‹ Le jeu de la mortChapitre 28 sur 40 · LE SIGNAL · texte numérisé non relu

LE SIGNAL

— C'est vrai, repartit Albert, — j'ai dit qu'il y avait un mystère autour de cette pauvre femme... et un malheur sans doute... Je l'ai dit parce que son sourire parle de souffrance... etquf savoix...

— Oh! sa voix!... interrompit le malade, une plainte sublime qui m'a déchiré le cœur!... car j'ai été l'entendre... moi... Tout seul... Est-elle bien belle, Albert?

— - Je n'ai jamais vu de femme plus belle.

— Et..., fit M. Raymond Lointier en hésitant, et comme s'il eût senti l'étrangeté de sa question, — tu es bien sûr qu'eUe n'est pas aveugle?

— Bien sûr, répondit Albert en souriant malgré lui. M. Raymond comprit qu'il souriait.

— Je ne t'en veux pas, ami, dit-il ;— mais, quand onsouffre, on mesure toute peine à sa propre souffrance... Le plus grand de tous les malheurs, c'est d'être aveugle.

— Monsieur! voulut dire le jeune homme.

— Ne vas-tu pas t'excuser?... Je sais que tu m'aimes... Dis-moi, laquelle est la plus belle, de cette Lovely où de madame de Marans?

C'était comme un enfant qui interroge au hasard. Mais cette question plissa le front d'Albert.

— Je n'y avais jamais pensé, murmura-t-il comme si ane idée subite lui traversait le cerveau ; — je cherchais en effet une ressemblance...

— Elles se ressemblent donc? demanda Raymond vivement.

— Autant que la différence d'âge. . . répliqua le secrétaire ; — mais c'est certain ; elles se ressemblent... Seulement la Lovely est beaucoup plus jeune... 11 ne faut pas oublier que madame de Marans a des enfants de vingt ans.

— Et la Lovely te paraît avoir?...

— Au théâtre, on ne sait pas, si elle a vingt-cinq ans, c'est tout au plus.

— Vingt-cinq ans, répéta Raymond qui tomba dans uneprofonde rêverie.

Après un silence, il reprit d'une voix triste :

— Allons!... tant mieux!... tant mieux!... elle est moins malheureuse que nous ne pensons... tant mieux!... tantmieui.*. — Gabriel a-t-il été ce soir chez la marquise ?

— Non, répondit le secrétaire; —il craint de vous y ren-

contrer maintenant... Ce n'est plus cbez la marquise qu'il joue.

— Où donc?

— Dans une maison clandestine.*.

— Où il perd?

— Plus qu'il ne possède assurément.

— Nous le guérirons, le pauvre garçon ; nous le guérirons... Clémence se chargera de ce soin... Et toi, Albert, tâche de devenir amoureux d'une bonne et belle fille, pauvre ou riche, peu importe... et quand tu seras amoureux, viens me le dire... Tu ne soupireras pas longtemps s'il ne s'agit que d'une dot, mon ami, car, après Gabriel, vois-tu, c'est toi que j'aime le mieux... Allons, va reposer... toi, du moins, tu peux dormir... bonne nuit !

— Il tendit sa main que le secrétaire pressa respectueusement entre les siennes.

Albert, avant de s'éloigner, jetait un dernier regard sur cet homme si bon, à qui Dieu, dans le mystère de sa volonté, infligeait un si terrible supplice.

Comme Albert songeait ainsi, un accord isolé, semblable à celui que nous avons entendu déjà, résonna à l'étage supérieur.

Albert devint plus pâle et ses sourcils se froncèrent.

11 était jaloux, bien que son amour n'eût point d'espoir.

Albert n'ignorait rien de ce qui concernait Clémence. Cet accord de piano, frappé tout à coup dans le silence, l'avait fait bien souvent tressaillir. C'était un signal.

A qui s'adressait ce signal?

Albert ne doutait pas que ce ne fût à M. Gabriel de Marans.

11 ne s'en était jamais assuré, parce que la dignité de son caractère ne pouvait s'abaisser à l'espionnage.

D'ordinaire, quelques minutes apurés le signal, Clémence descendait au jardin. Albert la voyait se perdre derrière les massifs, du côté de la charmille. C'était tout.

Aujourd'hui Clémence avait fait entendre une première fois le signal, mais elle n'était pas descendue.

Au second accord, une lueur s'alluma derrière les rideaux fermés de la chambre de Gabriel.

Albert, s*étant mis à la croisée en sortant de chez M. Raymond, vit parfaitement la lumière.

M. Fargeau, qui n'avait pas quitté son cabinet, guettant toujours avec la patience d'un chat, put la voir aussi.

Enfin Clémence put mieux que voir la personne, car elle

descendit aussitAt sans brait, ourri! fa porte ûb jardin avrc précaution, et s'engagea dans les allées.

Albert passa le revers de sa main sur son front mouillé de sueur, et gagna sa chambre à pas lents.

M. Fargeau, lui, se prit à sourire. — Il avait eu la préemition déteindre sa lampe, de sorte qu'il pouvait rester cooCresa croisée sans être aperçu.

Clémence, arrivée au détour de Tallée principale, se retoum» et interrogea du regard la façade de l'hôtel. Où n'y voyait qu'une lumière, brillant bien faiblement à ttarers les rideaux épais: c'était celle de M. Raymond Lointier.

La jeune fille respira. Tout le monde reposaît; du mohe, elle \çi crut.

Elle se rendit tout droit à cette partie de la charmille ol^ le temps avait foit une ouverture. Comme le matin, la planche fut dérangée, et comme le matin Clémenee se trouva en face de Lucienne de Marans.

Lucienne n'avait qu'un peignoir de nuit sur lequel elle avait Jeté un fichu à la hâte : elle sortait évidemment de son ïii :

— Tu as été bien longtemps à veAir? dit Clémence. —Mon Dieu I comme tu es pâle ! s'écria Lticienne ; — qu'as-tu

donc, ma pauvre Clémence!^ Celle-ci ne répondit point. Elle baisa Lucienne an front

— Ta tête brûle, dit encore mademoiselle de Marans. Et comme Clémence se taisait, Lucienne reprit :

— J'étais couchée, j'ai entendu ton appel et je n*ai pris fie le temps de courir à la chambre de Gabriel pour trouver une bougie ; mais je t'en prie, Clémence, dis-moi bien vite pourquoi tu viens ici à cette heure... Estce qu*il te serait arrivé quel* que chose?

—Oui, répondit Clémence tout bas» — il m'est arrivé quelque chose.

— Tu me fais peur!..« s'écria Lucienne, dont la voix tremblait déjà; — je ne sais pas si c'est la nuit, mats je te trouve si changée i Tu me fais pei^ pour toi que j'aime taiit... et aussi pour le pauvre Gabriel. Est-ce qu'on voudrait te marier?

Clémence s'appsya aux branches d*un vieux diarme qui formait comme le montant naturel ^ l'espèce de porte qui reliait les deux jardins.

— Oui, murftiura-t-eHe, — je crois qu'on vait me marier.

— Mon Dieu! voiiâ ce que je craignaisl...

LE JEU I>E LA IdOJVT 7i

•^Mai$, ajouta Gèmnoe, -^ ce n*est pas pour te parler de cela que je suis venue.

Elle prit les mains de Lucienne, franchit la brècbe et eutra dans la tonneHe du jardin de Marans.

C'était la première fois qu'elle agissait ainsi.

— J'entre <>bez toi, dit-elle avec un sourire triste ; -^ je n'en ai pas le droit, malheureusement... Si j'en avais le droite j'y resterais toujours...

£Ue s'était assise sur le banc de la tonnelle.

Lucienne était auprès d'elle, émue, effrayée, presseutant un malheur.

Clémence semblait rêver maintenant. Elle regardait Lucienne, dont sa main distraite lissait les longs cheveux blonds.

Sa poitrine se soulevait douloureusement.

Et Lucienne, qui n'osait plus interroger, voyait une larme hnjkt et ti^mbler k ses cils...

GLÉMENCIB LOINTIER

Clémence fut longtemps avant de reprendre la parole.

— Lucienne, dit-elle enfin, — si tu ne m'aimais pas comme je t'aime, je serais trop malheureuse I

— Est-ce que tu douterais?...

— Non, répliqua Clémence, qui recevait les caresses de son amie comme on reçoit, quand la fièvre met la tète en feu, l'eau iroide et parfumée qui baigne le front et ruisselle sur les tempes; — je ne doute pas... Tu es si noble et si bonne, ma Lucienne... Mais ce que je vais te dire est bien étrange, va!..» Il me semble que je n'aurai jamais le courage de te montrer le fond de mon cœur.

— Me parler, dit Lucienne doucement, c'est comme si tu causais avec toi-même.

Clémence la remercia d'un baiser.

— Écoute, dit-elle, j'ai franchi pour la première fois Ja (M' ture qui sépare nos deux maisons... Je suis chez ta mère... malgré sa volonté, il est vrai... iiiais j'y suis... et c'est comme un symbole qui traduit ma pensée... car Je pense ceci, Lucienne... Entre vous et vos eo&emk, mmt choix £6t fak, je suis pour vous, quels que soient vos ennemis.

— Nos ennemis? répéta Lucienne éUmvê».

y- Pauvre enfant!... murmura Clémence^ l'attira contre, sa poitrîoe, ^^ tu prononces ce mot comme s'il s'avait point de

sens... Et en effet, qui pourrait te haïr ? Tu n'as pas d'ennemis, toi... mais ta mère et ton frère... ^ Ob!... fit Lucienne en pâlissant.

— Ils sont de l'autre côté de la charmille, les ennemis de ta mère et de ton frère...

— Ton père?... prononça Lucienne qui se recula involontairement.

— Mon père, répondit Clémence.

Et sa voix prit une expression plus triste encore lorsqu'elle ajouta :

— Ne t'éloigne pas de moi, Lucienne... il faut avoir pitié... mon cœur est brisé... Je deviens folle !

Lucienne revint à elle et couvrit ses Joues de baisers.

— Merci, merci!... ohlmercil... dit Clémence. Elle avait presque un sourire.

— Vois-tu, reprit-elle, — je suis plus jeune que toi, et pourtant l'affection que je te porte est celle d'une mère.. Dès qu'on veut t'attaquer, je me retourne et je suis prête à combattre...

— Si c'était seulement un peu pour le pauvre Gabriel 1... insinua mademoiselle de Marans.

— Nous parlerons de M. Gabriel tout à l'heure... si je pouvais Festimer comme on estime ordinairement ceux qu'on aime, je ne tremblerais plus, Lucienne, car nous aurions un défenseur.

— Mais contre qui, bon Dieu?

— Contre mon père.

— Et que lui avons-nous fait ?

-r Personne ne sait jamais ce qui détermine les actions de mon père... C'est un cœur fermé... Une bouche qui parle pour tromper seulement.

— Clémence 1 Clémence! dit Lucienne en baissant les yeux ; il est ton père!

— Est-ce toi qui me reproches la passion que je mets à défendre ta mère!

Lucienne ne répondit point. Mais quelque chose se révoltait en elle ; les cœurs des deux jeunes filles n'étaient plus à l'unisson.

Lucienne aimait si ardemment sa mère! Et son père, elle l'eût si bien adoré!

— Je te comprends, dit Clémence, — et toi tu-ae me com-

prends pas... c'est tout naturel... mon malheur est de ceux qu'on ne devine point... je n'aime pas mon père.

Lucienne tressaillit comme si on l*eût violemment frappée.

—Oh! Clémence! Clémence! répétai- elle; tais-toi.

— Non... je veux parler plutôt... car si ne ne parlais pas désormais, tu me mépriserais... Tu ne m'aimes déjà plus, peutère... il faut quQ tu saches!... Entre mon père et moi, jamais il n'y eut une caresse... Mon père n'a jamais essayé de m'àpprendre ce qu'une jeuno fille doit savoir... Sans mon pauvre oncle Raymond, je serais une sauvage et une païenne !

« Il y avait chez nous une vieille servante qui est morte. Quand je dormais dans mon berceau, je l'ai entendue bien souvent murmurer :

« — Pauvre enfant qui n'a pas de père!... »

« Je ne suis pas un monstre. Mon cœur ne demande qu'à aimer. Je donnerais pour mon oncle Raymond jusqu'à la dernière goutte de mon sang!

« Lucienne, puisque je ne l'aime pas, cet homme-là n'est pas mon père... »

^ Mais qui le prouve?... demanda Lucienne.

— As-tu des souvenirs d'enfance, toi?... Moi, la figure de mon père ne m'apparaît qu'à certain moment de ma vie... Il me semble que mes premiers jours se passèrent dans les champs... Je crois me souvenir que je n'avais jamais pleuré avant de voir mon père.

• Oh! combien je l'aimai d'abord! et combien ce nom de père était doux à mon âme !...

« Cette voix que Dieu met au cœur des enfants, crois-tu donc qu'il me l'avait refusée? Non, non! C'était une tendresse soumise, aveugle; et quand elle s'est éteinte, celte tendress»î, c'est que mon cœur me disait : Tu n'es pas sa fille!... >

— Non ! reprit-elle avec un cri d'énergie, je te le jure, Lucienne, tu peux m'aimer... je ne suis pas sa fille !

— Je t'aime, ma pauvre Clémence, dit Lucienne; — et je te plains surtout, car avant de parler ainsi tu as dû bien souffrir ! Toi, si bonne et si dévouée!... Mais tout cela me fait peur pour toi... Si M. André Lointier n'est pas ton père> du moins, il t'a recueillie.

— Pour faire de moi un instrument, interrompit Clémence dont les sourcils délicats étaient froncés : — cela, je ne le présume pas, je le sais!

— Et tu ne crains pas?...

bigitized by VjOOQIC

— Je crains tout! mais ce n*est pas pour te parler de moi que Je suis venue, Lucienne. Moi, il y a bien longtemps déjà que mon sacrifice est fait : Je sais que je ne serai jamais heureuse...

— Folle 1

— Oh 1 non, je ne suis pas folle, mais toi, Lucienne, Dieu te doit le bonheur comme à ses an^es. Réponds-moi : ta mère a-t-elle des amis?

— Ma mère vit dans la retraite... mais mon frère...

— Je ne compte pas sur M. Gabriel, interrompit Clémence, et c'est triste cela! bien triste!... et c'est pour cela seulement que je dis : Je ne serai jamais heureuse!

Lucienne ouvrait la bouche pour défendre son frère. Clémence posa sa belle petite main blanche sur les lèvres de son amie et reprit :

— Ce n'est pas l'heure de dissimuler, et je ne t'aî rien cacbé, Lucienne... M. Gabriel n*a pas besoin d'avocat près de moi.. Je l'aime contre le gré de ma raison... je îaimerai toujours ,.. bien que je ne pense pas être jamais sa femme... Pour défendre ta mère contre M. André Lointier, ce n'est pas un Gabriel qu'il uous faut...

— M«4is tu me fais trembler, à la fin I s'écria Lucienne.

— Un enfant, poursuivait Clémence, — qui tire à la couscriplion demain .. Un enfant orgueilleux et faible.

— Obi il est brave, mademoiselle!...

— Brave?... oui je le crois... mais pour combattre M. André Lointier, il f^ut autre chose que de la bravoure... Écoute 1 cet homme dont tu me parlais ce matin... ce capitaine...

— Mazurke?... pronorça bien bas Lucienne dont la pâleur fit place au rouge le plus brillant, — je crois qu'il est à Paris...

— TûTas vu?

— Non .. mais j'ai dans ma poche une lettre...

— H l'écrit?... interrompit Clémence étonnée.

— Pas à moi... à mon frère... J'ai seulement reconnu son écriture sur Tadresse... et la lettre est timbrée de Paris.

— Eh bien, Lucienne, s'il t'aime, celui-là, tant mieux qu'il soit près de nous. Il faut le voir.

— Le voir, moi! s'écria mademoiselle de Marans; mais lu ne te souvtens donc plus de ce que je t'ai dit!.. Je ne le connais pas... Deux contredanses, un sounire. échangé de loiu.- Mon Dieu ! il fallait cela pour faê biea prouver que je suis une pauvre folle!...

— Car tu penses à lui, n'est-ce pasP dit Clémence, achevant la pensée de son amie; il faut te Voiir, te éis^e, ^t le siip^ier à maias Jointes ^é veiller sur Gabriel...

— Ah !... c'est donc Gabriel apti est Ëieaacé?

— C'est par éabrfel tjulls i^euï«nt peindre la mère;.,

— La perdre!... répéta Lucienne qui était redevenùe blanche comme la totle de ion pei^olr. — Perdre ma méré I...

— La perdre, oui... ià ttier êomme on lue 4àm le monde... Saîs-je, moi?... l4 y a ufee trémie 0Ht*dle... el la trame repose sur un secret que tu donnais peut-ètife^.. Sst-il vrai que ta mère, trois fois par senàatne?..

— ^ Nonî non! non! s'écria Lucienne avec agitation; — c'est une calomnie, cela!...

— Mais je ne t'ai rien -ùH encore!... murmura Clémence dont le regard perçàiit couvrait, malgré lès ténèbi^, le visage de son amie.

Lucienne mit ses deux mains sur ses Joues brMantes.

•^n n'est pas & tel, ée séei^, ma pauvre Lucienae, reprit Clémence, ~ Je ne te le demande plus... Si j'étais un homme ©nsi je croyais etiGabrld... mais j'ai beiau faire, quelque chose me dK que iaous succomberons... 11 ne me reste plus qu'à t'apprendre ce que j'ai entendu... Ta mère, ft qui ta le fapportei^as, saura mieux que neus;..

— C'est le seul moyen, s'éerta Ludonne. Parle vite.

— Mon père... M. André Loiïftier a eu deux entrevues aujourd'hui aveciin homme qui a nom M. Baptiste, l'ai entendu i)resqtie entièrement ^a première conversation... La seconde m'ia échappé; -^ Dans la prenrière, il à été Question 4e Gabriel et de ses absentes nocturnes...

Luciennf^ èboiitalt de toute son attention. ^

Mais, en ce tnoment, elle tressaillit el^embfa prêter roreffle f

à un bruit lointain. |

Clémence continuait. |

^ four la perdre, disait M. Baptiste en parlant 4e ta mère, |

le plus sûr moyen est de savoir le but de ses âyètérieuses

excursidjis.;.

Lucienne se leva d'çin bond*

— Demain... demain../ îàQurmura-t*ette eomme pour expliquer sa fuite soudaine.

Clémence entendit, elle aussi, à cet Instant, la porte extérieure de la maison bl^néhe ^cti ^e refermafH.

— Reste 1 dit-elle; un t^oi encore... Il faut que tu saches.*.

— Demain... demain! répéta Lucienne.

Elle s'était élancée, et son peignoir blanc disparaissait déjà derrière les buissons des lilas. Clémence demeura un instant immobile à la même place. Ile songeait.

— Pauvre enfant! murmura-t-elle enfin ; elle a le secret de mère, et sa mère ne le sait pas... Elle s'enfuit pour que sa re la trouve couchée et ne puisse pas la craindre... Oh!

aimer ainsi, c'est encore du bonheur!

Sa tête charmante s'appuya sur sa main. Elle cherchait une aide. — En un moment, le nom d*Àlbert vint à ses lèvres.

Mais elle repoussa cette pensée.

— Demain, se dit-elle à son tour, — dussé-je aller jusqu'à madame de Marans elle-même, je remplirai la tâche que je me suis imposée!...

Elle se leva et repassa la porte de feuillage qui séparait les deux jardins.

Au moment où elle franchissait la ligne de la charmille, une main s'avança dans l'ombre et saisit son bras avec force.

Clémence poussa un cri étouffé.

— Taisez-vous, dit la voix de M. André Lointier; demain avant le jour, vous partirez pour le château... et je choisirai un homme sûr pour vous accompagner... Ahl c'est comme cela que vous payez les bontés de votre père!.».

— - Vous avez tout entendu, répliqua Clémence qui refoulait son angoisse et parlait avec calme; —alors, dites-moi si vous êtes mon père!

— Dieu m'a infligé ce malheur! prononça Fargeau d'un ton déclamatoire, — ce malheur inouï d'avoir un enfant qui me haiti

Il entraîna ainsi Clémence à travers le jardin, la fit entrer 'dans sa chambre et ferma sur elle la porte à double tour.

Cela fait, il rentra dans son cabinet et sonna.

Ce malheureux père n'avait vraiment point les yeux baignt'^s de larmes. Seulement, il y avait sur son visage blafard beaucoup de colère contenue et beaucoup d'inquiétude.

— Faites atteler! dit-il au domestique qui entra. U était une heure du matin.

M. Fargeau, en attendant que ses ordres fussent exécutés, , se promenait à grands pas dans sa chambre.

— Elle ne dira plus rien, pensait-il tout haut; —mais elle

en a déjà trop dit!... Il fautbrusqaer le dénoûment... c'est clair!

Quand on vint lui annoncer que la voiture était prête, il ouvrit son secrétaire, prit deux billets de mille francs, et descendit à la hâte.

Il se jeta sur les coussins en donnant au cocher l'adresse de madame Paoli.

Page 1