tt^

raient abandonné depuis longtemps Fhôtel, afin de Mr lutoisinage qui n'arait pas les sympathies de M. André.

Ce M. André était l*atné des deux frères et le maître de la maison. Mais il paraîtrait cependant que ses volontés n'étaient pas toujours suivies, car les Lointier ne quittèrent pas Thôtel.

On disait dans la rue du Regard que la fortune appartenait à M. Raymond, une belle fortune. — Sans doute M. Raymond n'était pas du même avis que M. André.

Du reste, ce jour-là précisément, M. André avait paru changer d'opinion, car il s'était entretenu assez longtemps avec sa fille au sujet des voisins, et cela dans les meilleurs sentiments.

Il était environ neuf beures du soir. C'était à peu prèsT le moment où Mazurke polkait avec les nièces chez madame la marquise de Reaujoyeux.

Le moment aussi où madame Paoli, ambassadrice, achevait sa conférence avec la Lovely, au petit théâtre de Diane.

M. André Lointier était assis auprès de la cheminée, et il y avait devant lui une table couverte de papiers.

11 venait d'avoir une entrevue assez longue avec M* Baptiste, l'homme aux lunettes bleues, et ses entrevues avec l'homme aux lunettes bleues le laissaient toujours extrêmement préoccupé.

Il compulsait en ce moment des dossiers, et n'interrompait guère son travail qlie pour jeter un regard furtif sur sa fille et sur un autre personnage dont nous allons parler tout à l'heure.

M. André Lointier avait environ cinquante ans. Il portait perruque; Sa physionomie avait une expression douceâtre et sucrée. Ce pouvait être un très brave homme, mais il n'en avait pas l'air.

U n'y avait entre lui et sa fille, la jolie Clémence, aucun de ces rapports ou ressemblances vagues qui, même à part la similitude des traits, font dire : voici le père et l'enfant.

M. Lointier avait l'apparence d'un bedeau à qui la fabrique a donné trop légèrement sa confiance, et qui pourra bien pêcher les sous à la glu dans le tronc de la paroisse. La beauté de Clémence, au contraire, était surtout dans la noblesse de son regard et dans la distinction exquise de toute sa personne.

Clémence brodait auprès d'une fenêtre donnant sur le jardin.

Dans l'embrasure d'une autre fenêtre se tenait debout, la figure aux vitres, un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, figure brune et pâle, regard pensif, front teinté ^e tristesse.

- D.igiti2,ed by

Le jeune homme se nommait Albert Briand. Il était secrétaire de M. Raymond et partageait la vie de la famille.

Tout en brodant, Clémence mettait à chaque instant sa main entre la lumière de la lampe et ses yeux pour jeter un regard rapide vers le jardin

Albert tournait alors la tête à demi, et ses yeux n\)irs brillaient en se fixant sur Clémence.

M. André examinait le tout par-dessus son papier, et sa figure blême prenait une étrange expression de contentement.

Le salon était vaste. Nos trois personnages se trouvaient à tiné certaine distance les uns des autres.

— Albert! dit M. André.

Le jeune homme tressaillit comme si on l'eût brusquement éveillé.

Clémence activa sa broderie et cessa d'interroger la nuit du jardin.

— Monsieur?... murmura Albert.

— Comment va Raymond, ce soir?

— ' Il repose, monsieur, et j'ai quitté sa chambre pour ne pas troubler son sommeil.

La conversation n'alla pas plus loin. M. André venait de tomber sur une pièce assurément fort intéressante, car il se mit à la lire avec avidité.

Clémence reprenait ses distractions. Elle examinait de tous ses yeux les allées sombres du jardin et la façade de la maison blanche où nulle lumière ne se montrait.

Albert contemplait Clémence. 11 y avait dans le regard qu'il lui jetait un amour triste et comme assuré d'être malheureux* . On sonna à la porte de la rue.

— Veuillez dire que je n'y suis pas, Albert! s'écria vivement M.André; •— je ne voulais recevoir aujourd'hui que M. Baptiste... il est venu... ma journée est finie.

Albert sortit pour obéir.

— L'as-tu vu, ce M. Baptiste, Clémence ? demanda Lointier quand Albert fut parti.

— Oui, mon père.

i — Une drôle de figure, n'est-ce pas?

— Une figure qui ne prévient pas en sa faveur, mon père.

— Bah! tu es comme cela. Pendant que nous sommes seuls, Je suis bien aise de te dire que j'attache une certaine importance aux recommandations que je t'ai faites aujourd'hui, à l'égard dA nos voisins de Marans.

46 m nstf M LA Uokt

— Je n'aurai pas de pehie à les suîrre, Iflott |^i^,.. Ivdetme est si bonne et si charmante!... Les préventions que Yousatlet conçues...

— Bîen, bien!... Je m*élaid trompé... c'est entendu... Albert rentrait en ce moment.

— C'est encore M. Êapfîste, dit tt.

— Gomment I M. Baptiste!... s'èctiâ Lolntier éConi^; Il soH d'ici f

— Il prétend avoir quelque diose de très hnportâDt à vous communiquer^

I — Faites entrer.

M. André prononça ces dernières paroles avec une certaine agitation. II n'aimait pa* l'imprévu, ce digne monsieur, et les gens qui savent la vie sont tous à peu près comme lui.

Car les surprises du hasard sont bien rarement heureuses.

L'homme aux lunettes bleues fut introduit. Il essuya son front couvert de sueur et s'assit aitprès de Lointiep.

Albert se dirigea vers la porte et Clémence èll^mème se leva pour sortir.

— Restez, mademoiselle, dit Baptiste, — ]e û'eti ai pas pour longtemps.

M. André fit un signe; Clémence se rassit. — Albêit reprît sa place auprès de la croisée et ouvrit un iivrt.

Albert n'essayait point d'écouter; sa pensée était aiHeurs; lâais Clémence était tout oreilles.

— Il y a donc du nouveau? demanda Lointîer avec inquiétude.

— Oui, cher monsieur, répondit Baptiste qui cHgna de l'œil et parla tout bas: — Je vous aï entretenu tantôt de ce capitaine hongrois oui semble vouloir se mêler de vos affaires, et à qui M. Gabriel doit pas mal d'argent...

— Je sais qui c'est, interrompît Lointier.

— Bien, cher monsieur, j'en suis heureux pour vous... Je vous ai fait savoir aussi ce qui regarde le même petit docteur Gabriel, qui, par parenthèse, est en ce moment au cercle du Nouveau-Monde, où il perd sur parole des sommes qull ne pourra pas payer.

— Bien! dit à son tour Lofnlier. — Est-ce pour m*apprendre cela que vous êtes revenu ?

M. Baptiste, par habitude, %Vait vidé dans son chapeau une partie des paperasses qui encombraient ses poches. Il cligna encore de l'œil et rapprocha son »iége.

iÇ J|9 99 ^ MC^T 47

-^ (;;oinl)ieii me dô^verez-^ous, cher ifAo^^lniif, 4M»M<iiHM], » sî je vQu^ apporte les ppio^eMi^ 4'ei^vayer ^\^ fmiUe de Marans à ious les diables?

Clémence, qui écautût Umt qu'elle poii4\|ii|, tovl ^ se penchant sur sa braderie» sai$i| à la \^èe ce b^^ de Maraas. -r- Mais les paroles qui l's^cij^iiaêuaiiiei^t pe p^rfûwreQt paint jusqu'à elle.

Seulement» eJi}e eirt comme Viïk frisi»Qn ep ikii»4 la Joîe méchante qui éclaira (Qut. ^ ç,(Mit^ le v^ag^ WaJIurd 4e! M. Indvé Lointier.

QUI CONCERNA P0TAR9 '„ <^1^B , ^IAim|ft ff^Y^Mr PV L*ART

M. Baptiste raoFCMJfea 4^ PQUvwi 5^oa famt^iMI.

— tous avej le mo*>^n de le^ perdre? proni^^ Ld^ntwp. - Ih) de nos adhérents, se croyant appelé à quelques ^uo^ie

dans Tari de la déclamation, a sotUcltéun fomlo^ 4^ §pf numéraire dans les çbo^ur^ du (bé^^re de .Diane. Ce ifivm ^mme, qui a Rom Potard , €^t e^tré ià^f m fQACtiâp&, Qi |^ fai été voir II y a une heure...

— Voyons ! voyons f dit Lointier.

L'I^emme aux lunettes bleues rapprocha pour la trc^sièn^ fois son fauteuil.

— ÀTez-YOus quelquefois entendu parler de w^^W Lo^ Tely, la cantatrice du théâtre de Diane?

— Oui... peut-être!., après?

-•- Vm admirable créalupe, eïm iMÉsiéurf •^ Qu'est-ce que cela me fait?

^ h sais que vous a'avez ftts les passions Thés... maia monsieur votre frère...

— Bon Dieu! monsieur Baptiste, mon frère est majeur et Cût cç qu'il ve^t l ir'éer^ Loimier aVee impatleiuMii.

— pii^s^ bas, cl^er mansiettrl dit Tbomn^ ati& lunettes bleu^, -TT- le b^u g^rçoi^ quo tcÂlà est tout entiei^ occupé $ lorgner \^ jQli^dea^se)le» mm ^ j^^e ftamoiseUe ne s'oeeupç m du tout du t^^^ garçon ei notx& èooute trè» bkki... ié à^ ^ais donc qqe monsieur veir» Mre^..

-^ Pour Dieu I laissons \k mon frère, monsieur Baptiste!

— Cher monsieur, dit Tbomme aux lunette» blâues, |e m vous avais jamais vu comm^ ç^^.. OréinaireoMM, vous êfes la u^ouceur et la patience même... Vous ne pfi>ei pas toujours

49 us JEU DK LA MOKT

très fénérensêment, mais au moins vos formes sont agréables... Il faudra payer plus ciier si vous changez de mœurs. Lointier prit la main de Baptiste.

— Vous savez bien, mon pauvre ami, dit-il, que si ]*ètais ricbe, vous le seriez... Excusez-moi si Je sors un peu de mon caractère... Dans les deux jours qui vont veuir, je vais jouer une terrible partie... Mon sort sera décidé à la fin de la semaiDe, et Tacte que j'ai là, sous la main, me fixe rigoureusement le délai qui me reste pour vivre ou pour mourir...

— Gomment! comment! mourir!... interrompit Baptiste; nous avons quelques petits comptes...

— Vous ne perdrez rien, mon bon ami... En vous voyant revenir si tard, j'ai cru à quelque cbose d'important... k crains de m*ètre trompé.

L'bomme aux lunettes bleues cherchait à voir ce que c'était que ce papier fameux qui fixait un délai pour vivre ou pour mourir.

Mais la main de Lointier était un bon écran.

— Parlez, reprit ce dernier, je ne vous interromprai plus.

— C'est heureux! Où en étais-je?... Aii! j'allais vous demander si vous connaissiez madame PaoliP

— Non, répondit Lointier, qui croisa ses mains sur son genou avec résignation.

— Quant à mademoiselle Grièche, poursuivit Baptiste, —je pense bien que vous n'en avez jamais entendu parler?

— Jamais.

— Fort bien... Madame Paoli est une vivante accolade qui rapproche les cœurs et met le fer à portée de l'aimant... mademoiselle Grièche est la duègne du théâtre de Diane... il faudra vous mettre en rapport avec tout cela.

— Parce que ?

— Parce que ce sont de bonnes connaissances... Allons! ne vous impatientez pas... Tétais donc dans la coulisse à causer avec le jeune Potard qui venait de se faire siffier à triple ca«

rillon Tout à coup j'ai vu passer un crêpe de Chine

blanc Je me suis dit : Yoilil Paoli qui vient s'accréditer

auprès d'un cœur... et comme je sais quelle a la confiance de M. Raymond, votre frère, l'idée me poussa tout de suite d*eo apprendre plus long...

A ce moment, Clémence, lasse d 'écouter en vain, se leva e| if«pcouda sur l'appui de la croisée,

— n faut que Je lui parle ! se disait Clémence; — cette nuit même 1 il le faut! ""

-^ Monsieur Albert 1 dit un domestique à la porte» » une dame qui vous demande.

M. Albert rougit et sortit.

— Tenez ! reprit Thomme aux lunettes bleues; savez-vous ce que c'est que cette dame ?

— Que m'importe? demanda Lointier avec fatigue.

— Il vous importe beaucoup... et il faut que vous soyez malade pour dormir si longtemps sur la piste... Ce jeune homme est secrétaire de M. BaymondP

— Oui.

— Eh bien I la damedoit être la Paoli qui vient rendre compte du malheureux résultat de son ambassade.

— Vous croyez ? prononça négligemment M. André.

— Gomme vous dites ceta! mais nous allons changer de gamme... J'ai donc suivi la Paoli jusqu'à la porte du foyer; là, d'abord, j'ai appris une chose, c'est que mademoiselle Grièche a remis en dépôt à madame Lovely...dix mille francs qui forment toutes ses économies... et d'un.

Lointier regardait M. Baptiste avec stupéfaction.

— Ah çàl murmura-t-il, — vous ne seriez pas ivre, par hasard?

— Non, monsieur, non, je ne suis pas ivre, répliqua Baptiste d'un air fat; — je fais mon métier... et je le fais assez bien, monsieur!.... Ecoutez-moi un peu : Grièche est la meilleure fille du monde, mais elle a une voix qu'on entendrait d*ici à Saint-Gloud, quand elle la prend sur un ton plaintif... Or, un foyer de petit théâtre est sonore comme l'intérieur d'une cloche... Si on lui a pris ses dix mille francs, gare dessous I

— Voulez-vous bien m'expliquer?... commença Lointier qui perdait courage.

— Je suis ici pour cela, monsieur!.... Et Dieu merci, cette charmante jeune fille ne nous gène plus, car, depuis le départ de M. Albert, elle a le corps entier hors de la fenêtre... Mais cela ne. me regarde pas.

M. Baptiste poursuivit.

^ Voilà donc pour Potard, mademoiselle Grièche et ses dix mille francs... Vous suivez bien?

— Hélas oui! soupira Lointier.

— Passons au bouquet. La port« du foyer s'est ouverte et

KO u ^^ n u vo»T

le cripc 4e Chioe est repasséi devant mes yewi«^. ¥9X ievmi^ à Potard : As-tu une loge, toi ? — Non, m'a-t-U répondu, jç m'babille f«ijredei>xplatjclies, derrière la loge de madame lovely. — Je lui ai reparti : Potard, m^ue-moi entre tes dem planches. Nous sommes montés...

^ Figureï-\oii9, «'interrompit ici rbom^me aui^ limettes bleues, que je ne l'avais jamais vue , ifim^ cette madame Lovely!.,.

ft — Quand nous avon^ été entre le^ ^enn plapcl^es de Polard, j'ai cherclié uQe Cente pour y placer moft c^il.

« La fente trouvée, j'ai regardé. J*ai vu d'abord PaoU... puis... devinez, cher monsieur!... »

Pour la première fois, une ^»ague idée de la féaUté traversa l'esprit de M. André Lointier.

— Achevé»! murmura-t-il d'une voix altérée.

-TT Noua y venons donc! gromoieia M. (Baptiste. — Eh bienl j'ai vu PaoU en grande conféreuce avec la U>\e^^ , lui prapasant des chosies superbes^

— Et cette f^mme?

— Qui çaP madame Lovely?... Elle refusât...

— Oui... maia après ces refus, oi^ afcc^^^.., ir- Ça s'ett vu, cher monsieur, ^ ^'e*^ vu.

M. André prit le bras de l'homme aux lunettes bleues e( U serra fortement.

— Ce n'est paa tout... prononça-^l-il d'uuQ v<Û3i;tQutà (ait tremblante.

-<- C^ue femme qui chante au boulevard a un ftls qui lutt6 d'orgueil, non pas avec les marquis du faubourg Saint^Germain, ce qui n'est rien, avec, les barons de la Nuance...

-^ Oh \ fit Lolotier qui retenait son ^uf0e ; -r^ vous vous trompez ou bien je rêve!....

-^ Cette femme à qui une pauvre duègfKt f <m9a à^ dépôts de dix mille francs, poursuivit Baptiste, — est s,ax^ fori^uiie ^ son fils perd au jeu dix niille francs d*Q6 une fiO^réel

Lointier était pâle comme un mort,

Baptiste ne prenait pas g^rde,

— Cette femme , acheva-t-il, — cette U)vely ** IbéWre 4 cinq sous, à qui on envoie la Paoli, cette femme s'appelle madame' de Marans... Etes-vous coulent, eber monsieur?

Lointier, qui avait de la sueur froide ai^x tempes , laissa tomber sa tête entre ses main^ ei P^TQliWÇ^ d'UBA voût turisée : -^ Jesuisperdvl

LE imi Ht u Htm n

SNTRBVtlB D^APFAIRBS

M. Ba^tiâte regardait Loimier d'un air 84iipèfaiU U «pp^f* l9H )à de quûi écrasar cea gêna contre qw Lomii^ lé^pfic^gmét tant de baine, et lom de se réjottir, Loiatier caarbait la ii^ avoe dé^spoir.

C'était à n'y pas cpoircil

Baptiste oraigâait pour sea lioiH>raire«.

*<- Suivez-moi dai^ moa cabinet» tuterrompit M. AnAréLoiftier qui se leva.

lliDdiqua la porte de son appartement d'un gesie, et s'ap^procba de Clémence qui était toujours à la fenêtre.

^ Ma fille, lui dit-il, tout a« que je vous ai dit auJoiMrd'hui relativement à la famille de Marans est comme non avenu.,, faites comme si ces paroles n'eussent point été prononcées, et oe suivez que mes premières instructions*.* Je voua défeoés plus que jamais de voir Lucienne*

Clémence ne répondit que par un regard attristé.

Elle s'appuya do nouveau à la croisée. U y avait sur son charmant visage, pâli et fatigué» du déequragoni^t, presqtfte du désespoir.

Lointier entra dans son appartement sur les pas de Baptiste.

^ Asseyez- vous , dit Lointier qui se prouenaii à grands pas.

M. Baptiste s'assit.

Lointier s'arrêta devant lui brusquement.

-^ Vous êtes bien sûr de l'avoir reconnue P d^manda^i-B.

-^ Parfaitement sûr.

Lointier ât un haut-*le^corps et reprit sa promenade.

— Le hasard ! murmurail-il , — toute une vie dépensée en luttes vaines contre ce dieu aveugle, providence des brutes, qui fait toujours aux innocents les mains pleines !... Le hasard 1... Jamais une obance pour môil... Rien que des obstacles imprévus!... Des degrés franebis qui croulent*., des abîmes qui se creusent 1...

— Ta, la, ta! fit Baptiste , — vous achèverez cette tirade, qui commence assez rondement, quand je serai parti. Le hasard n'est pas un dieu, e'esi un jeu de cartes... CeuH qui n'ont pas de bonheur et qui ont de l'esprit font sauter la coupe, cher monsieur... et le hasard n'y voit que du feu I

'-Vous ne pouvez pas savoir...

:r pi si fiilUv^ M' Aayo^ond n'a pas d'enfants. Youft vouiez

son bériUfife intact... Parbleu! il ne faut pas être si malin pour deviner ça... Eh bien! je vous dis, moi, que madame Lovely ou madame de Marans ne tous fera ni chaud ni froid auprès de votre frère... Et quant au désir que vous avez de l'envoyer au diable; réfléchissez un peu... les moyens pleuvent autour de vous... son fils s'est planté dans le grand monde sur le pied d'un descendant des preux... S'il ne meurt pas de rage le jour où il saura que sa mère est la camarade de Gymodocëe Tampon, de Zoé, le mapah d'amour, de mademoiselle Grièche, etc., etc., il fera du moins un tel plongeon que jamais on ne le reverra à la surface... Or, je crois deviner que c'est lui surtout qui vous gène, à cause de votre charmante fille?...

— Oui... fit Lointier d'un air distrait; — certes..* oui... oui...

— Ce oui-là veut dire non , reprit Baptiste Bubart un peu déconcerté; — soitl... alors c'est la dame elle-même qui vous gène... nous avons une autre corde à notre arc : le dépôt de Grièche! Vous me direz que rien n'indique l'abus de confiance. J'irai plus loin que vous : soit qu'elle s'appelle Lovely au théâtre de Diane, soit qu'elle se nomme madame de Marans, rue du Regard, cette femme a une réputation de probité inattaquable. Je vais plus loin encore : je crois à cette femme, moi, car je Tai vue en face de Paoli, et c'était très beau, ma parole!... Maiselle n'a rien, sinon les cinq ou six cents francs par mois qui lui viennent du théâtre; et son fils joue... il joue comme un fou!... Quand on en est arrivé au point où je le vois, on perd le sens de ce qui est bien, on ne sait plus... on vole, monsieur, je prononce le mot à dessein, on vole, fût-on prince, pardieuf on vole comme un forçat libéré î.on vole s&os mesure et sans vergogne f

M. Baptiste comptait faire de l'effet. Il se trompa. — Lointier écoutait à peine.

— Diable 1 grommela Tex-Bubart tout à fait désappointé; il y a donc autre chose?... Si je patauge, je ferai mieux de m'en aller servir une autre pratique...

— Restez, dit Lointier.

— Je veux bien, répliqua BapU^, — mais alors, metteimoi au fait en deux temps, car je n'aime pas à donner de grands coups d'épée dans l^'eau comme je viens de faire tout à l'heure.

Lointier ouvrit la porte du salon et jeta un regard tout à l'entour. Clémence était partie. Il n'y avait plus personne.

LE IBU DE LA MOET 53

Lointîer referma la porte, y mit le verrou ^ revînt s'asseoir auprès de Baptiste Bubart.

Celte petite mise en scène avait sa solennité.

Bubart dressa l*oreille.

Loiotier avait tout à fait repris son air douceâtre et mielleux.

— Mon bon monsieur Baptiste, commença-t-il, tout ce que vous venez de dire est la vérité même... Seulement, cela s'applique à faux... Je ne prétends pas que nous ne puissions user à Toccasion de quelque moyen analogue... mais, voyez-vous, je suis pour le moment un homme étourdi, ahuri, terrassé... Vous m'avez donné un coup de marteau sur la tête... v

-- Mais comment cela? interrompit Bubart; quand le diable y serait, comment cela ?

— J'avais mon plan tout fait, répliqua Lointier; je voulais changer complètement de batteries, introduire Clémence chez madame de Marans. . .

— Pourquoi faire?

Lointier hésita.

—Écoutez! prononça-t-il sans lever les yeux, ètes-vous homme à tenter un grand coup ?

•^ Ça dépend, répondit Bubart^ ^ De quoi ça dépend^il?

^ Des difficultés à vaincre et du prix à recevoir. •^ Le prix peut-il compenser les difficultés?

— Toujours.

— Eh bien! le prix est une fortune, monsieur Baptiste... mais il faut risquer le bagne ou Téchafaud.

L'homme aux lunettes bleues ne broncha pas.

— Allez!... dit-il.

— Je vais vous exposer ma situation en deux mots, reprit André Lointier. — En faisant disparaître une femme, J'hérite de quatre à cinq cent mille francs... c'est un des côtés de l'affaire.

— Comptant, ces cinq cent mille francs f

— Comptant.

— Voyons l'autre côté de l'aifaire.

— Quatre millions...

— Ohi oh!...

— Et sept personnes à supprimer...

— Diable!

Bubart et André Lointier étaient nez à nez. Us se regardaient

S4 US lEU Dl^ LA MORT

eo face, la figure de Lototier, &ous 'son mielleux enduit, ayait une singulière expression de résolution.

—Diable !... répéta Bubart après un silence^— sept hommes I

— Quatre millions, dit Lointier.

-^ Oui... Qui... mais sept hommes..^ I*)aimerais mieux la femme seule.

— La femme seule a un défenseur qui vaut les sept hommes et quiiue autres avec, murmura Lointier,.. Ce défe^iseur, c'est vous qui m*avez appris son existence.

— Le capitaine hongrois, peut-être P.. . -- Justement.

— Ah çà I xe m'y perds dans toutes ces histoires-Hi moi ! dilBubart ; ~ c'est la bouteille à l'encre... on n'y voit goutte?

Lointier rêvait.

^ Je l'ai vu, alors qu'il n'était encore qu*un enfant, murmura-t-il, comme en se parlant ^ lui-même j — Je Taî vu seul contre nous tous... Sans armes : nous étions armés... Je me souviendrai toujours de ce moment-là!..^ Maintenant que soir cœur et son corps ont subi l'épreuve de vingt batailles, ce doit ôtre un homme vr^iiment tçrrible !^..

-- C'est un beau soldat, dit Bubart ; mais avec un ftisîl k vent de bonne portée ou même un pauvre fii^au dans une main bien musclée...'

— Non..^ no.n.,^ interrompit Lointier, celui-là me fait.peur.

— Voyons les autres I fit Bubart qui, depuis quelques secondes, semblait avoir son idée.

-r Les autres sont tous de$ misérables et des l^hes, ré* pïiqua Lointier ; — vous ave^ leurs vraijs noms sur la première liste que je vous ai fournie au début de nps relations.

Bubart fit un petit signe d'intelligence.

— Voilà, dit-il en élevant à la hauteur de ses. yeu;x une feuille volante que Lointier ne reconnut pas.

Et il lut :

« Maudreuîl, Houêl, Guérhieul, Menand jeune, le docteur Morin, Honoré Créhu. de félihou, Olivette... •

— Mais ce n'est pas là le papier que je vous ai donné!... taterrompit Lointier avec inquiétude.

— Qu'importe, si ce sont les mêmes nomsf

Bubart remit le papier dans son chapeau et ajouta d'un ton dégagé :

— De sorte que j'ai bien l'honneui» de parler e(i ce moment % % f grgeajtt Çréhu dQ la Saulay^?.,.

|J( JEU M U «QilT SB

LoiBtier se reeiila cmsm » b points é'use épée eût mo**

nacé ses yeux.

Il ne devait pas être plus blême que cela au derivier itstant de son agonie.

Il regardait d'un air épotivanlé Fbomie ^x lui^tM Ueues W souriait et ae froKûl les maios au^essus. de soa cbap^au.

VOIES ET BfOTENS

Baptiste Subart re|»rit ie premier la parole :

*- Chef monsieur, ditrU> œ croyei pas que i% iaebe vdre histoire... J'ai essayé plus d'usé (ois de bâtir un romaa quel^ ceoque sur tout cela; j'y ai perdu mou Fatin... Je ne eoa&ais que votre nom .. mais comme le brave M. Romblon-BalloA esl au eentre de cette dtahoUcfue toile d'araignèe^e vous tiens, ToUà tout... Que diautre! dai^ ism affaire eomme ça, bm>q cher monsieur Fargeau...

— Jamais ee uom! interrompit Lointie^ qui ressemblait un peu à ces pauvres cbauves-souiis^ qu'on siirpreDd dans leu» trou et qu'on traîneau soleil.

— Je ïi'y tiens pa^, répliqua Bubarl; -^ Je disais seulement que dans une affaire comme ça,, quatud ou preud des renseignements sur ses consorts, il est de la plus simple prudence de joindre son nom à celui des autres... saus cela, vous eompreee?^ le nom supprijttè devieut uee vraie signature.

Lointier n'était pas bomme à méconnaître^ la jusitesse de cette réflexion, qui venait, hélas! trop tard.

^Du reste, cher monsieur, reprit le sage Bubart, -* n'acettsez pas ici le basard> votre bête noire, oar je n'ai pas l'io* tention de vous trahir... Et, loin de ne dfêtourner de l'affaire^ cette découverte m'y attire... Je sais, en effet, qu*il y a des sommes énormes au fond de tout eela... et Je ne demaoNle pas mieux que de gagner un petit million pour mes vieux Jours.

Ses lunettes bleues avaient un rayonnement.

— Asseyez-vous, poursuivit-H ^eore^oarilaiiailmaintenant le haut bout de la conversation, et causons raison... La maison Isidore-Baptiste et compa§uie ne fait pas cette partie-là... Ce sont tous vieux polissons et jeunes huS|res qui me font mauvaise mine parce que j*ai été à Toulon...

-^ \ou&l s'éôria Lointier qui se recula davantage.. •—Après? — Vous me proposez bien les moyett» d'y rei* tourner !

— En conséquence, eont«Mia^t'%tt, B faut a^pir eu dehecs de

la maison... d'atnears, je n*aimerais pas beaucoup à partager les bénéfices... Avez-vous de Targent?

— Pas'i'ombre !

— Avec quoi vivez-vous ?

— Avec ce que n>e donne mon frère.

— II est riche, lui, c'est Juste... Eh bien ! cher monsieur, la première chose est de vous procurer de l'argent.

— Comment faire?

— Je n'en sais rien... mais vous sentez que ce genre de travail se paie comptant. On ne peut pas mettre tout le monde^ dans le secret,.. Romblon-Ballon ferait bien les avances... ohl parbleu I... mais, comme il compte se payer le gâteau à luimême.

— C'est évident, interrompit Lointier; — j'avais bien un moyen de me procurer une somme assez ronde... mais c'est que le temps presse.

— Voici encore un point sur lequel j'ai besoin d'être renseigné... c'est une manière de tontine, autant que J'ai pu deviner?

— Oui... on a vingt ans pour arriver au dernier vivant.

— Et il reste sur ces vingt ans ?

— Quarante-huit heures.

L'homme aux lunettes fit un soubresaut.

— Deux jours pour sept hommes i grommela-t.il ; — et vingt ans de passés!... Ah! çàl vous êtes donc tous des...

— Le hasard.-, murmura Lointier.

— Et la peur... je coinprends ça jusqu'à un certain point... mais raison de plus pour ne pas perdre une minute!... Une dernière question : A qui va la fortune après les vingt ans?

— A la nièce du défunt.

—• Est-ce cette Berthe, qui est sur la liste du Hongroise! sur la vôtre?

— Oui.

— Pensez-vous qu'elle vive ?

— Oui.

— Romblon sait-il oti la trouver?

— Je ne crois pas.

— Et vous?

— Moi, répondit Lointier sans hésiter, — j'ignore absolument où elle peut être.

— Hum!... prenez garde!... il faut jouer franc jeu.

— Je vous donne ma parole d'honneur!...

— Âye ! fit fiubart en se bouchant les oreilles.

Mais M. André Lointier n*eut garde de se formaliser. On revint an moyen de se procurer de l'argent. André Lointier promit de faire une tentative ce soir même, et Baptiste prit congé emportant une lettre pour M. de Monsigny, sur qui Lointier comptait au cas où sa première démarche viendrait à manquer.

Il n'ignorait pas que Monsigny était Guérineul, car le hobereau ne s'était jamais caché qu'à moitié.

En s'en allant, Baptiste dit :

—S'il y avait du nouveau, cher monsieur, je passe la soirée dans un petit café fort modeste, rue des Nonaindières... et je suis à vos ordres.

Dès que M. André Lointier fut seul, sa physionomie prit une tout autre expression. Nous eussions reconnu en lui le Fargeau du château de Geuil.

Et nous eussions bien deviné que, tout en livrant une partie de son secret, il avait encore une fois joué la comédie.

Quand il eut bien réfléchi, ce bon monsieur Fargeau, son front se déplissa peu à peu ; il lui venait une idée...

L'idée n'était pas mauvaise, à ce qu'il paraît; du moins; M. Fargeau se frotta les mains tout doucement.

— Ça peut marcher, murmura-t-il ; — ça peut marcher... Je n'ai plus de confiance dans le carnage... je crois même que le hasard, par esprit de contradiction, embaume les gens de leur vivant et lés empêche de mourir quand ils se sont promis de s'entre-exterininerî... Ce vieil Honoré a cent quatre ans...Houël a plus de quatre-vingts ans... et ils se portent comme le Pont-Neuf!... Non, non, le joint n'est pas là... Dans quarante-huit heures, ils se porteront aussi bien qu'aujourd'hui, et un droit nouveau s'ouvrira... C'est de ce côté qu'il faut manœuvrer., évidemment!

Il s'assit à son bureau et agita une sonnette.

Un domestique en livrée parut.

' — Dites à M. Albert que je le prie de vouloir bien passer dans mon cahînet.

— Yous m'avez fait appeler, monsieur? dit Albert qui entr'ouvrit Ja porte.

Fargeau prit aussitôt son air bonhomme.

— Entrez, entrez, mon jeune ami, dit-il, et asseyez-vous là, près de moi... j*ai besoin de causer un peu avec vous.

Albert s'assit en silence.

m LE sEn 0fi LA ntmr

»Nous sonmes d6s amis, if^stce pas? reprit Târgeaa d*iHi ton presque caressant.

— L'imérèt que vous votilez bien me porter... depuis quelque temps, répondu le jeune secrétaire en appuyant sur ce dernier nrot, — me ftatie et m'tionore...

— Allons donc! allons donci laissons ce Ion cérémonieux, mon cher enfant... Je m'intéresse à vous, parce que je vous apprécie davantage de jour en jour... parce que vous -êtes un charmant garçon... parce que la position que vous occupez est tout à fait au-dessous de votre mérite.

— Je ne me plains pas, monsieur, dît Albert avec un commencement d'inquiétude.

Il avait cette idée : On s'est aperçu de mon amour pour Clémence, et on veut ra'éloigner.

Fargeauk regardait avec un sourire paternel.

Mais le jeune secrétaire savait déjà peut-ètre ce que vaiBtent les sourires de cet homme doux.

— Vous ne vous plaignez pas, mon cher enfant, reprit Fa^ •geau, parce que le mérite est toujours modeste... Mais vous souffrez, je le vois bien... et croyez-vous, par hasard, que je n'ai pas parfaitement deviné votre amour pour ma fille?

— Monsieur... balbutia le jeune homme sur qui ces paroles tombineut comme un coup de foudre, — je vous proteste...

— Avant de chercher un faux-fuyant, monsieur Albert, interrompit Fargeau un peu sévèrement, informez-vous, au moins, «t sachez si vous n'avez point quelque chance d'être honorablement accueilli...

Le sang monta au 'p&le visage d'Albert.

Il mit ses deux mains sur sa poitrine.

Fargeau, Texcellent homme, semblait jouir de son ivresse.

HONNÊTB GARÇON

Albert fut longtemps avant de trouver une parole. H aimait Clémence sincèrement et profondément.

— Monsieur, dit-il enfin d'une voix altérée, — il est cruel parfois de faire naître certains espoirs...

— Vous m'avez donc compris, cette fois, mon enfant 1 interrompit Fargeau qui souriait toujours... ce n'est pas malheureux 1

— 11 est vrai, monsieur, murmura le secrétaire, non sans un reste de défiance, il est vrai que j*almç votre fille... ardem-

LE JEU DE LÀ IftOnt 89

ment... dé toute la passion de mon cœur... Je i*ïtânds pas osé vous le dire...

— Parbleu ! je le vois bien! s'écria gaîment fargeau ; il a fallu vous arracber cela du fond de r&me !... mais, enfh), c'est dit, et j'en suis content.

— Monsieur] tnonsieurt vous êtes bon! s'écria le secrétaire, — et si je savais comment payer le bonbeur qtie totte me donnez... mais, se reprit-îl avec tristesse, — mademetselle tlèmence voudra-t-efle ratifier?

Fargeau haussa les é|iaules.

— Nous n*en sommes pas là, dît-il; — ceci, 4rai1l««rs, me regarde, et je m'en charge... mais il y a autre chose... je smb père, mon jeune ami... et, quoique je n'aie point ces mœurs ftroudies qui font un crime de toute peccadtHe, pourtant je dois veiller au bonheur de mon enfant... de ma cher* enfanti appuya- t-il, — vivant souvenit de sa mère adorée.

Albert attendait.

Fargeau reprit, après avoir fait le geste d'essuyer «ne larme arrachée par le souvenir de la mère de Clémence :

— Vous avez des intrigues de femmes, mon cfcer Aftert... —Moi! monsieur!...

— Écoutez... A l'instant même, vous venez ée recevèir viie Visite. '

— Ohl monsieur!..,

— ÏJne j eune femme charmante ...

Albert avait baissé les yeux, et son front avait du ro*ige.

— Monsieur votre frère... balbatia-t-il.

Fargeau se redressa.

— Comment! s'écria-t-il, — vous, Albert! vons descendriez fiibas!

Albert releva les yeux. C'était ufi galant homme et un cœur . loyal.

— Monsieur, dit-il, — vous me calomniez. *. ce qui n'est rien... mais vous calomniez votre frère, et c'est mal 1

— * Cependant... voulut insister Fargeau.

— Je voudrais vous satisfaire, monsieur, toterrorapit lé jeune homme, — je' le voudrais, surtout après la bonté <|ue vous venez de me témoigner. .. Mais la confiance 4e votre frère M four moi «D"dép6t sacré.

^Ohl a^^eria Fargeau, -^ en mmML qu'M y t de grands lecrets!

— Il y â, interrompit encore Albert, ^ ce (pi'on peat attendre du plus noble cœur qui soit au monde.

•» C'est vrai... Donnez-moi lamain^mon enfant... Mon frère Raymond est ce que vous dites, un coeur d*or I... et Je vous aime, moi, pour l'afiection que vous lui portez. Continuez, et croyez bien que votre explication» toute vague qu'elle est, me laisse sans arrière-pensée.

Ceci était possible, à la rigueur. —Mais la digression avait eu cet effet d'abattre Témotion du jeune secrétaire, qui reprenait son sang-froid.

Or, de sang-froid, Albert se défiait de M. Pargeau comme du feu.

— Voilà donc un point établi, reprit ce dernier, — vous n'avez aucune intrigue?... Mon enfant, excusez-moi si je vous parle ainsi... vous sentez que le rôle d'un père...

— A toutes les questions qui me seront personnelles, Je , m'empresserai toujours de répondre, monsieur.

— Bien, mon ami, parfaitement bien... Je crois que vous avez peu de fortune?

— Je n'en ai pas du tout.

Fargeau fit un signe de tète approbatif et qui semblait dire : Voilà une francbise qui me va droit au cœur!

— C'est comme moi, mon ami, poursuivit-il tout haut, - Je suis pauvre, très pauvre... mais ma fille est riche...

— Je le craignais ! prononça le secrétaire avec tristesse.

— Son oncle Raymond, continua Fargeau, — lui donne cinq cent mille francs en écus à la signature du contrat. Dans cette situation, elle pourrait assurément prétendre à des partis fort avantageux ; mais, pour ce qui me concerne, moi, j'aime mieux un loyal garçon, honnête, sage, le cœur sur la main, que le Crésus le plus cousu d'or.

Albert doutait; mais, il se disait : Peut-être ai-je mal Jogé cet homme. ^

— Ainsi, continua encore Fargeau, qui avait ce talent de voir à travers ses paupières baissées, — Je suppose que nous convenions de nos faits ce soir.

— Ce soir! répéta le Jeune homme au comble de Tétonnement.

— Mon Dieu! dit Fargeau, quand une affaire est bonne, il faut la faire de suite... Je suppose donc que^vous ayez a^jou^ â*hui ma parole... demain nous signerions le contrat , et vous

auriez les cinq cent mille francs dans les vingt-qaatre heures révolues... car je sais que Raymond tient la somme toute prête.

— Que m'importent les cinq cent mille francs, monsieur! 8*écria le secrétaire; — si je pouvais espérer...

— Vous ne tenez pas à l'argent , je le sais» mon jeune ami, interrompit Fargeau, -^ j'étais comme vous à votre ^ge. . mais, en vieillissant, on se transforme... surtout quand on es[ porté naturellement à la bienfaisance... Je n'ai pas de soutane, moi, mon fils... Mais Dieu, qui est la nature, me montre la voie... mon cœur est inondé d'amour pour*rhumaniié... Bref, je suis capable de tout... capable même de m'exposera voir mon caractère méconnu et mes intentions calomniées, pourvu que j'arrive à conquérir cette obole que je destine au malheur... Je ne sais pas si vous me comprenez, mon cher enfant?

— Non, répondit Albert.

Albert mentait. Il tâchait de ne pas comprendre , voilà tout. Fargeau n'était pas absolument sur un lit de roses. Entre sa belle perruque touffue et sa tempe chauve, il y avait des gouttes de sueur.

Et pourtant il fallait conclure.

— Oh! mon bon ami, reprit-il, — depuis que vous êtes dans

cette maison, il est impossible que vous ne m'ayez pas jugé

Les travailleurs de ce quartier sont tout aussi dénués que ceux des pauvres faubourgs... Et on ne fait point pour eux de loteries... Je veux fonder une grande œuvre et prouver que la sacristie n'a pas le monopole de la pitié... Pour cela il me faut une certaine somme... Vous me comprenez maintenant?

— Non, dit encore Albert.

— Alors, c'est que vous ne voulez pas me comprendre ?

— En effet, monsieur... Je ne veux pas vous comprendre. Ceci fut prononcé d'un ton sec et froid.

Les hommes comme cet Albert sont plus irrités par une pro- , position infâme que le commun des honnêtes gens, parce j qu'ils sentent qu'on a spéculé sur leur pauvreté. 1 Pauvre comme Job et amoureux commeunfou, Albert devait céder, suivant l'idée du tentateur. -—Le tentateur s'était mépris. Et nous, prions le lecteur de remarquer qu'il y a au moins un honnête homme dans ce récit peuplé de coquins. — Eh bien! mon cher monsieur Albert, reprit Fargeau qui, à rinstar de tous les grands capitaines, retrouva son calme après la bataille perdue, — je ne m'attendais pas à cela... Si jeune, et déjà tant d'avarice.

«- Doiii6z«VM)i votre fille «ans édi, «oBflieiir, râpoiM Albert, — et je suis le {rfos JMureax des hofflo^l Fargeau sourit.

— A la bonne heure ! murmura-l-i], **- à la boane benrcl... Nous sommes hq homme antique, je vois cela..* Ma loi, il TOUS serait resté deux cent cinquante mille francs.^ et la conscience d'avoir contribué ausonla^mnit éesmalbettr^HK. • sans parler de Qémence, que vous ne paraisse! aimer, «b définitive, avec une extrême mo<fêratio&...

Le front d'Albert s'inclina. U souffrait; mus ces pauvres^ablés qui ont de la fierté dans la misère ne fnsseat41s fm leur vie à souffrir ?

— Je l'aime, murmura-t-ii d'une voix ^ Ir^iiblait inaliré lui; *- je l'aime et jen*aimerai jamais qu'elle en oe moailei

— Pourtant, vous la refusez ?

— Oui, monsieur, je la refuse... parce que le prix qf» vous me demandes estlau-dessus de ce que je puis donner.^

— On peut s'entendre 1 int^rompit vivemenlFargeaB;j'ai dit deux cent cinquante mille francs oonHie j'aur^s dit autre chose...

11 détourna la tète sous le regard de mépris apte hâ j^ 1^ jeune secrétaire.

— N'en parlons plus , balbutia-t-il, o« plutôt, ajotrta-1-îi en rappelant brusquement son sourire perdu, — laissezHMoi vous dire tout le «ontentement que je ressens , mon jeune et cher ami... vous êtes un brave garçon I Tonchez là i

U tendit sa main si rondement que le secrétaire y M prisa moitié. U crut à une épreuve.

Il y crut du moins pendant une seconde ou deux, et c'était tout ce qu1l fallait au faux André Lointier pour opérer décemment sa retraite.

— J*ai voulu voir jusqu'à quel point, reprît ce dernier, une nature loyale et digne... mais vous m'avez deviné... je vous donnerai sous peu de mes nouvelles.

Une sonnette retentit à l'intérieur de la maison.

— M. Raymond m'appelle, dit Albert. Fargeau lui serra encore la main.

— Allez, mon ami, répondit-il, — aHee— Gardez toujours cet excellent naturel.*, et, voyez- vous, il est inutile de pariei de tout ced à mon frère...

Comme Albert saluait pour sortir i^rès avoir rassiurédu

geste ML Fargeau, un accord de i^iuaorésoima km^lemps dans le silence de la soirée.

Un accord imique,

Albert tressaillit vivement.

Fargeau sentit trembler sa main froide.

. — Voilà déjà plusieurs fois cpie j'entends ce bel aeeofd-là ! jnurmura-t-il avec soupçon ; — il me semble que vous le cMinaiasez aussi, monsieur Albert?...

— Non... voulut dire celui-ci ; —je ne sais...

— Allez, mon enfant, allez, interrompit Fargeau ; -* je sais fou... Les jeunes filîes tapent sur leur piano quand la ùntaisie leur en prend... Où diable vais-je m'occuper de cela?

Albert s'éloigna.

M. Fargeau haussa les épaules d'abord, à Tintention de ce petit niais, comme il le qualifiait du haut de sa sagesse.

Ensuite il ouvrit doucement la croisée de son cabinet, pour iroir un peu si cet accord solitaire n'était point un signal.

LSRÉVE

M. Fargeau ne fit rien» mais il entendit la fenêtre (te Clémence s'ouvrir.

M. Fargeau roula doucement ua fauteuil auprès de sa croisée et attendit.

Le cabinet de M. Fargeau et la cbambre de Clémence don* naient tous deux sur le jardin.

La chambre de Clémence était située à l'étage supérieur.

Elle vint s'appuyer à son balcon, la belle Jeune fille. L' accord de piano était bien véritablement un signal.

Mais à ce signal personne ne répondit.

Il était tard, et nulle lumière ne brillait encore à la façade blanche de la maison de madame de Blarans.

Clémence était bien pâle ; Clémence pleurait.

Pourquoi? Elle n'avait cependant pas entendu la conversation de son père et de M. Albert, le secrétaire.

Elle ne savait pas qu'on avait voulu la vendre. ^ Elle pleurait, la tète entre ses mains , interrogeant de loin cette façade blanche et muette od la lune dessinait les feuillages tremblants.

C'était une chambre triste, malgré son riche ameublement, •^ une grande pièce avec des tentures de velours sombre, éclairée par une seule lampe que coiffait un verre dépoli.

n y avait une grande alcôve. Dans Falcôve un lit. Sur le lit un homme couché.

Cet homme ët^it parfaitement immobile, étendu sur le dos, les bras en croix, collés à sa poitrine.

Son front, ses yeux et toute la partie supérieure de son visage se cachaient sous un épais bandeau.

Il avait nom Raymond Lointier.

C'était Fhomme qui avait donné asile à M. Fargeau devenu pauvre comme Job , l'homme qui lui avait permis de.prendre son nom et de l'appeler son frère.

M. Albert s'asseyait au chevet du lit.

— J'ai dormi , dit M. Raymond dont la voix était douce et toute pleine de bonté , — quelle heure est-il ?

— Dix heures et demie, répondit Albert.

— La nuit sera' longue... Gabriel m'a défendu de remuer... Je voudrais qu'il pût revenir ce soir.

— Souffrez-vous davantage ? demanda le secrétaire avec un respect affectueux.

— Non... mon Dieu, non... mais ma tête nage comme si l'air qui nous entoure était aussi épais que l^au d'un fleuve...- Je rêve éveillé... Tu n'as pas de confiance en Gabriel , toi, Albert?

— Il est si jeune!... et si...

— Et si joueur, n'est-ce pas? Oui, oui... et si foui... Mais je l'aime, moi... et puis c'est Télève favori de Van-Eyde... J'ai la ferme croyance qu'il me guérira.

— Dieu le veuille ! dit Albert du fond du cœur. Il y eut un silence.

— Causer me fatigue , reprit le malade , — et pourtant j'ai absolument besoin de causer... As-tu vu André ce soir?

— Oui, monsieur. !

— Et Clémence?

— J'ai vu aussi mademoiselle Clémence.

— Pauvre Albert ! dit M. Raymond doucement, je crois que tu pardonnerais bien des choses à Gabriel sans les l>eaux yeux bleus de mademoiselle Clémence!...

Albert ne répondit point.

Raymond poursuivit comme en se parlant à lui-même :

— C'est mon bonheur que de songer à cette uniop... Il est beau, n'est-ce pas, Gabriel?

— Très beau, répondit Albert en soupirant.

— Et sa sœur?

•— Charmante...

— Que n'^m^-tu plutôt sa sœur, pauvre Albert P

— Mon Dieu, monsieur Raymond, murmura le secrétaire qui se pressait en ce moment le front à deux mains, — qu'importe ce que j'aime ou ce que je n'aime pas?

— Bon! dit le malade, — voilà que tu parles comme un homme désespéré !.... leur mère est jeune encore, n'est-ce pas?

— On la prendrait pour la sœur de sa fille.

— André voulait quitter cet hôtel, pensa tout haut M. Raymond, —-mais, moi, je ne veux pas... Gabriel ne viendrait plus me voir... je n'entendrais plus la\oix de Lucienne... Ne dirait-on pas que je suis trop heureux, et que je puis comme cela perdre mon pauvre plaisir I... Dis-moi, Albert, et cette cantatrice?

Albert ne répliqua point tout de suite.

— Eh bien! reprit Raymond.

— £h bien ! dit enfin le jeune homme, vous savez si je vous respecte et si je vous aime, monsieur Raymond... mais je suis pauvre... et des pauvres on pense toujours pis que pendre... Je voudrais que vous puissiez donner ces missions à un autre...

— Oh!... fit le malade avec reproche.

— Ne me jugez pas mal, je vous en supplie, reprit vivement Albert. — Je ne connais pas en ce monde un cœur plus digne et meilleur que le vôtre... mais les apparences...

— C'est vrai, dit Raymond sans amertume, — tout le monde n*est pas aveugle !

— Tout le monde surtout n'est pas bon et noble comme vous, monsieur... et quand on me voit prendre pour intermédiaire une femme comme cette Paoli...

— C'est vrai... c'est vrai... Je n'avais pas pensé à toi, Albert... je suis un égoïste...

j — Vous !... s'écria le jeune homme, — un égoïste !... oh i...

l —Écoute!... interrompit M. Raymond dont la voix chan-*

: gea, — c'est ma passion à moi... je n'en ai pas d'autre... J'ai essayé de me faire joueur : je n'ai pas pu... J'aime bien Clé-

! mence, la chère fille qui est si bonne pour moi et si dévouée... Mais Clémence... je ne sais, son cœur m'échappe... pour la comprendre bien , il me faudrait voir son visage à l'appui de ses paroles... J'aime bien Gabriel et Lucienne, ces deux enfants que j'envie à leur mère... mais ils ne me sont rien... Je t'aime bien aussi , toi, mon pauvre Albert... mais tout cela ne rem- Iplit pas le vide démon àme... Il y a là, prononça-t-il tout bas

en mettant la main sur Mn C€eur, un souvenir biea Tiein dê)à, qal est toute ma vie et qui sera ma mort 1

— Écoute^moi, Albert, reprit le malade après an silence: — le monde en riait à gorge déployée.,. Mats pas toi..* Ohl non! II y a vingt ans que Je l*ai perdue*.. Et je l*aime jcomme si j'avais pris hier sur son beau front fe premier baiser!... Je Taime avec toute majeunesse et dans la virginKè de mon cœurî... Son image est là devant mes yeux fermés... Je fois son sourire d'ange... J'entends sa voix qui semble descendre dn ciel!

« Si tu savais coihme elle était belle! comme elle m'aimaiti comme nons eussions été heureux I

« Je Tai cherchée longtemps, — jusqu'au Jour oit iHeu m'a pris la lumière.

« Alors, je me suis dit : Adieu!... adieu i moi-même, entends-tu ? adieu à l'espoir! adieu au bonheur!

« Et je vis comme s'il y avait autour de moi la froide muraille d'une tombe. — La nuit pour mes yeux, la nuit pour mon àme qui n'a plus d'espérance î... »

— Vous qui méritiez si bien d'être heureux! dît Albert.

— Pour rêver, continua le malade dont la voix était faible e) profondément triste, les aveugles n'ont pas besoin de dormir... ces mirages de vos nuits, nmis les avons^ nois, à toutes heures.

« Dès que je suis seul, moi, Je rêve...

« Et c'est une chose étrange, va! mon rêve, c'est elle, Idojours! Tantôt je la vois dans un nuage avec de longs voites blancs comme l'âme chrétienne qui s'en va au ciel... Tantôt Je la vois vivante...

« Oh! vivante, mais martyre! brisée parle découragement, pâle de misère!....

« Oui, Je vois cela, et mon cœur se fend!

« Pauvre bien-aimée I...

« Et déjà trois fois, Je l*aî vue, l'angoîsse au front, les yeux baignés, le sein bondissant... Oh! comment dire cela! Je fai vue, elle , elle, si pure et si sainte, trébucher au seuil de Hûfômîe!

« Elle tombait... et donnant sa divin» beauté pour un sa-^ faire, elle murmurait, dans sotf reprocha iDieu : Fù^ fiM^ enfant i pour mon enfant t,,-, •

Le malade avait des sanglots.

— Cet enfant-là , murmura-t-il, — si c'était mon fils!... -^ Albert, tu as bon cœur et tu comprendras... c'est un rêve, di*» tu t . . . Mais suis-Je encore de ce monde , inoi ^ . . »

Dès la première fois que je Feus, ce rêve, le désir passionné me prit de voir quelque femme belle et vaincue dans ces lattes de notre civilisation, de lui donner la main, de ta sauver... je le fis.

« C'est le seul bonheur sans mélMige que j*ai goûté depuis bien des années ^'ai continué... Je te le dis : c'est ma passion! — Qu'importe le monde si Dieu me volt et sourit au pauvre malheureux qui fait trêve à son supplice en séchant çà et là quelques larmes!... »

— Vous êtes bon ! vous êtes bon î dit Albert qui lui prit la maîn avec respect.

— Et chaque fois, reprît le malade dont la voix avait comme un accent exquis de tendresse . — je dis au ciel qui m'entem), j'en suis sûr : pour elle, mon Dieu! pour elle cette aumône qui m'est comptée comme un scandale... Pour elle uft peu de bonheur aussi, mon Dieu! Je vous en prie!...

Sa tète se renversa davantage sur l'oreiller.

A cause du bandeau qui couvrait son front et ses yeux, cette partie du visage oti vit la physionomie^ ce qu'on voyait de ses traits semblait immobile et mort.

Il y avnii pourtant encore de la Jeunesse dans le dessin ré • gulier de sa bouche et dans l'ovale délicatement évidé de ses joues. Ses cheveux, qui s'échappaient par-dessus son bandeau, étaient abondants et blonds.

Albert regardait ses pauvres mains maigres et blêmes qui se croisaient sur sa poitrine.

La souffrance de cet homme inspirait une pitié pénétrante et douce, — la pitié que fait naître une plainte retenue ou celle larme silencieuse qui roule lentement sur la joue pâle.

Il se taisait.

Albert, — nous sommes ainsi fkits, — pensait déjà de nouveau à ses propres peines.

— Eh bien ! reprit le malade, — parle-moi donc de la cantatrice !

— Madame Paoli vient d'apporter sa réponse, répliqua Albert.

— Elle consent?

— Elle refuse.

— Ahl... fil M. Raymond qui se s6ule>a sans savoir; — elle re/use?

Puis il ajouta :

— Tu m'avais dit pourtant qu'il y avait bieii du mystère autour de cette femme!... et bien du ni.iilKUi'î

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