LA FAMILLE DE MARANS
Clémence, f)risonnière dans sa chambre, s*assit sur son lit. Elle ne pleurait pas. C'était une étrange créature, dévouée jusqu'à la passion, tendre, aimante, sous le petit masque de moquerie qu'elle prenait aux jours heureux, — sérieuse derrière son sourire railleur, — et devinant la vie d'instinct» dans son ignorance de jeune fille.
Aujourd'hui elle était sombre et résolue.
Ce fut à ce moment qu'eut lieu dans la maison habitée par la famille de Marans cette triple scène qui termine la première partie de notre récit :
Lucienne feignant le sommeil pour recevoir le baiser de sa mère, madame de Marans se glissant tout habillée dans son lit pour recevoir le baiser de son fils, et Gabriel gagnant sa chambre avec tous les signes du désespoir.
Quand sa mère fut passée, Lucienne se mit sur son séant. Celte larme qui était tombée sur son front lui noyait le cœur.
Elle ne savait que résoudre, la pauvre fille. Parler à sa mère, c'était lui dire : j'ai ton secret, la faire rougir peut-être!
Lucienne eût voulu être morte..
Puis tout ce que lui avait dit Clémence revenait tumultueusement à son esprit: des dangers inconnus, des malheurs qu'on ne pouvait ni prévenir ni combattre. Quelque chose de fatal et de terrible I
Lucienne tremblait de tous ses membres. Elle avait froid jusqu'au cœur.
Elle priait Dieu ardemment, la pauvre àme aux abois.
Puis elle se disait : Clémence se trompe peut-être.
Dans les plis de son corsage, Lucienne avait une lettre cachetée qu'elle devait donner à son frère le lendemain malin.
Elle ne l'avait pas lue, cette lettre.
Mais elle eut un sourire en la sentant par hasard sur son cœur.
Un vrai sourire! — Et la mâle figure du beau Mazurke passa lomme une fière vision dans sa nuit.
1% Ll JEU HB U MORT
U lettre était de Mnmte.
Ella sentait bien que MaiurlLe t'aimait*
Et c'élaiti toute une chère histoire : Gabrîei &auvé| sa mèie sauvée, et le sauveur, Itlazurke I
Écoutez 1 En songeaut à toute la recoimal&saDce èveutuelle qu'on allait devoir à ce vaillant rédempteur, Mazurke, elle mil ses jolies lèvres roses sur le papier de la lettre.
Un t aiser, un ravissant baiser, tout tendre et tout chasle, qui teignit en rose son froiH, ses joues et s^ ép^mlea.
Hélas ! Mazurke ne savait pas cela I.,.
Lucienne s'eudormit.Ëlle e^t des songes oU Mazurke souriait.
Madame de Marans ne s^endormit pas si vite.
Elle aussi avait senti une larnàe èur son front, — une laro» de son âls.
Le cœur des mères ne resseiolade point au cœtur des jeunes l^les. La douleur y est lente et profonde, tl n'y a point de rêves pour la guérir, point de ^mmeil pour réteindre.
Madame de Marans se releva et altutna sa iam^.
Elle pleurait silencieusement.
Elle se mit k genoux pour prier.
Elle avait un fils et une fille, dn âUque nous avons vu appr^ cier par la femme qui l'aimait, une fille dont la pureté naïve et l'excellent coeuT étaient ceux d'un ange.
Sa passion de mère était pour son ilis.
Mon pas que Famour qu'elle portait à Lucienne fût au dessous de la tendresstC ordinaire d'une mér«. — Mais Gabriel! Gabriel ! tout pour iSabriel 1
C'était un dévoûment ardent, fanatique, qui durait depuis le jour de la naissance.
Et Gabriel était menacé!
Par excès de tendresse, madame de Marans avait suspendu elle-même cette m^aee sur ta tète de s^n ils, adoré.
Ces trames diaboliques, qui s'ourdissaient contre elle de l'autre côté de la cbarmiUe, elle les ignorait. Ce n'était pas là qu'allaient ses oraintes. Elle avait bien assez à redouter ailleurs.
La conscription I ce moi la faisaitpâjir et défaillir*
Car ce mot renfermait pour elle le plus terrible de kus les d^^ers. ^ .
Elle avait la somme prête, en cas de maJheur, mais cela pouvait se point suffire. Le danger n'était pas dans ce UU de tomber au sort.
Le danger était dans une révélation possible.
Un voile qui allait se décliirer peut-être...
Un mensonge, pieux dans son intention, mais imprudent, mais ipipos&ible à soutenir jusqu'au bout, allait se découvrir.
On avait laissé croire à cet enfant qui vivait par Torgueil, à M. le docteur Gabriel de Marans, qu'il était le descendant d une grande famille ; on lui avait fait une posltien suivant son envie.
Et la conscription ! ce crible où tout nom doit passer !...
C'était demain \
Elle priait Dieu, la mère qui n'avait plus qu'un jour peut-être powr se montrer à sop flls sans rougir. Oh î sa prière était touchante comme les pleurs qui roulaient lentement sur sa joue.
Hais elle n'était pas vaincue^ en face de ce péril si prochain . Une mère est comme le soldat qui meurt et ne se rend pas.
Dans le prie-Die^ où elle s'agenouillait, entre un livre d'heures et un saint médaillon, il y ^^^^^ une petite boite portant Ctttte étiquette :
« Pov<r GabrieU »
Cette botte contenait cent louis d'or : le prix d'un bornm^.
Et elle se disait : S'il tombe au sort, j'irai tout de suite, à l'heure même. ... et peut-être qu'il n'aura pas le temps de savoir. .^
De l'œil, elle comptait les pièces d'or, sa seule épargne, son espoir et son salut ! Elle avait envie tle les baiser, comme Lucienne baisait la lettre de Ma^urke.
Gabriel, lui, ne priait ni ne pleurait.
11 arpentait la chambre en s'arrachant les cheveux.
Méritait-il tant d'amour et tant de laj?mes ?
Ma foi oui, au fait 1 c'était un eo&nt malade au moral, Toilà tout, et Clémence seule avait le droit de le juger sévèrement parce qu'elle l'aimait de tout son cœur.
Demain, nous ne pourrons peut-être plus parler ainsi, car il était dans cette funeste voie où l'honneur même trébuche trop souveiit. Mais enfin, ce soir, Gabriel n'était encore qu'un petit foQ; joueur, bon à mettre à Charenton et orgueilleux comme une femme orgueilleuse.
Joli homme ! un peu trop joli 1... le portrait de sa sœur.
Amoureux de Clémence quand le jeu ne l'affolait pas^ et pouvant dire même qu'il était devenu joueur un peu par amour de Clémence.
Brave, ombrageux, spirituel, savant déjà dans sO» art, gênéreui, fanfaron, et entiché de sa noblesse.
Cette Duit il avait perdu dix mille francs sur parole.
Gabriel songeait à se jeter à Teau.
Limage de Clémence lui apparaissait comme un reproche.
Et le pauvre M. Raymond qu'il devait panser ce soir !
Et tous ces remords qui viennent au moment de la pertt.
Mais tout cela n'était rien : le terrible, le poignant, c* était ceci : dix mille francs à payer demain, — sous peine d'être déshonoré, — et pas le premier louis I
Plus d'un Gabriel s'est fait sauter la cervelle pour moins que cela.
Mais Gabriel avait au moins ceci qu'il idolâtrait sa mère. L'idée de sa mère l'arrêta.
Il finit par se mettre au lit. Ses rêves à lui furent trèfle, carreau et pique.