UN SQUELETTE, UN YÏEILLARD ET UN HOMME ENDORMI
L'ordre chronologique qu'il faut toujours respecter. autant que possible, nous force à laisser dormir un instant ia famille de Marans pour conduire le lecteur dans un endroit...
Mais voilà véritablement l'embarras ! Comment décrire un endroit où Ton n'y voit pas?
La nuit terrestre a toujours quelques lueurs. Au fond du bois le plus épais, si noires que vous supposiez les ténèbres, vous verrez toujours un petit cofe du ciel ; les grands troncs forestiers s'élancent comme de sveltes colonnes, les buissons remuent confusément à la brise, et là- bas ce bouleau apparaît long et blanc comme un spectre immobile.
Dans la pièce la plus sombre et la mieux fermée il y a une fente, un rien, le trou de la serrure.
Un cachot a sa meurtrière, une cave son soupirail.
Ici, rien!...
Pas un rayon...
Figurez-vous l'intérieur d*un tombeau!
Et pourtant, dans cet endroit où nous descendons sans cbandelle, on respirait à peu près. L'ai m'y était point trop méphitique.
Il devait donc y avoir une communication quelconque entre ce trou et Tair libre.
D'ailleurs, si l'œil ne s'habituait point à ces ténèbres complètes, il y avait du moins des bruits qui annonçaient la vie extériejire et lointaine.
De temps à autre un roulement sourd qui naissait, s'enflait et mourait. ^ ,
Ce roulement était, suivant toute apparence, celui de quel* que voiture passant sur Je pavé, à droite ou à gauche de ce trou mystérieux.
A rintérieur, on entendait aussi quelque chose, surtout quand le murmure s'affaiblissait et que nul roulement ne se faisait ouïr.
G*était alors comme le bruit d*une respiration égale et forte : le soufQe d*un homme endormi paisiblement.
L'heure qu'il était, impossible de vous le dire autrement qu'en reprenant notre rôle de conteur, car, dans ce diable de trou, le jour et la nuit se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.
Chez les vivants, l'aube commençait à poindre.
Le soleil aurait pu jeter à profusion sur la terre ses rayons éblouissants que notre cave ne s'en fût point aperçue.
Seulement, si l'obscurité res ait la même, les mouvements supérieurs augmentaient et il y avait, parmi ces bruits mêlés, de soudains ébranlements. Sans doute quelque lourde charrette, écrasant la chaussée de son poids.
Vers ce moment, le dormeur, car il y avait bien positivement nd dormeur, changea de position. Vous eussiez dit qu'il était couché sur un lit de pièces d'or, tant le son produit fut métallique.
Ce bruit eut comme un écho faible à quelques pas. D'autres pièces d'or remuèrent et dans ces ténèbres épaisses, deux yeux phosphorescents jetèrent des rayons verdâtres.
En même temps une ligne faiblement lumineuse se dessina, très loin ou très près, car l'obscurité confond toutes les notions de la distance.
La ligne grandit, glissa sur le sol, éveillant çà et là un reflet, parce que le sol était réellement jonché de pièces d'or. — On eût pu voir dès lors que cette traînée de lumière passait entre la terre et le battant d'une porte.
Une clef tourna péniblement dans une serrure rouillée dont le pêne s'échappa en criant. *
Puis la porte elle-même cria en roulant sur ses gonds.
Les deux yeux phosphorescents s'éteignirent.
Sur le seuil, élevé de deux ou trois marches, une lampe brilla. — Le trou fut éclairé.
— Au chat! au chat! gronda une voix tremblotante et cassée.
Les deux yeux verts appartenaient à un assez beau matou, qui disparut derrière des olauches amoncelép^s.
8â LE lEQ Dft LA, MOET
Ce que k^ Uimièpe de la lampe fit sortir de cette nuit était extrêmemeot bizarre, et Doos allons vous le dire tout a^ lon|^
C'était une grande salle souterraine, n'ayant d'a,Uire issue yisit^le que la porte récemment ouverte oii, se moairait la làmoe. Les tnurs en étaiexU couverts de scories salpétrées et de ioilça d'araign: es brillantes comme des stalactites.
La voûte s'étayait à troi^ gros ^ilief s. de pierre.
Au centre de cel^e voûte, il y avait une aorte de fente, fermée bermèliquement par une trappe, et asse^ semblable au trou supérieur de ces caisses d'épargne en argile, et qui s'appellent vulgairement des tirdires-
Autant qu'on pouvait le coujecturer, cette c^ve était eu effet une énorme tirelire.
Du moins la lampe éclaîraîl*elte des ti'atdées de louis et ^ véritables montages de sa^s de mille francs^.
Lesquelles ricbesses, d'apr^ lepr disposition mênie, avaient dû être lancées par la fente de là voûte, — absolument comme Tenfant où le pauvre jette des gros sous dans son, tronc <te terre cuite.
La lampe était portée par un vieillard arrivé aux plu3 extrêmes limites de la vie : un pauvre corps courba dunoelaot/ osseux ; une tête sèche comme parchemin ; des yeux éteints perdus derrière un long nez corvii^ qui sajUUsUt d'un écheveau de rides.
Dans son autre main, le vieUIard portait un pistolet toûtariD&
Au beau milieu de la cave, sous la fente même, le dormeur, dont nous avons entendu la respiration dans l'obscurité, s*^ tendait tout de son long sur un monceau de sacs de milk francs.
Auprès de lui, accroupi contre la base de l'un des piliers, était un squelette humain, les genou;x à la hauteur de l'estomac, et la tête appuyée sur ces dei^ maips symétriquement disposées en éventail le long des grandes cavités, de ses ioues.
Du seuil, le vieillard, masqué par un pilier, ne pouvait voir ni le dormeur ni le squelette. %
Et néanmoins tout ce^ était plein, d'une gfaeialé çt pénétr^ote terreur, car le vieillard descendait les marches une à une*
Le dormeur souriait à up rêve.
Les >eux caves du squelette où k-Umnère égarée mettail de fantasques regards, semblaient contempler fratemellemeot ce compagnon de tombe.
Ce squelette, alors qu'il savait de la chaln et des muscles sur ses os, était venu là, lui aussi^ plein de vie...
Maintenant» deux ou trois lambeaux de drap tombés par terre, et qui avaient été ses babits^ un long poignard que les vers n'avaient pu mordre^ ti la charpente osseuse, Aissèquée par le temps : voilà tout ce qui restait.
L*bomme était mort ctrtaineflKnt dans la posiliott qu'occii^ pait son squelette, — mort lentement^ -^ sans combat, -^ mort de iaim^ dans le découragement morne, accroupi, écrasé, gardant cette pose que les fous prennent si souveni: la raioboiro étayée par les deux paumes des mains, et les doigts Montant aux tempes.
Rien que la vue do ce s<]uelette était wa présage af reux et une menace épouvantable.
Mais le dormeur souriait À ton révev
Il était beau, il était jeune. ^ Sa tête tnsouofanle et beurtuse se renversait parmi ses grands cbeveux noirs bouotét.
Le vieillard avait d^SQen^u la dernière marcha
— Au chat! au cbat! au cbat |ré^tail-U aveoiiet accent bénin et grondeur à la fois des antiques grigoas : -t- }e no sais pas par où vient ce coquin de cbat^ moi... Où passe tm cbat, un voleur maigre peut se glisser... Il faudra fairr une visite derrière le« planches^
Il avançait toujours, mais sa» regard semblait craiudre il*a^ river au squelette, et il continuait de bavarder comme un homme qui a peur.
— Ces ébats! ces ebatt !, distit-il, -r- ma parole ?... de vraies pestes 1 ça entre partout, partout, partout 1... j'ai bieaoovie...
Il s'interrompit, parce que son regard, sollicité malgré lui, venait de tomber sur le squelette.
De là au dormeur, il n'y avajt qu*uu s^ut.
Le vieillard frémit do tout son corp» et ii plusieurs pas en arrière.
Ii venait de découvrir le dormeur.
D'instinct, il leva son pistplet et visa d*une main tremblante.
Si vous aviez vu Mazurke!... — À propos, c'était Mazurke, ce beau dormeur, nous avions oublia de vous le dire, ^ si vous l'aviez vu rire dans son sommeil heureux!...
Il ne se douult guère» le boû garçon, dtt dadger ^1 le menaçait.
Ii ne se doUtaH guère non pluç des circonstances étrangeii <}ni accompagnaîem son sommeil.
Ce lit de pièces d'oti ce squelette accroupi à sén cbeveti ttfrconle do fées, ma^ parole. Et Mazurke qui n'était pas poète !
Témoin le déjeuner de la yeille.
Mais par où diable était-il venu là, ce pauvre Mazurke ?...
Le vieillard, que vous eussiez reconnu malgré les vingt ans écoulés, carde quatre-vingt-quatre à cent quatre, la dififérence entre deux momies ne peut être bien grande, le vieillard, — M. Honoré, le bappe-monnaie du Puits-Rondel, le fantôme du souper des funérailles, — se ravisa en homme sage qu*il était.
Ses doigts tremblaient par trop. — Et puis le bruit, malgré la solitude du quartier, pouvait avoir ses inconvénients.
11 déposa sa lampe à terre et se glissa bien doucement vers le dormeur.
En arrivant il saisit le poignard du squelette.
Puis, avant de frapper, il se mit à regarder Mazurke.
— Beau brin d'homme I murmura-t-il ; oui, oui I ça sera un squelette encore plus remarquable que papa Romblon!...
11 cherchait la place où frapper.
— Je ne le connais pas, moi, poursuivait-il, — ce garçonlà... Mais si fait!... 11 me semble... Au château de mon frère... il y a si longtemps!
Le vieillard était dans l'ombre du pilier. La lumière glissait sur le front de Mazurke qui n'en souriait que mieux.
Il devait, en vérité, faire un bien joli rêve, ce Mazurke, pour sourire si longtemps que cela!
Et c'était le comble du bizarre que ce sourire gaillard et jeune entre le squelette mort et le squelette vivant I
— Allons, allons, allons! dit bien doucement notre bon petit fantôme; — finissons ça... mon café doit refroidir...
11 mit ses lunettes, prit une prise dans sa petite tabatière d'argent et leva le couteau avec autant de sang-froid que s il se fût agi d'ouvrir une pêche ou de peler une poire.
A cet âge vénérable, on se débarrasse de toute vaine sensiblerie.
on MAZURKE A PEUB
En revanche, à cet âge vénérable, on est sujet à beaucoup réfléchir.
Le vieillard, au moment où il allait frapper, se dit ceci :
— Si je le manque ce matadore, il va m'élrangler comme un poulet!... et, s'il m'étrangle, je n'aurai pas les quatre millions qui vont me mettre dans uae si belle passe pour attendre mes vieux jours... Je n'ai guère plus de cent ans... et le journal d'hier parlait d'un paysan suédois qui a vu sa cent treal^i ^eptièmt année... J'irai bien jusque-là,
T lyiiizeu uy ■v^j w v^ pt i >^-
Il baissa le couteau.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, j'allais commettre là une action immorale... à quoi bon le tuer, ce grand coquin 1 Voici Romblon qui était plus gros que lui, et que je n'ai pas tué. Pou> (ant, papa Romblon ne nous gène plus guère I
Il regardait le squelette en face et il n'avait plus peur. Pourquoi ? — Parce qu'il y avait là maintenant un vivant. Mazurke rassurait le bon petit happe-monnaie, qui avait si grande frayeur d'être étranglé par Mazurl^e. L'homme est bàii comme cela.
Le vieillard reprit :
— Eh bien, oui..., oui, oui, oui! je vais le laisser là, bien gentiment, et je reviendrai dans huit jours lui faire un boit de visite... comme ça, ma conscience sera bien plus tran quille I
Il glissa le poignard sous sa houppelande pour que le dormeur ne trouvât pas une arme à son réveil.
Puis il se disposa à prendre congé.
Mais une question se présentait :
Par où cet homme était-il venu ?
Papa Romblon, lui, s'était introduit par la ruse, en suivant le vieillard ; mais le vieillard, plus rusé que lui, l'avait renfermé dans le trou.
Puisque Romblon y était mort, la cave n'avait donc pas d'issue.
Mais la présence de cet homme !
Le vieillard pensa tout naturellement que cet homme avait fait comme Romblon. Il était venu faire sa ronde la veille au soir après souper; cet homme l'avait suivi, s'était faufilé derrière un pilier, etc.
Avant de se retirer, il jugea prudent néanmoins de visiter encore les parois de la cave. Tout était en bon état, sauf quelques planches tombées dans un couloir qui faisait le cul-de^ sac et n'aboutissait nulle part.
— Allons, allons, allons! dit-il, — je ferai attention une autre fois... Il est évident qu'il se sera vautré sous ces plan* ches hier, pour se cacher, car ses habits sont en désordre et pleins de terre... Hier, je n'ai fait que descendre les marches, parce que je n'aime pas à voir papa Romblon le soir avant de me coucher... il aura rampé derrière moi, comptant bien m'envoyer dans l'autre monde à ma prochaine visite... Ah I ah! ah 1 mon mignon, ajouta-t-il en se tournant vers Mazurke, — dans
ces cas-là, il ne faut pas dormir comme un sabot en riant comme un innocent à je ne sais quels rèyes! Bonsoir, mon ami!... tu peux crier; on m t'entendra pas... excepté peut- ' être ces messieurs qui viennent aujourd'hui., mais s'ils t'entendent, tant pis pour toit... ça sera plus iôi foitl... boi somme !
Il remonta les marches, sortit et referma la porte.
En retombant, la porte fit un grand bniit.
Maturke, réveillé en sursaut, se dressa d^ bond comme un homme qui a passé plus d'une fols en sa vie, ssms transition, du sommeil à la bataille.
Il se crut le jouet d'une illusion. Ces ténèbres pesèrent d'abord sur son front comme un bandeau.
L'idée lui vint qu'il était fou, puis Tidée qu'il était aveugle.
Comme il y avait un pilier entre k porte et kii« il ne vil même pas cette ligne faiblea.ent lumineuse qui passait sous la porte et qui allait s'éteignant à mesure que le vieillard s'éloignait.
La nuit, la nuit complète, épaisse, lourde» oto planent le dé* couragement et les terreurs.
Il avait froid. Tout son corps était meurtri et brisé, nonseulement par les coups reçus la veiUe aa se»r, dans la lutte avec les trois bandits, mais encore par la chute mèm» qui l'avait jeté au fond de ce trou.
€ar c'était là que Mazurka était tombé an moment oà nous l'avons vu disparaître.
Non pas là directement, mais au fond d'une sorte de puits, terminé en boyau, où Mazurke s'était trouvé tout à coup engagé, étouffé, serré entre les parois de glaise molle cdmineun piston dans un cylindre creux.
Bien qu'il fût étourdi à la fois par Tivresse, par la bagarre et par l'atroce dégringolade qui le lançait aifisi à qtiarant^ pieds sous terre, l'instinct de la conservation le saisit^ et il se prK à ramper dans cette manière de tuyau, doàC les parois gji'^saih tes facilitaient son passage.
Vous avez vu souvent dans les villes de province et dans les quartiers de Paris qui ressemblent aox viH«3 de proviace, cei petites trappes à un seuï battant qui jouent su? ki^r^ charaié» res, et qui, placées extérieurement au seuil de la maison, se^ vent à encaver le bois ou la houitte.
C'était une trappe de cette sorte qot avait tenu lieu de port^ à Mazurke pour entrer en terre. •*« BeHlenent cette trapp« n*
servait ni à éncaver le bois ni à serrer la houille. Elle était recourerle d'une épaisse couche de sable où croissaient même (iuelques brins d'herbe, et si elle avait cédé sous le poids de Mazurke, c'était en brisant ses attaches rouillées et à contresens du nïoiivement naturel de sa charnière.
Il y avait gros à parier que les maîtres de la maison voisine eux-mêmes ne connaissaient point l'existence de cette trappe qui n'avait peut-être pas joué depuis cent ans.
Dtt moins Je sable, la terre et l'herbe en dissîmulaient-ris entièrement l'existence.
Quand Mazurke fut passé, la trappe, comme ces portes qui se referment d*elles-mêmes, bascula et boucha le trou.
De sorte que nos trois bandits ou philosophes purent croire à nn tmc du Cirque (théâtre national), transporté dans ces lieux déserts.
Mais ils avaient les billets de banque : ce qui suffisait à leur conscience.
Mazurke ranipa dans son tuyau comme un beau diable ; ii descendit d'abord, puis il remonta. Sa tête heurta contre des planches qu'il souleva par un dernier effort, — puis il se trouva dans Un espace libre mais plus noir que l'enfer, qii il lit quelques pas au hasard, en chancelant. 11 était suffoqué aux trois quarts.
Il trébucha au premier obstacle, tomba et «'endormit sur place.
Sans la porte que ce vieux coquin de happe-monnaie ferma trop rudement^ Mazurke dormirait, encore, tant il y allait de bon cœur.
Après tout, il ne s'était enrvré que pour cela. £t les beaux rêves qu'il £akiait, si v. us saviez t Un de ces . paysages enchantés qui ne sont point de ce monde -, le soleil au loin sur les moissons d'or, et tout près, i' ombre molle avec des gaaons froids qui penehaieni leurs pointes bahincées sur le tranquille miroir d'un lac.
Le ciel plu$ bleu que L'espoir mâme à travers la sombre feuillée.
L'air du pay§, ce nçctar ^i se respire! , El deux femmes souriantes que le bonheur f^isaft sublimes. Deux femmes belles q^ui s'entr'aimaient et qui l'aimaient, lui, Mazurke, le solitaire, l'abandonné, le fou qui faisait danser sa tflstessét La jeune fllle à la fleur bleue et cette f^mme blanche et
88 LE JEU DE LA MOr.T
p&le qu*il avait vue passer en fiacre derrière la porte Saint- Martin.
Cette femme dans tout Féclat d*une beauté mûre et spleodide, que Yaume, l'ancien pàtour du Geuil, appelait : « La petite demoiselle. >
Berthe, l'aveugle, qui tenait Lucienne entre ses bras...
Et derrière ces deux visions bien- aimées, la figure d'un homme, regard doux et mélancolique, front pensif sous des cheveux blonds.
Ohl pauvre maître et pauvre frère I...
Voilà le rêve que Mazurke faisait.
Et, tout à coup, à la place de ce magnifique soleil des songes, la nuit réelle! au lieu de cette joie partagée, la soliiuée morne!
Mazurke se frotta les yeux. Peine perdue! cela ne te fit point voir.
Il avait une vague idée de la bataille nocturne, mais de ce qui avait suivi, pas le moindre souvenir.
La première pensée raisonnable qui surgit en lui fut que Romblon-Ballon l'avait fait jeter dans un cul de basse-fosse.
C'était à peu près vrai, sauf détails : Romblon avait voulu mieux faire.
Puis ces mille questions : Où suis-je? que s'est-il passé ? — 11 faut le dire, la nuit de son cerveau était toute pareille à la nuit de la cave.
Ce a' était certes pas une prison que ce trou : il n*y a point de prison comme cela. — Qu'était-ce?
A cette profondeur, les bruits changent de nature. Mazurke écoutait les voitures qui passaient, et il se disait : C'est la Seine qui roule au-dessus de ma tète. — On dit qu'il y a des souterrains sous le fleuve...
— Mais comment diable suis-je dans un souterrain sous la rivière I
11 fit un pas. L'or sonna sous les talons de ses bottes.
Bon ! autre illusion! de l'or dans ce trou !
11 se baissa et sentit les sacs. U en souleva un. Pas possible de se méprendre !
Il le lâcha. Le sac tofn])a, rendant le gémissement des écus, lequel ici s'étouffa sans écho. Mazurke se pressa la tète à deux mains. '
La folie venait réellement, parce que, toutes ces choses, il
les prenait pour des illusions de la démence. Et quand on commence à douter de sa raison, la raison s'en va.
— Eolà ! fit Ma^jurke, — n'y a-t-il personne ici ?
Il était brave comme un chevalier errant.
Mais sa voix lui fit peur.
Sa voix qui frappait la voûte basse et retombait sur lui pesante, sourde, étouffée.
Pour un empire, il n'eût pas prononcé un mot de plus.
Il se tenait coi, comme s'il eût senti quelque rocber branlant suspendu au-dessus de sa tête.
Sa force morale et sa force physique étaient à cette heure si complétemeol écrasées qu'un entant l'eût terrassé, qu'un soupir lui eût donné la chair de poule.
Ce qui était à droite, à gauche, devant lui, derrière lui, ce qui était sur sa tète, il ne le savait pas.
Et la fi jvre qui venait, peuplait ces espaces inconnus de fantômes.
11 les voyait qui s'approchaient lentement, lentement, longs et grands sous le suaire, dont les plis raides tombaient à leurff pieds.
Leur cercle livide se rapprochait.
Il sentait leur haleine glacée.
Leurs orbites sans yeux le regardaient fixement.
Ses tempes battaient froides et mouillées. — Ses jambes tremblaient. — Il se faisait petit pour éviter d'horribles attouchements.
Puis, sur cette cohue funèbre, un vent mystérieux soufflait. Les spectres immobiles oscillaient comme le brouillard blanc des marais au premier effort de la brise. — Ils se choquaient, mêlant leurs formes effacées, — et la nuit se refermait sur eux.
Mazurke défaillait ; tout son corps s'inondait de sueur.
Tout à coup, au fond de l'ombre, deux rayons verdâtres s'allumèrent.
Ils se mouvaient tortueusement et semblaient s'avancer vers Mazurke qui mit ses deux mains sur sa poitrine haletante.
Les deux rayons avançaient toujours, tantôt se voilant, tantôt brillant plus fort et mettant des reflets rouges parmi leur vert sombre.
Mazurke tomba sur ses genoux.
TÊTK-A-TÊTB
il y a dans un roman de Walter Scott, un des derniers, un
de ceux où son miraculeux talent fhibitt un peu, dans Robert de Paris, une scène qui foil dresser les cbeveux.
G*est Robert enfermé dan» un cachot do ^oeiques pieds ea^ rês, côte à cOte avec un tigre royal.
11 fait nuit. Les yeu^ du ti^ro flamboient dans» l'ombre, à peu près comme ces deux étoiles verdâtres qui épouvantaient si grandement le pauvre Mazairlie»
Robert est sans armes, assis sur son escabeau. Quand ses yeux se sont habitués à l'obscurité, U aperçoit les profite te^ ribles du monstre, accroupi^ rams^sé sur lui-même, prêt à se ruer, — et dont l'oeil sanglant le dévore d^jà.
Mais Robert n'a pas peur, et tout est efféminé dans cette Constantinopl^ tombée : même les tigres I — rLe comte de Pans prend à deux mains son escabelle massive et casse la tète do tigre comme une calebasse vide.
Allons, Mazurkel pousse «u monstre, et d'un sac de mille franes, tocé d'une main sûre, ouvre-lui dans le flanc^une large blessure l
Ne vaux*tiL pas Robert, comte de P^ris, toi qui as battu en la vie des gardes^o-oarps» des i^ndarines, des Autrichiens, des Arabes et des municipaux!
— Mortdiable, sus au tigrel...
Hélas I M azurke avait peur!
Heureusement, dans sa détresse suprême, il eut Tidée de erier :
r-Aucbat!
Et les terribles rayons verts disparurent.
Voilà le héros de notre roman ! un dadais qui aime la danse, qui tombe dans les trous quand U a bu du macère, et qui a peur des chats!
Mais avant de l'écraser saus votre juste mépris, ô citoyens! donnea-lui une épée, un sî^bre, un gourdin, n'impûrte quoi, et mette^le, ^ jeun, en face de quatre autres héros de roroao.
Nous parions un franc qu'il les fera sauter comme des pucesl
En attendant, il restaU toujours à la même place, se tàtant le corps pour savoir s'il était bien éveillé, se torturant l'esprit pour comprendre le miracle de sa présence dans ce trou.
11 étendit le bras et Qe toucha^ rien. Il aurait pu en faire att« tant dans Ion cabinet de toilette, mais cela lui donna l'idée de l'immensité.
Le vide. — El peut-être, s'il se hasardait à faire un pas, quelque précipice invisible.
tB |Ey DB LA MORT 91
{1 se releva. Puis il se laissa choir de nouveau, assis sur \^ terre humide.
Ce sérail un volume qu'il faudrait pour faire le détail de ses pensées. Sa vie entière passa devant ses yeux^ comme à l'heure de ragonîe.
Celait la fin.
Cette mort anticipée (ju'il subissait, ce découragement Inconnu, celte nuit sépulcrale et le froid qui courait dans ses veines, tout cela lui disait: Tu nuiras pas plus loinî
Et les deux noms aimés venaient à sa lèvre comme un suprême gémissement.
Berlhe et Lucienne I h femme qu'il cherchait depuis tant d'années, et là jeune fille que Dieu avait ]etée sur son chemin comme une consolation de son passé solitaire, comme une radieuse promesse d'avenir.
Berlhe f encore quelques efforts, et il allait la retrouver. Lucienne! Oh! la pauvre tteur bleue, cet aveu d'un amour qui n'avait point parlé I
Mazurke la chercha, la petite fleur; il la mit sur ses lèvres. Son cœur se fondit; deux larnes roulèrent le long de ses joues.
Comme il la baisait, sa fleur, tout ce qui lui restait du monde!
11 pensait: Je mourrai ainsi, avec ma fleur sur la bouche...
— Mais ne croyez pas que l'élégie pût pleurer comme cel» Lien longtemps dans l'âme de notre Mazurke.
C'était de la surprise. Après un coup de massue quelques moments de faiblesse sont bien permis. Peqdant gu'il se livrait ainsi, faute de mieux, aux méditations les plus louchantes, une idée traversa son cerveau. tout à coup.
U se redressa comme un ressort.
Adieu la peur, le découragement et la poésie fugitive I
Cette nuit, celte nuit odieuse, cette nuit qui Tôppressait, t) allait la combattre.
Sa poitrine rendit un cri de triomphe.
Il venait de plonger la main dans la poche de son habit et saJuain avait reucoutré une de ces petites boîtes, providence portative des fumeurs, qui contiennent un cent d'allumcltesbougies.
ify eut uq frôlement sec, puis cette petite fusée qui précèdle i'embraseniént du soufre, puis entin une lueur.
Mazurke voyait,
Pas beaucoup, car celte microscopique lumière éçlàiiàit â
peine le pilier le pins voisin, allumant çà et là au loin une Tague étincelle sur le salpêtre des murailles et faisant miroiter faiblement les louis d'or sur le sol.
Mais cela suffisait. Ce n'était plus la nuit. Mazurke eût tué deux tigres comme celui du comte de Paris !
Du premier coup d'oeil, il soupçonna la vérité. Seulement il se trompa en pensant qu'on l'avait enfermé là de propos délibéré comme dans une prison sarcophage. Mais Terreur était assurément excusable puisqu'au moment où son allumette mourait, son regard arrivait au squelette.
— Oh ! oh ! dit-il tout haut, — voici un pauvre diable qui m'a devancé... 11 paraît qu'on meurt ici tout de boni
La bougie était éteinte.
Mazurke, dans ces ténèbres revenues, eut peut-être un petit tressaillement, car le squelette était un fâcheux programme et semblait dire : Ami,, toi et moi nous ferons bientôt la paire.
Mais bah ! ce squelette n'avait sans doute pas, de son vivant, trouvé dans sa poche une boite d'allumettes-bougies.
Mazurke fit prendre feu à la seconde.
Celle-ci lui servit à. reconnaître le trésor amassé dans cette cave. Dans la position où était Mazurke, on a tout naturellement cette belle vertu : le mépris des richesses. Une bougie, c'est-à-dire le quart d'une minute lui suffit pour inventorier ce monceau d'or et d'argent.
— C'est égal, murmura-t-il comme la seconde bougie s'éteignait en lui brûlant un peu les doigts, — une fois dehors, je ne serai pas fâché de savoir où ces messieurs mettent leurs épargnes... En somme, il y a une part de ce bel argent qui est à moi... nous pourrons y revenir.
f'anfaron de Mazurke ! avant de revenir, il faudrait s'en aller. Et le squelette ne mourut peut-être pas là pour son plaisir!
A l'œuvre 1 laissons le squelette et l'or. La troisième bougie et les suivantes furent employées par Mazurke à visiter tous les recoins de la cave pour chercher une issue. Il trouva une belle porte en chêne massif, renforcée par une armure de fer-qui eût défié la hache, — et rien de plus.
Les bougies brûlèrent et Mazurke fit une lieue en long et en large dans le souterrain. 11 n'y eut pas un pouce carré de muraille qu'il n*éprouvàt de l'œil et de la main, surtout derrière ces fameuses planches où le tigre domestique s'était retiré.
Rieal les parois étaient tantôt maçonnées, tantôt taillées sim-
plement au pic dans la terre rocheuse, mais nulle part la moindre fissure.
Si Mazurke avait eu souvenir de son entrée, ce n*est point aux murailles qu'il aurait cherclié. Mais étant donnée cette circonstance de l'oubli complet, et cette autre circonstance que les allumettes-bougies ne pouvaient guère durer plus d'une beure, il y avait mille à parier contre un que le squelette allait avoir un pendant.
Ce fut du reste le squelette qui arrêta les recherches de Mazurke.
Quand ce dernier fut arrivé au pilier où s'adossait le mort, il ne put s'empêcher de faire halte, car l'inutilité de ses investigations lui ramenait des idées terriblement noires. Et la boite de bougies se vidait si vite ! Mazurke s'assit sur les sacs d'argent, face à face avec le squelette.
Il le considéra longuement.
La bougie qu'il tenait entre ses doigts s'éteignit. Il n'en ralluma point d'autre.
L'image du squelette restait en quelque sorte imprimée sur sa rétine. Il le voyait parfaitement dans les ténèbres, avec les trous de son visage et les angles aigus flue formaient ses membres ramassés.
En ce moment, Mazurke était immobile comme le squelette lui-même.
Et par un singulier hasard, il avait pris à son insu la pose même du squelette.
Il était accroupi, lui aussi, les genoux à la hauteur de l'estomac et la tête prise comme dans un étau entre les detix paumes de ses mains.
Il songeait. — Il se défendait contre une idée redoutable qui voulait entrer malgré lui dans son esprit. Une de ces idées qui hâtent l'agonie et font les dernières -' heures furieuses.
î ^ Cet homme était mort de faim I
S II n'y avait pas à en douter. II était mort assis, sombre, \ écrasé par le désespoir.
j Et lentement, sans doute,*après avoir empli le souterrain de ses cris, après avoir écorché de ses ongles saignants le chêne de cette porte inflexible.
L'affaissement avait succédé à la rage. Il s'était mis là, sur
la base de oe piller, l*écuine à la IfJïache, tes yeux hors dw front, le blasphème dans l'âmp.
Sa l6te était tombée entre ses m^iûs. — Et la mort Favail pris...
Mazurke voyait en quelque sorte ce solitaire et lugubre drame. Il le voyait; sa lièvre grandissait. Des frissons passaient dans la moelle de ses os.
Et, chose étrange, la faim, sollicitée par ses appréhensions mêmes, venait déjà impérieuse.
Libre, il eût jeune longtemps encore. Dans ce cachot, auprès de cet homme que l'inainiion avait tué, il sentait son estomac vide et souffrait par anticipation l'atroce supplice de la famine.
Il se leva et secoua ses membres, comme s'il eût craint déjà de les voir engourdis.
Il y avait encore à exploret te toln do souterrain qui était derrière le squelette.
Dernier et bien faible espoir.
the bougie ftit allumée et il chetcbà.
Derrière le squelette, parmi le§ lambeaux informes de ses vêlements qui étaient tombés pièce à pièce, un objet brillait. Mazurke se baissa. C'était le fermoir d'acier d'un grand et gros portefeuille, dont le cuir était rongé en partie, mais qui gardait encore le nom de Romblon père, écrit sur sa couverture.
Le squelette était une personne de sa connaissance.
Ilazuffce ramassa le poHefetÂUé «I l'ouvr4i.
L*AVANT-DEaNlèEE 90UaiE
Si Mamrfce avait pu conserver J'^^mbre d'un doute sur la question de savoir en quel lieu il se trouvait, le nom gravé S4ff le portefeuille l'aurait fixé tout de suite.
Sa conversation avec Rombloa-Ballon lui revint en effet à la mémoire. U se souvint de ce singulier récit de la disparition de Romblon père qui avait essayé de suivre ces voitures mystérieuses, partant du Pont-Neuf et menant les héritiers de feu Jean-de la-Mer au lieu de leurs réunions annuelles.
Romblon père avait surpris le secret de la tontine à outrance; bien plus, il était entré d^.as \^ tireljrQ commune. — Ûais il n'en était pas sorti.
Entre morts, ou n'est pas tenu à ces délicatesses qui faciQteut et assurent les relations entre vivants. Mazurke ne se fit iùcuA scrupule de fouiller le portefeuille de papa Rombloo,
LE lEU DE LA MORT 93
portefeuille que Ballon M avait dil être si précieux et si bien garni!
Papa ayant l'habitude, toujours au dire de son fils, de coucher touies ehoses par écrit et de serrer ^oigf^eusemeot tout €e qui lui tona^lt soas la main.
Le portefeuille était en ofifet bourra, obèse, gonflé comme l'abdomen vêtu de nankin de notre ami Ballon. Il y avait des volumes sous celte enveloppe de cgir, rongée par les vers.
ii y avait é'abord des profusions de lettres de la maison Isidore-Baptiste et C'«.
Joutes ces lettres de la maison Isidore-Baptiste et G^* indiquaient un eàseûiMe d'efibrts tendant tous au même but.
Ce but était de trouver» sous leurs noms d'emprunt, les héritiers de Jean-de-la-iyer, les membres 4e la tontine à outrance.
Le vieux Romblon exploitait to^ours le Byslèmtp de blackmail» système continué honorablement par le volumineux sportmann Romblon-Bjllon, son fils et son unique héritier.
Mazurke put suivre les filières à Taide desquelles on avait successivement reconnu le docteur Morin, le vieux Houël, Cousin-et-Aroi, Guérineul, Olivette, et enfin Menand jeune, am;ien notaire, et Artichaut, qu'une forte odeur d'oignon cru avait trahi, malgré son noble nom de ^eaujoyeux.
Papa Romblon n'avait plus à trouver que Fargeau et le happemonnaie Honoré, parmi les membres de la tontine, et en de* hors, Lucien, Bertbe et îi^nnet Bjône, lesquels n'avaient point acquiescé.
Mais son oeuvre avait été rudement interrompue, et cet homme prudent ne devait plus rançonner personne.
Il existait entre papa Romblon et la maison Isidore-Baptiste et C'« des relations tellement iintimes qu*on pouvait regarder Romblon comme l'un des commanditaires de cette utile entreprise. — Il existait en outre, entre lui et Biibart (Baptiste), des relations secrètes qui devaient, suivant loiite apparence, être un mystère pour les autres chefs de la maison.
Le portefeuille contenait des lettres en chiffres, ées grilles ou clefs pour les messages sympalhiqueis.
Sur l'une des |)ages de chagrin qm sont au centre 4e tout portefeuille, Mazurke trouva deux mots écrits symétriquement:
BOMRLON-RAISON
Comme toutes les choses mystérieuses et qu'on n'explique
point de prime aspect, ces mots le frappèrent plus fortement que bien d*autres choses en apparence plus importantes.
Il restadix minutes à deviner ce rébus dont le mot lui échappa en définitive.
Mais les deux rimes se gravèrent d'elles-mêmes dans sa mémoire, et involontairement, pendant tout le reste de son investigation, il allait, répétant :
— Romblon-Raison... Romblon-Raison!
C'était un grand enfant, vous savez bien...
Nous ne ferons pas Tinventaire complet de tout ce que contenait le portefeuille du papa. Les choses les plus disparates s'y trouvaient accolées. Nous parlerons pourtant d'un pauvre petit papier qui fit battre bien fort le cœur de Mazurke.
C'était la promesse de mariage souscrite autrefois par Lucien Créhu de la Saulays au profit de sa cousine Berthe.
La promesse de mariage que la pauvre aveugle n'avait jamais lue et qu'elle aimait tant!
La promesse que Fargeau avait indignement volée dans le creux jdu chêne de la Mestivière, à l'instant même où l'aveugle la cherchait d'une main tremblante pour savoir si elle devait vivre ou mourir...
Mazurke baisa ce papier froissé et jauni par le temps. Uo monde d'idées s'éveillait dans son esprit et dans son cœur; il sautait à pieds joints par-dessus ces vingt années; il voyait le vieux château, la figure pâle de Jean Créhu avec son cadre de barbe blanche, et Berthe, appuyée mollement au bras de Lucien, sous les grands arbres de la forêt du Ceuil.
Toutes ces choses qui lui parlaient si énergiquement de sa jeunesse !
Et il se disait, car il était Breton : Quand on va mourir, le passé revient tout à la fois : je vais mourir.
Mais il se demandait aussi, et cela l'intriguait presque autant que les trois flambeaux fantastiques, pendant que les philosophes lui donnaient des coups de bàion sur le crâne : — Comment diable ce vieux coquin de Romblon s'était-il procuré cette promesse de mariage?
Ma foi, comme il se procurait tout, ce brave homme, en la trouvant quand elle n'était point perdue.
L'inventaire du portefeuille était à peine à moitié, et il n'y avait plus guère de bougies.
Mazurke cessa de chercher au hasard. Il y avait une chose
LI2 JEU DE LA MORT d')
qu*il voulait voir avant tout, et il était sûr de la trouver dans le portefeuille.
S'il avait oublié, en effet, les circonstances de son entrée dans la cave, comme cela ne manque jamais d'arriver pour les derniers moments de Tivresse, qui se résout dans le som.neil, il se souvenait au contraire parfaitement de la conversation qu'il avait eue avec Ballon dans le boudoir de madame de Beaujoyeux.
Ballon lui avait dit : Ah ! si papa n'avait pas emporté son carnet, nous saurions bien tout ce qui a rapport à la succession de Jean Créhu, car il avait une copie du testament I
CAait cette copie que Mazurke cherchait.
Pour mettre la main dessus, il lui fallut fouiller tous les plis et toutes les poches secrètes du portefeuille.
Enfin, il la trouva et se mit à la lire avidement.
Les termes de l'acte lui étaient bien connus, mais, après vingt ans, il n'avait plus présentes les diverses dates. — Ainsi , par exemple, il n'aurait point su dire à quelle époque, faute d'avoir rempli la condition principale du testament (la réunion sur une seule tête de toutes les portions de l'héritage par suite du décès de tous les cohéritiers), les membres de la tontine devaien» se trouver déchus de leurs droits qui passaient à Berlhe Créhu delà Saulays.
La copie du testament lui donna ces dates.
Les vingt ans accordés aux membres de la tontine pour arriver à un résultat s'ouvraient à partir du 43 mai 4829.
En conséquence, le 43 mai 4 849...
On était au 44 . Il restait deux jours.
Le portefeuille s'échappa des mains de Mazurke qui tomba dans une profonde méditation.
Deux jours! Et, sauf un seul, tous les membres delà tontine vivaient!
Il fallait que, dans ces deux jours, on fît ce que vingt an n'avaient pu faire, ou que les biens de Jean Créhu avec toute :» les rentes accumulées retournassent à Berthe l'aveugle.
Car Berthe vivait, Mazurke en était sûr ; —et il pensait bien que son existence n'était point ignorée des membres de la tontine.
Ce qui résultait de tout ceci, c'est que Berthe, de façon ou d'autre, allait être assassinée sous deux jours.
Evidemment, ces hommes ne pouvaient renoncer à cette for-
tune qui étail eotre leurs txv^\^^. Pt comme 9erthe seule leur faisait obstacle, Berthe devait disparaître.
Mazurke savail qu*uo crime nç leur coûterait rieu, pas Blêma un reffidrd9.
Et Mazurke était U entre quatre murs, sous une voûte impè- BétraMe. Mazurke était prisonnier, c*est^-4ire inutile, impui$sant!
Il restait assis, la tète inclinée sur sa poitrine^ mais le sang bouillait déjà dans ses veines, et son front prenait fieu.
Ses deux mains crispées serraient sa poitrine.
La sueur collait les cbeveux de ses tempes.
— Assassinée! assassinée! Berthe 1...
U se leva enfin, pris de vertige et de folie. Ses engtes grattèrent les parois solides; son talon heurta les piliers comme s*il eût voulu faire écrouler la voûte 1
Il ne criait pas» mais un rMe sourd sortait de sa poitrine gonflée.
Vous eussiez dit un lion, rOdant et soufQant dans s^i cage de pierre.
II s*arrèta devant la porte.
Puis il alla au tas d'argent et transporta des sacs qu*il amoncela en face du seuil.
Il avait encore trois bougies.
Ces sacs amoncelés étaient des munitions pour battre en brèche la porte.
il brûl$ une première bougie afio d'établir sa batterie.
Puis, il brandit un sac de mille francs, et le lança' contre la porte qui sonna comme si c'eût ét^ iin coi^ dç bélier.
Le sac s*écrasa et les écus jaillirent.
Mazurke saisit on autre sac, puis un autre encore. Il y allait avec furie. La porte sonnait incessamment, et les sacs s'écrasaient l'un après l'autre comme les boules de neige qui servent aux batailles pour rire.
Mazurke allait, allait ! ses cheveux inoodaiaU 6on visage. La sueur tombait à grosses gouttes de son front.
Il disait tout bas, sans savoir ^u'il parlait :
— Assassinée ! assassinée ! ... Oh ! je la briserai cette porte! . . Je la briserai!... s'il y a quelqu'un derrière pour me barrer le passage, je l'étoufTerai entre mes bras... et puis l'air, la lumière, la force!... Par le nom de Dieu ! Je serai là... et quand Je suis là, on n'assassine pasl
Et il prédpitait sa tâche infatigable,
C'éUot comme le marteau qui frappe Tendume à intervalles yifs et toujours égaux.
Sou bras était d'acier.
Et pourtant la porte rendait toujours le même soû pteiâ et net.
Il y avait sur les marchés des milliers de pièces de cinq francs éparpillées. — La porte résistait.
Mazurke répétait, mais sa voix était plus fkible :
— Je la briserai!... je la briserai I...
Les sacs volaient, heurtant le bois* — Mazurke sentait bien qu'après ce délirant effort^ il allait tomber tout (jl'un coup...
11 tomba, ses muscles se détendirent. Un feii passa devant ses yeux et il lui sembla que le sol de la cave roulait comme le pont d'un navire en grosse mer.
La seconde bougie s'alluma, car il voûtait voir si là porte n'avait point cédé, ne fùt-ee qu'un peu.
Obi si la porte avait eu seulement une fente où passer la lame d'un couteau, une écorchurê, un rien I...
Mais la porte, défendue par son armure de fer, gardaità pétne les traces de cette attaque vaine.
Mazurke leva les mains vers Iç ciel, puis il s'âfaissà» le visage contre terre, vaincu, brisé, déjà mort...
ou LUCIENNE FAIT DE LÀ iftOKALB
Le jour se leva clair et gai comme la veille sur les deux jardins qui séparaient l'hôtel Lointier de la maison de Marans. Mais les oiseaux chanteurs bavardèrent tout seuls sous le feuillage.
Lucienne s'éveilla pourtant de bo^me heure. Avant même d^ouvrir les yeux, elle sentit sUr sa poitrine ce poids qui de • vance la réflexion et qui invite r(Une à rester engourdie, par crainte d'une peine inc^nue.
On ne sai^ pas encore, mais on a pour déjà. Le cœur se serre. On voudrait se réfugier de nouveau dans le sommeil.
Mais le sommeil est loin. Les paupières entr'ouvertes ont vu le grand jour, et la mémoire secouée a dit son mot.
0n vit ; on se souvient : on souffre.
laicienne, au lieu de sauter hors de son lit comme d'habi • ^ide, iesle et vive, laissa longtem|>s sa jolie tête suj: i'oreiUec. Tout ce que lui avait dit Clémence lui revenait; elle ayaît peur.
U fallut la leitrç de Mazurke, toujours cachetée et posée à son chevet, pour lui rendre un peu de cœur. A ta vue de la
100 f '^ JKU DE tA MORT
lettre, ses yeux qui allaient pleurer eurent un pauvre sourire.
Ses petits pieds blancs touchèrent le tapis. Elle souleva la mousseline sans broderie qui couvrait les carreaux de sa fe> nêtre.
—Clémence n'est pas encore au jardin, rourmura-t-elle ; — il faut que je la voie pourtant, il faut que je sache tout... tout!
— Mon Dieu i ajouta-t-elle en regagnant son lit pour passer vsa robe du malin : — faites ijue Clémence se soit trompée, et protégez notre pauvre mèrel
La robe agrafée, et ce ne fut pas long, Lucienne prit s(?s leaux cheveux blonds à deux mains et les noua derrière sa tète...
— Puis elle se mit à genoux devant une image de la Vierge que le prêtre lui avait donnée le jour de sa première communion.
Une image naïve et douce où la mère de Dieu foulait des fleurs et se couronnait d'étoiles.
Lucienne pria de tout son cœur. Et la pensée du beau capitaine Mazurke, venant à traverser sa prière, ne la troubla point. Elle était trop- pure pour craindre ou rougir.
Après sa prière qui monta vers Dieu comme le vol de l'ange, elle s'assit sur le pied de son lit, prenant un petit air grave et se disant : que faire?
Terrible question I — Si encore L»>*^*û»ue avait tout su ce que Clémence voulait lui direl
11 fallait voir Clémence.
Lucienne ouvrit sa fenêtre et fit entendre l'appel matinal.
— Pstt! pstt!
Personne ne répondit, et la porte de l'hôtel Lointier resta close.
— • Elle dort, se dit Lucienne, — la paresseuse!
La pauvre Clémence n'avait garde de dormir.
Lucienne songea d'abord à l'attendre ; mais son esprit avait la lièvre. Elle ne pouvait rester en place.
Elle prit à son chevet la lettre de Mazurke. C'était au moins un prétexte pour aller voir son frère.
Madame de Marans sommeillait encore. Lucienne traversa sa chambre ^r la pointe des pieds, non sans jeter vers Talcôve un regard furtif et attendri, puis elle entra chez M. le docteur Gabriel.
Chambre de jeune homme : ce docteur était si jeune! Nous ne voulons point dire pourtant que cela sentit l'étudiant en
médecine. Fi! Gabriel avait des défauts, il avait même des vices, et le mauvais sentier où il s'engageait devait le conduire bien près du crime, mais il se mettait bien, ce garçonlà ! II eût fait tache dans un estaminet de la rue Saint-Jacques. Sa chambre était honnête, élégante, un peu artiste peutêtre ; Théritier d'un banquier aurait pu y vivre.
Gabriel dormait, lui aussi, mais c'était un sommeil fiévreux et agité qui se fatiguait en mouvements brusques, et laissait échapper des paroles.
Quand Lucienne entra, Gabriel disait :
— On vous paiera !... on vous paiera !... Dix mille francs!... en voilà-t-il pas une affaire !
Et sa voix était étranglée comme si la main d'un ennemi eût serré sa gorge.
Son visage enflammé avait des gouttes de sueur.
— Gabriel ! dit Lucienne en lui touchant Fépaule, — éveille-toi !
Gabriel fronça le sourcil et ses poings se fermèrent.
— Encore perdu! murmura-t-il . —On vous paiera... Je suis riche... On vous paiera!
Lucienne secoua la tête tristement.
— Gabriel !... répéta-t-elle.
Le petit docteur se dressa en sursaut. %
— Quoi! qu'y a-t-il? que demandez-vous?... s'écria-t-îl avec effroi. — Pourquoi vient-on me chercher jusqu'ici?
— C'est moi, mon pauvre Gabriel, prononça Lucienne bien doucement.
Gabriel se frotta les yeux ; puis il remit sa tête sur Toreiller, parce qu'alors il avait honte.
— Ah! c'est toi, Lucienne! dit-il. — Je croyais... Tu m'as fait peur !
Parce que... Mais je suis fou de l'expliquer celai... Est-ce qu'on raisonne les lubies du sommeil ?
Lucienne roula un fauteuil auprès du lit et s'assit.
— Tu ne m'embrasses pas, ce matin, Gabriel ?
— Oh! pauvre petite sœur!... plutôt dix fois qu'une I s'écria Gabriel en se retournant et en prenant la blonde tête de Lucienne à deux mains.
— Mais comme te voilà grave ! ajouta-t-il.
— Tu as donc perdu dix mille francs cette nuit? demanda tombas Lucienne.
Le docteur devint plus pâle.
109 LK IBU OJB LA MQJVT
— Dix rotlle francs! rèpéU^-t-U en essayaAt de sounre, — quelle fojlei
— Oul^ dît, H JeuDè fflle d'un tôû $êrîettx et trtstc, — èè serait une folief... une folie bien grande... btëù coilt^abl$ !
— Tu prêches un converti, ma sœUr.
— Je voudrais le croire, mon frère.
Ces deux dernières répliques furent échangées si(r un tôù |)resque hostile.
Lucienne était indignée parce c|u*e11è songeai^ àttt paroles de Clémence et aux périls qfii menaçaient sa mère.
M. Gràrvel trouvait le tbn <i(e s$ sœur Ut( peit irf;éVêréQ- -èîeux.
^u^ ayojos dû le dire : W[. Gabriel était eùtîch'é Qe sa b6blesse â un degré qui frisait la manie. Or, dans tes maiàons de la haute çb|evaleri4^, 1^ loi sacque régna de^potiqueCQeni. II. (Gabriel se regardait com^é lechefdelàfàittUl^.
Pauvre petit I
Mais ils s'aimsiieijit trojj> bien ces deifx enfants pour ^rester longtemps sur le piçd de guerre.
— Écoute, dit Lucienne, sachant ôd troUver rargumént décisif ; moi je ne sais pas ^e blftmçr» môù GaliHel, ainsi ne tè lâche pas contre moi... mais Clénièrice...
— Oh! Clémence ! Cléçaçncçî s^ècrîa le ieûpè bojnomè avec colère; Ç^émeace^usel elle est impitay^ble, Clénbjençç, parce t|u*el(e voit en moi un esclave ! Eb bien! Je crois que je oç Taioierai pis longtemps, Clémence I
— Ah ! fil Lucienne qui ne put retenir û^ sourire.
T^ C'est Clémçnçe qui ^e fmet tpij.tes ces idées-ïà ^an$ K tête! reprît Gabrief en s'âniïii^t dé pWs en plus; iôtjçyr^ jouiçurl mon Pieu,! je joue. en passant... pojuc me distraife...
— Dix mille francs! murmura Lucienne. •
-r- Qui a pu lu dire çela^P demanda brusquement (ïabriel.
— A quît
— A Clémence î... car c'est çlle qui tê Vé, dît î
— Non, ce n'est pa3 C/éipiencé, mon pauvre. Gâhjçiel, Q*ési toi.
— Toi qui JQues éJ?i ^prmaiit.. Toi (m n'as plus une W iiute de repos... Toi qui ne travailles pliis ei qui perds lOÂ avenir...
— Mais voilà un sermon çb réslô, ma parole ! întèFronipil M. le docteur ; — liens, je finirai par la délester» cette Clémence!
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Ll^ J^U DB LA MORT t03
— Parce qu*eWe t'aiwe ?. .. ce sera bien !
— Parce qù*elle me poiirsyit, iwrcç qu'elle t'apprend à me blâmer, à me mépriser... Voyons! quand il serait vrai que je %8e Joueur l
— Notre înère n'est pas rîçbe,., dit tout bas tucienn^.
— Oh! fit Gabriel, d'abord notre mère est pjLus^ ricfie que tu ne le crois... Elle nous cacbç sa fartuoe*.. ie qe dis pas ^'elle ait tort... Dieu mè garde d'exprimer jamais un bl^e sur les actions de notre qière!... lilais, vois-tu bi^o, on ne porté pas le nom de Ùarans sans posséder des biens.
— Mais tu te trompes ! s'écria Lucienne qui sentait vaguement tout le péril de cette croyance
— Je sais ce que je dis, petite fille, rip^osta Gabriel, — il Qç/j^ut'p^s toujours me traiter comme un sot.
Lucienne lui prit la main.
. — Jç te traite comme le mieux aimé des frèçes, m^n Gabriel, dit-éllè, -^ tu ne peux pas savoir... et moi-çaême, je ne pourrais pas Vexpllquer... mais il y a bien du malheur autour h nous, va!... Crois-moi, mon frère, syouta-t elle en mettant des caresses dans sa voÎ3^ — ne t'excuse pas à tes propres yeux en croyant que notre mère est riche,., notre mère est pauvrç.
T- C'est impossible I
— lin jour qu'elle parlait dç la conscription, )'ai vu des larmes 4ans ses yeux. Je ôrois qu'elle n'aurait pas de quoi te racheier en cas de malheurl
— A la bonne beure ! voilà bien les petites filles! s'écria Gabriel triomphant,— toujours se mêler de choses qu'elles i^orent i Notre mère n'a pu pleurer en songeant à la conscription, puisque la loi ne m'atteint pas; c'est pour la Corme que ifi tire.», ie s^uis fils mUim de veuve... je suis soutien de famille.
— Soutien de famille!... ne put s^empècber de répéter Lu-
ciçiw
Mais eue reprit tout 4^ suite, craignant d'avoir blessé Ga- *M^Jei:
•- Je té àis ce que j'ai vii.^^ M^iutenànt, je cr^is qw tu as raison, et j'ai entendu parler de cette loi qui exempte les fils de veuve... inais ce n'était là qu'un détail...
— Oui, oui, interrompit Gabriel, -^ maintenant qijie tu es battue...
— Éooutc-moi... Je vais revoir Cléraence^ et j'wi saurai da-
vantage... Mais je parle bien sérieusement, Gabriel, quand je te dis que notre repos est menacé...
— Par qui?
— Notre mère a des ennemis cruels., tu prononçais tout à l'heure un mot: soutien de famille.
— Eh bien?..,
— Eh bien! nous aurons peut-être besoin d'un défenseur... nais si, au lieu de nous défendre... au lieu de défendre notre nère, car, moi, qu'importe... si tu aides à nous perdre parles imprudences.
— Assez! dit Gabriel...
Lucienne se tut.
Il y eut un long silence.
Gabriel prit les mains de la jeune fille et les serra contre ses lèvres.
— Tu as raison, petite sœur, murmura-t-il, mais tu ne sais pas, toi, ohl tu ne sais pas ce que c'est que d*aimer!...
A cela, mademoiselle de Marans ne pouvait répondre, mais elle glissa un regard sournois au fond de la poche mignonne de son tablier du matin où était la lettre de Mazurke.
•— Gabriel poursuivit :
— Tu ne peux pas savoir ! Tout ce que j'en fais, c'est pour elle ! J'ai beau me révolter, vois-tu, mon cœur est à ses pieds... Je Taime, je l'aime comme un fou... plus que cela encore!... Kst-ce que je sais dire comment je l'aiîne... Eh bien! j'ai de la fi'Tté ! Clémence est la fille d'un homme riche... avec mon art de médecin, la fortune sera si longue à venir! j'ai cru... je crois encore que le père...
— Mais c'est de la démence! interrompit Lucienne; — si Clémence savait!
— Clémence ne saura pas î... le jour où je serai riche, je m'agenouillerai devant elle et je lui dirai : Je suis noble et j'ai de l'or... mon nom et mon or sont à vous!
— Pauvre Gabriel! dit encore la jeune fille sur qui ce sophisme sentimental ne laissait pas que de faire impression.
— Ne me dis pas que j'ai tort! s'écria Gabriel; je suis sûr que j*ai raison.. Le jeu ressemble à toutes les choses humaines... Il faut de la patience... mais je commence à comprendre très bien l'équilibre des séries... et avant qu'il soit quinze jours, je veux jouer à coup sûr l
— Oh!... fit Lucienne étonnée, —c'est toi qui parles ainsi!...
— Je m'entends... et toi, petite fille, tu ne peux pas me
comprendre... Vous êtes deux folles ensemble, Clémence et loi, qui prétendez trancher et juger... Je ne dis plus qu'une chose : quelle figure ferait M. Lointier si j'allais lui demander ce matin la main de sa fille?
— Dame!... fit Lucienne.
— M. André Lointier, reprit Gabriel, me mettrait à la porte le mieux du monde parce que je n'ai pas le sou... Et ce pauvre M Raymond, qui est si excellent, aurait beau faire... Tout serait perdu! ÎTandis que si je vais dire à M. André : j'ai deux cent mille francs, trois cent mill» francs... Et qu'est-ce que c«la quand on a la veine!... M. André me caresse le menton et me trouve un charmant jeune homme... Est-ce vrai, oui ou non, cela?
UNE NUrr DE M. FARGEAU
Lucienne sentait bien que tout cela n'avait pas le sens commun, mais ce qui regardait M. André Lointier était la vérité Toftme. Et il eût fallu scinder l'argument pour y répondre, et, Dieu merci, Lucienne n*avait jamais fait sa philosophie.
Gabriel continuait en s*animant :
^ Songe donc, petite sœur ! si une fois M. Lointier disait oui! comme nous serions heureux!... Moi, le mari de Clémence! Quand je pense à cela, vois-tu, je perds la tête!... Allons plus loin ! que me manquerait-il pourfaire une brillante iortune médicale, à moi qui possède seul au monde les traditions de Van-Eyde. Un premier pas, un premier cri de la renommée... avec un peu d'argent, on fait crier la renommée... Tu dis que ma mère est pauvre : je n'en crois rien, mais enfin, tu le dis... Eh bien! me voilà médecin célèbre! ma caisse s'enfle... J'aime bien Clémence, mais notre mère! oh! notre chère mère, c'est de l'adoration que j'ai pour elle!... Je la fais notre reine ; elle est riche de notre richesse... Quan^ à toi, ma Lucienne, je te donne une belle dot; tu épouses quelque bon gentilhomme, et nous vivons tous ensemble dans un vrai paradis.
i^s programmes ne lui coûtaient rien à ce docteur blond.
Et il parlait de la meilleure foi du monde.
Lucienne lui avait pris la main.
— Tu es bon, mon pauvre Gabriel, dit-elle; tu penses aux autres et tu veux nous donner une part de ton bonheur... Mais, ajoula-t-elle avec un soupir, ton bonheur où est-il ? C'est le rotaulaitdePerrette...
406 V UIIEU M U !«OilT
r- Uf fennm soot sceptiques l prûDMça Q^riel seaten-
dettseine|[^t. •
Lucienne s^ leva ^ reprft d'im toti sérîetti^ :
— Je vais voir Clémence. Quand je saturai au ^te Q6 que nous avons à craindre Je reviendra te 1^ dire-.. Ab! fy pense, slnteiE^roçoiAit-^Ue en rongtssaôt un j^v^; ^ j'ai ià quelque cho^é pour toi.
— une lettre de Ma^urke l s*ècria QabrièVen peoaat )e papier que Lucienne lui tendait \ — voilà ^n b^u Joueur l... To ne doi^ pas faire beaucoup de cas de celuHà, toi, Lucifaoe. | Mademoiselle de Marans avait détourné la tète). I
Et, bien qu'elle eût annoncé rintentioB de^ descendre au jardin pour chercher Clémence, elle demeurait à ki m6me pl^i indécise et troublée.
Gabriel lisait.
Lucienne t9u^na^ la tète bien doucemeut et lui je^ un re- Ï^r4 furtit coibme si elle eût vouiu lire U lettre dans sis jeux.
— Bon t s'écria Gabriel, il a encore fait witer la basque de Wiesbaden!... Unel gaillardt
Le front de Lucienne devint triste*
— U ue pense qu'à jouer L.. se diMl6«
— Ah çàl reprit (Sabriçi, je u'y comprends rien, moi, à m lettre i. . lui qîi à tapt^ d'esprit, le voilà qui fait dû sentimcBi comme un traupadouirl... I| parie d'étoiles dan^ la nuit, de fleurs blei^s qui penchent leur tige sur le bord de sa route.-
Le çoaur de Lucienne basait.
^ Je crois, ms^ parole d'honneur 1 acheva Gabriel^ •<- qui le pauvre Mazurke ei^ s^mpureux comme un fou!...
Lucienne s'enfuit. Elle avait la paupière humide et le firoul radieux.
La lettre était poùrelîè! — - Obi Gabriel pouvait la cacher» cfue lettre, Lucienne était bleu sûre de la retrouver.
La çiiambre de M. le doctçur Gabriel communiquait 9^ec le jardin par un petit escalier. Lucienne n*eut pas besoin de paar ser par raAimrtement de madame de Maratis. ]^le était éiaue comme si Mazurka lui eût fait une déclaration d'amour.
Elle se rendit en courant a^ berceau où Clémence l'atteudait d'ordinaire. Clémence p'x étii^ point.
Lucienrie re^la l^ngt^eiups,^ espérant toujours que w» •■^ avait dormi plus tard que 4 h^bitude^ et qu'elle allailbiss^ là voir descendre lés degrés de marbre du perroB.
LE JE^ DE lA MORT 107
G€ %vA la soutenait ésm aoo attento, ç'ét^ le fliouvenir d^ la lettre de Mazurke qui venait it «ibaque instar iravjejr&ar S09 inquiétude.
Et ainsi cette pensée que Cléioence ne pofvaU pD^quer au rendez-vous, après avoir entiKtté les rèvèlaHpns qH'e|ia'Oûyè»ie trautait avec tant de solennitiè.
Cependant Clémence ne venait pas.
Lucienne avait multiplié toiis les s^a^i^ e^preous çiptrè èlleÀ. Point de réponse. — ie soleil m<N»tait ; la ^linée ^vaçf çait. Biemôt, eu égard à la position respective des deux faunUles, Tentrevue allait devenir impossible.
Au moment où Lucienne songeait à la retraite, la porte de rkôtel Loinlier s'ouvrit enûn ; ivais ce ne ^t point iCtémence qui se montra sur le perron.
Une jeune âlie de la campagne qui lui serval^ ()e femme de ebambre descendit vivemeoi les marches et vint droit â la cbarmille.
— Est-ce que mademoiselle Clémence est malade? demanda Lucienne.
— Mademoiselle Clémence est partie» répondit la femme de diambre.
^ Partie?... pour ^uel en(koit?
— Pour le château.
— Mais quand donc?
— Celte nuit, avant le jour.
-* C*est impossible 1 s'écria Lucienne ; *-^ die «ofaviût pronisi..
La petite femme de chambre }eta vers Tbôtel un regard craintif, puis, comme il n*y avait personne aux fenètrest elle tira lestement de son sein un papier qu'elle lança sur le tablier tfff Lucienne.
Cela fait, elle s'échappa en toute hâte.
Lucienne ouvrit le papier qui était un l^ilkt de Clémeoce.
< Ma eb^e tucienne^
< Je suis prisonnière eette nuit; demain on m'exilera. Je le « rai dit : je suis avec toi contre ceux qui veulent perdre ta < mère. On est libre dès qu'on est résolue. Tu me reverr^s * plus tôt que tu ne crois. A ce soir!
« CLéUBffCB. »
— Prisonnièrel se dit Lucienne, — exilée!... PourquoiT..;
'lyiiizeu uy -v^jv^v^-i iv-
On l'avait donc épiée hier? Il y a donc véritablement quelque chose!... Elle rentra toute pâle et pensive, car c'était rireure | où nfadame de Marans se levait. '
Cette nuit-là, le bon M. Fargeau ne s'était point couché. En prenant le nom d'André Lointier, il n'avait point changé de caractère. C'était toujours un homme bien laborieux et necraignant point sa peine.
Malgré l'heure indue, madame Paoll avait reçu sa visite et ils avaient eu ensemble une très longue conférence qui s'était terminée au mieux, parce qu'ils étaient faits, elleetiui, pour se comprendre.
Par suite de cette conférence, madame Paoli avait commencé sa journée dès l'aube et s'était fait conduire au domicile privé de mademoiselle Grièche, seconde duègne du théâtre de Diane. — Nous verrons plus tard le résultat de cette visite.
Quanta M. Fargeau, en revenant de chez la belle IMilanaise, ï\ s'était mis à son bureau, et la besogne avait marché rondement.
D'abord il avait pris une leçon d'écriture. Voici comme ••
Pour se mettre en rapport avec la maison Isidore-Baptiste et compagnie, Mazurke avait écrit à ces citoyens un billet de trois lignes. M. Fargeau possédait cet autographe qu'A avait obtenu de l'obligeance de M. Baptiste.
L'autographe était déplié sur le bureau comme un exemple d'écriture.
£tM. Fargeau le copiait avec beaucoup de soin, cherchant à imiter les pleins, les déliés et les liaisons. Il y réussissait parfaitement, car c'était un homme très adroit et soigneux.
Au bout d'une heure, il écrivait comme Mazurke, de façon à tromper le meilleur ami de Mazurke.
C'était la moitié de sa tâche. Il se leva et alla réveiller un vieux domestique qu'il payait mal et qui lui était dévoué.
Le vieux domestique fut chargé de préparer la berline qui devait servirau voyage deClémence. Les préparatifs ne pouvaieiii être longs. Clémence monta dans la berline où François, le vieux domestique, s'assit auprès d'elle comme le gendarme qui partage avec les condamnés la planche suspendue des fourgons de la justice.
Il avait mission de garder Clémence pendant la route» et de la garder encore une fois au château.
F.t il était homme à remplir parfaitement cet empIoL
Aucune parole ne fut échangée entre le père et la fille.
Clémence avait eu le temps ^ remettre à sa petite soubrette un billet pour Lucienne et un billet pour M. Albert, le secrétaire mélancolique de l'oncle Raymond.
La berline partit.
M. Fargeau revint paisiblement à son cabinet.
Le jour se montrait derrière les jalousies fermées et tuait déjà la lumière de la lampe. Les plus charmantes créatures de Dieu sont laides à ce moment critique ; mais M. Fargeau n'avait pas de coquetterie, et, d'ailleurs, il était vilain à toute heure.
Son nouveau talent fut mis immédiatement à l'épreuve. Il écrivit séance tenante une lettre adressée à M. Gabriel de Marans et signée Philippe.
Cette lettre fut comparée minutieusement au billet original de Mazurke. C'était réussi à souhait. Fargeau se frotta les mains avec fierté, comme doit se frotter les mains M. Ingres quand il regarde le portrait de Bertin père.
Tous les grands artistes ont leurs moments de triomphe solitaire.
Ensuite de quoi Fargeau fit une seconde lettre, mais cette fois d'une écriture renversée et banale qui n'était ni son écriture à lui, ni celle de Mazurke : l'écriture des lettres anonymes et des manuscrits de théâtre.
Cette seconde lettre fut encore adressée à M. le docteur Gabriel de Marans.
C'était tout.
M. Fargeau mit les deux lettres dans son carnet, se renversa sur son fauteuil et ferma les yeux, compta;it sur une heure ou deux de sommeil.
Mais il comptait sans l'étudiant de quinzième année, M. de Monsigny : première force au billard et amant de cœur de madame Cliva de Beaujoyeux.
Au moment où Fargeau, aidé par cet opium souverain, une bonne conscience, commençait un joli petit somme, la sonnette de la rue fut agitée avec uûe violence formidable.
11 était un peu plus de huit heures du matin, et c'était à peu près le moment où Lucienne rentrait à la maison avec le billet de Clémence.
M- Fargeau se redressa. Il avait reconnu son homme avant de l'avoir vu. La sonnette, agitée ainsi, avait un accent vilriûs.
U se dit : Je dormirai la nuit prochaine..,
Mais rhomme propose...
— Tonnerre de Landerneau! dit une voix solidement nazillarde dans l'antichambre ; voilà six fois que je sonne... ça ressemble à une allée de cimetière, cette rue du Regard ; filez, vous, et allez dire à votre maître (jùe je suis là... M. de Monsigny! ^
— Faites eotrer! cria Fargeau de sa place.
— Oh! oh! dit le nouveau venu, — je conaais cet organe...
— Eh! parbleu! ajouia-t il en passant le seuil, — je me doutais de ça!... Bonjour, vieux!
Il tendit la niai& àFargeau; mais c^i-ei, toujours affectueux et tendre, le serra contre son cœur.
— Mon pauvre Guérineul, dit-il avec sentiment; eombienje suis heureux de revoir un parent, un ami, pres<|U€ un frère !... Àb ! le te.stament de mon oncle n'a pu m'endurcir l'àme... Il y ?> bien longtemps (jue je sais où vous trouver... Mais l'idée d« cette bataille impie me révolte...
— Bun, bon! interrompit Guérineul, —Moi aussi, no» d'un chien!... Seulement, nous n'îivons plus que quarante-huit beures... Mais peuh!... personne ne veut jouer ça en trois liées! .. Dites donc, vieux, le bazar ne me déplaît pas, ici... C'est aniïque et faisandé un peu, mais bien bâti... Vous avez donc UQ bon état, vous ?
— Oui, répondit Fargeau en souriant
— Moi, je bricole, reprit le vieil étudiant, je boulotte, je carotte, je rabiotte... Nom de bleui cependant, je ne viens pas comme ça dans les maisons... et si je n'arvais pâs deviné le rébuê de ce loochon de Baptisiie... mais voyons, que me voulez-vous?
— Je veux vous faire gagner deux ceut cinquante mille francs, répondit Fargeau.
Guérineul mit son chapeau sur sa tête et fourra ses mains dans les immenses poc!>es de son pantalon écossais.
— A vue de nez, dit-il, — ^ me sourit assez... Boule ta bosse! et du feu pour que j'en fume une» si e*es4 l'habitude de la maison.
KABIAGB Ofi CONVENANCE
M. de Guérineul tira de la poche gauche de son pantalon une belle pipe bie» répugnante à voir, eide la podbe droite uoe belle blague en perles.
La blague en perles est le dernier degré du vice.
Quand vous voyez un homme av«e une blague en perles, ma foi, avisez! méfiez-vous! Prenez k$ Hoesures les plus énergiques!
M. de Guérineul en bourra wne savanuoent, et donna sur le tabac, tassé avec nétbode^ le coup de pouce amateur.
Puis, à l'aide d une allumette que lui passa le complaisant Fargeau, il mit le feu et tordit le bec selon Tart pour licber les premières bouffées.
Il y eut bientôt ai^^ur de lui une épaisse auréole au milieu de laquelle brillait sa face effrontée et réjouie.
— A présent, vieux Fargeau, dit-il, — amenez un verre de n'importe quoi , si ça ne vous désoblige pas, et filez votre câble... Ofi vous écoute.
— Voulez-vous do cognac ou da rbum ?
— Au fait, interrompit 6uérineul|-^}e ne veux rien... je n'ai pas soif.
Fargeau sourit.
— Vous vous défiez de moi, idlt-i ; -^ vous en avez le droit, mon cher garçon... j'arrive â notre aiSaire... voulez-vous vous marier?
— Pas beaucoup... répliqua Guérineul, qui fit la grimace.
— Deux cent cinquante mille francs comptant, de la main à la main.
-^ Oui... ottt... c'est de l'argent, ça!... mais../ Fargeau prit sur la table un petit étui de peau qui contenait un médaillofi et le passa au vieil étudiant.
— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda ce dernier. f — C'est la personne.
— Ah! ah!... jolÂe fille... pas surabondante pour la gorge... moi, j'aime assez qu'on soit bien en chair, père Fargeau... et ça a quel 4ge?
— Dix-huit ans.
— Gentillet! gentilkt! dix-huit aasl... Et qu'est-ce qu'elle vous est, cette enfant-là?
— Ma fille.
Guérineul ôta sa pipe de sa bouche et regarda Fargeau en face.
— Votre fiHe ! répéta-4-U ; — et vous voulez me la donner... à moi!
— Oui, je veux vous la donner, à vous.
— Eh bien, vous êtes encore plus gredin que Je ne croyais, père Fargeau, dit Guérlûetil, qui remî; sa pipe dans sa bouche. — ^'est-ce que \om gap^ ^ ça, v^us P
ilS LB JEU DE LA MORT
— Deux cenf cinquante mille francs.
— Bab!... La dot est donc de cinq cent mille? Fargeau fit un signe de tète affirmatif.
— Et ce n*est pas vous qui dotez votre fille P
— Non.
— Qui donc?
— Mon frère.
— Âb bah!... Et ce frère-là... c'est... loi?
— Oui.
— II a donc fait fortune?
— Oui.
— Non... oui... non! C'est embêtant, ce genre de conversalion... Allons, sacrebleurel vieux Fargeau, déboutonnez-vous en grand si vous voulez qu'on s'entende!... Cette fille-là estelle voire vraie fille?
Fargeau hésita.
— Bien, reprit Guérineul, — c'est une frime... voilà que ça vient!... Je ne i^uis pas fort, moi, excepté à la poule... Mais, je ne sais pas pourquoi, j'enfonce toujours les gens qui ont trop d'esprit... Et il faut que vous en ayez de l'esprit, vieux Fargeau... et drôlement... pour vous être remis avec lui après les tours que vous aviez joués à son ancienne, Berthe l'aveugle!
Pendant que Guérineul parlait, Fargeau réfléchissait. Il sem* bla prendre tout à coup son parti.
— Mon cousin, dit-il, je crois que vous avez raison... il faut se déboutonner... parler franchement...
— Il va me lâcher une menterie grosse comme Romblon* Ballon ! pensa l'étudiant de quinzième année.
11 ajouta tout haut :
— C'est ça! déshabillons-nous, nom d'un chien! ça met à l'aise.
— Si je suis devenu le père de ma fille, reprit Fargeau, — c'est précisément pour me rapprocher de celui dont nous parlons... J'étais extrêmement gêné, moi, vous pensez, n'ayant pas d'état et forcé de verser mon revenu entier dans cette diable de cave... Le hasard me fit mettre la main sur mon brave Ray-
■ piond, qui était riche, lui, à beaucoup de guinées... ^ — il avait fait des affaires avec le Berlhelleminot, je crois, Interrompit Guérineul.
Fargeau leva les épaules.
—-Allons donci dit-il; — Berthellemînot est un malheureux \,„ Mon cher frère Baymond ne m'a jamais dit au juste qU
il avait péché tant d'argent, mais je crois bien que c'est en Angleterre...
— J'y ai été en Angleterre, interrompit encore Guérineul,— une chiffe de pays où il n*y a pas d'estaminets...
— Vous sentez, reprit Fargeau, que ce n'était pas déjà si facile, la chose de se rapprocher de lui... Il y avait un coquin de passé... Ma foi, j'eus l'idée de me marier et de devenir veuf...
— Hein?... fit Guérîneul, qui ne comprit pas tout de suite. Fargeau souriait avec douceur.
— Une fille, continua-t-il, — une jolie enfant, c'est immanquable!... Je me procurai Clémence et je tuai sa mère...
— Comment!!! s'exclama de nouveau Guérineul.
— Comme les romanciers tuent leurs personnages, mon bon, poursuivit paisiblement Fargeau, — je dis à Raymond que Clémence était orpheline et que je pleurais , moi , une compagne adorée... Besnard est mort; les morts ont bon dos; je mis sur le dos de Besnard toutes les mauvaises affaires de là>bas... A propos, il parait que c'était lui, Raymond, qui avait mis les trois chevrotines dans la tête du pauvre Besnard.
— Âh! fit Guérineul.
— Ça m'a aidé un peu à le tenir, dit Fargeau; — mais c'est surtout Clémence... Il est fou de Clémence!... et s'il n'était pas resté amoureux comme un idiot de cette femme qui doit main* tenant friser la quarantaine, je crois qu'il aurait eu Tidée d'épouser Clémence... Mais Berthe! Berthe! Il a un ruban rose, un ruban qui servait de laisse à Chéri... c'est son fétiche... des larmes à n'en plus finir!...
— Voilà une constance ! s'écria Guérineul en secouant sur le tapis les cen*dres de sa pipe.
— - En atieudaiit, poursuivit Fargeau, il me défraye, et c'est tout... Je trouve qu'il est temps de lui couper une tranche... Il n promis 500 mille francs à Clémence le jour de la signature de son contrat; il faut que ce contrat soit signé ce soir.
-— P« ste ! ça ne languira pas, cette affaire-là !
Ce disant, Guérineul en bourrait une seconde.
Fargeau, que la fumée tenait à la gorge déjà, se leva çt ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin.
— Faisons un tour, (]it-il , nous serons mieux.
Il prit le bras de Guérineul et descendit le perron.
— Mon bon, continua-t-il d'un ton plus confidentiel,— il ne faut pas qu'elle languisse, cette affaire!... Il y a mille raisons
114 Ll IBU DB LA MORT
pour ce1a..< El «ratit ée èortir d'ici, tous M oomiattrez plts d'une... D*abord, nous voici au terme fixé par le testament de Jean Gréhu... ai nous ne nous enireltions pas soos deux jours...
— Babl fit Guèrineul, — on finira par partager...
— Et la clause en faveur de fiertfae?*.. prononça Fargeau à voix basse.
Guérineul s'arrêta.
— Est-ce qu'elle n'est pas à tous les diables, celle-là? demanda-t-il.
— Vous pourrez bientôt vous-même répondre à cette question, mon bon... En tout cas, partager, partageri... Je partagerais bien avec vous, moi, Guérineul... chacun detix millions, c'est encore honnête... mais avec tous ces drôles! Voyons 1 raisonnons un peu pendant que nous y sommes... nous avons notre avant-dernière réunion ce soir, là-bas « chez le vieil Honoré... Supposons <îu1l ne s'y passe tien... Une dernière fois, nous nous réunirons, quarante-èait heures après... Je vous dis, moi, Guérineul, qu'ii peut arrivet* tel cas où les deux cent cinquante mille francs de lÉ dot noHS sauveront la vie bel et bien!
— C'est vrai, ça, tout de même, nom de bleui grommela Guérineul.
~ J'ai song^ à vous, reprit Fargeau, parce cpie vous êtes le plus jeune des héritiers, et que je vous ai vu détourner la tète autrefois quand on voulait tuer une femme... Il peut être utile de se liguer à ce dernier montent... D'ailleurs, je ne vous le cache pas, j'ai i)esoiQ d'éloigner Clémence, qui a deviné certains secrets et qui ne m'aime pas d'amour très tendre.
— Ces secrets-là, pensa Guérineul, je les saurai quand je serai son mari!
— Dans quarante-huit heures, pensait Fargeau de son côté, je vous donnerai à tous carte blanche... le tour sera joué!
I! continua tout haut :
— Voulez-vous, oui ou non, être avec moîP
— Comment diable avez-vous fait, cousin Fargeau, dit Guérineul en riant, pour vous déboutonner avant de savoir ça ao juste?
— Vous savez, répliqua Fargeau en baissant les yeux, — j'ai toujours été trop confiant... trop étourdi...
Le vieil étudiant éclata de rire.
— Pour ça ouil s'écria-t-il, *- vous avez toujours été trop f^anc, cousin Fargeau!... Eb bien , j'accepte l'aOaire en bloc».
L8 I2U DE LA lORT 115
II fàiit se ranger... mais maiotefiint, vous allez me dire le fin mot... car vous devez avoir quelque tour dans votre sac...
Il s'interrompit parce que Fargeau lui serrait fortement le bras.
De son autre main, Fargeau lui montrait, à travers la charmille, wae femme qui venait d'entrer dans le jardin voisin.
Guérineui resta bouche béante, — puis il se frotta les yeux comme s'il eût cru rêver.
— Sacrebieurel... fit-il avec stupéfection.
— Mettez-vous derrière ce lilas, dit Fargeau ; Il ne faut pas qu*elle vous voie. .
-- Me voir! répéta Guérineui. — Berthe l'aveugle... mn voirl... Mais c'est vrai, tonnerre de Landemeau!... Elle lit dans un livre...
— Chut! dit Fargeau; — voici mon frère qui descend au jardin.
— C'est pour le coup qu'il faut me cacher, s'écria Guérineui, car, lui, il va me reconnaître tout de suite.
Fargeau secoua la tête en souriant.
^-* Non, murmura-t-il.
-^ Vous croyez?
— J'en suis sûr.
-— Mais pourquoi donc?
M. Raymond descendait lentement et avec précaution les marches du perron. Guérineui ne pouvait apercevoir ses yeux, qui étaient recouverts d'un bandeau; mais la manière dont M. Raymond se servait de sa canne pour guider sa marche ne pouvait laisser l'ombre d'un doute.
Guérineui était abasourdi,
— Sacrebleureî répéta-t-ll; — ahî nom de nom de nom! voilà qui est drôle, par exemple!... Berthe voit clair et Luciert est aveugle!