FILS DE VEUVE
Il était environ une heure de l'après-midi. Lucienne était
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descendue Met des fois au jardin. Cléioeace lui avait écrit: « Je reviendrai. » Elle attendait. Mais Clémence ne se montrait point.
Vers une heure et demie, Lucienne avait vu M. Raymond Loinlier, l'aveugle, dest-^endre les degrés du perron et regagner cette place qu'il affectionnait. Cette place était justement le seul endroit où les deux jeunes filles pussent se parler. Lucienne perdit espoir, fille s'habilla, et cherchant un prétexte de sortir* pour tromper la vague inquiétude qui la tourmentait, elle se fit conduire rue de Vaugiiard, chez ses anciennes maîtresses de pension qui l'aimaient comme leur fille.
Il ne restait personne dans la maison de Marans.
11 n'y avait personne non plus à l'hôtel des Lointier.
il laisait un temps chaud et lourd. — Lucien s'était assoupi sur son banc, la tète appuyée contre un coussin.
Un fiacre s'arrêta rue du Regard devant la porle de l'allée qui eonduisatt à la maison bkuche. Madame de Marans mit pied à terre.
Elle était très pâle. Ses yeux avaient quelque chose d'égaré.
— Gabriei est-il rentré? den^nda-t-ellf à la servante qui lui ouvrit la porte.
La servante répondit que non*
— Et Lucienne? demanda encore madame de Uarans.
— M'ademoiselle vient de sortir pour aller à la pension, répliqua la servante.
Madante de Marans eut comme un soupir de soulagement. II lui plaisait en ce moment d'être seule. Elle entra et renvoya la servante.
— Il y a un malheur sur nousl... murmura-t-elle ; — mon Dieu I ayez pitié de men enfants!...
SaL ïïmin pressa son front comme pour se forcer à réfléchir.
-^ Oui... ohl oui! répéta-t-elle; — un ennemi acharné me poursuH dans Tombre... et je suis à sa merci, puisqu'il connaît ma double existence. «. Cette fille, cette Grièche I Je n'avais pas sollicité sa confiance, moil... son argent est là; je vais le lui rendre ; mais elle, pourra-t-elie me rendre ma sécurité perdue!...
Elle resta un instant abattue et pensive, puis elle se leva brusquement.
— Allons, dit-elle, profitons du moment où je suis seule... Une demi-heure me suffira pour reporter cet argent... et je serai ^retour quand Gabriel reviendra.
EHe se dirigea vers sa chambre.
En entrant dans sa chambre, la première chose qu'elle vit, ce fut son secrétaire dont la tablette était baissée.
Elle s'élança. L'argent de Oriéche avait dispani avec l'aient de Gabriel.
Elle se retint à un fauteuil pour ne point tomber à la ren^ verse, et ne put que prononcer ces mots :
— Mon Dieu! mon Dieu!
Son âme était brisée. Elle ne parla plus.
Au bout d'un certain temps, long ou couK, elle n'eût point su le dire, elle entendit des pas dans le jardin, sous la fenêtre.
C'était Gabriel.
Il marchait en chancelant sur le sable des allées, comie un homme ivre.
Il avait à la main une lettre dépliée.
Madame de Marans traversa la chambre, s'appuyant aux meubles, car elle défaillait, et tâchant de rappeler sa force . évanouie.
Elle arriva jusqa^au seuil de la porte qui s'ouvrait sur le jardin.
Gabriel l'aperçut et détourna la tête.
Madame de Marans s'avança vers lui.
Gabriel fit un mouvement comme pour s'enfuir, puis il s'arrêta brusquement et vint à la rencontre de sa mère.
11 était si défait et si changé que madame de Marans n'eut pas le courage de l'interroger. Elle lui tendit les bras. Gabriel s'y jeta en pleurant.
Ils restèrent longtemps ainsi. Madame de Marans n'avait point de larmes.
— 0 ma mère I... ma mère! dit enûn Gabriel parmi dessangîols; — pardonnez-moi! j'étais fou!...
— C'est donc toi!... murmura madame de Marans, — toi, Gabriel 1...
— Je devais dix mille francs, ma mère... Une dette d'honneur!... ma tête s'est perdue... le me suis dit : Je gagnerai... C'est un dépôt que je me confie à moi-même...
— Oui, pensa la pauvre femme; c'était un dé^ôtl
Puis elle f^outa en essayant de dissimuler son angoisse :
— As-tu tiré à la conscription, Gabriel ?
— Qu'importe cela! s'écria le jeune homme; ma mère! ma mère ! je ne suis pas un infâme; croyez-le t. .. Ce que j'ai fait,
je voudrais Texpier au prix de tout mon sangl... Plus vous êtes bonne et miséricordieuse, car vous ne me grondez même pas, ma mèrel plus j'ai le coeur déchiré de remords... Ob 1 ce que peut coûter une minute de démence !...
— Enfant, dit madame de Marans, tu ne sais pas le mal que tu as fait... mais je te pardonne... et Dieu veuille qu'il n'y ait que moi de punie !
Gabriel frissonna.
— Cet argent n'était pas à vous peut-être P... prononça-t-il d'une voix si basse que sa mère devina la question plutôt qu'elle ne la comprit.
— Ne parlons pas de cela... voulut-elle dire.
— Oh ! interrompit Gabriel avec violence. Dieu me punit!... Cet argent n'était pas à vous!... ma mère! ma mère adorée! ayez pitié de moi! grondez-moi! punissez -moi!... votre pardon me tue !
Il était à genoux sur le sable. Ce désespoir où H se tordait était profond et sincère.
A quiconque eût suivi de loin cette scène, une circonstance aurait p;^ru bien étrange : c'est que madame de Mârans semblait distraite. Au milieu de cette grande catastrophe de famille, parmi toute cette angoisse si réelle et si dure, un autre objet la préoccupait.
£t c'était visible à ce point que Gabriel s*en aperçut.
Il s'étonna, et ses yeux se séchèrent. — Involontairement, son regard tomba sur cette lettre dépliée qu'il tenait encore à la main.
Madame de Marans disait à ce moment-là même :
— Voyons ! tu ne veux donc pas me dire si tu as tiré à la conscription !
Gabriel évita le regard de sa mère.
— Bon Dieu ! dit-il d'une voix qui tremblait encore, mais d'une autre émotion. — Vous attachez donc beaucoup d'intérêt à cela?
— Mais, répliqua madame de Marans qui, par un dernier effort, essaya de donner à ses paroles un accent insoucieux, — tu sais bien ce que je t'ai dit... Il me semble qu'un bon numéro te porterait bonheur.
Gabriel avait baissé la tête et ses sourcils étaient froncés
— Est-ce bien cela, ma mère?... murmura-t-il.
— Mon enfant!... répondit Berthe à bout de forces, — tu vois bien que je tremble l^...
— Ma mère, prononça lentement Gabriel qui la regardait en face d'un air froid et défiant, — j'ai tiré à la conscription, et je serais soldat, si je n*étais exempté par la loi.
Madame de Marans couvrit son visage de ses mains. >- Mon Dieu!... mon Dieu! répéta-t-elle comme à l'instant où elle avait trouvé son secrétaire ouvert et vide. Gabriel n'était plus à genoux.
— Pourquoi cette douleur; ma mère? dit-il entre ses dents serrées; — ne suis-je pas fils de veuve?
— Malheureux! murmura Berthe; okl malheureux!... Ces deux mille francs qui étaient dans, la boîte et que tu as pris auraient servi à te racheter 1
Gabriel recula comme s'il eût reçu un choc dans la poitrine. Sesyeuxbrûlèrent.Puis un douloureux sourire vint à sa lèvre.
— C'est donc vrai I . . . dit-il.
— Quoi!... demandamadame de Marans qui se découvrit le visage.
— Vous me pardonniez trop vite ! reprit Gabriel, impitoyable en face de ce martyre ; — ma mère, vous étiez trop clémente et trop douce... et moi qui me traînais à genoux à vos pieds!...
— Que dis-tu, Gabriel? que dis-tu!... balbutia Berthe éperdue.
•— Je dis que je suis un voleur, répliqua le jeune homme amèrement; — tous les bâtards finissent ainsi!...
— Ohl tais-toi! ..tais- toi!... supplia Berthe, qui tomba sur ses genoux à son tour.
— Je dis que vous m'avez trompébienlongtemps,mamère!...
— Pitié, mon fils, pitié!...
— Je dis encore qu'il m'a fallu votre aveu 'pour croire, car Dieu m'est témoin que je vous respectais plus encore que je ne vous aimais... Et je vous aimais bien, ma mère l
— Mais tu veux donc me tuer! sanglota Berthe navrée.
— Et je dis, acheva Gabriel, «-je dis : Adieu, ma mère!., adieu pour toujours!
Il jeta aux pieds de madame de Marans la lettre qu'il tenait là la main et s'éloigna d'un pas rapide.
C'était la missive écrite par M. Fargeau, à l'aide de ces caractères ronds et renversés qui servent toujours aux lettres anonymes.
Madame de Marans la ramassa. — A travers les larmes qui baignaient ses yeux, elle lut la première ligne :
« MoBftieur Gabriel,
« Votre mère vous trompe, elte n'ç&t pas mariée. Un beau jour, dans ces salons où vous passez si fier, quekiu'un vous appellera bâtard... •
Beribe leva ses deux mains au ciel et poussa un f rand cri.
Puis elle toiolia à la renverse, foudroyée et domme morte^ la tète dans les basses branches des lilas.
k ce cri qui partait si'près de lui, Lucien s'éveilla en sursaut de l'autre côté de la charmille.
— Qui «94 14 ? demanda- t-lL Personne ne répondit.
Lucien se,leva. Il ne savait trop s'il avait rêve ou si c'était bien réellement un cri de détresse.
Il suivit la cbarmille en tâtonnant, et arriva auprès de Tou- .verture.
— Y a-l-il quelqu'un? demanda-t-il encore
En ce moment, M. Fargeau, qui venait de rentrer peut-être pour guetter prècisénent l'effet de sa lettre^ parut au haut do perron.
Il se garda de répondre.
Sans le vouloir, l'aveugle dérangea la planche qui fermsdt l'ouverture; la planche oscilla^ puis tomba, et M. Fargeau put voir Berthe évanouie.
Lucien était à deux pas d'elle.
Fargeau eut froid dans les veines* H ne s'attendait pas à cela.
Lucien franchit l'ouverture. Son pied beurta le corps de Berthe. Il se pencha et la tâta comme font les aveugles.
Fardeau était tout Même. Il avait descendu les marches du perron à pas de loup. Il retenait son souffle.
L'amour allait-il déchirer le voile mystérieux et fatal qui était entre ces deux âmes ? L'amour qui Cail, lui aussi, des miracles !
Lucien avait Berthe entre ses bras, — la femme aimée et tant pleurée, — le trésor qu'U cherchait avec tant de passion et depuis si longtemps l
Un instant la sueur froide perla aux tempes de Fargeau, car Lucien passait à plusieurs reprises sa main sur le visage de Berthe.
Mais Lucten se redressa et dit :
— J'avais cru entendre un crt.. J'aurai rêvé... C'est une femme qui dort...
Et II rentra dans le jardin.
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