DES DEUX CÔTÉS DE LA. CHÂBMILLE
Les dttix frères Lointier étaient donc en réalité les deux ' cousins Fargeau et Lucien Créhu de la Saulays.
Ce n'était point M. Fargeau qui avait choisi ce nouveau nom de famille. Lucien l'avait pris au hasard en fuyant après le meurtre de Besnard. Depuis, Il l'avait gardé.
Lorsque Fargeau rencontra Lucien après des années, il avait lui-même besoin de changer de nom pour se soustraire au poignard de celte terrible association, qui ne tuait per-
sonne, il est vrai, mais qui menaçait toujours. Fargeau prit le même nom que Lucien.
Le lecteur comprend comment Fargeau, à Taide de sa fille prétendue, parvint à circonvenir l'esprit faible et bon de son prétendu frère.
Lucien pardonna, ou plutôt il finit par croire à l'innocence de Fargeau, parce que Clémence était sa fille et qu'il aimait Clémence.
Fargeau utilisa, on peut bien le penser, le souvenir du meurtre. Ce fut pour rendre leur commun déguisement plus uinplet que Lucien consentit à prendre cette qualité de frère par rapport à Fargeau.
Ils vivaient ainsi depuis bien longtemps.
Un jour, la maison blanche, qui n'était point habitée lorsque Raymond Lointier avait pris l'hôtel, trouva des locataires : madame de Marans et ses deux enfants. La mère et la fille vivaient en solitaires. Le fils suivait les cours de l'ÉcoIe-de-Médecine sous le patronage du docteur Yan-Eyde, le plus célèbre praticien oculiste de l'époque.
Lucien voulut se faire traiter par le docteur Yan-Eyde, et ce fut ainsi que Gabriel de Marans se vit introduite Thôtel.
Oh se tromperait en pensant que Fargeau avait reconnu tout de suite Berthe de la Saâlays dans cette belle madame de Marans, qui habitait la maison voisine. U la vit tous les jours pendant de longs mois sans avoir même un soupçon.
11 y avait, nous le savons, à la charmille, une ouverture par oti l'on passait d'un jardin dans l'autre.
Une fois, madame de Marans oublia son livre sur le banc du berceau où nous avons vu Clémence et Lucienne assises. Fargeau dérangea la planche, prit le livre et fut frappé comme d'un trait de lumière.
Depuis lors, Fargeau n'eut plus qu'une idée : éloigner cette femme ou la fuir.
Mais Lucien, si faible d'ordinaire, résista cette fois avec une *sorte d'énergie. II aimait Gabriel comme un fils, et la douce voix de Lucienne, qu'il entendait souvent à travers la charmille, lui faisait battre le cœur.
Gabriel et Lucienne étaieiit, sans qu'il voulût s'en rendre compte, un des éléments de sa vie. Il n'avait jamais parlé à Lucienne, mais Gabriel était son médecin depuis la mort du docteur Van-Eyde. Ce fut le prétexte qu'il prit pour repous er les demandes de Fargeau.
La méthode du docteur Van-Eyde avait opéré des cures qui tenaient du miracle. Elle procédait avec une extrême lenteur, mais elle arrivait au but. Lucien espérait encore, bien que deux épreuves successives eussent échoué.
Depuis trois mois, Gabriel de Marans avait commencé un troisième traitement.
Une chose étrange 1 c'est que madame de Marans était à peu près dans la situation de Fargeau; elle semblait voir avec une peine extrême les rapports de son fils et de M. Raymond; certes, ses motifs et ceux de M. Fargeau devaient être bien différents, si le résultat était le même.
Madame de Marans avait refusé, à différentes reprises, d'admettre Clémence chez elle.
Et ce petit mystère était d'autant plus difficile à expliquer, que madame de Marans était la douceur et la bonté même.
Madame de Marans était allée s'asseoir sous le berceau.
Raymond Lointier, à qui nous rendrons son nom de Lucien, parvenu au bas du perron, se dirigea vers l'allée où Fargeau et Guérineul tenaient leur conférence.
— Ahl parbleu! parbleu! répétait Guérineul, —je n'aurais jamais deviné celle-là!...
Lucien approchait. — Guérineul et Fargeau s'écartèrent pour le laisser passer, comme on fait au jeu de colin-maillard. Lucien poursuivit sa route sans s'apercevoir de leur présence. Il murmurait :
— Je n*entends ni Albert, ni Clémence, ni Gabriel... tout le monde me délaisse !
— Ah çà! il me fait pitié, à moi, ce pauvre gars-là l murmura Guérineul; — à deux pas de sa Dulcinée, et il ne s'en doute pas I
— El j'espère bien qu'il ne s'en doutera jamais! ajouta Farp:eau qui se complaisait évidemment dans ce que cette situation avait de pointu, de bizarre, de subtil. — Berthe ne peut (:as le reconnaître, puisqu'elle ne l'a jamais vu... et lui ne reconnaîtra pas Berthe, puisqu'il ne peut la voir.
— C'est arrangé comme avec la main, dit Guérineul; — ils pourraient passer leur vie comme ça, côte à côte, sans inconvénient... à moins, pourtant, qu'ils ne se parlent...
Fargeau fronça le sourcil.
—C'est là le diable! groraipela-t-il, et je travaille pour qu'ils ne se parlent jamais î . . . ni
418 Lfi lEtï Bft LA MORT
II emmena Geèrineul, qaî ne (»OQvaft détacber ses yeux de cet endroit de la charmilk où l'on voyait, d'un côté, Luckn assis sur le banc de gaion, et, de l'autre, à travers les feuilles, le peignoir blanc de Berthe.
Ils auraient pu se toucher .
— Nom de nom de nom ! murmurait-il. Ça, Yoyez-vous, je ne peux pas l'avaler!... Des gens qui se cbercbeot éepuis ^i longtemps, et qui sont là... tous deiix... Ma parole, j'ai det envies d'aller là-bas, moi, et de dire : Bonjour, vieux Lucien! bonjour, ma cousine Berthe I
Fargeau pâlit.
— Seraient -Us contents! powsÈi^lt Guérimml qui rimtavec une sorte d'attendrissement; — Dieu de Dieul seraient-ils contents! ...««
Lucien était assis, la tête appuyée contre un coussin qu'on avait mis là pour lui, muet et immobile comme dous l'avons vu sur son lit au commencement de la nuit précédente.
Berihe était assise aussi, et lisait.
Son livre était ouvert à cette page blanche qui précède le titre.
Ce qu'elle lisait, c'était une ligne écrite à la main et suivie d'une signature.
Cette ligne disait :
« Ma petite Berthe chérie lira ce livre quand je lui aurai rendu la vue.
« Lucien. •
Et tandis que, d'un côté de la charmille, Berthe baisait en pleurant récriture de Lucien, Lucien pleurait en baisant le pauvre ruban rose, laissé parr Berthe sur le tertre de la Meslivière, le soir où elle avait voulu mourir.
Tous les jours Lucien et Berthe, M. Raymond Leintier et madame de Marans, se rencontraient ainsi, sans se parler et sans se voir. Et c'était Taveugle qui setrl devinait sa solilude pai tagée, car Berihe ne se doutait même pas qu'il y eût là un homme.
L'aveugle y venait, parce qu'à Theure du déjeuner, Lucienne et Gabriel accouraient pour embrasser leur mère.
Ce moment, il l'attendait C'était du bonheur mêlé de tristesse. Sans savoir pourquoi, quand il entendait ces trois voix se mêler, caressantes et amies, son cœur battait plus fort et sa paui'ière tremblait.
LE JEU ii9
— Bonjour, mère! dirent ensemble Gabriel et Lucienne de Tautre côté delà chtrmille.
Puis des baisers.
Un gros soupir souteva la poitrine de LtH^ien.
Gabriel et Lucienne emmenaieût madame de Marans en la tenant par la main.
Ltieien restait seul.
Il serra le ruban rose 4ûni son sein, parce quil entendait des pas du côté de l'hôtel.
C'était Albert qui Tenait à lui ï^us plie encore et plus triste qu'à Tordinaire.
— Monsieur, dit il, pardonnez-moi, si je tous ai laissé seul ce matin... Je voulais savoir ce que M. André, voire frère, allait chercher chez madame faoli à deux heures de nuit.
— Ahl... fit Lucien qui ne s'^ut point cemme Albert le voulait; —et tu l'as suP
— J'ai su, répofidit Albert, qu'ea revenant de die* madame Paoli, M. André a fait monter sa fille dans la berline et l'a envoyée au château.
— Clémence!... Pourquoi?
— On ne sait jam^s ie motif des actions de M. André Lointier, monsieur.
Lucien s'était soulevé à demi. Un instant, Albert crut qu'il allait parler en maître.
Mais la tête de Lucien retomba sur le coussin. —André est son père... murmura- t-il ; — moi, je ne puis rien !
AVANT l'ORAGR
La famille de Marans était réunie dans la salle à manger pour le déjeuner.
Lucienne et Gabriel étaient à côté l'un de l'autre, vis-à-vis de madame de Marans, qui les regardait tour à tour.
Us causaient de cette douce façon qui met les bonnes heures passées en famille au premier rang des félicités humaines.
Que sais-je ! c'était mieux que cela encore, car chacun d'eux semblait savourer ces moments avec une sorte d'avidité passionnée.
Ce déjeuner n'était point comnie tous les autres ; les deux enfants mettaient dans leur tendresse plus de coquetterie, et madame de Marans les contemplait d'un regard plus ému.
Parfois ainsi, voi» le savez, l'heure qui précède la tem))ête est voluptueuse et molle entre toutes.
Le ciel sourit, les feuilles tremUent, les fleurs jettent de chauds parfums.
Sous ces belles joies de la famille, parmi ces tendresses si suaves, derrière cette tranquillité si chère, il y avait une tempête menaçante.
Madame de Marans, Lucienne et Gabriel se disaient tous les trois à la fois : C'est peut-être, le dernier jour I Demain, ce bonheur ne sera plus!
Fêtons le dernier sourire : demain les larmes.
Cette pensée, nul ne Texprimait ; chacun cherchait au contr aire à paraître bien joyeux.
Lucienne songeait aux avertissements de Clémence. Et ce qu'elle savait du secret de sa mère : ces absences nocturnes et mystérieuses, sufQsait à la remplir d'effroi.
Gabriel se disait : J'ai une dette d'honneur et je ne pois la payer. Je suis un homme perdu, moi, un gentilhomme ! mol, Gabriel de Marans!
Mais madame de Marans rêvait... Oh! pauvre femme! son cœur à elle était déjà torturé.
Elle vivait en ses enfants, cette mère. Tout ce qu'elle avali fait en ce monde depuis vingt ans, c'était pour ses enfants. Elle avait souffert, veillé, pleuré. Elle avait combiné une de ces comédies sublimes d'audace et d'amour qui choquent la froide raison et qui épouvanteraient tout courage autre que le courage d'une mère.
Elle s'était fait une vie de mensonge et d'intrigue, une vie double où le monde devait voir la honte ou le crime.
Elle avait tout bravé, tout!
Pour ses enfants, pour ses enfants chéris, le trésor que Dieu lui avait laissé.
Seule, abandonnée, aveugle encore à cette époque, elle s'était dit en les berçant tous deux : Je veux qu'ils soient parmi les heureux de ce monde.
J'eus toutes les souffrances, moi, leur mère : je veux qu'ils aient toutes les joies!
Et la voilà forte, cette femme, dans sa nuit isolée; la voUà qui se redresse sous l'œil de Dieu qu'elle implore ; la voilà qui commence la lutte sans fin du proscrit contre la foule.
Car elle était proscrite. Ces enfants réunis dans le même berceau n'avaient pas de père. Ce n'était pas une femme que madame de Marans, c'était une demoiselle qui avait des enfants.
Et les enfants de madame de Marans étaient des bâtards.
LE JEU DE LA MORT ilM
Or, dans la vie d'un Lomme, il est deux époques où Tétit civil doit être mis au grand Jour, inévitablement. La femme échappe à Tune de ces nécessités, » à la plus absolue :
G*est la conscription.
Vous pouvez ne point vous marier, ne point faire inscrire votre nom sur la liste électorale, ne point solliciter d'emplois publics et prendre vos grades à Tétranger, si vous êtes praticien, par exemple.
Et c'était le cas de Gabriel qui s'était fait recevoir docteur à Francfort, patrie d'adoption de son maître Van-Eyde.
Mais si vous n'avez pas perdu votre qualité de Français, vous ne pouvez éviter de tirer à la conscription.
C'était ce jour-là même que Gabriel de Marans tirait à la conscription.
C'était ce jour-là même que la vie de madame de Marans pouvait être brisée par le plus trivial de tous les incidents.
Elle avait sur la conscription un ensemble d'idées monstrueux. C'était un chaos où sa pensée n'entrait jamais sans se perdre...
Une idée dominait pourtant ce chaos, une idée de salut. Avec le caractère de Gabriel, tout ce qui le concernait pouvait se passer autour de lui sans qu'il en eût bien nettement la conscience. Ainsi, par exemple, s'il tombait sur un bon numéro, tout était dit; s'il tombait sur un mauvais numéro, en achetant un conscrit tout de suite, en dehors de lui et sans qu'il eût à s'en mêler, on pouvait encore éviter la catastrophe. C'était plus difficile sans doute ; à cause du conseil de révision et autres formalités, mais enfin, dans l'idée de madame de Marans, c'était possible.
Aussi avait elle mis de côté, dès longtemps, la somme voulue, qui était enfermée dans la petite boîte portant cette inscription : Pour Gabriel,
Telles étaient ses espérances.
Ses craintes, il fajidrait des volumes pour les nombrer. Imprudente comme toutes celles qui ;^iment ardemment, elle avait fait la position de Gabriel en quelque sorte suivant la propre ambition de l'enfant. Le voyant orgueilleux dès ses premiers pas dans la vie, elle lui avait donné un nom noble.
A mesure qu'il grandissait, elle avait vu avec effroi de quel attachement passionné il se prenait pour sa prétendue noblesse.
Lui, Gabriel, apprendre qu'il était un bâtard ! madame de
122 &B JIO BB U lUAT
Maraos &• disait : — L*eafaiit mourrait! St fi^ camt 9% dè-
cbinût sous la torture amicipée.
Elle avait eu tort, la pauvre Bertbe. Mais souvodobs-dous du hasard terrible qui l'avait tirée de sa solitude i^Mrante pour la jeter au milieu du inofide.
N'était-ce pas assez i|ue d'avoir lutté dms sa ^iMesse coutre le sort et que d'avoir vaiacu le sort ? N'étattH^e pas asseï que d'avoir, pure et sans autre tache que sa ebuie preioière, traversé ces longues auoées^ toujours belle et chargée de fftire une vie denû-briiiaule à Lucienae et à Gabriel^uî kii eroy^sûefit de la fortune?
Ce miracle, elle l'avait opéré, la pauvre Berthe : Bière de Emilie le jour, et le soir cantatrice; le jour, moleste femme donnant à ses enfants l'exemple de la plus sincère vertu^ la Qult artiste fêtée, couronnée et regrettaut sa retraite obscure sous sa moisson de bravos et de fleurs.
Après la conscription, le mariage 1 autre e&oi ; car le nariage éclaire le passé comme la conscription.
Berlhe avait vu Clémence ; elle l'aimait du fond du cc&ur parce queClémenoe aimait Gabriel. Mais Berthe, engagée dans un impasse moral, ne voulait pas que Lucienne vît Clémence. Clémence lui faisait peur, au même tilire que Purue du recru^^ temeut.
Et c'est ainsi qu'elle se trouvait complice du boa M. Fargeau, qui ne voulait pas non plus de ces eutretiens à travers la charmille.
Le déjeuner tirait à sa fin, et madame de Marans avait été obligée de se joindre à Gabriel pour railler Lucieime sur ses craintes touchant la conscription.
, N'était-il pas fils de veuve?
En plaisantant ainsi sur ce brûlaat sujet, Berthe avait le sourire aux lèvres et la mort dans le coeur.
La porte s'ouvrit, et la domestique apporta deux lettres.
L'une était pour madame de Marans, l'autre pour Gabriel.
Aux premières Ugites de la sienne, ^J^briel &onça le sourcil violemment.
Pendant cela, madame de Marans devenait plus p41e qu'une morte.
La lettre de Gabriel était le chef-d'œuvre de H. Fargeau^ imitant l'écriture du eapitaine Mazurke.
LE IBU 01 LA VORT ItS
La lettre ûd madame dt ManÉs était signée : Stiflmie Gr lèche.
il y a^t de quoi pMiret de quoi trembler.
Gomment cette fe^me savait-elle que Lovely du tkéltre di Diane s'appelait madame de Marafts.
La teropdte se déclarait.. ..
Lfe DéuoN DU nu
Dans cette lettre dont la suscription portait le nom de iftadame de Marans, Orièdie priait tout simphnnent sa camarade Lovely de se rendre sur-4e-cbamp au CbMtre de Diane.
Mais encore une fois comment savait-elle ce nom de MftransP
Berthe se vit perdue.
Quant à Gabriel, il semblait ûrappé de la fondre. Mazurke demandait en termes d'boiane d'affaires le paiement immédiat de dix mille francs que Gabriel lui avait empruntés à Wiesbaden.
11 vous faut dire que Gabriel comptait tm feu sint llacurke pour payer ces autres dix mille francs tefribles, la deitf d'honneur qui devait être soldée ce matin même*
Au lieu d'un aide, il trouvait un bourreau. Vingt mille fraucs à payer au Heu de dix mille.
11 cacha la lettre vivement et se planta deva&t uœ croisé», le visage aux vitres, pour dissimuler au moins sou trouble.
Madame de Marans venait de glisser dans son seifi la lettre de Griècbe. ,
—- Je sors, dit-elle ; cette lettre que je reçois me rappelle une affaire pressante.
Lucienne quitta aussitôt le piano. Elle courut à la cbambre de sa mère chercher son châle et son chai eau. Lucienne n'avait rien vu. Pour la première fois de sa vie peut-être, elle éprouvait un secret plaisir à voir sa mère «éloigiter.
Lu( ienne avait besoin d'être seule.
Mais ce fut Gabriel qui ressentit une véHtable éttotèon à Tannonce du départ de madame de Marans.
Lucienne avait drapé te cachemire sur les ép&ttles de sa mère. La domestique venait d'annoncer que la voiture attendait en bas.
— £h bien! Gabriel, dit madame de Marans, qiu avait les lèvres m- le froat de Uiciefifie, tu ne m'emlMasses pas?
—Oh I si fait ! s* écria le jeune docteur qui se retourna brusquement.
Madame de Marans Tembrassa, puis elle s'éloigna en disant : A bientôt 1
Lucienne et Gabriel étaient seuls.
Gabriel avait regagné la fenêtre. Il mettait un soin extrême à dessiner des profils sur les vitres ternies par son haleine.
Lucienne traversa la chambre sur la pointe des pieds. Elle ouvrit la porte sans bruit et courut droit au cabinet de Gabriel.
Le jeune docteur avait laissé la lettre de Mazurke, la première, — la vraie, — ouverte sur son bureau. Lucienne le savait bien.
Rouge et craintive, la main tremblante, le cœur bien gros, elle prit la lettre et s* enfuit.
Lucienne* s'enferma dans sa chambre avec sa conquête.
Dans cette lettre tous les mots portaient. C'était l'aveu le plus joli, le plus délicat, le plus franc, le plus chaud : une perle d'aveu !
Lucienne souriait^ émue, heureuse, effrayée de sa joie, étonnée de son émotion. Lucienne était avec Mazurke autant et plus que si Mazurke se fût trouvé réellement assis auprès d'elle sur le petit sopha de sa chambrette.
Mais que faisait Gabriel pendant que Lucienne dépouillait sa correspondance?
Gabriel avait regagné sa chambre, l'oeil fixe et la tête basse.
Gabriel était tombé à ce dernier degré de la prostration morale qui précède chez les âmes faibles Faudace des déterminations fatales.
Il s'était jeté sur son lit, la sueur au front, des larmes dans les yeux.
— Déshonoré ! (léshonoré ! une voix impitoyable murmurait sans relâche ce mot à son oreille.
Et l'image de Clémence qui passait! — Clémence perdue pourlui !
Oh! le jeu! cette fascination diabolique des cœurs de vingt ans!
Car c'est à vingt ans qu'on est joueur, que tout le monde est joueur !
A vingt ans, on désire si ardemment tout ce qui brille et tout ce qui brûle : l'or et l'amour.
L'en£aQt qui est sous le démon du jeu est capable de tout.
Au fond de sa pensée, Gabriel roulait un projet. — Non pas un projet; c*était si confus!
Sait-on quel nom donner à ce premier germe du crime qui naît dans un cœur honnête ?
Le sang bouillonnait dans ses veines et ses tempes battaient.
— C'est le va-toutl murmura-t-il d'une voix creuse et changée. — Allons !
n quitta sa chambre et entra dans celle de sa mère.
Madame de Marans n'avait garde de se cacher de ses enfants. Gabriel savait où était la clef du secrétaire.
11 la prit et la mit dans la serrure.
Sa main tremblait et ses dents claquaient.
Le tablier du secrétaire s'abattit.
Sur le devant» il y avait un petit paquet composé de dix b:<îlets de mille francs. A côté se trouvait la boite renfermant les cent louis en or.
Gabriel avait déjà la main sur les billets, lorsque ses yeux rencontrèrent l'inscription de la boîte : Pour Gabriel I
L'écriture de sa mère! Son cœur se brisa. Ses yeux retrouvèrent des larmes. Il fut sur le point de fermer le secrétaire et de s'en aller les mains vides.
Mais la dernière ressource! et le démon du jeu!
Le démon du jeu lui cria :
— La veine! la veine!
Et Gabriel se dit :
— Si je perds, je me jette aux genoux de M. Raymond, qui m'aime comme un père, — et qui est joueur! Je lui avoue tout .. et il me prêtera de quoi remplacer ce que y emprunte à ma mère.
Car le joueur emprunte. C'est sa manière de voler.
Gabriel toucha les billets; il retira sa main qui s'avança de iiouveau Hélas ! à ce moment, les scrupules luttent toujours en vain. La lutte poussa la fièvre jusqu'au délire, voilà tout.
Et c'était bien un fou qui était là devant le secrétaire, les cheveux hérissés, le front blême, les yeux hagards.
11 prit les billets, il prit l'or de la boite. —
Sa poitrine râlait.
Sans même refermer le secrétaire, il s'élança dehors et courut, la tète nue, à la maison de jeu.